Sombres Supplices (French Edition)
Tout ce cauchemar s’acheva finalement. De l’air…
10
Tout ce cauchemar s’acheva finalement. De l’air emplit douloureusement mes poumons et j’ouvris les yeux. Plus rien n’entravait mes mouvements et je portai la main à mon cou, là où Karyna m’avait mordue. Une brûlure lancinante se propagea dans toute la zone et quand je vérifiai mes doigts, ils étaient rouges de sang. Tout avait bien eu lieu. Je n’avais pas rêvé. Je sentais encore le feu remonter le long de mes veines.
Quelque chose toucha ma cuisse et je pris alors conscience que j’étais assise au sol, les jambes repliées sous moi. Azraël était agenouillé à mes côtés.
— C’est fini, chuchota-t-il.
Ses yeux étaient une cascade de saphirs. Il pleurait à grosses larmes.
— Je suis… Je suis morte ?
J’avais du mal à articuler ces mots. Je parlais, donc j’étais vivante, mais je m’étais clairement vue morte. Karyna m’avait drainée de tout mon sang.
— Non. Elle n’en a pas eu le temps.
Azraël avait pivoté et regardait au-dessus de ma tête. Je me retournai et aperçus Evangelina debout derrière moi. Elle fixait Karyna qui paraissait inconsciente, allongée au sol.
— Je… Je suis désolée, murmura-t-elle.
— Merci de nous avoir sauvés, lui dit Azraël en se relevant péniblement.
Je restai immobile, perdue. Je ne comprenais plus rien à la situation.
— Mais j’ai vu…
Evangelina passa devant moi et prit mes mains pour m’aider à me remettre sur mes pieds.
— Karyna a le pouvoir de transmettre des émotions par sa morsure, des images. J’imagine qu’elle t’a montré ta mort, car c’est ce qu’elle souhaitait. Que tu sois terrorisée jusqu’à ton dernier instant.
C’était sadique et brutal. Cette femme avait un sérieux problème. J’avais vu, comme dans un album photo, des dizaines, des centaines de gens qu’elle avait probablement tués.
— Je t’ai vu, toi, dis-je à Azraël qui s’approchait de moi alors que je m’appuyais toujours sur Evangelina pour tenir debout.
— Elle m’a malmené pendant que nous étions ensemble, admit le vampire avec douleur. Je n’en ai jamais parlé à personne…
Je me laissai glisser contre la poitrine d’Azraël qui m’attirait contre lui. Ses deux bras m’enlaçaient alors qu’il me murmurait que tout allait bien. Je posai ma tête contre lui et pleurai. À travers le rideau de mes larmes, je vis Evangelina qui s’affairait. Elle était en train de traîner le corps de Karyna jusqu’à la chaise d’examens.
— Est-ce qu’elle est...
— Non, ce n’est pas définitif, me répondit-elle avant que j’aie fini. Elle devrait reprendre connaissance d’ici quelques minutes.
La main d’Azraël à l’arrière de mon crâne me maintenait contre sa poitrine. Je sentis ses doigts effleurer la plaie dans mon cou. L’éclair lancinant de douleur disparut rapidement, remplacé par un picotement désagréable.
— Ça va être bientôt guéri, ne t’en fais pas.
— J’ai cru qu’elle m’avait tué. J’ai eu si peur, dis-je entre deux sanglots.
— C’est fini. C’est fini.
— On aurait dit qu’il y avait du venin dans sa morsure…
— Il y en avait, mais ce n’est pas important.
Je voulus demander à Azraël s’il ne s’agissait que d’une simple métaphore, mais un homme fit irruption dans la pièce.
— Qu’est-il arrivé à Maîtresse Karyna ?
Il portait un pantalon de cuir noir et des lanières de ceinture sur son torse nu. Sa tenue était pour le moins insolite. Il fixait Evangelina qui était en train de resserrer les sangles autour de la poitrine de Karyna. Je ne savais pas si cela serait d’une utilité quelconque, toutefois, cela me rassurait quelque peu de la voir entravée.
— Ce n’est rien, expliqua Evangelina sans même jeter un œil à son interlocuteur.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
— Elle lui a fait du mal. Et elle m’avait demandé qu’il ne lui arrive rien.
