Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 18 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

— Cela faisait quelques mois à peine…

19

 

 

— Cela faisait quelques mois à peine que j’avais rejoint le Conseil Vampirique. Des rumeurs couraient dans un coin reculé d’Europe de l’Est, et Darius et moi, on devait encore faire nos preuves. Ils nous ont donc envoyés là-bas afin de voir ce qui se passait réellement, et si cela concernait bien des vampires, nous devions y mettre un terme.

— C’était quoi comme rumeurs ? demandai-je, curieuse.

— Je ne sais pas trop si c’était une sorte de bizutage ou s’ils n’en savaient réellement rien. On nous a juste dit qu’il se passait des choses étranges, que ça pourrait être des vampires renégats et qu’il fallait gérer la situation. Au cas où tu aurais du mal à te le figurer, le Conseil Vampirique, surtout à l’époque, ce n’étaient pas vraiment des rigolos.

« Donc, on traverse la moitié du continent, et on va là où ils nous ont demandé d’aller. On arrive dans un tout petit village en bordure de forêt. Deux étrangers à l’allure curieuse, tu imagines bien qu’on nous a tout de suite repérés. Se renseigner n’a pas été une tâche aisée. Personne ne voulait nous parler, et il n’y avait pas d’endroit où nous pouvions rester la journée. Pas d’auberge, pas d’hôtel, et demander à quelqu’un de nous héberger alors qu’ils ne voulaient même pas nous adresser la parole, c’était compliqué…

— Comment vous avez fait ?

J’étais déjà transportée par son récit alors qu’il ne faisait que planter le décor. Je l’entendais à ma voix qui paraissait beaucoup trop excitée au regard de ce qu’il était en train de raconter. J’avais toujours eu envie de lui poser beaucoup de questions sur son passé, mais je craignais qu’il se montre réticent à me répondre. Le moment que je vivais constituait une vraie bénédiction, et je ne comptais pas en perdre la moindre miette.

— On s’est replié dans une ville plus amicale, à quelques kilomètres de là. Cela nous obligeait à faire des allers-retours, mais ce n’était pas vraiment gênant. Nous mettions quelques minutes à peine à faire le trajet.

« Bref, après deux ou trois jours à tenter notre chance et à échouer, on s’est dit que c’était fichu, et qu’on n’arriverait jamais à savoir ce qui se passait dans le coin. Surtout que, de prime abord, rien ne nous avait semblé suspect. Et finalement, un soir, on a eu de la chance. Alors qu’on se disait que c’était notre dernière tentative avant de rentrer, on a assisté à un truc étrange.

Azraël marqua une pause. Je repliai une de mes jambes contre ma poitrine. Il ne me manquait qu’un plaid et une tasse de chocolat chaud. Bon, si le décor avait pu être un peu plus enchanteur que l’habitacle d’une voiture, je n’aurais rien eu contre, mais tout de même… Quelque chose dans la façon dont Azraël me racontait l’histoire me donnait l’impression de la vivre. J’imaginais très bien ces deux vampires arriver à la tombée de la nuit, les gens leur claquant la porte au nez.

— Quel genre de truc étrange ? Je veux savoir ! le pressai-je alors que le silence s’étirait beaucoup trop à mon goût.

— Une sorte de procession quitta le village, un peu avant minuit. Ils étaient une grosse dizaine, avec des flambeaux, et s’enfonçaient dans la forêt. On a décidé de les suivre, discrètement.

« Ils ont marché de longues minutes, et se sont arrêtés dans une clairière. Ils se sont affairés pendant un moment autour d’une structure qui paraissait naturelle avant de se positionner en cercle tout autour.

— C’était un autel ?

Azraël me lança un regard amusé.

— Tu n’es pas capable d’écouter sans poser de questions, hein ?

— Désolée, m’excusai-je en fermant un zip imaginaire devant mes lèvres. Je vais essayer de me taire.

— J’aimerais vraiment voir ça, un jour. Enfin… l’entendre !

