Sombres Supplices (French Edition)
Sur un geste de Morgane, les lourdes…
16
Sur un geste de Morgane, les lourdes portes de marbre s’ouvrirent dans un bruit sourd. Je me retournai pour voir le Capitaine de la Nuée Sacrée entrer. Il portait à deux mains un coussin écarlate sur lequel reposait quelque chose que je n’arrivais pas à distinguer nettement. Derrière lui, les quatre représentants de la communauté de Karyna avançaient en file indienne. Ils s’agenouillèrent aux pieds de Morgane qui se saisit de ce qui ressemblait à une sorte d’étoffe soyeuse.
Elle s’affaira quelques instants avant de brandir une dague dont la lame étincelait, reflétant les flammes du puits central. Le tissu retomba au sol et le Capitaine le ramassa, puis alla se poster dans un angle de la pièce.
— Chers vampires aux ordres de Karyna, est-ce que vous souhaitez vous joindre aux fondateurs pour exercer la sentence ?
Les quatre représentants s’approchèrent d’un même pas. Morgane leur sourit dans un hochement de tête. Elle pivota vers la condamnée dont les yeux semblaient affolés et, d’un mouvement rapide, lui entailla l’épaule gauche. Karyna tressaillit, tout comme moi, mais elle ne laissa échapper aucun bruit. Je portai ma main à ma bouche pour tenter de masquer mon effroi. Morgane embrassa ensuite la dague puis la tendit à Rob. Il abattit l’arme au niveau du cou de Karyna avant de l’embrasser à son tour et de la passer à Paulo. Le manège continua ainsi. Melanie et Evangelina prirent le relai. Evangelina taillada le visage de sa maîtresse, juste au-dessous de l’œil droit.
À chaque nouvelle entaille, Karyna se crispait, mais restait silencieuse, le regard fixe, comme résignée. Son sort était scellé et elle souhaitait partir dans la dignité.
Evangelina rendit la dague à Morgane qui la leva au-dessus de sa tête à nouveau. Je m’attendais à ce qu’elle achève Karyna, mais le protocole n’était apparemment pas terminé.
— Membres fondateurs…
Les vampires s’alignèrent comme s’ils faisaient la queue pour accéder à la caisse au supermarché. Azraël m’avait tirée dans le rang afin que je me retrouve derrière lui, en bout de file.
Le rituel était toujours le même. Ils tailladaient la condamnée, embrassaient l’arme et la passaient au suivant. La dague devait être enchantée d’une façon ou d’une autre pour prolonger l’agonie de la victime. Je ne trouvais pas d’autre explication pour justifier qu’elle continue à saigner aussi abondamment et que ses plaies ne se referment pas.
Esther entailla Karyna au niveau de la poitrine, puis ce fut au tour d’Azraël. Je le vis hésiter une fraction de seconde, puis, méticuleusement et lentement, il traça avec l’arme une très longue incision le long de l’intérieur de la cuisse de Karyna. Pour la première fois depuis le début, je l’entendis gémir de douleur. Je me souvins alors de ce qu’il m’avait raconté. Une boule d’émotion obstrua ma gorge un instant, puis Azraël embrassa la lame et la passa à Morgane.
Elle récupéra la dague et s’approcha de moi. Mon cœur accéléra quand elle me tendit l’arme. Comme je ne bougeais pas, elle attrapa ma main et l’y glissa.
— C’est à ton tour, petite chose étrange.
— Pourquoi ?
— Elle t’a fait du mal, comme aux autres, et tu as la possibilité de demander rétribution pour cela.
— Et si je ne veux pas ?
— Fais-le, au moins pour celui à qui tu es liée.
Je regardai la dague dans ma main droite. La lame était courte et courbe. Le manche résultait visiblement d’un véritable travail d’orfèvrerie. Une mystérieuse figure y était ciselée, mais je n’arrivais pas bien à distinguer s’il s’agissait d’un animal ou d’un humanoïde. Deux petites pierres luisaient en lieu et place de ses yeux et une multitude d’autres joyaux ornaient l’arme.
