Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 17 sur 20

Pages du PDF

Sombres Supplices (French Edition)

Sydney vérifia que je ne présentais aucun…

18

 

 

Sydney vérifia que je ne présentais aucun signe de séquelles dues à mes ingestions répétées de sang de ces derniers jours. Apparemment, seuls le stress et la fatigue étaient responsables de mes crises d’angoisse. Il me conseilla de prendre des anxiolytiques si cela persistait, et me donna une boîte qui en contenait quelques comprimés en cas de besoin.

J’avais tout un tas de questions concernant le fait que j’aie reçu autant de sang, mais je préférais les garder pour plus tard et les poser à Azraël. Sydney n’était pas méchant, il faisait simplement preuve d’un manque de tact manifeste et son humour était plus que douteux.

Une fois sortie de l’infirmerie, je lançai un regard à Azraël. Il semblait fatigué, lui aussi.

— Tu crois qu’on passe au manoir maintenant, ou on se repose un peu avant ?

Il soupira en faisant rouler ses épaules en arrière pour les détendre.

— Je me dis que plus on attend, plus les chances que certains indices disparaissent augmentent, mais je suis complètement vanné. Conduire trois grosses heures jusqu’à St. Lucie, puis plus d’une heure jusqu’à la maison alors que si on rentre directement, on mettra à peine trois heures…

— J’ai compris, le coupai-je. On rentre, et on verra demain.

Il hocha la tête et je le suivis jusqu’au salon central. Je lançai un dernier coup d’œil à son étrange jardin. J’avais envie de fixer le souvenir de cette bulle de nature sous terre qui m’intriguait. Comment les plantes arrivaient-elles à y survivre ?

— C’est des fausses, m’expliqua Azraël.

Je me figeai avant de m’approcher pour regarder de plus près.

— Tu n’es pas sérieux ?

Elles ne possédaient pas ce côté luisant que pouvaient avoir les végétaux en plastique que j’avais déjà vus. C’était sidérant.

— C’est le top du top. Un mélange de plantes stabilisées et de plantes artificielles. Ça a coûté une petite fortune, mais je trouve que ça permet de faire oublier qu’on est en train de se terrer dans un abri antiatomique.

— Le résultat est dingue !

Je finis par m’extirper à contrecœur de la contemplation de la verrière. Je me demandai si je reverrai cet endroit, un jour, alors que nous suivions le couloir vers la sortie. Je remontai le col de mon manteau pendant qu’Azraël actionnait la lourde porte métallique.

Le vent glacé et humide de la nuit me gifla le visage. Je n’avais pas réalisé à quel point l’air était anormalement statique dans l’installation. J’eus l’impression que mes poumons revivaient, que chaque petite alvéole célébrait l’arrivée de tant d’oxygène.

Une fois sortie de la galerie, je pris un moment pour contempler le paysage. La lune argentée se reflétait dans les eaux du lac. Une brume cotonneuse se formait par endroits. C’était magique.

— Tu es prête ?

Je me retournai vivement. J’en avais presque oublié la présence d’Azraël.

— Comment ça va fonctionner ?

— Quoi donc ?

— Tu vas me dématérialiser et me reconstituer cellule par cellule à destination ?

Le sourire d’Azraël étincela dans la lueur de la lune.

— Non. Tu te souviens, avant de me laisser te… te mordre ?

— Oui, mais la distance était bien moindre !

— Ça va être pareil. On y va ?

Azraël s’approcha et me souleva, une main sous mes genoux et l’autre au creux de mon dos. Il me lança un regard alors que je me retrouvais blottie contre sa poitrine.

Puis le décor s’étira, s’effilocha. Le lac argenté laissa place à un dégradé de gris que je savais être la forêt. Je n’eus pas le temps de réaliser que l’air qui fouettait mon visage me glaçait et piquait mes yeux qu’Azraël me reposait au sol. Quelques secondes à peine s’étaient écoulées, et nous étions déjà arrivés.

— Merci, lui dis-je en essuyant les larmes qui humidifiaient mes joues. Je ne veux pas faire mon ingrate, mais pourquoi est-ce qu’on ne rentre pas à la maison comme ça ?