Le regard de l’homme fit la navette entre Karyna et moi. Il semblait ne pas savoir quoi penser de la situation.
— Il… Il y a beaucoup d’activité tout autour du manoir… Je m’inquiète.
— De l’activité ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
Azraël s’était approché de son interlocuteur, les poings sur les hanches. Je sentais que quelque chose le tracassait.
— Oui, beaucoup de va-et-vient. Des véhicules aussi. Ce n’est pas normal à cette période. Je dois savoir s’il faut faire quelque chose ou non.
Azraël ne bougeait pas. Il était déstabilisé par la nouvelle, tout autant qu’Evangelina qui avait porté sa main devant sa bouche en signe d’inquiétude.
Un gémissement nous fit comprendre que Karyna avait repris connaissance.
— Tu n’essaies même pas de recommencer, lui ordonna Azraël sans même se retourner vers elle.
C’était plus fort que moi et je pivotai dans sa direction. Elle me regardait avec amusement en baladant sa langue de façon ostentatoire sur ses lèvres.
— Tu as déjà goûté à ce nectar, Az ? Cette saveur est sans pareille…
— Tu la fermes ! On a d’autres chats à fouetter ! Toi, redis-lui ce que tu nous as dit.
L’homme s’exécuta, raide comme un piquet.
— Nous avons détecté du mouvement autour du manoir. Plusieurs caméras se sont activées comme si nous étions encerclés.
Karyna s’esclaffa avant de lancer un regard foudroyant au messager.
— Tu fais un piètre menteur. Tu n’as pas trouvé plus stupide comme idée pour essayer de détourner l’attention d’Azraël ?
— C’est la réalité ! se défendit-il en serrant les poings. J’ai déjà alerté tous ceux que je pouvais puisque j’ignorais où vous étiez ! Ils attendent dans la salle de commandement.
Un voile tomba sur le visage de Karyna quand elle comprit que ce n’était pas une quelconque manœuvre pour tenter de lui faire reprendre le contrôle de la situation. Elle ne savait pas plus que nous ce qui était en train de se passer, et cela l’inquiétait.
— Nous devons aller vérifier ce qu’il en est.
— Tu ne tenteras rien contre Lena ou moi ? demanda Azraël en se tournant vers elle.
— Je vais essayer de me tenir tranquille jusqu’à ce que tu voies que ce n’est rien de grave.
— Tu es prête à faire un serment de sang pour sceller notre promesse ?
La tête de Karyna roula en arrière.
— Un serment de sang, rien que ça ?
— Evangelina ?
Le visage de la jeune femme se métamorphosa. Ses yeux totalement obscurcis lui donnaient un air dur qui contrastait avec son allure enfantine. Azraël lui tendit son poignet. Evangelina le porta à sa bouche et y planta ses tout petits crocs avant de faire pareil avec celui de Karyna. Elle plaça ensuite les deux plaies en contact un long moment. Alors qu’Evangelina retrouvait son aspect normal, les deux anciens amants se fixaient avec une telle intensité que je pouvais deviner les étincelles qui parcouraient une ligne entre eux.
— Vous pouvez les retirer. Je suis témoin de ce serment de sang.
— Bien, tu peux la détacher, lui dit Azraël avant de se retourner vers Karyna. Tu nous emmènes à la salle des opérations.
Une fois libérée et debout, Karyna me lança un regard mauvais. Je savais que j’étais en sursis dans son esprit. Elle voulait me voir disparaître de la surface du globe et elle ne me laisserait pas de seconde chance.
Après avoir à nouveau traversé un de ces affreux couloirs où je m’attendais à croiser un enfant sur un tricycle, Karyna ouvrit une porte et nous fit entrer dans une pièce majestueuse. Un épais tapis couleur ardoise étouffait le bruit de nos pas. Une sorte d’allée bordée de braseros argentés menait jusqu’à un… trône.
Le mot « trône » était le seul capable de rendre un minimum de justice à cette chose. La pierre qui le constituait semblait constellée de petits éclats brillants. L’assise devait approcher le mètre d’envergure et était encadrée par des sculptures de silhouettes squelettiques, encapuchonnées et ailées. L’une des statues portait une faux, et l’autre tenait un livre ouvert dans ses mains. De nombreux motifs étranges me faisant penser à de la sorcellerie ornaient le dossier. Malgré moi, je me surpris à imaginer que ce ne devait pas être très confortable.
