Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 16 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

Morgane expliqua la situation à Rob et…

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Morgane expliqua la situation à Rob et lui demanda de recueillir les souhaits de chacun avant le lendemain. Il posa quelques questions, et après une poignée de minutes, sortit. Les fondateurs étaient restés immobiles et silencieux tout le long de la conversation.

Quand tous commencèrent à se lever et à échanger quelques politesses avant de quitter la pièce, j’en conclus que la réunion était terminée. Je fantasmais à l’idée de retourner à ma petite vie tranquille, loin des bunkers secrets et des rituels de mise à mort.

Alors que la plupart des vampires étaient déjà partis, Richard s’approcha de nous.

— Je voulais vous dire au revoir, expliqua-t-il en déposant une tape amicale sur le bras d’Azraël. Lena, j’ai été ravi. J’espère vous revoir rapidement.

— À bientôt !

— Lena, j’ai été charmé par votre personnalité, vraiment, fit Apollon en se joignant à notre groupe.

Je ne savais pas quoi répondre à tous ces éloges. Je hochai la tête en essayant de ne pas trop rougir. Les deux vampires nous quittèrent après avoir échangé quelques mots avec Azraël, puis je réalisai que nous étions les seuls à être encore dans la salle de réunion.

— On y va ? me demanda Azraël en désignant la porte du menton.

— On peut vraiment partir alors que tous ces gens restent dans ce bunker ?

— Morgane restera ici jusqu’à ce que tout le monde soit parti, ne t’en fais pas pour eux.

— Donc on va rentrer à la maison ?

Cela me mit en joie, effaçant presque les émotions complexes qui m’avaient assaillie depuis le début de la soirée.

Une fois arrivée dans notre chambre, je m’empressai de me changer. Je devais encore rendre à Morgane cette splendide robe, et à Evangelina les pinces qu’elle m’avait accrochées dans les cheveux.

Azraël souhaitait que nous partions avant que le soleil se lève. Ainsi, je n’aurais pas à subir la randonnée pour le chemin du retour. L’idée de retraverser la forêt ne m’enchantait pas.

Il m’accompagna jusqu’à la cabine d’Evangelina. Cela m’éviterait de devoir aller le chercher pour trouver Morgane. Pour rien au monde je n’aurais voulu me retrouver seule avec elle. Même si j’étais presque certaine qu’elle ne me ferait rien, le fait de le savoir à mes côtés me rassurait.

Quand le jeune vampire au visage poupin ouvrit la porte, elle se jeta à mon cou.

— Tu savais que j’allais aller vivre avec Esther ? me hurla-t-elle presque dans l’oreille. Elle a dit que tu pourrais me rendre visite aussi souvent que tu veux !

Je restai un moment interdite. Ce n’était pas comme si je passais ma vie au domaine, d’autant plus que les relations diplomatiques entre Esther et Azraël étaient plutôt glaciales ces derniers temps. Toutefois, je ne souhaitai pas couper court à son enthousiasme. Cela aurait été bien trop cruel. Quand elle me lâcha enfin, j’en profitai pour faire un pas en arrière.

— Je suis contente que ça te mette d’aussi bonne humeur !

— Mais c’est trop bien !

— Oui. Je suis venue te rendre tes barrettes avant de partir, expliquai-je en les lui tendant. Merci encore, pour tout.

— C’est moi qui te remercie. Je ne m’étais pas autant amusée depuis… enfin. Voilà, quoi ! Merci, merci ! J’espère qu’on se reverra bientôt !

— Moi aussi. Prends soin de toi !

— Essaie d’oublier tout ce qui s’est passé, et concentre-toi sur l’avenir, lui conseilla Azraël d’un ton un peu trop solennel compte tenu de la situation actuelle.

— Merci.

Evangelina baissa la tête en prononçant ce mot. J’avais l’impression qu’une partie de la conversation avait été non verbale et que j’en avais été tenue à l’écart.

— À bientôt !

Evangelina esquissa un mouvement pour s’approcher de moi, et parut hésiter avant de se raviser.

— À bientôt, vous deux !

Elle recula et referma la porte alors que nous n’avions pas encore fait le premier pas pour nous éloigner.