— Un, parce que c’est fatigant. Et deux, parce que l’équipe de Darius s’est chargée de ramener toutes nos voitures jusqu’ici.

— Mais nous, on n’en a pas !

Il s’appuya nonchalamment sur le capot d’une berline sombre pour me prouver que j’avais tort. Je n’avais même pas pris le temps de regarder où nous étions. Une petite dizaine de véhicules étaient garés à l’orée du sous-bois.

— Darius est passé récupérer la mienne.

— Il aime conduire tant que ça ?

— Tu n’as pas idée !

La voiture émit le cliquetis caractéristique du déverrouillage des portières et je me dirigeai vers le côté passager. Une fois installée, je laissai mon crâne aller contre l’appuie-tête et soupirai lentement.

— C’était intense, hein ? me demanda Azraël en mettant le contact.

— Oui ! Presque trop… Beaucoup de choses que je n’ai pas bien comprises, plein d’interrogations…

— On a trois heures de route, je vais essayer de t’apporter des réponses pendant le trajet.

Les cônes de lumière des phares percèrent l’obscurité et Azraël enclencha la marche arrière. Trois heures… J’avais au moins dix milliards de questions. Tout ce temps ne suffirait pas. Je ne savais même pas par où commencer.

— Tu ne trouves pas ça étrange que le lien ne se manifeste qu’à certains moments ? finis-je par dire alors que nous roulions déjà depuis plusieurs minutes.

— Est-ce que c’est vraiment dérangeant ?

— Ce n’est pas ça que je veux dire… C’est que presque tout le temps, j’ai l’impression que ce lien n’existe pas, et d’un coup, il va pointer le bout de son nez et me rappeler à l’ordre. C’est déstabilisant.

— Peut-être aussi qu’on a fini par s’habituer à ses manifestations de base.

Je tentai de lire les émotions qui l’habitaient dans le peu de lueur que le tableau de bord projetait sur son visage. Il était difficile d’en juger, mais il semblait concentré, et un peu soucieux.

— Comment ça ?

D’un geste de la main, il ramena ses cheveux en arrière avant de me jeter un rapide coup d’œil. Alors que son regard revenait sur la route, la certitude que les évènements l’avaient durement éprouvé s’installa en moi.

— Au début, nos émotions respectives nous paraissaient… étrangères, intrusives. Mais au fil du temps, ce jeu de vases communicants est devenu tout ce qu’on connaît. Je me demande si le mélange de nos émotions, nos humeurs, tout ça, n’est pas devenu notre état de base… Je ne sais pas si je suis clair.

Je pris un moment pour me répéter ses mots. Une certaine forme de logique y résidait effectivement, même si j’avais du mal à me la figurer.

— Et comment tu expliques les crises comme quand j’ai agressé ce pauvre Richard ?

Le vampire rit au souvenir de la scène. Je me revoyais avec embarras en train de lui crier dessus.

— Oh, crois-moi, il a vécu bien pire, pas besoin de le plaindre pour si peu !

— Je n’en doute pas.

— Sinon, je pense que les crises arrivent quand les niveaux débordent. On aurait peut-être dû profiter qu’on avait Sydney sous la main pour lui poser des questions. Il aurait probablement pu nous aiguiller…

Sa voix avait baissé d’un ton, comme s’il réfléchissait tout haut.

— Tu crois que le transfert devient plus brutal quand l’un de nous sort de son… Comment dire ? De son niveau de base ?

— Oui, un peu comme quand quelqu’un saute dans une piscine. Si le niveau de l’eau n’est pas trop élevé, il n’y a que quelques gouttes qui se retrouvent sur la margelle. Mais si la piscine est trop pleine, l’eau déborde complètement et éclabousse tout autour.

La comparaison était maladroite, mais assez imagée pour que je comprenne la façon dont il voyait les choses.

— Peut-être… Je n’en sais rien. Tu crois vraiment que Sydney aurait pu nous aider ?

Il haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Je trouve ça étrange qu’il n’ait pas mentionné le lien. Je suis presque sûr que Morgane s’est empressée de lui poser des questions à ce propos. Je ne comprends pas qu’il n’en ait pas profité quand nous étions à l’infirmerie…

Il laissa sa phrase en suspens, comme s’il venait de penser à quelque chose.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Il émit un petit claquement avec sa bouche, comme s’il était embarrassé.