Nous traversâmes toute la pièce jusqu’à l’estrade sur laquelle le fauteuil de pierre reposait. Une porte était dissimulée derrière le trône, et Karyna en actionna la poignée. Je vis Azraël la passer, puis elle se mit en travers, nous bloquant l’accès à Evangelina et moi.
— Seules les grandes personnes sont autorisées dans la salle de commandement, nous dit-elle avec un sourire moqueur. Allez jouer ailleurs !
— Non ! Lena reste avec moi !
Azraël s’était glissé entre Karyna et moi de façon à ce qu’elle ne puisse pas refermer la porte.
— Il est hors de question qu’elle entre ici et découvre notre organisation !
— Ce n’est pas négociable, meugla Azraël en faisant face à Karyna.
— Azraël ? Je peux te parler en privé, deux secondes ?
J’avais prononcé cette phrase avec une infinie douceur, pour que personne ne se sente agressé. Il y avait déjà bien assez de tension dans l’air. Le vampire se tourna vers moi avec un regard interrogateur. Je lui fis signe de me suivre plus loin. Karyna soupira et entra dans la salle de commandement. Ce que je m’apprêtais à dire était très compromettant. Si je pouvais ne pas le dire à voix haute, ce serait mieux pour lui, comme pour moi. Je tapotai alors sa tempe de mon index et fermai les yeux pour me concentrer. Je devais formuler ma phrase avec soin. Je voulais qu’il comprenne que le fait que Karyna me mette à l’écart représentait une chance inouïe d’aller fouiner.
Après quelques secondes de tentatives infructueuses, je lui murmurai le plus doucement possible.
— Pendant que vous êtes là-dedans, ça me permet d’aller visiter un peu, de fouiller. Je te rappelle qu’on a une enquête à mener !
Le visage d’Azraël s’illumina comme si les différentes pièces de son puzzle s’emboîtaient enfin.
— Tu es sûre que c’est une bonne idée ?
— Oui. Et nous n’aurons peut-être pas d’autre opportunité.
— Bon, d’accord.
Il posa avec insistance une main sur mon épaule avant de partir vers la salle de commandement. Alors qu’il dépassait Evangelina, il s’arrêta et pivota vers elle.
— Evangelina, tu as protégé Lena, tout à l’heure, et je t’en serai éternellement reconnaissant. Est-ce que tu me promets qu’elle ne court aucun danger en ta compagnie ?
— Je vous le jure, Monsieur Az.
Elle avait prononcé ces mots de la plus solennelle des façons. Je sus instantanément qu’Azraël lui faisait confiance, et qu’elle n’avait pas intérêt à le décevoir.
— Elle est toujours comme ça ? demandai-je à Evangelina alors qu’elle s’approchait de moi.
— Et encore, là, elle est presque gentille, me chuchota-t-elle sur le ton de la confidence.
Je me retournai vers elle, surprise. Je pensais ma question rhétorique et n’attendais aucune réponse. Evangelina porta alors sa main devant sa bouche et ricana.
Son rire était cristallin et enfantin, communicatif. Je sentis mes lèvres se retrousser pour l’accompagner. Quand je réalisai que nous nous tenions littéralement à quelques pas de la salle de réunion d’une communauté vampirique, je me dis que notre attitude était fortement déplacée, ce qui ajouta à mon hilarité.
— Pas la peine de rester ici, je pense, me dit-elle après avoir retrouvé son calme.
— Tu crois que tu peux me faire visiter le manoir ?
— Suis-moi !
Evangelina, emballée par ma proposition, m’amena à l’étage supérieur, dans ce qui ressemblait à un immense hall. L’endroit, tout en boiseries et surplombé d’un imposant lustre à breloques de cristal, respirait le luxe. Une double porte en vitrail à motifs géométriques semblait être l’entrée de la maison. Tout de suite sur la gauche, un long comptoir au vernis éclatant occupait l’angle de la pièce. Derrière celui-ci, un homme en costume bordeaux nous souriait alors qu’il s’affairait à décorer un arbre de Noël miniature.