— Si je me tais, tu n’entendras rien, tu sais ?

Il rit à ma blague. Ces moments où nous nous chamaillions comme des amis me plaisaient. Cela me rappelait la relation que j’avais avec Olivia. Le souvenir de sa colère me revint brutalement en pleine face.

Je n’avais pas eu le temps d’y penser ces derniers jours, et je m’en voulus. J’allais devoir régler ce problème dès que nous serions rentrés de nos vérifications à St. Lucie. Je notai cela dans mon agenda imaginaire et me concentrai à nouveau sur le récit d’Azraël.

— Ils avaient allumé des bougies et déposé des plantes sur ce qui, de loin, ressemblait à un dolmen assez bas. Le souci, c’est que ce n’est pas un type de structures préhistoriques qu’on retrouve habituellement dans cette partie de l’Europe. Celle-là paraissait relativement récente pour ainsi dire.

« Les villageois ont commencé à psalmodier une sorte d’incantation et une femme est venue à eux. C’était la plus belle femme sur laquelle mes yeux avaient eu la chance de se poser. La lumière des flammes dansait sur la peau de son visage avec grâce.

« Elle est sortie de la forêt et a marché vers les villageois. Elle portait une longue robe d’un blanc étincelant qui traînait au sol. Ses longs cheveux bruns, décorés de fleurs, coulaient sur ses épaules et jusqu’à ses fesses. Quelque chose dans son apparence m’a laissé sans voix.

Comme s’il revivait cet instant, il se tut à nouveau. Mon cœur battait la chamade, et pas seulement à cause du suspense grandissant. Je sentais qu’Azraël était profondément ému au souvenir du premier regard qu’il avait posé sur Sonya.

— Elle s’est approchée de l’autel et le silence est tombé sur la clairière. On aurait dit que le vent s’était arrêté de faire bruisser les feuilles, que tous les animaux de la forêt avaient stoppé leurs activités pour laisser passer cette apparition divine.

« Les villageois se sont agenouillés, et la femme en blanc a prononcé une phrase dans une langue inconnue en mettant le feu à une coupe de fleurs sur l’autel. D’un coup, un bruit est né, loin dans le bois. C’était une sorte de frottement, très fort, et qui allait en grandissant. Suivant le passage qu’avait emprunté la femme, des animaux par dizaines sont arrivés. Des daims, des cerfs, des sangliers… qui s’avançaient vers la femme en blanc.

« C’était surréaliste. Darius et moi, on a échangé un regard à cet instant. On sentait qu’il y avait de la magie dans l’air. Une magie plus puissante que tout ce qu’on avait vu jusque-là.

J’avais très envie de poser une question, aussi, j’ouvris la bouche, avant de me raviser. J’étais supposée essayer de ne plus l’interrompre.

J’entraperçus les lèvres d’Azraël se retrousser légèrement, comme s’il avait perçu que j’allais dire quelque chose et que je m’étais retenue. Il laissa passer quelques secondes avant de reprendre.

— La femme a ensuite attrapé une dague sur l’autel, et, alors que les animaux approchaient, un par un, elle les a égorgés.

Un petit cri de stupeur m’échappa. Je ne savais pas vraiment à quoi je m’étais attendue, mais je n’avais pas pensé à des sacrifices.

— Quand elle a eu fini, la femme en blanc, dont la robe était maintenant tachée de sang, est repartie comme elle était venue, alors que les villageois s’étaient remis à psalmodier quelque chose. Une fois qu’elle avait disparu, ils ont pris les carcasses et ont éteint les bougies avant de retourner au village.

« Darius et moi, on a attendu d’être certains que les villageois se soient assez éloignés pour nous approcher de l’autel. Les cendres des fleurs qu’ils avaient brûlées dans la vasque étaient encore rougeoyantes. Vu le temps qu’avait duré la cérémonie, c’était surprenant. Darius a posé sa main sur la dague ensanglantée et là, la jeune femme en blanc est apparue devant nous, de l’autre côté de l’autel. Cet idiot a tellement sursauté qu’il a lâché l’arme qui est tombée contre la pierre dans un bruit assourdissant !

