Sombres Supplices (French Edition)
Je n’avais pas beaucoup dormi. Entre l’euphorie…
3
Je n’avais pas beaucoup dormi. Entre l’euphorie causée par ma libération imminente et la douleur, cela avait été compliqué.
Dès 8 heures, j’étais sortie de mon lit et j’avais commencé à m’activer. Je m’étais difficilement douchée avant d’enfiler les vêtements que je portais lors de l’accident. Je regrettais de n’avoir à aucun moment pensé à demander à Olivia de m’apporter des affaires. Un aide-soignant m’avait expliqué comment mettre correctement, et surtout, comment fixer mon collier cervical avec une seule main. Je ne l’avais écouté que d’une oreille distraite. J’étais persuadée que tout cela ne me servirait à rien. Si Azraël me donnait de son sang, je n’aurais pas besoin de me battre avec tous ces velcros.
Une infirmière m’apporta un sac qui contenait tout un tas de médicaments, ainsi qu’une ordonnance afin de savoir quoi prendre à quel moment. Elle me tendit également des bandages de rechange si jamais je devais remplacer celui qui me maintenait les côtes en place.
— Pensez à faire contrôler votre bras d’ici une dizaine de jours chez votre médecin. C’est lui qui décidera de ce qu’il faut faire pour votre rééducation. Sinon, vous êtes libre. Prenez soin de vous.
Je la remerciai avant de me diriger vers l’ascenseur.
— Rassurez-moi, quelqu’un passe vous prendre ?
C’était la voix du Dr Harper. Je ne l’avais pas revue depuis que son collègue l’avait remplacée.
— Oui.
— Faites attention, quand même.
Elle monta avec moi dans la cabine, mais resta silencieuse jusqu’au rez-de-chaussée.
— Bonne journée, lui dis-je en sortant.
Je sortis dans le froid. Le temps était d’une tristesse infinie. Bien que d’épais nuages assombrissaient le ciel, la luminosité me fit mal aux yeux un instant. Je plaçai ma main sur mon front afin de me protéger comme je le pouvais et essayai de trouver où pouvait être Azraël. Une voiture grise s’arrêta devant moi et la portière passager s’ouvrit.
— Allez, monte !
Je me glissai sur le siège en grimaçant. Azraël me sourit et démarra en trombes.
— Tu pourrais conduire un peu plus… souplement ? La ceinture me fait un mal de chien à chaque coup de frein, finis-je par dire après quelques instants.
— Oups. Pardon.
Azraël fit attention sur le reste du trajet jusque chez moi. Je m’étais demandé s’il n’allait pas m’amener dans sa maison, mais il savait probablement que je préférais le confort de mon appartement. Après avoir stoppé le véhicule en double file et m’avoir aidée à en sortir, il me fit patienter le temps d’aller se garer correctement. Je m’appuyai contre la rambarde du perron de mon immeuble. Je pouvais tenir debout, mais tout était beaucoup plus épuisant et douloureux que d’habitude. Jamais je n’aurais pensé que mes côtes étaient autant mobilisées au fil de la journée…
Il m’aida ensuite à monter les marches qui menaient au premier étage.
— Tu préfères que je te porte ? me demanda-t-il alors que nous avions à peine commencé.
Je m’arrêtai pour lui lancer un regard furieux.
— Je n’ai pas envie qu’on nous voie !
Il haussa les épaules et je finis de gravir les dernières marches en prenant soin de ne pas trop forcer. Quand j’aperçus la porte de mon appartement, je réalisai avec horreur que mes clés devaient se trouver au fond de l’eau, dans mon sac à main.
— Je n’ai pas les clés…
Azraël me regarda comme si je lui faisais une mauvaise blague.
— Tu plaisantes ?
Je fus prise d’une soudaine envie de m’effondrer au sol et de pleurer. Je me laissai glisser, le dos contre le mur, malgré la douleur. Un éclair lancinant finit par avoir raison de ma retenue et mes yeux commencèrent à larmoyer.
— Hé ! Ce n’est rien, calme-toi.
Le vampire s’était accroupi et avait posé ses doigts sur mon épaule valide.