J’avais une sensation de déjà-vu, sans parvenir à déterminer d’où elle provenait.
— Lena, tu dois le faire, insista Azraël.
Morgane me fixait toujours, un étrange sourire aux lèvres. J’avais l’impression qu’elle prenait plaisir à mon hésitation. Je refermai ma main sur la dague et avançai vers Karyna. Une immense flaque de sang s’était formée sous son fauteuil, et sa tête pendait sur son épaule. Elle semblait ne plus avoir de force pour se tenir droite. Sa peau paraissait s’être affaissée sur ses os, comme un ballon de baudruche qui se serait dégonflé. Elle n’était plus si impressionnante, plus si imposante.
Je n’avais pas particulièrement envie de lui faire du mal, mais je savais que je devais le faire. Je n’avais pas le choix. Je commençai par réfléchir à l’endroit où l’entailler. Peu de zones n’avaient pas encore été lacérées. Quelle force devais-je mettre dans le mouvement ? Quelle intensité ? Des questions purement pratiques auxquelles mon cerveau se rattachait pour ne pas perdre la raison. Après tout, je m’apprêtais à blesser volontairement quelqu’un, chose que je n’avais jamais faite de ma vie.
Je finis par faire le dernier pas qui me séparait d’elle. Un bruit humide me laissa comprendre que je marchais dans la flaque de sang qui s’était répandue au sol. Alors que je levais l’arme, elle redressa péniblement la tête. Un rictus mauvais tordit ses lèvres avant qu’elle les entrouvre.
J’abattis mon bras avant qu’elle ait le temps de prononcer le moindre mot. Je n’avais pas envie de l’entendre me dire quoi que ce soit. La lame traversa son visage de sa joue gauche jusqu’au menton, entaillant sa bouche au passage. Karyna poussa un geignement de stupéfaction, comme si elle avait cru que je n’étais pas capable d’aller jusqu’au bout. Je pivotai et revins vers Morgane. Je portai la dague à mes lèvres, essayant de trouver une zone peu ensanglantée, avant de la lui rendre.
— Tu as le don de savoir t’entourer, Azraël… murmura-t-elle avec ce qui ressemblait à de la surprise, mêlée à de l’admiration.
Elle retourna auprès de Karyna et toute l’assemblée s’agenouilla, le regard tourné vers la suppliciée. Morgane fit de même, sa splendide robe trempant dans la flaque rouge qui maculait le sol comme une tache d’huile dans un garage. Quand elle se releva, elle avait une sorte de calice dans les mains. Il devait se trouver sous le siège depuis le début du rituel. Il débordait, et le liquide coulait le long des bras de la Reine alors qu’elle le brandissait au-dessus de sa tête.
— À présent, nous allons nous repaître de ton pouvoir. Nous t’avons fait don de la vie éternelle, et nous te reprenons cette offrande dont tu n’as pas su te montrer digne.
Les vampires s’alignèrent tous, comme précédemment, les fondateurs se mêlant aux gens de Karyna. Azraël me fit signe de suivre le mouvement, encore une fois. Nous nous mîmes dans le rang. Azraël me poussa devant lui, une main posée sur chacune de mes épaules. Ce n’était pas tant pour me réconforter que pour me contraindre à ne pas bouger.
La file faisait face à Karyna, et je ne parvenais plus à distinguer ce qui se passait à présent. Le dos large de Richard obstruait mon champ de vision. Je tentai de m’écarter sur le côté pour pouvoir observer ce qui m’attendait, mais Azraël me maintenait en place. Il m’empêchait volontairement de voir la suite des évènements. Une vague d’effroi me balaya. S’il estimait que je ne devais pas savoir, c’était probablement affreux. Je fus alors certaine que le plus dur restait à venir. À intervalles réguliers, nous nous approchions d’un pas ou deux et mon angoisse montait en intensité.