— Je crois que j’ai été imprudent sur cette affaire…

— De quoi tu parles ?

— On n’aurait pas dû accepter les analyses… Je suis presque sûr que Morgane a d’autres idées en tête…

J’avais du mal à me figurer ce qu’elle pourrait faire avec mon ADN, mais j’étais probablement trop ignorante sur le sujet, tout simplement.

— Tu penses à quelque chose en particulier ?

Azraël soupira longuement. Plus longuement que nécessaire. L’espace d’un instant, je crus voir ses mains se crisper sur le volant.

— J’aurais aimé éviter qu’on aille se perdre dans ce genre de discussions, mais on n’a plus trop le choix, marmonna-t-il. Bon, tu te rappelles quand je t’ai dit que Morgane était devenue notre Reine ? Je ne t’ai pas raconté comment cela s’est passé, ni pourquoi.

— Tu avais dit qu’on verrait le jour où ça serait nécessaire. Je suppose que c’est maintenant ?

— Bingo ! Bon, je pense que tu as compris que presque chacun de nous possède une sorte de pouvoir, de capacité, qui lui est propre.

— Toi, tu rentres dans la tête des gens et tu t’y balades comme dans un supermarché. Esther, elle, détecte les mensonges… C’est de ça que tu parles ?

— Oui. Le pouvoir de Morgane est bien singulier et extrêmement rare au sein de notre espèce. Elle a des visions quand elle touche des objets, ou des personnes.

— Quel genre de visions ?

— Elle voit des évènements. Souvent, ce sont des évènements passés, mais parfois, ils n’ont pas encore eu lieu.

— Elle peut lire l’avenir ?

La conversation prenait un tour irréel. Depuis que je savais pour les créatures surnaturelles et la magie, je n’avais pas imaginé qu’une telle chose pouvait exister.

— C’est plus complexe que ça. Elle peut remonter très loin dans le passé, mais ses visions du futur ne lui permettent pas de voir très loin. Enfin, d’après ce que j’ai compris... Et c’est là que tout commence à devenir compliqué.

— C’était simple, c’est vrai !

— Tu as déjà fait cette blague, il me semble… Il va falloir que tu en trouves d’autres bientôt !

Bien que la moquerie s’entende dans son attaque, je lui adressai une grimace en représailles. Dans l’obscurité, et alors qu’il avait les yeux rivés sur la route, je me doutais que cela ne servait à rien à part à me soulager.

— Le souci avec Morgane, continua-t-il comme si de rien n’était, c’est qu’elle a eu une vision après notre arrivée sur le continent. Une vision qui ne paraissait pas respecter les règles habituelles du fonctionnement de son pouvoir. Elle nous a dit qu’elle avait été informée que la Terre n’appartenait pas aux humains, ni aux vampires, mais à une autre espèce.

— Qui ça ? demandai-je, perplexe. Des aliens ?

Azraël pencha la tête, comme dépité, avant de reprendre son récit.

— Une espèce qui n’existe pas encore, selon elle. Elle s’est alors autoproclamée Reine des vampires sur le continent américain, a décrété que l’autorité du Conseil Vampirique européen ne s’y appliquait plus, et s’est mise en quête de cette nouvelle espèce.

— Je ne comprends pas ce que ça a à voir avec mes analyses…

— Est-ce qu’à un seul moment, une seule seconde, elle t’a touchée ?

Je n’eus pas à réfléchir longtemps. Le souvenir de sa main qui enserrait mon bras comme un étau suffit à raviver la douleur. Je portai mes doigts à l’endroit où elle m’avait attrapée quand un autre détail étrange me revint.

— Elle m’a touchée plusieurs fois. Déjà, pendant le rituel, quand elle m’a obligée à boire le sang de Karyna. Et aussi un peu avant, quand elle m’a ramenée alors que j’avais décidé de partir.

— C’est vrai ! Je n’y avais pas fait attention. Pourtant, je n’ai pas eu l’impression que son attitude ait changé…

— Et il y a eu un autre contact entre elle et moi, le coupai-je. C’est un peu confus, mais quand j’y pense, c’était bizarre.