« La femme a fait un mouvement de ses mains et un orbe lumineux est apparu entre elles. Comme un soleil miniature… Je n’avais pas revu le soleil depuis des années. Mon Maître m’avait expliqué que le soleil causerait ma perte, et je le croyais encore à cette époque. Je pense que Darius, comme moi, a été complètement hypnotisé par cette sphère chaude et lumineuse. Je me souviens avoir eu envie d’approcher ma main…

« Et elle nous a demandé ce que nous étions. J’ai réussi à quitter des yeux la source de lumière pour détailler son visage. Ses yeux m’ont coupé le souffle. Ils étaient d’un bleu foncé, pas tout à fait comme les tiens. Non pas que tes yeux ne soient pas beaux, hein, loin de là. Mais les siens étaient de la couleur de l’océan en pleine tempête, un bleu marine très sombre dans lequel on voyait les vagues s’agiter.

« Comme aucun de nous n’avait répondu, elle a reposé sa question dans une autre langue. Sa voix était très douce, comme fragile. Je nous ai présentés comme de simples voyageurs, et la sphère lumineuse a changé de teinte, devenant d’abord orange, puis rouge au fil de mes mots. Elle m’a accusé de mentir, et de ne pas répondre à la question. J’ai feint l’incompréhension, et elle a contourné l’autel pour venir de notre côté. On s’est retournés pour lui faire face, et elle a monté ses mains à hauteur de mon visage. J’entends encore sa voix me dire qu’elle ne m’a pas demandé mon nom, mais ce que j’étais. Que je n’étais pas humain, pas plus que mon supposé ami, et qu’elle n’avait jamais rien rencontré de tel.

« Elle a fini par aller étudier le visage de Darius, et après quelques secondes, elle lui a posé la main sur l’épaule. J’ai eu l’impression que ce contact brisait le silence, physiquement. Darius lui a expliqué qu’on était des vampires venus enquêter sur des phénomènes étranges apparus dans la forêt. Elle n’avait jamais entendu parler de nous, et était visiblement fascinée.

« On l’a suivie jusqu’à une cabane isolée, loin dans les bois. Elle vivait là. Elle avait été bannie de son village natal à cause de ses pouvoirs, mais ici, elle était comme vénérée. Elle nous a expliqué que le village avait perdu presque tous ses hommes après une bataille. Quelqu’un l’avait vue chasser un animal en utilisant la magie, et une sorte de culte s’était créé. Elle avouait en profiter. Les villageois lui faisaient des offrandes pour qu’elle leur fournisse de la viande à manger. C’était aussi simple que ça. Elle était devenue leur divinité de la chasse.

« On ne savait pas si le Conseil nous avait vraiment envoyés là pour des animaux égorgés, mais pour l’instant, c’était tout ce que nous avions à nous mettre sous la dent. Elle nous a permis de nous cacher dans son sous-sol pendant la journée, et après en avoir discuté avec Darius, on a décidé de lui faire confiance.

« Plus je la voyais, et plus j’avais envie de la toucher, et de ne jamais la quitter. C’était une sorte de besoin impérieux comme jamais je n’en avais ressenti, si on met de côté la soif de sang. Je ne comprenais pas ce besoin irrépressible d’être avec elle. Le souci, c’est que nous n’avions plus rien à faire sur place. Il fallait qu’on rentre au Conseil leur expliquer que les animaux égorgés, c’était une sorcière locale, et non pas des vampires sauvages.

« Darius a insisté pour partir, mais je ne voulais pas la laisser. Après une seconde nuit passée sur place, Darius a perdu patience. Il a dit qu’il partait faire notre rapport avec ou sans moi. Et je l’ai laissé partir. Je suis resté avec Sonya. J’espérais qu’elle ressente la même chose que moi, mais avec Darius dans les pattes, c’était compliqué d’aborder ce genre de sujet.