Beaucoup plus rapidement que je l’aurais souhaité, Richard avança. J’aperçus la coupe un instant, avant qu’il fasse un geste que je ne compris pas, puis ce fut mon tour. Je me retrouvai à nouveau face à Morgane. Azraël ne m’avait pas lâchée pour autant. Ses mains semblaient peser chacune une tonne sur mes épaules. La Reine leva le calice sanguinolent au-dessus de sa tête puis me le présenta. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’on attendait de moi. Je sentis alors le souffle d’Azraël près de mon oreille.
— Bois.
— Quoi ?
J’avais dû mal comprendre. Ce n’était pas possible.
— Nourris-toi du pouvoir de la traîtresse, m’encouragea Morgane en approchant le récipient de mes lèvres jusqu’à ce qu’il les touche.
Azraël m’empêchait de me reculer alors que Morgane tentait de me forcer à boire. Finalement, une de ses mains vint m’attraper le menton pour m’ouvrir la bouche, et elle fit couler un peu de son contenu à l’intérieur avant de la refermer et de la maintenir en place. Je n’avais pas pu lutter contre sa force ni contre sa rapidité. Je voulus recracher le liquide, mais mes mâchoires étaient scellées par la poigne puissante de Morgane. Le goût ignoble et métallique sur ma langue me déclenchait des haut-le-cœur. Chaque seconde qui passait semblait décupler cette atroce sensation.
— Avale, Lena. Ne me force pas à t’obliger, murmura Azraël avec une douceur qui me surprit au vu de la situation.
Je tentai de me débattre de plus belle, et les doigts d’Azraël se resserrèrent sur mes épaules. Je ne voulais pas qu’il utilise ses pouvoirs. Je savais qu’il le ferait si cela devenait nécessaire. Je le sentais. Je pris une grande inspiration par le nez et déglutis péniblement. Morgane relâcha son étreinte et je m’étouffai quand l’air s’engagea à nouveau dans ma gorge, ce qui aggrava la nausée qui menaçait. Était-ce parce que le sang était froid, ou parce que je ne l’avais pas accepté de moi-même ? Dans tous les cas, cela me dégoûtait infiniment plus que les fois précédentes. Je tombai à genoux et Morgane m’aida à me relever.
— Pauvre petite fille ! Ça va aller. Absorbe sa force et fais-la tienne.
Je retirai d’un coup sec ma main de la sienne et, d’un mouvement d’épaules, me dégageai d’Azraël pour me diriger vers l’attroupement qui s’était formé plus loin.
Azraël me rejoignit rapidement pendant qu’un autre vampire se prêtait à cette communion sanglante à son tour. Je lui lançai un regard méchant et m’écartai un peu. Quelqu’un m’attrapa par le bras, et je crus que c’était lui qui essayait de m’empêcher de partir, mais quand je pivotai, je fis face à Evangelina.
— C’est bientôt fini. Je suis désolée que tu doives subir ça, me chuchota-t-elle en s’approchant de moi. Ne bouge pas, tu ne peux pas t’en aller maintenant.
Elle me lâcha la main, et d’un mouvement du pouce, m’essuya le bord de la bouche. Elle me montra ensuite le sang sur son doigt pour m’expliquer son geste.
— Merci, marmonnai-je.
Evangelina caressa mon bras de haut en bas, avant de serrer mon poignet un instant. Elle paraissait sincère quand elle disait qu’elle était désolée pour moi, mais je comprenais surtout que je devais rester jusqu’au bout. Je n’avais visiblement pas le choix si je ne voulais pas commettre un crime de lèse-majesté. Je me doutais que le fait que j’ai tenté d’éviter de boire le sang de Karyna n’avait déjà pas beaucoup plu à Morgane…
Une fois que le dernier vampire de la file se fut prêté à cette étrange et dégoûtante cérémonie, tout le monde se remit en demi-cercle autour de Karyna. Elle ne bougeait plus du tout. Elle ressemblait à une poupée de chiffons dont on aurait retiré le rembourrage, ratatinée sur elle-même. Le Capitaine de la Nuée Sacrée vint récupérer le calice des mains de Morgane et disparut hors de mon champ de vision.