L’endroit grouillait de vie. Au moins une vingtaine de personnes allait et venait en tous sens, entrant et sortant par plusieurs accès. Je notai que bizarrement, tout se faisait dans un calme proche du silence total. J’étais persuadée que si tous ces vampires se retrouvaient remplacés par des humains, le lieu baignerait dans un brouhaha épuisant.
— Ça, c’est l’entrée, m’expliqua Evangelina. Et ça, c’est notre intendant, Rob. Il s’occupe d’absolument tout ici.
Rob était vêtu d’un étrange costume en velours côtelé bordeaux, sur une chemise de la même teinte. Sa cravate, assortie également, ne se distinguait que par sa texture soyeuse. Sa tenue, beaucoup trop stricte, et de cette couleur particulièrement atypique, devait permettre de le repérer à plusieurs mètres à la ronde, y compris en pleine foule. Je me doutais que c’était l’effet recherché.
— Bonjour, Rob.
— Bonjour, Ma Dame, répondit-il avec un mouvement d’inclinaison à mon égard. Dis-moi, Evangelina, tu ne m’as pas prévenu que nous avions des invités…
Son ton était courtois, mais le reproche s’y faisait tout de même entendre.
— Oh ! Non, Lena n’est pas une invitée.
Je vis un des sourcils de l’intendant se soulever légèrement. Mais Evangelina m’emmenait déjà vers une porte toute proche.
— Ça, c’est le garage.
De mon point de vue, cela ressemblait davantage à un parking souterrain. Au moins une vingtaine de voitures y étaient stationnées, et autant de places restaient libres. Un grand rideau métallique blanc, au bout de la zone, constituait l’unique issue.
Nous repassâmes par le hall qui semblait vraiment être le centre névralgique du manoir. Evangelina m’emmena ensuite à l’étage supérieur par un autre accès que celui que nous avions pris depuis la salle du trône.
— Ici, c’est là où est ma chambre, m’expliqua-t-elle en me désignant le vilain corridor à la moquette rouge et orange.
Evangelina m’attrapa la main, et après un crochet supplémentaire par l’entrée, nous montâmes encore un autre escalier. L’endroit semblait immense. Arrivées dans un nouveau couloir, je vis que la décoration était différente, mais pas forcément de meilleur goût. Le sol était recouvert d’un carrelage vert sapin alors que les murs arboraient du papier peint à motif d’inspiration jungle. Le résultat m’étouffait. J’avais l’impression que le bâtiment se refermait sur moi.
— Ici, nous sommes dans l’aile des invités. On peut recevoir une grosse trentaine de personnes sur deux étages !
— Wouah, je ne pensais pas que cet endroit était si grand !
— Et encore, tu n’as rien vu !
— Vous êtes combien à habiter ici ?
— Vers les soixante, je crois. Je n’en sais trop rien en fait…
Je n’en revenais pas. Cette communauté comprenait soixante vampires… C’était bien plus que ce à quoi je m’attendais. Elle m’emmena à nouveau vers le hall d’entrée. Il fallait apparemment passer par là, peu importe la destination souhaitée.
— Bon, tu as déjà vu la salle du trône et le sous-sol. Après, il y a les appartements des chefs, mais je n’ai pas le droit d’y entrer, et… plus de sous-sols.
Elle désigna en parlant une porte sur laquelle un écriteau indiquait qu’elle était réservée au personnel autorisé. Cette inscription me paraissait incongrue dans ce genre d’endroit.
— Tu ne m’y amènes pas pour voir ?
— Euh… non.
Evangelina avait hésité face à ma question. Mon instinct me disait qu’il fallait absolument que j’arrive à aller voir ce qu’elle tentait de me dissimuler. Peut-être que je me trompais, mais je trouvais cela beaucoup trop suspect. Je devais lui fausser compagnie et me faufiler derrière cette porte sans que personne me surprenne.
— Je commence à avoir faim, dis-je en me grattant l’estomac. Tu crois que tu pourrais me dénicher quelque chose à manger ?
Je n’étais vraiment pas certaine que cela fonctionne, mais qui ne tente rien n’a rien.
— Bien sûr, viens avec moi !
Elle me fit signe de la suivre en direction de l’aile des invités. Ce n’était pas le plan. Je m’approchai d’elle et posai mes mains autour de son oreille.
