Sombres Supplices (French Edition)
— Mademoiselle Lena, il faut te réveiller maintenant.
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— Mademoiselle Lena, il faut te réveiller maintenant.
La voix était feutrée, un peu enjôleuse. Je ne savais pas à qui elle appartenait, et je me forçai à lever mes paupières pour distinguer mon interlocutrice. Un carré bouclé blond encadrait son visage de poupée. Deux petits yeux verts, maquillés de noir, pétillaient et fixaient les miens. Ses hautes pommettes étaient roses. Agenouillée à côté de moi, d’une main, elle me caressait les cheveux.
Je me reculai un peu. Son corps était moulé dans une sorte de combinaison de vinyle ou d’une autre matière qui y ressemblait beaucoup. Une bande recouvrait sa poitrine et une chaîne métallique la reliait à son pantalon qui semblait peint à même sa peau. Il fallait posséder une sacrée plastique pour pouvoir se permettre de porter de tels vêtements. Son sourire et son allure angéliques contrastaient avec sa tenue. Je sentais que je devais me méfier de cette inconnue et me redressai contre la tête de lit.
— Je t’ai apporté ton petit déjeuner. Mais il ne faudra rien dire à personne. Tu me le promets ?
Je me frottai les yeux afin de chasser les dernières brumes du sommeil.
Elle me désigna un plateau posé à même le sol, à quelques dizaines de centimètres. Je pouvais voir une corbeille de viennoiseries, un verre de jus d’orange, et une tasse blanche fumante.
— Promis. Merci, balbutiai-je.
— Bon appétit, alors !
Elle se redressa gracieusement et sortit de la salle. Le cliquetis caractéristique d’une serrure qui se ferme retentit derrière elle. Ainsi, j’étais prisonnière de ce lieu…
J’étais assise sur une sorte de natte de paille posée sur le sol de béton brut. L’endroit était si petit que je me demandai s’il s’agissait d’un placard ou d’une pièce à part entière. Si je m’allongeais et tendais les bras au-dessus de ma tête, je pouvais facilement relier les deux murs gris opposés, j’en étais certaine.
Combien de temps s’était-il écoulé depuis que les Vikings vampires nous avaient capturés ? Où était Azraël ? Et qui était cette jeune femme ? Pourquoi personne ne devait savoir pour la nourriture ? Mon cerveau formulait tout un tas de questions.
Je me décidai à manger. Si elle n’était pas supposée me donner de repas, autant profiter de celui-ci. Je devais être en forme pour faire face à toute éventualité. Et de toute façon, j’étais affamée. De longues heures devaient donc s’être écoulées depuis que j’avais grignoté dans le salon d’Esther.
J’appuyai mon dos contre le mur, et mangeai rapidement un croissant en buvant le café. Comme je n’aimais pas le jus d’orange, je le laissai en espérant que cela ne vexerait personne.
Une fois que j’eus fini, je repoussai le plateau avant de m’allonger. Ce n’était vraiment pas confortable. L’ampoule nue au plafond constituait la seule touche de couleur de ma cellule. J’essayai de me détendre, de me relaxer. Si Azraël était retenu non loin, peut-être arriverais-je à capter sa présence ou un message… mais rien ne venait. J’espérais que son plan fonctionne et qu’ils ne lui fassent pas trop de mal, que sa notoriété le protège. S’il s’était trompé sur cet aspect, nous étions condamnés.
Plus le temps avançait, et moins je réussissais à me concentrer sur le fil de mes pensées. Ma vessie était douloureusement pleine et j’avais l’impression que c’était la seule idée qui parvenait à persister plus de quelques secondes dans mon esprit.
La porte émit un cliquetis et s’ouvrit.
— Oh, le jus d’orange n’était pas bon ?
La jeune femme qui m’avait réveillée revenait me rendre visite.
— Je… Je n’aime pas ça, expliquai-je la gorge sèche.