— Qu’est-ce qui vient de se passer ? demandai-je à Azraël en le retenant par la manche de sa chemise.

— Quoi donc ?

— Le truc, là. Elle a complètement changé d’attitude, d’un coup, après ce que tu lui as dit.

Il haussa les épaules avant de se remettre en marche.

— Elle est jeune et impressionnable, qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Son explication ne me convenait pas, mais je compris le message qu’elle contenait. Il ne souhaitait pas m’en parler, tout comme il ne souhaitait pas me parler de tout un tas d’autres trucs. Je commençais à me demander si toutes ses cachotteries n’allaient pas constituer un frein à notre coopération. Nous n’avions plus évoqué le sujet depuis notre visite à Esther quelques jours plus tôt. Cela allait de toute façon s’avérer nécessaire à un moment ou à un autre. Je gardai pour moi mes doutes, et le suivis à travers les couloirs et les escaliers pendant quelques minutes. Le bunker était vraiment gigantesque. J’avais encore du mal à imaginer qu’une structure de telle ampleur avait été construite sous terre sans que personne remarque quoi que ce soit.

Finalement, nous arrivâmes dans un long corridor qui, étonnamment, ne desservait qu’une seule et unique porte. Les murs des deux côtés étaient recouverts des mêmes tentures écarlates que la salle de la réunion.

— Votre architecte aimait le rouge ?

— C’est le symbole du pouvoir de Morgane. Un peu comme son emblème, si tu veux.

— Mais c’est juste une couleur, fis-je remarquer.

— Non, c’est SA couleur.

Azraël me jeta un œil, comme pour s’assurer que je ne m’apprêtais pas à poser une nouvelle question stupide, avant de frapper.

Mon cœur palpitait dans ma poitrine. Je savais que j’avais multiplié les entorses au protocole et contrarié Morgane à plusieurs reprises. J’espérais toutefois qu’elle ne m’en tiendrait pas trop rigueur. Après tout, je n’étais pas familière de leurs façons de procéder.

Quand la porte s’ouvrit, je suspendis mon souffle, mais le relâchai en constatant que ce n’était que l’étrange homme en blouse blanche.

— Azraël, Lena, nous vous attendions. Entrez !

La voix de Morgane provenait de plus loin dans la cabine. Nous n’avions probablement pas assez d’importance pour qu’elle daigne se déplacer.

Sydney s’écarta pour nous laisser passer. La pièce était encore plus grande et luxueuse que celle d’Azraël. En plus du lit, la moitié de l’espace était occupée par un coin salon accueillant avec ses fauteuils en velours écarlate. Elle aimait définitivement beaucoup cette couleur.

Nous entrâmes et Azraël me fit signe de m’asseoir. Morgane avait délaissé ses tenues habituelles pour une robe de chambre satinée aux motifs d’inspiration japonaise. Elle paraissait bien frêle sans les nombreuses épaisseurs de tissu qui l’entouraient en temps normal.

— Je vous ai rapporté votre robe et vos chaussures, dis-je en m’installant en face d’elle. Je voulais encore vous remercier de me les avoir prêtées pour la soirée.

— Oh ! Tu peux les garder. Je n’en ferai rien.

— Ça me dérange…

— J’insiste. Tu auras un souvenir de notre rencontre. Et cela me fait plaisir.

Elle sourit, d’un sourire franc et joyeux. C’était la première fois que je la voyais faire cela de façon si naturelle. Je réalisai alors que le moindre de ses mouvements jusqu’à présent m’avait paru calculé, millimétré, et artificiel.

Je hochai la tête pour la remercier du cadeau. J’imaginais aisément que la robe devait coûter une petite fortune.

— Il y a quelques points que je souhaiterais aborder en privé avec vous, si vous le voulez bien.

— J’aurais voulu qu’on arrive à partir avant le lever du soleil, pour que Lena n’ait pas à subir la longue marche…

— Nous avons donc encore quelques heures devant nous. Je vous promets que vous serez partis avant l’aube.

Azraël se laissa aller en arrière dans son fauteuil, s’installant plus confortablement. Puisque nous devions rester un peu, j’en profitai pour poser au sol les boîtes que j’avais gardées sur mes genoux, et prendre mes aises moi aussi.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ?