— Je dois aussi aller aux toilettes, chuchotai-je.
— Oh ! Euh… Tu peux utiliser ma salle de bain, si tu veux !
— Merci beaucoup ! On se rejoint dans ta chambre ?
— Je fais au plus vite, me dit-elle avant de me laisser seule dans le hall d’entrée.
Et voilà ! J’avais réussi à fausser compagnie à ma baby-sitter. Cette pièce était vraiment beaucoup trop fréquentée. D’un autre côté, personne ne semblait me prêter la moindre attention. J’essayai d’adopter une démarche naturelle et souple, malgré ces chaussures qui me serraient les pieds, et me dirigeai vers la porte du sous-sol réservé au personnel. Mon cœur battait la chamade. J’étais certaine que tous les vampires à deux kilomètres à la ronde l’entendaient. Pourtant, un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule me permit de m’assurer que personne ne regardait vers moi. Je posai la main sur la poignée et l’actionnai. L’espace d’une fraction de seconde, elle résista, et je crus qu’elle était verrouillée. Quand elle s’abaissa avec un léger claquement, je compris qu’elle était simplement mal réglée, et ma gorge se serra. Le bruit ne pouvait pas être passé inaperçu.
Jouant le tout pour le tout, je poussai le battant et me glissai derrière avant de m’appuyer contre le mur un instant pour reprendre mon souffle. J’étais persuadée que quelqu’un allait débarquer en me hurlant que je n’avais rien à faire ici, mais ce ne fut pas le cas. La sécurité laissait grandement à désirer !
Une fois certaine que personne ne venait, et ma respiration redevenue régulière, je vis que la cage d’escalier dans laquelle j’étais n’était pas à double sens comme les autres. Une seule volée de marches s’enfonçait dans l’obscurité. Ce lieu paraissait plus brut, moins décoré que tout ce qu’Evangelina m’avait montré jusqu’à présent.
Je descendis pour me retrouver dans un couloir dont la moquette claire au sol était élimée. Le papier peint se décollait près du plafond. Je distinguais des auréoles d’humidité à plusieurs endroits. Le contraste avec les autres étages était saisissant.
Je passai une grille métallique et arrivai dans un second corridor identique au premier. Des portes blanches s’étalaient à perte de vue sur le mur de droite. Chacune d’elles était percée d’une sorte de petite fenêtre rectangulaire. Il ne me semblait pas que la cellule où j’avais été détenue en possédait une. Je devais donc me trouver dans un autre endroit que celui où je m’étais réveillée.
Je m’approchai de la première porte et n’eus pas besoin de me hisser sur la pointe des pieds pour regarder par l’ouverture grâce aux chaussures prêtées par Evangelina.
Malgré le faible éclairage de la salle, je pouvais distinguer la silhouette d’une personne allongée, presque à même le sol. Je tirai la poignée et entrai pour mieux voir de quoi il s’agissait.
Quand les informations parvinrent à prendre forme dans mon esprit, je portai ma main à ma bouche pour ne pas hurler.
Une sorte de lit très étroit, qui tenait plus de la paillasse que d’autre chose, occupait plus de la moitié de l’espace de la pièce. Un homme vêtu d’une tunique d’un rouge sombre y était allongé, relié par plusieurs tubes et câbles à des machines et à des flacons de liquides. Je pensai immédiatement à ma perfusion à l’hôpital. C’était le même genre de dispositif, mais en plus artisanal. Il semblait inconscient, plutôt qu’assoupi. Je posai une main sur son bras et il n’eut aucune réaction. Ses traits me paraissaient anormalement creusés, comme s’il n’était pas assez nourri.
Dans le fond, une sorte de petit placard vitré d’une quarantaine de centimètres de haut attira mon regard. Je fis les quelques pas qui m’en séparaient en prenant garde de ne pas emporter le moindre tube sur mon passage. Cela ressemblait à un frigo miniature. À travers la porte, je crus distinguer des poches de sang. Je voulus l’ouvrir pour m’en assurer, mais je n’en eus pas le temps.
— Tu t’es perdue ?
Je fis volte-face et vis Evangelina dans l’entrée de la cellule, à peine à quelques dizaines de centimètres de moi. Je ne l’avais pas entendue approcher.