Morgane attrapa Karyna par les cheveux et lui releva la tête. Celle-ci ne réagit pas. Je me réjouis malgré moi en me disant que, si elle avait été vidée de son sang à mort, cela voulait probablement dire que toute cette comédie était enfin terminée. Mais je compris rapidement que cela ne suffisait pas à tuer un vampire et que mes espoirs étaient vains.
— Ton pouvoir survivra en chacun de nous. Pour l’éternité.
Alors que Morgane finissait sa phrase, sa main libre traversa la poitrine de Karyna d’un mouvement vif. Quand elle lâcha la suppliciée et se retourna vers nous, elle tenait une masse de chair frémissante qu’elle nous présentait comme une offrande.
— Une vie pour une vie, une mort pour une mort, récita l’assemblée comme un seul homme.
— Une vie pour une vie, une mort pour une mort, reprit Morgane avant de refermer ses doigts pour broyer ce que je devinais être le cœur de Karyna.
Je baissai le regard pour ne pas continuer à voir cela. Le silence et l’immobilité s’installèrent dans l’audience. Après quelques secondes, je me décidai à relever la tête pour apercevoir le corps de Karyna qui semblait se réduire en cendres.
Le phénomène était étrange, comme si Karyna n’était plus qu’une sculpture de sable qui avait séché. La cohésion de l’ensemble n’existait plus et les grains se séparaient les uns des autres au gré des mouvements du vent.
C’était terminé. Pour de vrai. Je le compris au changement que je détectais dans l’atmosphère.
Après un long moment, Morgane écarta enfin ses doigts desquels s’écoula une poussière sombre. Elle frotta ensuite ses mains sur sa robe pour finir de les nettoyer et se dirigea vers les portes qui s’ouvraient.
— Ça va aller ?
Je sursautai. Je n’avais pas entendu Azraël approcher derrière mon dos.
— Non.
— Je suis désolé, mais ces rites sont immuables…
J’émis un grognement plus qu’une réelle réponse. Je lui en voulais pour avoir aidé Morgane à me forcer à boire le sang de Karyna. J’avais parfaitement conscience que cette rancœur était infondée, que ce n’était pas lui qui décidait des protocoles. Toutefois, si je n’étais pas liée à lui, jamais je ne me serais retrouvée impliquée dans une exécution vampirique pour haute trahison.
Je levai mes yeux vers son visage. Il semblait réellement contrit. La soirée n’avait pas dû être une partie de plaisir pour lui non plus.
— Je sais, finis-je par chuchoter. On peut rentrer maintenant ?
Azraël regarda le bout de ses chaussures, l’air embarrassé. Je compris que j’allais encore devoir patienter avant de me glisser sous ma couette.
— Il faut décider de ce qu’il va advenir de tous ceux qui étaient au manoir. Le procès de Karyna a un peu éclipsé la question, mais elle est toujours à l’ordre du jour. Nous sommes attendus en salle de réunion…
Morgane dirigeait une longue procession de vampires. Nous étions à la traîne, quelques pas derrière le dernier d’entre eux.
— Pourquoi est-ce que vous vous embêtez à vous déplacer à cette vitesse, alors que vous pourriez tous être là-bas en une fraction de seconde ?
— Elle me plaît vraiment, ton amie, Azraël, dit Apollon dans un éclat de rire après s’être arrêté, causant un embouteillage dans l’étroit couloir.
— Et encore, tu ne la connais que depuis cinq minutes ! s’exclama Esther.
— Pourquoi est-ce que nous voudrions gagner trois minutes ? me demanda Richard. Nous avons toute l’éternité devant nous. Trois minutes, ce n’est rien ! De nos jours, les humains ont tendance à être dans la précipitation… Vous courrez pour attraper un bus ou un métro, alors qu’il y en a un autre qui passera moins de cinq minutes plus tard… Vous avez besoin d’avoir accès à n’importe quoi, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Vous n’êtes plus capable de patienter, ne serait-ce que quelques instants, pour quoi que ce soit… Dans peu de temps, l’ennui vous sera inconnu, tout comme l’attente, et je suis certain que cela signera la fin de votre civilisation !