— Y’a tous mes papiers aussi qui sont perdus. Tout était dans mon sac. Et je n’ai plus de voiture ! Combien ça va me coûter de la sortir de là ?
— Tu as une assurance pour ça. Pour l’instant, tu dois te soigner. Est-ce que tu m’autorises à crocheter ta serrure ?
Je hochai la tête entre deux sanglots. J’aurais pu m’en occuper moi-même, mais je n’avais pas le nécessaire sur moi et avec une seule main, cela risquait d’être compliqué.
Une fois la porte ouverte, il vérifia qu’il n’y avait personne dans la cage d’escalier et me souleva du sol, un bras passé sous mes genoux. Je pleurais encore quand il me déposa sur mon canapé. Il glissa un coussin sous ma tête et je restai allongée là, à renifler. Je pensais à mon assurance, en me demandant si elle allait couvrir tous les frais, et au fait que j’avais terriblement mal dans tout le corps. J’avais refusé de prendre des comprimés avant de quitter l’hôpital et je regrettais amèrement ma décision.
J’entendis Azraël préparer du café après avoir fermé les volets et les rideaux. Quand il s’assit à mes côtés, une tasse à la main, j’avais réussi à arrêter de pleurer.
— Allez, prends ça, et après ça ira mieux.
Il m’aida à me redresser. La boisson me réconforta. Cela m’avait manqué. Comment avais-je pu survivre à mon séjour à l’hôpital sans café ?
— Merci, murmurai-je. Merci beaucoup.
— Attends, ce n’est pas fini.
Il me prit la tasse vide des mains et la posa sur la table basse. Il défit les boutons de la manche de sa chemise puis la retroussa avec soin. Je le regardais faire comme s’il s’agissait d’une sorte de rituel sacré. Je n’osais pas bouger ni prononcer le moindre mot. Ses mouvements étaient gracieux, d’une fluidité presque hypnotique. Il ferma ses yeux un instant avant de planter ses crocs dans sa peau. Dans la pénombre, je ne pouvais pas distinguer correctement le phénomène. Toutefois, je savais que le bleu de ses iris avait laissé place au noir. J’avais remarqué que cela arrivait à chaque fois qu’il se transformait.
Il me tendit son poignet blessé, et je voulus le prendre à deux mains, comme je me serais saisie d’un épi de maïs à grignoter. Mon attelle me rappela à l’ordre. J’allais devoir me contenter d’une seule main. Je plaquai ma bouche contre sa peau, épousant les contours de sa plaie, et fermai les yeux. Je savais que c’était un mauvais moment à passer, mais je ne pouvais pas refuser une telle opportunité de guérir. De toute façon, pour être honnête, je n’en avais pas envie.
J’aspirai avec force et sentis le liquide épais se répandre dans ma bouche. Le goût cuivré roula sur ma langue avant que je l’avale. J’essayai de ne pas réellement penser à ce que j’étais en train de faire. Saisie d’un haut-le-cœur, j’hésitai à poursuivre, mais Azraël pressa plus fort contre mes lèvres comme pour me signifier de continuer. Je pris une seconde gorgée, puis une autre, et encore une autre. Je crispais mon nez comme si cela allait m’aider à lutter contre le dégoût.
— Continue. Quand tu auras fini, je vais te faire dormir. Et tu te réveilleras comme neuve. Ça te va ?
Je voulus protester, mais je ne le pouvais pas. Son bras m’en empêchait, et de toute façon, je savais que c’était probablement la meilleure chose à faire. Après une hésitation, je hochai très légèrement la tête même si je n’aimais pas le fait qu’il allait user de ses pouvoirs sur moi une fois de plus. Une pointe d’angoisse se manifesta alors que je me demandais ce que cela allait encore entraîner comme conséquences sur le lien qui nous unissait. Toutefois, j’étais beaucoup trop concentrée pour que mes craintes parviennent à prendre le dessus et que j’arrête le processus.