— Bizarre comment ?

— C’est quand tu as été touché pendant la bataille, un peu avant que tu me rejoignes.

— Dans la salle bizarre où Sydney t’avait planquée ?

— Oui, c’est là que j’ai rencontré Morgane en fait. Je ne savais pas qui elle était, elle ne s’est pas présentée. Quand la douleur m’a fait m’effondrer, elle est venue, et elle a touché mon genou. Je crois qu’elle essayait de comprendre ce qui m’arrivait. Et puis, elle s’est arrêtée un instant avant de disparaître. Comme tu es arrivé, j’ai cru qu’elle t’avait entendu et qu’elle ne voulait pas te voir, ou quelque chose du genre.

— Elle a dû percevoir quelque chose. Quelque chose sur toi, sur ce que tu es…

— Tu n’es quand même pas en train de suggérer que je puisse être un spécimen de la nouvelle espèce qu’elle attend ?

Cette simple idée me donnait le tournis. Que je ne sois pas humaine, au moins en partie, commençait doucement à devenir une réalité. Mais quelque chose d’inconnu, d’inédit. Je n’y croyais pas. Ce n’était pas possible.

— Je ne dis pas ça ! s’empressa d’ajouter Azraël après s’être tourné vers moi. Je dis juste que le fait qu’elle souhaite que Sydney t’examine n’était probablement pas aussi altruiste et plein de gentillesse que ça…

Je passai mes doigts dans mes cheveux. Je sentais mon cœur battre à mes tempes. La quantité d’informations à assimiler me dépassait totalement. Azraël posa sa main sur ma cuisse avant de la serrer pour me montrer qu’il était là, avec moi, et que je n’avais pas à m’inquiéter.

— Tu en sais plus sur sa… prophétie et sur cette espèce mystérieuse ? finis-je par demander en relevant le regard vers la route.

— Non. Elle a toujours refusé de m’en dire plus. Elle m’a dit que quand je le verrai de mes propres yeux, je comprendrais que nous devons les aider à prendre la place qui leur revient de droit. C’est tout ce que je sais.

Je soufflai en laissant ma tête aller en arrière.

— Bon, les résultats des analyses de mon ADN nous diront ce qu’il en est. En attendant, on ne peut rien faire, à part des suppositions, et je n’en ai pas vraiment envie. Donc, je propose de clore ce chapitre pour l’instant.

Il acquiesça alors que je remarquais que toute cette conversation avait démarré à propos du lien.

— Je ne voulais pas te rajouter des soucis, je suis désolé, répondit-il à mes réflexions silencieuses. Quand j’ai réalisé que Sydney aurait dû profiter du fait qu’il nous avait sous la main pour nous interroger sur le lien, j’ai trouvé ça bizarre…

— J’ai dit qu’on changeait de sujet !

— Pardon, pardon ! Quelle est ta prochaine question ?

La voiture avalait les kilomètres d’asphalte dans la nuit. Je devais choisir avec soin la direction que je souhaitais donner à la discussion. J’aurais voulu parler de Darius, de Karyna, d’Esther, de Richard, d’Apollon, de Violet, d’Elena, et des autres vampires dont je ne connaissais pas le nom. J’aurais aimé l’interroger sur ce qui s’était passé pendant l’attaque. Tant de sujets me trottaient dans la tête !

— Tu sais, Karyna m’a mordue et plus tard, Esther m’a donné son sang pour me remettre de mes blessures… Est-ce que si Karyna m’avait pris plus de sang, ça aurait pu me transformer ?

J’avais posé ma question tellement doucement que je me doutais que le bruit du moteur aurait empêché un être humain de m’entendre. Evangelina avait laissé penser que Karyna comptait me transformer. Je savais qu’il n’avait pas eu l’air inquiet après l’incident, mais je n’étais pas sereine à ce sujet. L’idée qu’il ait manqué quelque chose et que je sois en train de devenir l’un d’entre eux revenait régulièrement dans mon esprit depuis le moment où nous en avions parlé. Je n’arrivais pas à l’en déloger.

— Je t’ai dit qu’on en était loin, murmura-t-il après un silence qui me parut trop long. Tu n’as rien à craindre.