Je ne savais pas combien de temps j’avais patienté dans ma cellule. Je commençais à avoir froid, ce qui n’aidait pas avec mon envie d’aller aux toilettes.
— Je dois aller aux WC, finis-je par dire alors que ma geôlière s’apprêtait à repartir avec le plateau.
Elle se figea un instant avant de me faire face.
— Ça va être compliqué…
— Je ne peux pas me retenir plus longtemps, et il n’y a rien ici pour que je puisse…
— OK, OK, me coupa-t-elle d’une voix pressée comme si elle ne voulait pas entendre la suite. Je vais vérifier qu’il n’y a personne…
Elle reposa le plateau dans l’angle de ma cellule et passa la tête dans l’entrebâillement de la porte. Après quelques secondes, elle me fit signe de me lever. Elle attrapa ma main et m’entraîna à toute vitesse derrière elle après avoir mis son index devant ses lèvres. Elle poussa une grille de fer, puis une autre, et me fit monter des escaliers. C’était tout juste si je parvenais à garder le rythme qu’elle m’imposait. Après avoir franchi deux portes, elle me lâcha enfin.
— Fais vite. S’ils savent que je t’ai laissée sortir, ils vont me faire du mal.
Sa voix était empreinte de crainte. Malgré le fait qu’elle paraisse jeune, quinze ou seize ans, peut-être, elle avait fière allure et ne semblait pas être en mesure de redouter quoi que ce soit. Je me crispai alors qu’elle repoussait la porte entre elle et moi pour me laisser un peu d’intimité.
Je me trouvais dans une petite salle de bains spartiate, mais élégante. Des WC, un lavabo et une douche. Pas d’espace superflu, rien.
Je mis un temps fou pour parvenir à vider péniblement ma vessie, comme si une sorte de sécurité s’était enclenchée à cause d’une trop longue retenue. La douleur résiduelle m’empêchait de me sentir pleinement soulagée une fois ma mission accomplie. Je me lavais les mains quand la jeune femme passa la tête dans l’encadrement de la porte. J’aperçus le reflet de son visage inquiet dans le miroir.
— Dépêche-toi, bon sang !
Je coupai le robinet et, à peine avais-je fini de me sécher les mains qu’elle me ramenait à ma cellule. Alors que nous descendions les escaliers, elle se figea et je me cognai dans son dos.
— Chut, quelqu’un approche !
Je retins jusqu’à ma respiration pour faire le moins de bruit possible. Je ne savais pas où nous étions ni de qui nous nous cachions, et cela s’ajoutait au stress que je ressentais déjà. Après quelques secondes, nous nous remîmes en route et arrivâmes à destination.
— C’était moins une !
Elle s’appuya contre le mur de ma cellule comme pour reprendre son souffle et je me laissai tomber sur ma natte.
Je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais dire, mais je devais tenter de glaner des informations, de comprendre ce qui était en train de se passer.
— Je suis désolée, finis-je par balbutier.
— Moi aussi. Cet endroit n’est pas prévu pour garder des personnes comme toi…
— Je… Où on est ?
— Ne t’inquiète pas pour ça. Je vais essayer de faire ce que je peux pour que ton séjour ne soit pas trop désagréable, mais je ne te promets rien. Maintenant, tu dois être sage.
Alors que la jeune femme s’apprêtait à me laisser, je tentai une dernière question.
— Où est Azraël ?
— Tu le retrouveras quand ce sera le moment. Pour l’instant, Karyna a dit que tu ne devais pas bouger, et que j’aurai le droit de jouer avec toi quand tout serait fini.
Une sensation de malaise s’empara de tout mon être. Derrière sa tenue extravagante, cette femme avait une attitude et un langage très enfantins. Elle devait toutefois être un vampire, vu la vitesse à laquelle elle m’avait forcée à me déplacer. Je n’avais jamais imaginé qu’ils puissent transformer des personnes si jeunes.