« Quand on s’est retrouvés seuls, elle et moi, j’ai tenté ma chance, et je me suis pris ce qui s’appelle à présent un râteau phénoménal. Elle m’a dit ne pas être intéressée, et le reste de la nuit a été un long moment de gêne sans fin. J’aurais dû partir dès qu’elle m’avait éconduit, mais j’ai voulu rester. Je crois que je pensais l’avoir à l’usure…

« Dès le coucher du soleil suivant, alors que je m’apprêtais à partir, un groupe d’une dizaine de vampires du Conseil est arrivé dans sa cabane. Ils se sont emparés d’elle et m’ont ordonné de rentrer. Je n’avais pas le choix.

— Pourquoi est-ce qu’ils l’ont emmenée, elle aussi ?

Je ne pouvais plus me retenir. Il fallait que ça sorte. Azraël me lança un regard qui signifiait clairement qu’il était ravi d’avoir gagné son pari avant de reprendre.

— Darius leur avait parlé de la magie qu’elle employait, et le Conseil avait été intéressé. Il voulait s’approprier son pouvoir, tout simplement. Il voulait qu’elle le mette à son service. Mais, comme quelqu’un que je connais plutôt bien, elle n’était pas du genre à se laisser faire. Ils ont essayé de me convaincre d’utiliser mes capacités pour la forcer à se rallier à nous, mais j’ai refusé. Le pouvoir de Darius n’était pas encore assez fort à cette époque. Ils ont envoyé tout un tas de vampires très puissants, mais aucun n’est ressorti victorieux. C’était comme si elle était capable de résister à tous les talents vampiriques de l’univers.

— Ça me fait penser à un très mauvais film de vampires très connu…

— Mouais, si on pouvait éviter d’en parler, j’aime autant. Bref, impossible de la contraindre. Au bout de quelques jours, je suis allé parler du rituel qu’elle menait pour le village aux dirigeants du Conseil. On ne pouvait pas laisser tous ces gens mourir de faim. J’ignorais à ce moment-là que je scellais son sort.

Azraël porta une main à sa poitrine alors que j’avais l’impression que mes poumons se trouvaient à l’étroit entre mes côtes. Je savais que ce qui allait suivre avait été terrible pour lui avant même que les mots ne commencent à sortir de sa bouche.

— Ils lui ont demandé si elle comptait retourner aider les villageois alors qu’elle refusait d’aider une cause bien plus grande. Elle leur a répondu que leur grande cause, elle n’en avait rien à faire. Bon, je paraphrase, mais tu comprends qu’elle les a envoyés balader, et pas de façon très poétique. Un des plus anciens vampires à la tête du Conseil à cette époque a perdu patience, et a décidé de transformer Sonya sans lui laisser le choix ni la prévenir. J’entends encore ses hurlements quand, à son réveil, elle a compris ce qu’on lui avait fait. Ils ont résonné dans tout le château pendant des heures.

« Celui qui l’a transformée détient un pouvoir très particulier. Une sorte de laisse métaphysique. Les vampires qu’il engendre sont obligés d’obéir à ses ordres. C’est physiologique. Sonya s’est donc retrouvée réduite à être son pantin, sa marionnette. Elle était autorisée à retourner dans ses bois, mais quand il la convoquait, elle était obligée de répondre à son appel.

— C’est affreux, murmurai-je sans même m’en rendre compte.

Je voulus poser une main sur le bras d’Azraël, mais stoppai mon geste à mi-distance. Je n’étais vraiment pas certaine que cela pouvait l’aider à ce moment précis. Alors qu’elle retrouvait sa place sur ma cuisse, celle d’Azraël vint s’en saisir. Sa peau était fraîche quand ses doigts entrelacèrent les miens.

— Pendant quelques années, le Conseil Vampirique l’a ainsi contrainte à utiliser ses pouvoirs pour plein de choses plus ridicules et stupides les unes que les autres. Moi, je me sentais coupable, et je n’avais pas osé l’approcher depuis sa transformation.