Le ton d’Azraël semblait décontracté, mais je sentais qu’il se tenait sur ses gardes.

— J’ai cru comprendre que tu te livrais à une activité professionnelle singulière avec ta nouvelle amie…

— Ce n’est pas encore définitif, mais oui, je l’assiste dans une enquête à l’heure actuelle.

— Et cette enquête vous a mené sur le territoire de Soren. J’aimerais en savoir plus. Il y a quelque chose dans cette affaire que je ne parviens pas à comprendre.

Mon regard croisa celui d’Azraël. D’un mouvement de la main, il m’invita à prendre la parole. J’hésitai quelques instants. Comment débuter l’histoire ? Quelle quantité de détails y mettre ? Comme si elle avait détecté mes doutes, Morgane précisa ce qu’elle attendait de moi.

— Je veux tout savoir. Absolument tout, dans les moindres détails.

J’inspirai profondément avant de lui raconter l’intégralité de notre démarche. Elle ne me coupa à aucun moment, même si je la vis réagir à plusieurs reprises. Une grimace par-ci, un mouvement de la tête par-là. Quand j’eus fini, elle resta longuement silencieuse puis inversa le croisement de ses jambes. Ses petits pieds blancs apparurent un instant entre les pans de son vêtement. Ses ongles turquoise attirèrent mon regard.

— Bon, donc vos informations sont basées sur les dossiers de police de ces dernières années. Tu les as demandés à ton ami policier, bien que le territoire de Soren ne soit pas dans sa juridiction… Est-il possible que sa requête ait alerté quelqu’un ?

Azraël n’avait pas bougé d’un pouce. Il me laissait gérer la situation dans son intégralité, face à la Reine des vampires. Je ne savais pas si c’était une preuve de confiance, ou s’il testait quelque chose chez moi. Je pris un instant de réflexion.

— Cela a pu surprendre, mais pour en arriver à la même conclusion que nous, il aurait fallu être au courant et surveiller tout ce qui concerne la zone, ou alors faire le même travail d’investigation que nous. Ça nous a pris de longues heures pour cartographier la criminalité locale… Et même après, identifier le manoir comme étant la source du problème, sans savoir ce qu’il abrite… Non, je ne crois pas à cette théorie.

Morgane hocha la tête, comme si elle acquiesçait à mon explication.

— Et ton petit-ami, c’est quelqu’un de fiable ? Es-tu certaine qu’il n’a pas pu mener sa propre enquête parce que ta requête était étrange ?

C’était une bonne question, je devais bien l’avouer. Je trouvais le terme de petit-ami un peu ambitieux pour ce que nous vivions. Nous nous étions vus quelques fois, nous avions échangé quelques baisers passionnés, mais rien de bien sérieux selon moi. L’interrogation de Morgane était justifiée, tous les maillons de la chaîne devaient être vérifiés afin de nous assurer qu’il n’y avait pas eu de fuite de notre côté, pas d’erreur dans notre façon de procéder. Mon instinct me disait que je pouvais faire confiance à Jack. Il donnait l’impression d’être un homme honnête, un bon policier, et même si je mettais de la mauvaise volonté à passer du temps avec lui, ces instants étaient toujours très agréables.

— Je ne le connais pas depuis longtemps, finis-je par admettre, mais je suis presque certaine qu’il n’y a rien à craindre de ce côté-là.

Les yeux de Morgane se tournèrent vers Azraël, comme si elle cherchait une quelconque confirmation de son côté.

— Ne me regarde pas comme ça, lui dit-il en écartant les bras en signe d’impuissance. C’est une grande fille, et je ne suis ni son père ni son mari. Elle fréquente qui elle veut.

— Tu ne l’as même pas rencontré pour t’assurer qu’il ne présentait aucune menace ?

— Quel genre de menace pourrait-il représenter ? demandai-je, sceptique.

— Je l’ai vu une fois ou deux, mais rien de bien significatif, expliqua Azraël.

Morgane croisa ses bras sur sa poitrine.

— Donc il va falloir supposer que la fuite ne vient pas de là… mais sans grande conviction, je dois vous avouer. Je suis à court d’idées…

— Si je peux me permettre une remarque, pourquoi est-ce qu’on part du principe que la police est à l’origine de l’attaque ?