Après quelques gorgées supplémentaires, le flot se tarit, et Azraël dégagea son poignet. Il m’essuya le coin de la bouche du bout du pouce, et plaça sa main contre ma tempe dans le même mouvement. Je le vis me sourire avec bienveillance avant de sombrer dans un sommeil très profond, sans rêves.
Une odeur de chocolat flottait dans l’air, ce qui n’était absolument pas normal. Je me redressai un peu trop vite dans mon lit. Mon dos protesta contre ce mouvement brusque. Pourquoi avais-je la vilaine impression que je ne m’étais pas endormie là ?
Peu à peu, les limbes du sommeil s’évaporèrent, et je me rappelai les évènements de la veille. Si rien n’avait changé, Azraël devait être en train de s’occuper du mieux qu’il pouvait au salon. Cela n’expliquait en rien l’odeur de chocolat, mais à la rigueur, c’était le cadet de mes soucis dans l’immédiat.
Doucement, j’essayai de bouger mon bras gauche. Il était ankylosé, mais j’arrivai à le lever au-dessus de ma tête sans trop d’effort. Je palpai du bout des doigts mes côtes et aucune douleur ne me freina. Azraël avait pris la peine de me retirer le collier cervical et mon attelle avant de me mettre dans mon lit. Il était décidément un vampire très attentionné. Toutefois, j’étais en culotte et soutien-gorge, et l’idée qu’il m’ait vue en petite tenue me gêna un instant.
Je me saisis des premiers vêtements qui traînaient sur mon valet. J’espérais que ce vieux pull et un pantalon ample suffiraient à me tenir chaud maintenant que la couette ne remplissait plus cette mission. Azraël n’avait manifestement pas pensé à enclencher le chauffage.
Je fis un crochet par la salle de bain. J’avais plutôt bonne mine, en comparaison à la dernière fois que j’avais étudié mon reflet à l’hôpital. J’avais l’air fatiguée, mais rien de bien étonnant après les évènements récents.
Je m’apprêtais à sortir quand je décidai de prendre un moment pour moi. Ces quelques jours avaient été éprouvants. Si je n’avais pas connu Azraël, je serais encore à l’hôpital, et j’aurais probablement passé plusieurs semaines en convalescence. Non, cette idée n’était pas tout à fait exacte. Si je n’avais pas connu Azraël, je n’aurais pas eu d’accident de voiture, car le lien n’existerait pas !
Toutes ces ténèbres qui entouraient ma vie depuis que je savais que le monde n’était pas tel que je le croyais me faisaient peur, mais elles exerçaient également une force d’attraction folle sur moi. J’étais curieuse tout en étant terrifiée. C’était comme se rendre dans un pays étranger sans en connaître la langue ni la culture. L’excitation que cela causait en moi était due à la fois à l’appréhension, mais aussi au plaisir de découvrir une nouvelle réalité où tout était fascinant.
J’avais la vilaine sensation d’être partagée entre ces deux états, et de naviguer dans une sorte de crépuscule nébuleux qui se situait au milieu. Quand la crainte l’emportait, je me réfugiais dans la lumière, et quand je me montrais plus téméraire, je plongeais dans le monde des ténèbres.
Cette inconstance dans mes choix, cette hésitation… Elles me donnaient l’impression de perdre les pédales par moment. Toutefois, à cet instant précis, je me rassérénai en me disant que je n’étais pas un de ces personnages de film qui sait où il doit aller, peu importe ce à quoi il fait face. J’étais une humaine lambda confrontée à des choses exceptionnelles. Je devais me laisser le droit d’hésiter, de tenter d’emprunter une voie avant de rebrousser chemin parce que j’avais changé d’avis.
Dans l’immédiat, je naviguais le long de cette frontière invisible avec confiance. Azraël m’avait soignée et je lui en étais reconnaissante. Je savais qu’il tenait à moi et qu’il était mon phare dans l’obscurité. En acceptant son sang, j’avais pris la bonne décision pour moi, et c’était finalement tout ce qui importait.
Je m’étais toujours reposée sur mon instinct. Jusqu’à présent, cela ne m’avait jamais causé préjudice. J’ignorais pourquoi le fait qu’une espèce supplémentaire marche à nos côtés devrait modifier cela, mais c’était toutefois ce qu’il se passait. Ce changement de réalité avait fait vaciller ma confiance en moi. Je devais me ressaisir, reprendre la main.