— Je crois que, si je me retrouvais avec la capacité de me déplacer aussi vite, j’en abuserais en permanence.
— Au début, peut-être, puis tu verrais que, finalement, ce n’est pas si fantastique ni nécessaire, reprit Apollon.
Je comprenais où ils voulaient en venir, mais j’avais tout de même du mal à concevoir la chose. Peut-être était-ce dû au fait que je savais que mes jours étaient comptés et que je désirais ne pas perdre la moindre seconde… Ou peut-être que l’humain est de nature impatiente et souhaite en effet tout avoir maintenant, immédiatement.
Je fus tirée de mes réflexions sur le caractère éphémère de mon existence quand nous arrivâmes dans la salle de réunion. Je n’avais même pas fait attention que nous avions repris notre procession.
Les vampires se répartirent les places. Je me retrouvai assise entre Azraël à ma gauche, et Richard à ma droite. J’aurais pu être beaucoup plus mal entourée, je devais bien l’avouer.
— Très chers membres fondateurs, je sais que vous vous êtes amusés comme des petits fous à cette fantastique fête et que vous êtes ravis de tous vous revoir, commença Morgane après que tout le monde se fut installé. Toutefois, nous avons d’importants sujets à aborder, à présent. Si je vous ai demandé de vous déplacer jusqu’ici, tous, c’est que nous devons prendre des décisions majeures. Karyna n’est plus, mais ceux qui étaient à ses ordres n’ont pas mérité de subir le même sort qu’elle. Nous devons trouver une solution au plus vite.
— On parle de combien de personnes, exactement ?
Apollon, dans son élégant costume doré, était avachi sur son fauteuil et avait levé la main en même temps qu’il avait posé sa question. Malgré la sophistication de sa tenue, il n’avait vraiment pas l’attitude coincée et maniérée que je connaissais à la plupart des membres de son espèce. Il avait l’air beaucoup plus décontracté, bien plus encore que Vicky, ou même Karyna.
— Soixante-neuf vampires.
— Soixante-neuf, reprit Apollon, c’est quand même beaucoup. Surtout qu’on parle de vampires mal élevés, si je peux m’exprimer ainsi. Cela représente beaucoup de travail. Ne serait-il pas plus simple de…
Il émit une sorte de sifflement en faisant glisser son pouce en travers de son cou. Je me serais bien insurgée contre la facilité avec laquelle il évoquait le meurtre d’autant de personnes, mais ce n’était pas mon rôle. Je me demandais toujours ce que je faisais ici, en pleine réunion stratégique des fondateurs.
— Ils ne sont peut-être pas tous bons à jeter, commença Esther. Il y aura forcément des âmes damnées pour lesquelles je suis certaine que nous obtiendrons toutes les justifications nécessaires afin de nous en débarrasser. Je pourrais toutefois parier qu’ils n’étaient pas tous d’accord avec les agissements de Karyna. Peut-être que certains ne savaient même pas ce qui se tramait à quelques mètres d’eux seulement. Ceux-là méritent qu’on leur accorde une seconde chance.
— Esther a raison, fit une femme qui ne m’avait pas été présentée. Nous devrions aviser au cas par cas.
Sa voix, douce et posée, respirait la sagesse.
— Combien de personnes chacun d’entre vous peut-il prendre à ses côtés ? demanda enfin Morgane.
Un brouhaha suivit cette question, chaque vampire allant de son chiffre ou de sa remarque. Quelqu’un frappa dans ses mains pour ramener le calme. C’était Esther.
— Allons, allons. Soyons civilisés. Un à la fois ! Je commence…
— Merci, Esther ! la coupa sèchement Morgane. On va commencer par Violet et on va continuer dans le sens des aiguilles d’une montre.
Chacun donna un nombre, certains sur un ton condescendant, d’autres avec enthousiasme. Quand ce fut au tour de Richard, l’angoisse monta dans ma gorge. Étais-je censée répondre, moi aussi ?