— Tu as bien entendu l’otage de Karyna, il a parlé des statistiques de criminalité, m’expliqua-t-elle comme si elle s’adressait à une enfant qui ne comprend pas quelque chose de pourtant simple.

— Ça, tout le monde y a accès. La mairie doit posséder les chiffres, ainsi que plusieurs ministères, des bureaux au niveau de l’État. Bref, ça ne veut pas dire que l’information vient forcément de la police à l’origine. Surtout que nous avons eu affaire à des militaires. L’armée et la police ne communiquent presque pas. J’ai la conviction qu’on fait face à quelque chose de bien plus important…

J’aurais probablement dû garder cette dernière phrase pour moi. Elle n’était qu’une réflexion personnelle, une intuition, rien de plus.

— À quoi tu penses ? demanda Azraël en s’avançant sur son assise.

— Je ne sais pas trop…

— Dis les premiers trucs qui te viennent à l’esprit, m’encouragea-t-il.

J’appuyai mon bras sur l’accoudoir de mon fauteuil et déposai ma joue dans ma main. Je devais arriver à ordonner ce qui trottait dans mon cerveau pour pouvoir le restituer à quelqu’un d’autre.

— La plupart des morts dans le quartier ont été attribuées à la drogue, à la prostitution. La DEA [1] ou les mœurs auraient dû intervenir s’il y avait réellement eu des doutes au niveau de la criminalité. J’aurais aimé poser tellement de questions à l’homme qui a été capturé. Il a parlé du gouvernement et de l’armée. Je suis probablement paranoïaque, mais quand je vois comment ils ont effacé toute trace des évènements en quelques heures à peine, je pense que nous avons affaire à des gens nombreux, organisés, et très bien informés. Toutes leurs idées sur les vampires ne sont pas justes. Ils ont quand même des informations clés, comme le fait que le soleil ne vous réduit pas en cendres. Ils connaissent leur sujet. Et ils veulent vous éliminer.

« Pour organiser une attaque pareille, la stratégie est primordiale. Ils ont étudié le terrain. Il est probable qu’ils aient eu des personnes sur place depuis des semaines, peut-être depuis des mois, à épier les moindres mouvements dans le quartier. Qui sait s’ils ne surveillent pas d’autres communautés ailleurs ? L’attaque chez Karyna pourrait n’être qu’un coup d’essai en vue d’une attaque de plus grande envergure, coordonnée contre plusieurs sites… Il faut qu’on découvre leur organisation. Qui ils sont, et qui donne les ordres. C’est primordial.

J’avais parlé comme en transe, sans même regarder mes interlocuteurs, perdue dans le fil de mes pensées. Je n’étais pas certaine que ce que j’avais dit était compréhensible, mais c’était tout ce qui me trottait dans l’esprit. Il nous manquait des pièces du puzzle, et je me doutais qu’il était bien plus grand que ce à quoi nous nous attendions. Je le sentais au plus profond de moi.

Je me redressai et vis que Morgane et Azraël échangeaient un regard étrange.

— Jusqu’à présent, l’instinct de Lena l’a rarement trompée, ajouta Azraël en haussant un sourcil. Si elle a raison sur tous les points, on est dans un merdier sans nom.

Morgane parut outrée du langage employé, mais manifesta son accord d’un léger hochement de tête.

— Comment tu t’y prendrais pour répondre à toutes ces questions ?

— Vous voulez dire, essayer de savoir qui sont les gens qui ont attaqué ?

— Précisément.

— Déjà, il faudrait que j’aille étudier les lieux de l’attaque. Ils ont pu oublier des choses quand ils ont nettoyé le quartier. Et j’inspecterais aussi les tenues des hommes capturés à la recherche du moindre indice.

— Vous pensez pouvoir vous en charger ?

Je lançai un regard interrogateur à Azraël. Nous avions commencé cette enquête ensemble. Ce n’était certes plus du tout le même problème, mais les deux étaient liés, et ma curiosité me hurlait de poursuivre les investigations. Je voulais découvrir ce que les militaires mijotaient.

— Je ne sais pas toi, mais moi, j’ai très envie de connaître le fin mot de cette histoire…

La réaction d’Azraël me fit sourire.