La porte se referma et je restai seule dans ma cellule. J’aurais donné cher pour une bouteille d’eau, ou une couverture.
Le temps paraissait suspendu. Mes dents claquaient les unes contre les autres tant j’étais transie de froid. Roulée en boule dans un angle, je tentais de conserver le maximum de chaleur comme je le pouvais. Tous mes muscles étaient douloureusement contractés. Si personne ne venait me chercher bientôt, j’allais mourir gelée, seule, dans cette cellule. Je me disais qu’avec un peu de chance, Azraël pouvait détecter mon malaise. Il avertirait peut-être quelqu’un. Sauf s’il n’était pas en état de faire quoi que ce soit…
Alors que je broyais du noir, je me sentais partir comme pour m’endormir. J’étais persuadée que si je m’assoupissais, ce serait la dernière fois de ma vie. Un instant, je pensai à activer la rune SOS que Vicky avait placée sur ma poitrine. Toutefois, cela ne me paraissait pas judicieux. D’un instant à l’autre, ma geôlière pouvait revenir et m’empêcher de congeler.
Mes rêves furent exaucés quand le cliquetis du loquet se fit entendre.
— Oh, non ! Karyna va me tuer si tu es morte. Dis-moi que tu n’es pas morte, je t’en supplie !
J’entrouvris péniblement un œil pour voir la jeune femme à genou devant moi. Elle s’apprêtait à pleurer.
— Je…
Elle me redressa sur mon assise et me tapota sur les joues.
— Pourquoi tu es toute bleue ?
— Je… froid.
J’arrivais à peine à murmurer. Les mots me coupaient la gorge comme des lames de rasoir.
— Mince alors ! Je n’ai pas pensé à ça !
Elle disparut quelques instants avant de revenir avec une grosse couette rose dans laquelle elle m’enroula. Elle posa une bouteille d’eau à côté de moi.
— Je suis désolée, chuchota-t-elle comme si elle le pensait réellement. Cette zone du manoir n’est pas chauffée d’habitude. J’ai réglé le problème, mais ça va mettre un moment à se réchauffer…
C’était ainsi qu’Azraël avait appelé le repaire de Soren et sa communauté. La coïncidence serait bien trop grosse s’ils nous avaient emmenés dans un autre manoir que celui qui nous intéressait. J’en conclus donc que nous avions bien réussi à arriver là où nous le souhaitions. C’était déjà ça.
Peu à peu, la chaleur regagnait mon corps. La jeune fille me regardait comme si elle surveillait du lait sur le feu.
— Tu reprends des couleurs plus normales, finit-elle par me dire. Bois un peu.
Elle dévissa le bouchon de la bouteille et présenta le goulot à mes lèvres. J’avalai une gorgée et cela déclencha un frisson qui agita tous mes muscles. L’eau était glacée.
— J’aurais peut-être dû prendre de l’eau chaude… Désolée.
Je voyais bien qu’elle essayait de prendre soin de moi, mais c’était comme si elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle était censée faire.
— Comment tu t’appelles ? demandai-je après que mes dents eurent cessé de claquer.
— Evangelina.
— Pourquoi est-ce que tu me gardes ici ?
La jeune femme se releva et parut embêtée par ma question.
— Karyna m’a dit de le faire. Et elle a ajouté que s’il t’arrivait quoi que ce soit, elle me ferait subir cent fois pire.
Je frémis à ses mots. Cette femme avait l’air cruelle. Je me souvins alors de la réaction d’Azraël la première fois que le prénom de Karyna avait été prononcé. J’avais eu l’impression que l’entendre lui faisait mal, physiquement. J’allais vraiment devoir faire attention à elle si je la croisais.
— Merci pour la couette.
— De rien. Je n’allais pas te laisser mourir de froid !
— Je… Je peux te poser une question ?
— Ça dépend.
— Pourquoi tu obéis à Karyna ?
— Parce que c’est ma Maîtresse !