Quand j’ouvris enfin la porte sur mon salon, je dus me frotter les yeux. Quelqu’un m’avait téléportée dans une sorte d’univers alternatif, aucune autre possibilité n’était envisageable…
La première chose que je vis était un immense sapin décoré de rouge et d’or. Les guirlandes clignotantes qui l’ornaient avaient attiré mon attention. Un tapis rubis recouvrait le carrelage, et une nappe de la même couleur dissimulait ma table en verre. Des rennes, des pères Noël et autres bonshommes de pain d’épices trônaient sur la moindre surface plane disponible. De la fausse neige maculait les fenêtres. C’était bien mon appartement, je reconnaissais l’agencement, sauf qu’il n’était absolument pas décoré de la sorte la dernière fois que je l’avais vu.
Pour couronner le tout, Azraël, armé d’une spatule, était en train d’étaler un glaçage sur un gros gâteau au chocolat. Cela expliquait l’odeur. Il avait enfilé mon tablier de cuisine qui imitait le costume de Wonder Woman. C’était un cadeau d’anniversaire d’Olivia.
— Ah ! Tu es levée ! Le petit déjeuner sera prêt dans trois petites minutes. Assieds-toi.
Son ton était enjoué. C’était à peine s’il avait quitté son ouvrage des yeux pour regarder dans ma direction.
— Euh… OK.
Azraël posa sa spatule un instant pour aller à la machine à café remplir un immense mug qu’il me tendit. Le récipient avait la forme d’une tête de renne avec des bois en relief. Était-il possible de boire là-dedans sans risquer de se crever un œil ? Alors que je le fixais, un sourcil levé, un gros nez rouge commença à apparaître sous l’effet de la chaleur.
— Merci. Est-ce que tu peux me pincer, s’il te plaît ?
— Si tu insistes, dit-il en joignant l’acte à la parole.
Je ressentis la douleur dans mon bras, mais le décor de Noël ne disparut pas pour autant. Il haussa les épaules avant de retourner à son glaçage au chocolat.
— C’est quoi, tout ça ? demandai-je en m’installant au bar, sur l’un des tabourets hauts.
— Quoi donc ?
— On dirait la couverture d’un catalogue de magasin de déco pendant les fêtes de fin d’année…
— Ah, ça ! Ça te plaît ?
Azraël était en train de découper le gâteau pour en déposer une épaisse tranche dans une petite assiette. Son sourire ne laissait aucune place au doute. Il était particulièrement fier de ce qu’il avait fait à mon appartement et je ne voulais pas le blesser.
— C’est… surprenant, finis-je par dire après quelques secondes.
— J’ai comme l’impression que tu n’as pas vraiment l’esprit des fêtes, non ?
— Mon appart était très bien, non ?
— Je m’ennuyais, hier après-midi. Et puis, c’est quand même plus sympa à cette période ! Si ça ne te plaît vraiment pas, je viendrai tout récupérer à la fin des congés.
Je me demandais de toute façon où je pourrais stocker tout cela. Je n’avais pas de place pour autant de choses inutiles.
— Je garde le mug, par contre !
Azraël me tendit l’assiette et une cuiller.
— Je savais qu’il te plairait quand je l’ai vu ! Allez, mange ! Tu dois avoir une faim de loup.
Le gâteau était succulent, ce qui ne m’étonnait pas vraiment. Azraël avait un don pour la cuisine. C’était d’autant plus surprenant qu’il ne pouvait pas en profiter.
— Comme d’hab, c’est super bon !
— Merci. Comment est-ce que tu te sens ?
J’avais l’impression que l’accident et ses conséquences n’étaient qu’un mauvais rêve. Je n’avais plus mal nulle part. J’étais en pleine forme, et la légèreté qui régnait dans l’air à cause de toutes ces décorations me conforta dans une impulsion que j’avais eue en réfléchissant à ma situation quelques minutes plus tôt.
— Je suis d’accord, finis-je par dire entre une cuillerée de gâteau et une gorgée de café.