— De toute façon, j’avais l’intention de te demander qu’on aille sur place…

— Très bien. Vous n’aurez qu’à me faire parvenir votre note d’honoraires. Je veux que vous découvriez si nous sommes menacés en tant qu’espèce ou non. Si une guerre nous pend au nez, nous devons nous tenir prêts à y faire face.

— Ça risque d’être une enquête de longue haleine… commençai-je.

— Cela m’est égal. Prenez le temps que vous voulez. La sécurité de tout notre monde repose sur vous.

Les propos de Morgane me firent l’impression que plusieurs kilos de plomb étaient tombés sur mes épaules. La responsabilité qui nous incombait m’écrasait. Azraël se pencha depuis son fauteuil et attrapa ma main.

— Ça va aller, on va y arriver. Ne t’inquiète pas.

— C’est quand même toute une espèce, tout un monde… balbutiai-je.

— Respire, ça va aller. Fais-moi confiance.

Je tentai de me calmer comme je le pouvais, me concentrant sur la pression de ses doigts sur les miens. Après tout, ce n’était qu’une expression, une façon de parler. Le destin tout entier des vampires ne reposait pas sur mes frêles épaules. Seulement la moitié. L’autre moitié était supportée par celles d’Azraël. À cette pensée, je partis d’un éclat de rire purement nerveux. Levant la tête vers le plafond, les larmes coulaient sur mes tempes.

— Ça fait peut-être un peu beaucoup d’évènements pour elle en aussi peu de temps…

Azraël me cherchait des excuses, et je lui en étais reconnaissante. Toutefois, cette sorte de crise de panique soudaine renfermait beaucoup d’autres choses. Ce n’était pas seulement la conséquence de l’enchaînement des péripéties auquel nous avions dû faire face en l’espace de quoi ? Trois jours ? Quatre jours ? J’avais complètement perdu la notion du temps. Le rire qui me secouait n’était pas dû à la simple retombée de la pression, ou au stress des responsabilités. Il abritait aussi une euphorie, une sensation de toute-puissance dont je n’arrivais pas à percevoir l’origine.

Une part de moi était certaine que je pouvais sauver tout le monde des ténèbres de la menace qui pesait sur lui. Moi seule en étais capable. Cela m’accorderait probablement un statut particulier auprès d’eux, un statut prestigieux. Je ne savais pas ce que cela m’apporterait, mais cette pensée s’enroulait autour de moi comme les bandelettes d’une momie.

Tout cela se mêlait dans mon esprit, créant une cacophonie et un chaos qui paraissaient infinis.

— Elle a aussi pris beaucoup de sang, et beaucoup de sangs différents, en peu de temps. La physiologie humaine n’est pas faite pour gérer autant d’informations, expliqua Sydney dont j’avais oublié jusqu’à l’existence tant il s’était fait discret depuis notre arrivée. Il faut espérer qu’elle n’a pas de séquelles neurologiques…

— Je voulais que tu l’examines, de toute façon, dit Morgane alors que je riais toujours. Bien qu’elle ne soit pas l’une des nôtres, j’aimerais savoir ce qu’elle est. Une mortelle lambda ne devrait pas pouvoir se lier à un vampire. Sauf si tu ne nous as pas tout dit à ce sujet, Azraël ?

Entendre parler de moi, et de ma nature, me rappela à la réalité et m’aida à retrouver mon calme. Je m’essuyai les yeux et tentai de reprendre mon souffle.

— On n’a pas la moindre idée de ce qu’elle pourrait être. Vicky a pensé à un mage solaire, mais on n’a aucune preuve tangible de quoi que ce soit.

— Très bien, Sydney va donc procéder aux examens d’usage. Il devrait pouvoir remonter son lignage, ce qui nous permettra d’en savoir plus.

— Et si je n’ai pas envie de subir vos tests ? osai-je demander.

— Sydney est l’un des meilleurs spécialistes en matière de médecine surnaturelle. Le docteur Miller est un élève de maternelle à côté, m’expliqua Azraël. C’est une occasion en or. Une occasion qui ne se représentera peut-être jamais.