« Une nuit, j’ai décidé d’aller lui rendre visite. Le souvenir de son visage commençait à s’estomper, et j’avais besoin de savoir qu’elle s’était faite à sa nouvelle vie. Qu’elle allait bien. Il fallait que j’allège ma conscience, je suppose. Je me suis rendu à sa cabane, dans les bois, et j’ai frappé à la porte. Une jeune femme qui n’était pas Sonya m’a ouvert. Elle était enroulée dans un drap. J’ai d’abord cru qu’elle avait quitté les lieux et n’habitait plus sur place, et j’ai balbutié des excuses à la jolie rousse qui se tenait devant moi. Mais Sonya est apparue derrière elle, en tenue d’Ève. Les joues rougies, elle paraissait très heureuse, si tu vois ce que je veux dire…

« Je me suis enfui sans rien dire, bien trop blessé pour faire quoi que ce soit d’intelligent. J’ai tenté d’effacer son souvenir, en vain. C’est à cette époque que j’ai commencé à passer beaucoup de temps avec Richard. Il enchaînait les conquêtes d’un soir, s’en nourrissait et passait à la suivante. C’est un mode de vie que j’ai pratiqué quelque temps afin de maintenir mon esprit occupé et de ne pas penser à elle.

« J’avais beau lutter, son souvenir finissait toujours par me rattraper. Partout où j’allais, il y avait quelqu’un pour en parler. Beaucoup de mâles de notre espèce espéraient pouvoir s’en approcher et obtenir ses faveurs. Elle les repoussait les uns après les autres. Moi seul savais pourquoi, mais je me gardais bien de leur dire.

« Même Richard a tenté sa chance, et je ne l’en avais pas découragé. Cela m’avait fait rire à l’époque. Mais le Maître de Sonya avait d’autres plans. Afin d’accroître sa mainmise sur les vampires européens, il avait promis Sonya en mariage à un vampire anglais, je ne me souviens plus de son nom. C’est Richard qui m’en a parlé, un soir, alors qu’il me racontait toutes ses tentatives infructueuses.

« Je n’ai pas résisté et je me suis moqué de lui. Je lui ai expliqué que tant qu’il n’arriverait pas à faire disparaître ses parties génitales, il n’avait de toute façon aucune chance. Je me souviens que la surprise lui a fait cracher ce qu’il était en train de boire. Ce n’était vraiment pas des choses dont les gens parlaient librement à l’époque.

« Et Richard… Eh bien, c’est Richard ! Une vraie pipelette. Le Maître de Sonya l’a contrainte à arrêter ses activités féminines et à épouser l’anglais. L’idée qu’elle soit mariée de force et traitée comme un pion sur l’échiquier diplomatique me causait une douleur incommensurable. J’ai presque été soulagé qu’elle ne vive pas assez longtemps pour que le mariage soit célébré.

« Les croyances autour de la magie de Sonya étaient en train de se perdre depuis plusieurs années avec les progrès de la science. Certaines personnes la consultaient encore pour des problèmes d’amour, ou de fertilité, mais sans vraiment y croire. Ce n’était plus rien en comparaison de sa grande époque. Seule une petite poignée de femmes continuait de la consulter, et des rumeurs ont commencé à apparaître : elle pratiquerait des avortements, ce genre de choses. Des choses pas réellement vues d’un bon œil, surtout à cette époque-là.

« Et une épidémie de grippe a frappé le monde. C’était vers 1885, il me semble. Je ne sais plus précisément. La grippe russe. Dans le village, la première victime à succomber à la maladie s’était rendue chez Sonya quelques heures avant de montrer les premiers symptômes, puis une autre quelques jours plus tard. Sonya a été accusée d’avoir maudit la population qui ne la vénérait plus, et il s’en est suivi une chasse à la sorcière. Au sens le plus littéral du terme.

« Les vampires qui se sont rendus sur place quand elle n’a pas répondu aux ordres de son maître n’ont trouvé que des cendres. Les villageois avaient érigé un bûcher et l’avaient brûlée vive pour lever la malédiction.