Sa réponse me laissa comprendre que j’étais trop stupide pour ne pas y avoir pensé. Je m’interrogeai sur la signification de ses mots. Karyna était donc probablement celle qui l’avait transformée. Cela devait expliquer un tel dévouement.
— Je dois y aller. J’espère que ça ira mieux avec le chauffage.
Evangelina sortit et le bruit de la serrure me donna l’impression d’un clou planté dans mon cercueil. Je n’avais pas la moindre notion du temps qui passait, aucun moyen de le quantifier. Combien d’heures s’étaient écoulées depuis que j’étais retenue ici ?
Je tentai de m’installer le plus confortablement possible, pliant en deux la couette afin de me glisser dedans. Ainsi, le froid qui remontait du sol devait franchir une barrière supplémentaire avant de m’atteindre.
Je sursautai quand la porte de ma cellule s’ouvrit à nouveau.
— Tu as moins froid ? me demanda la voix enfantine d’Evangelina avant même que je puisse la distinguer.
— Il fait quand même meilleur, oui !
Elle se glissa à côté de moi sur la couette et me mit un coup de coude complice dans les côtes.
— Regarde ce que je t’ai trouvé !
Elle déplia sa main et j’y découvris un bonbon dans un emballage bleu et blanc. Son visage tout sourire me fit comprendre qu’elle était extrêmement fière de m’avoir déniché cela, et je ne voulus pas la vexer.
— C’est très gentil, la remerciai-je en prenant la friandise.
— Tu vas sortir d’ici, aujourd’hui.
— Ah bon ?
Elle avait dit cela comme si elle m’annonçait la météo du jour, d’où mon interrogation.
— Oui. Mais avant, je vais pouvoir jouer avec toi ! C’est pas trop chouette ?
— Euh… si !
J’avais mis autant d’entrain que possible dans ma réponse, bien que l’idée de devenir son jouet me fît froid dans le dos.
— D’abord, tu vas venir avec moi. Tu es toute sale, et pas présentable du tout ! On va arranger ça.
Elle m’aida à me relever avant de me basculer sur son épaule et de m’emmener dans la salle de bain où elle m’avait introduite en douce la fois précédente. Était-ce tout à l’heure ? Hier ? Je n’en savais rien.
— Tu as tout ce qu’il te faut sous le lavabo. Tu vas prendre une bonne douche et me laver cette tignasse pour qu’on puisse en tirer quelque chose. Je t’attends devant la porte !
Je ne m’étais pas préparée à ce qu’elle me demande de me laver quand elle avait parlé de jouer avec moi. Je pris un moment pour évaluer la situation. Un vampire à l’attitude enfantine était en train de surveiller que je n’oublie pas de bien frotter derrière mes oreilles pendant qu’Azraël était retenu quelque part ailleurs. J’espérais qu’après cela, elle m’emmène le voir, mais je tentais de calmer mes attentes. Evangelina semblait imprévisible.
L’eau chaude était une vraie bénédiction pour mon dos endolori à force d’être recroquevillée sur le sol gelé. Alors que j’étais en train de me rincer, j’aperçus la porte de la salle de bain bouger à travers la paroi vitrée de la douche. Evangelina déposa quelque chose sur le lavabo et repartit sans rien dire.
Intriguée, je coupai l’eau et m’enroulai dans une serviette fuchsia pendue à une patère. Je sortis en prenant garde à ne pas glisser et regardai ce que la jeune femme avait apporté. Mes vêtements avaient disparu, remplacés par un peignoir beige. Elle n’avait même pas pris la peine de me laisser ma culotte !
— Euh, Evangelina ?
— Oui, me répondit-elle en passant la tête dans l’encadrement de la porte.
— Où sont mes affaires ?
— Tu n’allais quand même pas porter ces vêtements froissés pour rencontrer Karyna !
— C’est que je n’en ai pas d’autres…
Je savais que mon attitude devait être proche du pathétique, mais elle n’en restait pas moins pertinente.