— Mais, je ne sais pas si… Enfin, je…

— Je sais que tu as peur, me coupa Azraël alors que je balbutiais. Mais tu ne crois pas que rester dans l’incertitude, comme ça, c’est pire ? Une fois que tu sauras, tout cela sera fini. Plus de tentatives afin d’utiliser des pouvoirs que tu n’es pas certaine de détenir. Plus de questions qui trottent dans cette cervelle comme un hamster dans sa roue…

Les paroles d’Azraël étaient sensées, mais j’étais terrifiée.

— Tu peux rester avec moi ?

Les mots n’étaient pas sortis correctement de ma gorge nouée par l’angoisse, comme si les voyelles seules avaient réussi à s’y frayer un chemin.

Azraël se tourna vers Sydney avant de hocher la tête.

— OK, je resterai avec toi tout du long.

— Alors d’accord, finis-je par murmurer.

— Très bien, s’exclama Morgane en se relevant. Maintenant, j’aimerais me reposer, si vous le voulez bien. La soirée a été riche en émotions.

Azraël m’aida à me redresser alors que je vacillais sur mes jambes. Me cramponnant à son bras comme à une bouée de sauvetage, nous suivîmes Sydney vers la porte de la cabine.

— Tenez-moi informée de la moindre avancée dans l’affaire qui nous préoccupe, voulez-vous ? Peu importe l’heure du jour ou de la nuit.

— On fera ça, répondit Azraël à Morgane sans même prendre la peine de se retourner. À bientôt, alors !

— Si vous voulez bien venir avec moi jusqu’à l’infirmerie, nous demanda Sydney en nous guidant à travers le dédale des couloirs du bunker. Cela ne sera pas long.

Je regardais mes pieds, subissant le mouvement imposé par le corps d’Azraël. Je me reposais totalement contre lui à présent, incapable de relever la tête pour voir où nous allions. J’avais l’impression d’être conduite à l’échafaud.

— Mes affaires ! criai-je soudain en me figeant. J’ai oublié mes affaires chez Morgane.

— C’est moi qui les ai, ne t’en fais pas, me rassura Azraël en me tapotant le dos de la main. Respire, ne t’inquiète pas. On ne va pas te découper en morceaux.

— Si vous préférez, je peux vous découper en morceaux pour de vrai, proposa Sydney de sa voix nasillarde.

— Mais vous ne voyez pas qu’elle est terrifiée ! Ce n’est vraiment pas le moment de faire des blagues !

Sydney riait à gorge déployée.

— Tu es toujours sûr que c’est une bonne idée ? demandai-je à Azraël en levant mon visage vers lui.

— C’est de l’humour de médecin. C’est de mauvais goût, mais ce n’est qu’une blague. Et je serai là. Je ne le laisserai pas te disséquer, c’est promis.

Je hochai la tête et nous reprîmes notre marche. Les couinements résiduels du rire de Sydney ponctuaient notre progression. Visiblement, il était vraiment très fier de lui.

J’entendis un grincement et le sol sous mes pieds changea, le carrelage blanc laissant place à un linoléum de la même teinte.

— Installez-la dans ce fauteuil, vous voulez bien ?

Un siège plastifié bleu apparut dans mon champ de vision, et Azraël m’aida à m’asseoir dessus. Quand le vampire me lâcha, mes poumons laissèrent échapper tout l’air qu’ils contenaient, comme si je me noyais. Je cherchai sa main, frénétiquement.

— Chut ! Je suis juste là, regarde.

Je levai la tête et le vis, à peine à quelques dizaines de centimètres de moi.

— Vu votre état, Lena, je vais commencer par vous administrer un léger sédatif. Cela vous aidera à vous détendre.

Je voulus refuser sur-le-champ quand une petite voix dans mon esprit me suggéra qu’un peu d’assistance médicamenteuse ne me ferait pas de mal. Après tout, j’étais visiblement en train de vivre une crise d’angoisse, ou quelque chose de ce genre. Si le médecin avait une solution simple et efficace, pourquoi continuer de m’infliger cette torture ?

J’acceptai, regardant Sydney s’affairer. Il se retourna vers moi, une seringue à la main. J’essayai de me rassurer, de me dire que ce n’était qu’un mauvais moment à passer.