— J’ai l’impression que ce n’est pas si simple et que tu ne me dis pas tout.

Azraël passa une de ses mains sur son visage, comme s’il cherchait à gagner du temps.

— Comment ça marche ? insistai-je. J’ai besoin de le savoir.

— D’accord, d’accord. Le vampirisme, ce n’est pas vraiment une espèce à part entière, mais plutôt un état pathologique de l’humain. Comme un virus, si tu veux. Le mortel doit être drainé, puis on lui fait ingérer du sang de vampire en grande quantité pour induire une sorte de choc immunitaire. Cela tue la personne et la place dans une espèce de stase qui permet au virus de faire son œuvre.

« Le sang contaminé imprègne les tissus de tous les organes, vient baigner la moindre cellule, et un mécanisme complexe de mutations se met en route. Quand la victime se réveille, tout son corps et toutes ses fonctions vitales se sont adaptés à sa nouvelle condition.

Je pris un moment pour assimiler le processus. Ainsi, le vampirisme n’était finalement qu’une sorte de maladie, rien de plus ? C’était presque décevant.

— Ce n’est jamais arrivé que quelqu’un à qui vous avez donné vraiment beaucoup de sang se transforme alors que ce n’était pas le but ?

— Pas à ma connaissance. De toute façon, la phase de stase dure au moins quarante-huit heures, et elle est obligatoire. Tant que tu n’entres pas dans cette phase, tu ne crains rien.

— Et l’empoisonnement dont vous avez parlé ?

— Ça n’a rien à voir. Et Sydney a dit que tu n’étais visiblement pas atteinte.

— Je suis désolée, mais tout ça, ça me tracasse quand même.

Je regardai le profil d’Azraël qui se découpait dans la lumière faible de l’habitacle. Mon instinct me criait que quelque chose le turlupinait lui aussi.

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

— Rien, je…

— Azraël, je le sens. Tu es comme inquiet.

— C’est que… Je ne sais pas si, dans le passé, un mortel lié à un vampire a subi autant d’épreuves que toi. On n’a pas trace que cela soit déjà arrivé avec certitude, alors bon… Et je n’ai pas la moindre idée des conséquences que cela peut avoir. Je ne vois pas en quoi ça changerait quelque chose, mais je n’arrive pas à me le sortir de la tête.

Finalement, il avait beau être un vampire et avoir vécu des dizaines d’années de plus que moi, quand une pensée se logeait dans son crâne, il ne l’avait pas ailleurs, lui non plus. Même s’il s’agissait d’une crainte sans fondement qui venait lui parasiter l’esprit. Je souris à cette réflexion.

Entre mes moments de questionnements internes, et nos longues discussions, j’avais perdu le fil du temps. Je voulus demander quand nous allions arriver, mais je me dis que cela me ferait furieusement ressembler à un enfant capricieux le jour du départ pour les vacances. Aussi, je me retins, et tentai de voir l’heure affichée sur le tableau de bord. Trois heures du matin. Je réalisai alors que je n’avais pas la moindre idée de l’heure à laquelle nous avions pris la route, et que cette information m’était donc totalement inutile.

Je bougeai sur mon assise afin d’étirer un peu mes jambes et mon dos. Le soulagement que cela me procura déclencha un long bâillement.

— Si tu veux dormir un moment, je te réveille quand on arrive, me proposa Azraël.

— Dans combien d’heures ?

— Un peu moins de deux…

— J’ai encore plein de choses qui trottent dans ma tête…

J’entendis un petit bruit s’échapper de sa gorge, ce qui me laissa penser qu’il n’était pas vraiment surpris.

Je pris toutefois un instant pour réfléchir à la suite des points que j’aurais aimé aborder avec lui. Certains s’avéraient plus importants que d’autres, mais aucun ne se révélait urgent.

— J’ai discuté avec Richard, tu sais ?

Azraël pivota pour me lancer un regard inquiet. Je devinais que quelque chose dans ma voix avait malgré moi déclenché une alerte rouge chez lui.

— Je suppose que par « discuter », tu veux dire « discuter » ?

— On n’a jamais été seuls tous les deux, espèce d’idiot ! Et puis en quoi ça te concernerait ?