Je n’eus pas le temps d’hésiter. À peine le vampire à ma droite avait-il fini qu’Azraël prit la parole.
— Zéro.
— Comment ça, zéro ? demanda Morgane en levant un sourcil.
— Je n’ai plus de domaine à l’heure actuelle, je ne peux donc pas accueillir qui que ce soit. Je n’ai pas l’infrastructure adéquate.
— Qu’est-il arrivé à tes fabuleux vergers ? s’enquit Violet.
— C’est moi qui en ai repris les rênes, rétorqua Esther avec malice.
Un murmure de désapprobation retentit. Toutefois, la plus vive des réactions vint de Morgane que je pensais pourtant être au courant.
— Pourquoi n’en ai-je rien su ? demanda-t-elle à Esther en tapant du plat de la main sur la table.
— Esther était trop occupée à tenter d’annexer les communautés environnantes, répondit Apollon.
— Annexer ? Que veux-tu dire ?
— J’ai reçu une petite délégation pour m’expliquer qu’elle allait gérer tout l’État du Maine à partir de maintenant… C’est pour ça que Richard, Elena et moi étions chez Karyna au moment de l’attaque des étranges militaires. Elle souhaitait organiser… comment dire ? La résistance.
— Est-ce une tentative de prise de pouvoir, Esther ?
Il y avait de la menace dans la question de Morgane. J’avais compris qu’Esther n’aimait vraiment pas Morgane, mais je commençais à acquérir la certitude que la réciproque valait également.
— Non, se défendit-elle sans même sourciller. Je souhaite rétablir l’organisation telle qu’elle était initialement prévue. Il devait y avoir un responsable par région, et Azraël a simplement décidé que ce n’était pas nécessaire. Toutefois, le fait qu’il n’y ait pas d’harmonie, pas de communication entre les groupes, mène à ce genre de situation de crise. Si Soren, ou même Karyna par la suite, avait eu des comptes à rendre à quelqu’un, je suis certaine que nous ne serions pas sous terre, au milieu de la forêt.
— Je vois, je vois, fit Morgane. Nous en reparlerons plus tard, ce n’est pas le moment d’en débattre. Donc, Azraël, zéro. Très bien, on continue.
Le processus reprit. Quand arriva le tour d’Esther, elle exprima le souhait de récupérer Evangelina auprès d’elle. Elle lui avait visiblement fait une très bonne impression. Alors que le silence tombait, je compris que tout le monde s’était prononcé. Je me demandai s’ils étaient en train de calculer pour vérifier si le nombre de places disponibles suffisait. Personnellement, je n’avais pas pris la peine de compter…
Je regardai sur ma droite, puis sur ma gauche : personne ne bougeait. Cette étrange impression d’être dans une galerie de musée consacrée aux statues antiques m’habitait à nouveau. Puis je pensai à ceux qui allaient être répartis dans les communautés des fondateurs.
Certains auraient probablement aimé rester ensemble. Certains appartenaient peut-être à la même famille, pour ce que j’en savais. Les séparer me paraissait injuste. Je voulais prendre la parole, mais je n’étais pas certaine d’en avoir le droit. Un rapide coup d’œil sur ma gauche me permit de voir qu’Azraël me souriait. Il avait probablement détecté mon agitation intérieure, et j’interprétai cela comme son approbation.
— Euh… Excusez-moi. J’aimerais dire quelque chose, je peux ?
Tous les regards se tournèrent vers moi.
— Bien sûr, nous t’écoutons, fit Morgane avec un geste d’invitation de la main.
— Avant tout, je trouve ça très bien que vous preniez ces gens chez vous afin qu’ils ne soient pas livrés à eux-mêmes, vraiment. Mais j’ai deux petites choses qui me tracassent.
— Quoi donc ? me demanda Richard.