Sydney me fit relever la manche gauche de mon pull jusqu’à l’épaule. Avec une boule de coton humide, il frotta un endroit non loin du haut de mon bras. Je détournai le regard au moment où il approcha l’aiguille de ma peau.

Je sentis une piqûre, suivie d’une sensation de pesanteur qui dura un court instant. En quelques secondes à peine, mon corps se détendit, comme si quelqu’un venait d’ordonner à tous mes muscles de se décrisper. Je laissai ma tête s’enfoncer dans le dossier du fauteuil, prenant une grande inspiration.

Le flot de mes pensées commença à ralentir, leur immense cascade laissant place à un compte-goutte régulier. Je pivotai vers Azraël.

— Ça va ? me demanda-t-il, l’air amusé.

— Tu parles que ça va mieux ! lui rétorquai-je alors que ma langue me semblait anormalement encombrante. Et il a dit que c’était un sédatif léger. Tu imagines, sinon ?

Azraël rit avant de se retourner vers Sydney.

— Vous pensez réellement que la quantité de sang qu’on lui a administré a pu laisser des séquelles ?

— C’est un phénomène rare, mais qui existe. On le constate souvent dans le cadre de tentatives de transformation qui ne vont pas jusqu’au bout. C’est une sorte d’intoxication. Je vais vérifier tous ses signes vitaux, et faire une prise de sang.

— Une prise de sang ?

Ma voix me paraissait plus aiguë que d’habitude, et lointaine. Comme si je me tenais à un mètre de moi-même.

— Pour retracer votre lignage.

— Comment vous faites ?

— Analyse ADN. Cela va prendre deux petites semaines avant que je puisse vous rendre les résultats.

Sydney allait donc étudier mon ADN. Je pensai à ces tests que l’on pouvait acheter sur internet et qui proposaient de vous révéler vos origines ethniques. S’agissait-il du même genre d’analyses ?

L’homme de sciences de Sa Majesté, puisque c’était son titre officiel, semblait-il, s’approcha de moi, un flacon en verre teinté et un haricot de métal contenant le nécessaire pour l’examen en main. Il s’installa sur un tabouret à roulettes et déposa le récipient sur une petite desserte à côté du siège. Prenant une boule de coton, il l’imbiba avec le liquide de la bouteille. Une forte odeur d’alcool parvint à mes narines. Minutieusement, il s’employa à nettoyer tout mon avant-bras, depuis le poignet jusqu’au creux du coude.

— Cette cicatrice semble récente sans vraiment l’être, remarqua-t-il en suivant son tracé. Que vous est-il arrivé ?

— J’ai arraché mon cathéter et un méchant vampire m’a mordu.

— Le méchant vampire, c’était moi, expliqua Azraël.

— J’en déduis que vous avez toujours du mal à vous contenir en présence de sang… Cela s’est-il amélioré au fil des ans ?

Je tournai ma tête vers Azraël. Je ne l’avais jamais questionné à propos de son petit problème de boisson. Le vampire passa une main dans ses cheveux, l’air ennuyé.

— Disons qu’il y a des moments où je m’en sors mieux qu’à d’autres…

— Êtes-vous allé voir un psychologue, comme je vous l’avais suggéré ?

Je sentis alors que Sydney desserrait un garrot au-dessus de mon coude. Je n’avais même pas fait attention quand il l’avait mis en place ni même quand il m’avait piquée. J’entendis le clic du changement de tube à plusieurs reprises. Jamais on ne m’avait prélevé pendant autant de temps. Je me demandai s’il allait me vider complètement.

— Il est possible que j’aie repoussé mes rendez-vous à de multiples reprises, finit par admettre Azraël.

— Lena, ne vous en faites pas, c’est le dernier tube, me rassura le médecin. Ce n’est pas sérieux, Azraël. Imaginez que vous perdiez totalement pied et que vous blessiez quelqu’un…

— Vous vous rappelez que c’est lui qui m’a ouvert le bras ? m’exclamai-je. Non, parce qu’à vous entendre, on dirait que ce n’est jamais arrivé !

Sydney prit ma main droite pour que je maintienne en place une boule de coton humide au creux de mon coude. Il s’éloigna en roulant sur son tabouret.

— Je lance les analyses primaires et on va pouvoir s’occuper du reste…

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