L’attention d’Azraël revint sur la route alors que ses lèvres esquissaient un sourire. J’avais visiblement marqué un point.

— La façon dont tu l’as dit, ça m’a laissé penser que la suite n’allait pas me plaire.

— Oh, mais ça ne va pas te plaire ! Il m’a parlé de Sonya…

Malgré l’obscurité, je pus voir le visage du vampire perdre toute contenance. Je savais qu’il allait être contrarié. Je m’étais préparée à de la bouderie, à devoir lui tirer les vers du nez.

Je patientai quelques secondes afin qu’il puisse prendre les devants s’il le souhaitait, mais le silence perdura.

— Il m’a dit qu’elle avait été brûlée sur le bûcher comme sorcière…

Quelque chose sembla se briser dans ma poitrine. Les souvenirs paraissaient physiquement douloureux pour Azraël, mais je devais savoir.

— Il m’a aussi dit que tu l’avais aimée, mais que la réciproque n’était pas vraie.

Le vampire tapa du plat de la main sur le volant. Je sursautai et décidai de poser le bout de mes doigts sur son bras. Je le sentis esquisser un mouvement pour se dégager, puis se raviser. Après quelques secondes, il tordit son cou d’un côté, puis de l’autre, comme s’il cherchait à faire craquer ses cervicales. Je ne perçus toutefois aucun son. Il soupira longuement avant de prendre ma main dans la sienne.

— Pourquoi tu veux parler de ça ?

— J’ai besoin de savoir ce que ça signifie pour toi, tout ça…

— Tout ça, quoi ? Le fait que tu lui ressembles ?

— Oui. J’ai besoin d’avoir la certitude que cela n’influe pas sur notre relation. Surtout si nous devons travailler ensemble…

Je manquais quelque peu de sincérité dans mes propos. Bien sûr que cet aspect du problème me tracassait, mais j’avais surtout envie d’entendre toute l’histoire. Je voulais essayer de comprendre par quel mystérieux hasard je m’étais retrouvée liée à un vampire alors que je possédais les mêmes traits que son amour disparu. L’univers a un étrange sens de l’humour.

— Est-ce que je t’ai déjà donné la moindre raison de douter de moi ?

— Bien sûr que non !

— Alors pourquoi est-ce que ce point changerait quelque chose ?

Il était en train de me prendre à mon propre jeu afin que j’avoue que la curiosité l’emportait sur les réels questionnements professionnels.

— Tu m’as embrassée, tu te rappelles ? Je n’ai pas envie de te torturer au quotidien si on bosse ensemble.

Il leva les yeux au ciel, enfin… au plafond de la voiture.

— Tu as été plutôt claire à ce sujet. Je ne tenterai plus jamais rien à ce propos. Point.

Je notai dans un recoin de mon esprit qu’il ne fermait pas cette porte. Il sous-entendait me laisser l’initiative. Cela signifiait que si je venais à faire le premier pas, il ne lutterait pas. Cette pensée me causa une impression mitigée. Comme je ne savais pas comment interpréter cette information, je décidai de la ranger sur son étagère, dans mon cerveau, et de revenir à notre conversation.

— Toute cette affaire, tu ne trouves pas ça étrange ? Que tu te lies à quelqu’un qui ressemble à celle que tu as aimée ?

— Ce qui s’est passé est complexe, dit-il en haussant les épaules.

— J’aimerais vraiment que tu me racontes toute l’histoire.

— Pourquoi ? insista-t-il. Pourquoi est-ce que tu as tant besoin de savoir ?

— Parce que ça me perturbe de me dire que je pourrais être la putain de réincarnation d’une sorcière vampire !

Les mots étaient sortis si vite de ma bouche que je n’avais pas eu le temps de réfléchir. La formulation était indélicate et je m’en voulus immédiatement de m’être laissée emporter. Toutefois, alors que je m’attendais à ce qu’Azraël se renfrogne et se cantonne au mutisme, il me lança un regard qui me fit comprendre qu’il savait les interrogations que cela soulevait en moi.

— Très bien. Si tu veux que je te raconte l’histoire de Sonya, je vais te raconter l’histoire de Sonya. Mais je te préviens, il y en a pour un moment !

OceanofPDF.com