Le silence s’installa dans la voiture. L’histoire était terminée, et je ne savais pas quoi dire.

— Je suis désolée, finis-je par articuler péniblement.

— Tu n’as pas à l’être, dit-il en retirant sa main de la mienne avant de s’essuyer les yeux. Tu n’as pas à l’être, je t’assure.

— Merci de m’avoir raconté.

Il enclencha le clignotant et ralentit la voiture avant de la stopper sur le bas-côté.

— J’ai besoin de prendre l’air quelques instants.

Il coupa le moteur et sortit. Je détachai ma ceinture. Me dégourdir les jambes me paraissait une bonne idée. Cette portion de la route n’était pas éclairée, et seule la lumière des phares qu’il avait laissé allumés fendait l’obscurité. Azraël faisait les cent pas à sa manière, beaucoup trop rapide et saccadée. Je m’approchai de lui avant de poser une main sur son bras. Il stoppa son mouvement.

— Merci de m’avoir raconté, répétai-je.

Il se retourna pour me faire face. Son visage était triste, mais pas autant que ce que je craignais. Ma poitrine me paraissait pourtant toujours trop étroite, et mon cœur trop lourd. Ses yeux se plantèrent dans les miens.

— Tu as peur que cela me fasse mal de t’avoir à mes côtés ?

Ce n’était pas tout à fait ce qui m’embêtait le plus dans toute cette histoire, mais mes interrogations restaient nombreuses.

— Ça en fait partie. Je ne veux pas te faire souffrir sans m’en rendre compte.

Il esquissa un sourire.

— Je dois avouer qu’au début, quand je savais que tu étais ligotée dans la cave, j’ai eu mal. Très mal. Je ne comprenais pas. J’ai cru qu’elle avait survécu, ou avait trouvé un moyen de transcender la mort, mais ton cœur était trop humain pour que la première possibilité soit vraie. J’ai cru l’avoir retrouvée, j’ai cru que, d’une façon ou d’une autre, l’univers me donnait une seconde chance. Quand tu ne m’as pas reconnu, j’ai compris que tu n’étais pas elle, et que c’était un hasard. Certes, un hasard merveilleux, mais rien de plus. Je me suis dit que mon cerveau me jouait des tours, que la ressemblance n’était pas si frappante.

« C’est quand Darius a, lui aussi, fait la remarque que j’ai arrêté de me voiler la face. Tu lui ressembles, c’est indéniable. La même couleur de cheveux, les mêmes yeux trop foncés sur une peau trop claire. Même ta bouche semble être la même…

Azraël effleura ma lèvre inférieure de son doigt avant de retirer sa main de mon visage.

— Qu’est-ce que tu crois que c’est ? Il doit bien y avoir une explication.

— Soit j’ai été maudit et je ne suis pas au courant, soit c’est juste un hasard…

— Violet a demandé si elle pouvait avoir eu des enfants… Tu y as pensé ?

Azraël laissa échapper un petit rire.

— Vu qu’elle préférait les femmes, je ne crois vraiment pas que cette théorie puisse tenir… Mais ce serait tellement beau. Les méandres des branches de ton arbre généalogique te menant à me croiser et à te lier à moi…

— Est-ce que, dans tous les cas, tu arriveras à rester à mes côtés à longueur de journée, pendant des années s’il le faut ?

Il prit un instant avant de répondre.

— Je n’ai aucun problème avec cette idée !

— Je suis contente de savoir que c’était quelqu’un de bien, même si j’ignore si on a un quelconque lien, elle et moi. Ça m’enlève un poids. Désolée de t’avoir infligé ça…

— J’aurais dû te raconter tout ça dès la première fois qu’on en a parlé. Ce n’était pas correct de ma part de te laisser mariner avec ce mystère. J’aurais dû savoir que cela te pèserait.

Je hochai la tête pour lui signifier que je ne lui en tenais pas rigueur. Il s’éloigna de moi et me dit qu’il était temps de se remettre en route.

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