— Je… Oui ! C’est un vrai labyrinthe ici !
Je me sentais mal de lui mentir de la sorte. Elle paraissait si naïve. J’étais presque certaine qu’elle avait cru tous mes mensonges depuis le début, et abuser ainsi de sa confiance me gênait, mais je n’avais pas le choix.
— Viens, je t’ai trouvé un yaourt et un peu de pain. Je les ai laissés dans ma chambre.
Elle fit un pas vers moi, et tendit une main dans ma direction. Je me doutais que si elle me touchait, je sentirais encore cette étrange sensation, son pouvoir. Je n’avais pas bien compris ce qu’il faisait, mais je ne voulais pas qu’elle l’utilise à nouveau.
— C’est quoi cet endroit ? demandai-je en reculant autant que l’exiguïté de la pièce le permettait.
Evangelina esquissa une moue boudeuse.
— Tu n’es pas supposée être ici. Karyna va me punir si elle sait que tu es venue…
— Je ne dirai rien à Karyna, promis.
Quel âge avait-elle, finalement ? Par moments, elle parlait vraiment comme une enfant, c’était déstabilisant. Tout dans son attitude laissait penser qu’elle était terrifiée à l’idée que Karyna apprenne que j’étais arrivée jusqu’ici.
— C’est qui, lui ? insistai-je en pointant un doigt vers l’homme inconscient.
— Lui, c’est Ulrich.
— Il y a beaucoup de portes, dans ce couloir. Il y a une personne reliée à des machines derrière chacune d’entre elles ?
— Lena, je ne peux pas…
Son regard me fit comprendre qu’Ulrich était loin d’être le seul.
— Qu’est-ce que vous leur faites ?
Je m’approchai d’Evangelina. L’angoisse de la situation me nouait l’estomac. Ainsi, nous avions bien deviné ce qu’il se passait entre ces murs : ils y gardaient des humains contre leur volonté. Combien de personnes étaient retenues dans le sous-sol de ce manoir ?
— Il faut bien qu’on mange !
Evangelina se glissa à côté de moi et ouvrit la porte du petit compartiment pour en sortir une poche de sang.
— Vous les drainez de leur sang !
— Ulrich, c’est vraiment mon préféré ! déclara-t-elle avec un sourire qui paraissait incongru dans cette pièce.
Elle n’aurait pas parlé autrement d’un sandwich, ou de son choix de pizza. Elle n’avait aucun sentiment, aucune considération pour celui qui était allongé là. Alors que je restais figée, elle m’attira dans le couloir avant de refermer derrière nous. Je tremblais quand elle me lâcha.
C’était affreux. Cet homme était traité comme un distributeur de barres chocolatées. Les vampires se servaient et repartaient. J’imaginais qu’une personne différente était ainsi retenue derrière chacune des portes de cette prison. Ulrich était inconscient, drainé de son sang. Il n’avait probablement pas la moindre idée de ce qui lui arrivait. Était-il venu ici de son plein gré, ou avait-il été kidnappé au détour d’une ruelle ?
Un haut-le-cœur me saisit, et, devinant ce qui allait se passer, Evangelina m’attrapa et nous déplaça à une vitesse stupéfiante. Quand je vomis, j’étais au-dessus d’un lavabo, et elle retenait délicatement les mèches libres de mes cheveux.
Une fois que j’eus terminé, elle me tendit un mouchoir pour m’essuyer la bouche.
— Merci, balbutiai-je.
Elle me regardait avec un mélange d’incompréhension et d’inquiétude. Bien que je ne pensais pas cela possible, cela accentua mon malaise.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ?
— Tout ça, ça fait beaucoup à avaler.
— Quoi donc ?
Je pointai du doigt la poche de sang qu’elle avait toujours à la main.
— Cet homme est inconscient, et tu lui prends son sang ? Pour quoi faire ?
— Pour manger, évidemment !
— Tu vas boire ça ?
Un nouveau haut-le-cœur me saisit, mais rien ne vint alors que je me tournais vers le lavabo. Je me redressai et regardai ce petit bout de femme qui s’apprêtait à boire cette poche de sang. J’aurais voulu lui faire comprendre ce qui n’allait pas, mais je voyais bien que le problème était plus grave que ce que je pensais. Cette jeune fille n’avait même pas conscience que son comportement vis-à-vis des humains était anormal et cruel.