— Je vais te prêter quelque chose, ne t’inquiète pas comme ça !
Que je ne m’inquiète pas ! Comme c’était charmant de sa part ! Cela ne me rassurait absolument pas. Ses goûts vestimentaires suggéraient qu’elle devait aimer découper des gens dans des caves, ce qui me laissait penser que cela n’allait pas coller avec mon style habituel ! Sans même parler de nos silhouettes différentes… Je savais en venant mener l’enquête sur place que je risquais d’être confrontée à des choses terribles, mais je n’avais pas envisagé de telles choses.
— Allez, sors de là, on a du travail !
Je resserrai le peignoir avant de me glisser dans la pièce rose bonbon où Evangelina m’attendait. Nous étions passées si rapidement les deux fois précédentes que la couleur était tout ce que j’avais pu distinguer. Je profitai de l’instant pour observer cette chambre d’adolescente tout ce qu’il y a de plus classique. Des posters de groupes de musique et des affiches de films recouvraient la quasi-intégralité d’un des murs. Les meubles étaient tous blancs ou roses, et je notai que le lit avait été dépouillé de sa couette. Je compris alors qu’elle m’avait fait don de sa propre couverture pour me réchauffer.
— Fais comme chez toi, me dit-elle en tapotant le matelas à ses côtés.
Je m’installai comme elle me le proposait et elle pivota pour me regarder de plus près. Une de ses mains vint s’emparer d’une mèche de mes cheveux encore humides pour l’enrouler autour de son doigt.
— Dis, Lena, je peux te coiffer ? Tes cheveux sont trop beaux !
— Euh… D’accord.
Le visage de la jeune femme s’illumina et elle commença à rassembler un nombre incalculable de choses depuis les tiroirs de sa commode jusqu’aux confins de son armoire.
— C’est parti !
De la joie à l’état pur semblait transparaître dans sa voix. Elle avait vraiment l’air ravie de pouvoir s’occuper de moi. Je compris alors que, quand elle parlait de jouer avec moi, c’était pour me traiter comme une poupée. Elle m’avait pourtant dit qu’elle allait me préparer avant que je rencontre Karyna. La certitude qu’avant la fin du processus je ressemblerais à un parfait petit vampire commença à germer dans mon esprit.
Elle passa un moment à peigner mes boucles emmêlées avant de les sécher et de s’affairer longuement. À plusieurs reprises, je l’avais entendue grogner, et je m’étais crispée malgré moi. Je n’avais pas envie que mes cheveux indisciplinés la mettent dans une rage folle et qu’elle s’en prenne physiquement à moi. Quand enfin, elle me tendit un miroir, je restai bouche bée.
— Viens près de l’armoire pour voir derrière !
Des tresses complexes se mêlaient en une jolie harmonie ponctuée de petites pinces en forme de fleurs blanches pour former un énorme chignon.
— Magnifique, la complimentai-je.
— Je suis ravie que ça te plaise !
— Tu étais coiffeuse avant…
Je m’interrompis. C’était peut-être un sujet sensible pour elle…
— J’aurais aimé… Mais je n’ai fait que commencer l’école. Karyna m’a trouvée et je n’ai pas pu y retourner.
Une moue boudeuse venait gâcher son beau visage.
— Pourquoi ça ?
Elle haussa les épaules.
— Parce que l’éternité m’attend, et que ce serait une perte de temps, je suppose.
— Ce n’est pas un peu contre-intuitif ?
— Je ne comprends pas.
Elle me prit le miroir des mains pour aller le remettre sur sa coiffeuse.
— Parler de perdre du temps quand on a l’éternité devant soi.
Le vampire se laissa tomber sur le lit en soupirant.
— C’est pas si simple…
Le regard dans le vide, elle paraissait vraiment triste. J’aurais aimé changer de sujet, lui poser plus de questions, mais je ne savais pas bien comment me sortir de cette impasse.
— Je ne voulais pas te miner le moral. Je suis désolée, finis-je par chuchoter.