— La première est : est-ce que vous êtes les seuls vampires sur le territoire ? Je veux dire par là, certains d’entre vous doivent habiter très loin d’ici pour justifier le fait que vous ne vous voyez pas souvent. Donc certains des vampires risquent de se retrouver très loin de chez eux. Je sais qu’Azraël se débrouille très bien tout seul, pourquoi ces gens ne peuvent-ils pas faire pareil ? Pourquoi doivent-ils obligatoirement rejoindre vos communautés ? Et la seconde, c’est comment vous allez décider de qui va où ? Parce que j’imagine que certains d’entre eux aimeraient probablement ne pas être séparés les uns des autres. Et j’ai comme l’impression que vous n’avez pas prévu de leur demander leur avis…
J’avais parlé sans trop bredouiller, et j’en fus ravie. Certes, mon langage n’était pas aussi soigné ou élaboré que celui de certains des vampires présents, mais l’important était qu’ils comprennent mon message. La forme ne comptait pas réellement tant que j’arrivais à être claire.
Je m’étais attendue à une réaction rapide, à ce qu’on m’explique pourquoi j’étais stupide de poser de telles questions. Tous les regards se tournèrent finalement vers Morgane qui mit de longues secondes à répondre.
— Je dois avouer que tu soulèves des points tout à fait intéressants…
— J’aime la façon de penser de cette petite, continua Apollon.
— Cela nous rappelle certaines valeurs, certaines notions que nous avons tendance à oublier avec le temps, et c’est plutôt bienvenu, il faut bien l’avouer, reprit Morgane. Concernant ta première interrogation, la réponse est « non ». Il y a beaucoup d’autres vampires sur le sol américain. Mais ici sont présents les treize… pardon ! Les douze fondateurs. Depuis les treize domaines initiaux, nous nous sommes répandus, et il y a beaucoup plus de villages, de propriétés, de communautés qui ont vu le jour depuis.
— En fait, j’ai une question supplémentaire.
— Oui ?
Le ton de Morgane me laissa comprendre qu’elle n’avait pas aimé que je la coupe.
— Désolée. Mais en fait, vous tous, là, vous êtes venus d’Europe. Vous parlez toujours de ce que vous avez mis en place, tout ça… Donc il n’y avait pas de vampires sur le continent avant votre arrivée ?
— Si, bien sûr, quelle idée ? Pour ta seconde question, tu as raison, et nous devrions organiser cela de concert avec ceux qui sont directement concernés. Tu veux bien aller chercher Rob pour moi, s’il te plaît ?
J’étais donc officiellement son larbin… Je soupirai avant de me lever en lançant un regard vers Azraël. Ses yeux semblaient perdus dans le vide. J’étais déjà presque arrivée au bout du couloir quand j’entendis la porte se fermer à nouveau.
— Je vais t’accompagner, si tu le veux bien.
Apollon dans son surprenant costume doré s’approchait. J’avais espéré voir Azraël.
— Bien sûr, pourquoi pas ?
— Je tenais à m’excuser pour mon comportement, tout à l’heure. Mon intention n’était pas de te manquer de respect.
— Je n’aime pas beaucoup que des gens que je ne connais pas me touchent.
— Cela peut se comprendre, fit-il en riant.
Nous arrivâmes dans le salon et j’aperçus Rob dans son éternel ensemble bordeaux. Il était assis à un bureau installé près de l’entrée.
— Puis-je te poser une question ? demanda Apollon alors que nous longions la verrière. Rien ne t’oblige à y répondre si tu trouves cela trop… intrusif.
— On verra.
— J’ai entendu dire que toi et Azraël, vous aviez établi un de ces liens mystiques et légendaires, c’est vrai ?
— Oui, tout à fait.
— Je trouve ça fascinant. Comment est-ce arrivé ?
— Il a essayé d’utiliser son pouvoir sur moi, et mon cerveau n’a pas apprécié. Il y a eu comme une explosion, et hop ! On était liés.
— Tu ne savais pas ce qu’il était, j’imagine.
— Non. Je commence tout juste à m’y habituer.
Nous étions enfin arrivés devant le bureau de Rob.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
— Morgane souhaiterait te voir, fit Apollon.
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