Je la suivis hors de la salle de bain. Nous étions de retour dans sa chambre.
Evangelina versa le sang dans un verre avant de commencer à le siroter comme je boirais un cocktail dans un bar. La vue me dérangeait seulement parce que je savais que ce n’était pas un jus de tomate… Un nouveau haut-le-cœur s’amorça, mais je réussis à le retenir et à retrouver un semblant de calme. Il ne fallait surtout pas que je me focalise sur le bruit ou l’image.
Je devais la regarder avec un air ahuri, car elle s’approcha de moi et toucha ma joue. Avant que j’aie le réflexe de me dégager, je sentis comme un fourmillement à son contact et tous mes muscles se détendirent.
— Calme-toi. Tout va bien.
J’avais l’impression que les deux petites émeraudes luisantes qui me fixaient étaient en train de m’aspirer l’âme. Je tombais dans leur puits sans fond et plus rien ne comptait.
Je flottais au-dessus de mon propre corps. J’étais totalement détachée, je n’avais plus la moindre emprise sur ce qui était en train de se passer. Je baignais dans une sorte de brume verte. Evangelina, allongée à côté de moi, appuyée sur un coude, baladait son index sur ma clavicule.
Je voulais reprendre le dessus, me dégager de cette sensation dérangeante. C’était comme si quelque chose, ou quelqu’un, s’était emparé du contrôle de tout mon être. Je restais là, immobile, et je n’arrivais à rien faire, car c’était ce que cette personne souhaitait. Je savais que la façon dont Evangelina regardait mon cou aurait dû m’effrayer, mais je ne ressentais absolument rien. En fin de compte, c’était assez relaxant.
Les brumes émeraude commencèrent à refluer, et j’eus l’impression de regagner mon corps.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu étais toute paniquée, je t’ai un peu calmée, c’est tout.
— Comment ça ?
— Je peux prendre le contrôle des émotions des gens, m’expliqua-t-elle comme si c’était d’une logique implacable.
Ce pouvoir pouvait s’avérer impitoyable. Si elle pouvait rendre totalement docile n’importe qui, elle pouvait en faire ce qu’elle voulait ensuite. Je frissonnai à cette idée. Entre de mauvaises mains, de telles capacités pourraient se révéler destructrices.
— Pourquoi ça te perturbe autant, ce qu’il y a en bas ?
Sa question me laissa pantoise tant elle était posée innocemment.
— Tu ne comprends vraiment pas le souci ?
Elle haussa les épaules.
— Non.
— Vous n’avez pas le droit de garder des gens contre leur volonté. De leur prendre leur sang comme ça !
Evangelina pencha la tête sur le côté avec un air concentré.
— Depuis que je suis ici, tout le monde fait comme ça.
— Vous défilez pour vous servir ?
Elle parut embêtée un instant.
— Pas vraiment. On n’est que deux ou trois à avoir l’autorisation d’aller en bas.
— Comment font les autres pour se nourrir ?
— Nous remontons des poches de sang au stock central.
— Et personne ne se demande d’où elles viennent ?
Elle agita sa tête avec un air d’étonnement.
— Tu es certaine que les autres ne savent pas que vous avez des prisonniers ?
— Ils ne sont pas prisonniers ! s’exclama-t-elle. Je prends soin d’eux pour qu’ils ne souffrent pas.
Le tableau qui était en train de se dessiner dans mon esprit ne me plaisait vraiment pas. Karyna gardait bien des humains dans son sous-sol, et seule une poignée de vampires l’aidaient à faire fonctionner son système. Les autres membres de la communauté vivaient dans l’ignorance. Pourquoi aucun d’eux ne s’inquiétait-il de savoir d’où ils tiraient leur sang quotidien ? En y réfléchissant bien, moi non plus, je n’avais pas la moindre idée de la provenance de la plupart des produits que j’achetais au supermarché pour me nourrir… Il suffisait de ne pas se poser de questions, tout simplement.
J’étais perdue dans mes pensées, me demandant comment nous pourrions sauver toutes ces personnes, quand une détonation retentit.
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