Cela sembla la tirer de ses pensées noires.
— Allez, on a encore du boulot !
Elle se redressa et se dirigea vers sa commode avant de m’apporter des sous-vêtements.
— Ça devrait faire l’affaire… Jupe ou pantalon ?
— Pantalon, répondis-je comme si ma vie en dépendait.
Alors qu’elle fouillait l’armoire, je regardai ce qu’elle m’avait donné. Un bandeau et une minuscule culotte en dentelle noire… Je sentais que cette journée, ou cette nuit, allait être fantastique… Je n’avais pas la moindre idée de l’heure qu’il pouvait bien être.
Evangelina me lança un pantalon en similicuir qui semblait beaucoup trop rigide pour que je réussisse à rentrer dedans. Elle se retourna pour me laisser un peu d’intimité. Soulevant le bas du peignoir, j’enfilai la culotte et tentai de me battre avec le vêtement, sans succès.
— Ça ne passe pas…
Evangelina pivota et me regarda, la mine amusée, alors que je tirais sur le tissu coincé à mi-cuisse.
— Bon, on va partir sur une jupe, finalement, ce sera plus simple. Voyons voir…
Elle farfouilla un moment dans la penderie et me lança une jupe dans le même matériau.
Au prix d’un effort énorme, j’arrivai à enlever le pantalon que je n’avais pas réussi à enfiler pour rentrer dans ce nouveau vêtement. Cette jupe était beaucoup trop courte à mon goût, et les fentes sur les côtés n’arrangeaient rien, mais au moins, je n’étais plus en culotte.
— Super. Tu es plutôt collants ou bas ?
C’était une question étrange. Étant donné le peu de tissu qui me recouvrait à l’heure actuelle, les collants me parurent être une meilleure option. Je réalisai ma bêtise quand elle me tendit un tas de résilles… Tant pis.
— Et ça pour le haut, ça devrait être très bien !
Je pris le vêtement qu’elle venait de me lancer à bout de bras. J’avais beau le retourner dans tous les sens, j’avais du mal à comprendre comment il devait se porter. C’était une sorte de brassière noire avec une seule manche longue, recouverte de dentelles de la même teinte. Je finis par l’enfiler tant bien que mal.
Le décolleté bâillait légèrement, car ma poitrine ne le remplissait pas assez, mais ce n’était pas le pire. Très pâle et un peu trop rebondi à mon goût, mon ventre contrastait entre la dentelle et le faux cuir. J’essayai de remonter la jupe pour le masquer. Elle était alors si courte qu’elle dévoilait mes fesses au moindre mouvement. À choisir, je la redescendis.
J’avais l’impression de ressembler à une parodie de personnage d’une mauvaise série télé. Le genre qui se trouverait dans un obscur club au fin fond d’une ruelle peu fréquentable.
— Ah ! C’est pas mal du tout, s’exclama-t-elle en m’observant.
D’un mouvement de l’index, elle me fit comprendre qu’elle souhaitait que je me retourne. Après quelques secondes, je lui fis à nouveau face. Mes mains étaient croisées devant mon ventre, comme si cela allait me permettre de me sentir un peu moins dénudée. Evangelina se leva et alla farfouiller dans son armoire.
— Tu chausses du combien ? Du 38 ?
— Oui.
— Essaie ça, alors !
Elle m’apporta une paire de bottes à semelles compensées. Quand je vis la quantité de crochets pour les lacets, je me demandai combien de temps cela allait me prendre. Alors que je m’apprêtais à les dénouer, elle m’arrêta et me montra une fermeture Éclair sur le côté intérieur.
— Je ne m’embêterais pas à les refaire avant de les mettre dans le placard !
J’étais tellement peu à l’aise que je n’avais même pas réfléchi à cela. Je m’assis au bord du lit et enfilai péniblement les chaussures. Voyant que je m’y prenais mal, Evangelina finit par venir à mon secours et força mes pieds dans les bottes avant de les fermer. Elle m’aida ensuite à me relever.
— Tu es magnifique ! Il faudrait juste un peu…
Sans me demander mon avis, elle glissa ses doigts dans mon haut et remonta mes seins dans leur bandeau avant de replacer la brassière. Elle m’entraîna devant le miroir et se posta derrière moi, une main sur mon épaule, et l’autre sur ma taille. Elle s’attendait à ce que je dise quelque chose, mais je ne savais pas quoi.
— C’est différent de ce que je porte d’habitude, finis-je par marmonner.
— Tiens-toi plus droite, on dirait que tu essaies de te rouler en boule…
Je regardai mon ventre alors qu’elle m’obligeait à redresser mon dos. C’était plus fort que moi. Il n’était pas aussi plat, pas aussi ferme que ce que les magazines nous montrent.
— C’est ce petit bourrelet qui t’embête ? me demanda-t-elle en passant une main sur mon ventre avec douceur.
Je ressentis une sorte de picotement aux endroits où ses doigts effleuraient ma peau.
— Oui. J’ai l’impression qu’on ne voit que ça, surtout dans cette tenue…
— Mais il est très beau, ce ventre, Lena. Ne t’en fais pas.
Elle me souriait tendrement et je trouvais cela un peu flippant. La sensation étrange de sa peau sur mon abdomen prit de l’ampleur et je commençai à me dire que finalement, j’étais très bien dans cette tenue. Elle disparut un instant avant de revenir avec une mallette.
— On va te maquiller, et tu seras prête !
Elle me fit asseoir à nouveau sur le lit, et s’installa en tailleur en face de moi.
— Je ne sais pas trop. Je n’ai pas trop l’habitude de faire ça…
— Tu ne fais jamais ça avec tes copines ?
Il était vrai que nous l’avions fait quelques fois avec Olivia quand nous étions plus jeunes, ce qui remontait à loin.
Je n’eus toutefois pas le temps de répondre. Armée d’une éponge, elle était déjà en train de me recouvrir le visage de fond de teint. J’essayais de rester immobile au maximum, m’exécutant quand elle me demandait de creuser les joues ou de fermer les yeux.
Une grosse demi-heure plus tard, après m’avoir appliqué un rouge à lèvres au pinceau, Evangelina me regarda, satisfaite de son œuvre.
— Tu es parfaite.
Je me levai pour aller vers le miroir. C’est tout juste si je me reconnus. Mon teint était encore plus pâle qu’à l’accoutumée, et d’une netteté absolue, comme si ma peau était totalement lisse. Mes yeux étaient habilement encadrés de noir et d’argent et ma bouche, d’un bordeaux sombre, paraissait plus épaisse et pulpeuse qu’au naturel.
— Wouah !
C’était tout ce que j’arrivai à prononcer face à mon reflet. J’avais l’air de sortir d’un magazine de mode.
Evangelina me regardait comme un chef-d’œuvre. Elle ajusta le bas de ma jupe qui s’était replié, et libéra quelques boucles de mes cheveux afin qu’ils tombent dans mon cou.
— Pourquoi faire tout ça, finis-je par demander.
J’étais curieuse de savoir pourquoi elle avait passé autant de temps à me préparer de la sorte. Elle avait dit que je devais rencontrer Karyna, mais je ne voyais pas ce qui pouvait justifier tout ce travail.
— Tu n’as pas envie d’être sous ton meilleur jour pour renaître ?
Je haussai un sourcil et elle posa une main sur ma joue. Un fourmillement parcourut ma pommette et remonta derrière mon oreille. Mes inquiétudes s’enfuirent.
— Alors c’est ça, mon meilleur jour !
— Tu es resplendissante ! Allez, il est l’heure d’y aller ! Tu es prête ?
— Prête à quoi ? demandai-je d’une voix qui me semblait désincarnée.
— À devenir immortelle, pardi !
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