— De quoi tu parles ?
— Pour faire un essai de travail avec toi. Mais avant, j’ai encore quelques questions.
— Je t’écoute.
Il enleva le tablier avant de le regarder en souriant. Il se hissa sur le tabouret à mes côtés, et appuya son coude sur le bar pour poser sa tête dans sa main. Ses yeux luisaient d’un éclat amusé.
— Tu as parlé de me spécialiser dans les enquêtes surnaturelles. Tu crois qu’il y a vraiment assez de demandes pour ça ?
— Et si je te disais que plusieurs personnes m’ont déjà contacté depuis qu’on a retrouvé Benjamin ?
— Les gens savent que tu as été impliqué dans cette affaire ?
— Tu sais, les rumeurs vont vite…
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?
— Tu avais d’autres trucs à gérer. Et tu n’avais vraiment pas l’air d’avoir envie de te plonger là-dedans. Attention, je ne te le reproche pas, hein ! C’est bien normal d’hésiter à franchir une porte qui donne sur l’inconnu. C’est surtout que je n’ai pas envie de t’emmener dans cette direction contre ta volonté. C’est une décision qui t’appartient.
Il n’avait pas particulièrement tort. Ses paroles faisaient écho à mes propres réflexions. Je me demandais s’il ne connaissait pas mon état d’esprit mieux que moi, en fin de compte. Toutefois, ce n’était pas le sujet. Je voulais en savoir plus sur ce qu’il avait à me proposer.
— De quel genre d’affaires on parle, exactement ?
— Des disparitions, des meurtres, des vols… Les mêmes choses que ce à quoi tu es habituée, mais en plus confidentiel. Tu sais, pour éviter d’attirer l’attention, on évite souvent d’aller voir la police.
— Et il n’y a que des vampires ?
— Des représentants d’autres espèces m’ont contacté, mais peu. Pour l’instant. Il faut avouer qu’on ne communique pas trop habituellement, donc ça pourrait prendre un peu de temps avant que le carnet d’adresses s’étoffe. Je pense qu’il y a un vrai potentiel là-dedans. Vraiment.
Il croyait en son propos, c’était évident.
— On n’a jamais réellement abordé le sujet, mais il existe quoi comme espèces surnaturelles, exactement ?
— Tu veux vraiment une liste exhaustive ? Parce qu’on en a pour la soirée…
— Genre, les loups-garous, ça existe ?
— Bien sûr !
— Les fées ?
— Ouais.
— Les anges ?
— Pas que je sache.
Je pris un instant de pause pour assimiler l’information. Quand il disait que je n’allais pas pouvoir m’ennuyer si je le suivais sur cette voie, il ne plaisantait pas.
— Et si on n’arrivait pas à trouver une organisation qui nous convient pour travailler ensemble ?
— Y’a qu’en essayant qu’on saura.
Je haussai les épaules. Ce n’était pas vraiment une réponse, mais c’était pertinent.
— Tu as déjà une enquête en tête, ou pas ?
Son sourire s’élargit, et il tapa des deux mains à plat sur le bar.
— Je n’ai pas « une » enquête, mais l’affaire du siècle, ma chère !
Je restai sceptique face à tant d’enthousiasme. Azraël avait beau être un vampire, il avait une nette tendance à tout voir en rose.
— Tu m’expliques ?
— Je suppose que tu te souviens de Vicky ? Ne fais pas la grimace, comme ça, ce n’est vraiment pas élégant. Bref, Vicky m’a appelé il y a quelques jours. Elle s’inquiète de ce qui se passe à St. Lucie, dans le nord de l’État.
— Pourquoi ça l’intéresse, ce coin-là ?
— Vicky nous a rejoints il y a une grosse douzaine d’années. Avant, elle faisait partie d’une autre communauté, installée là-bas. Quand elle l’a quittée, c’était parce qu’ils avaient des pratiques qui ne lui plaisaient pas. Elle croit que ces vampires pourraient être impliqués dans des choses pires que ce qu’elle pensait.
— Tu sais exactement de quoi elle parlait ?
— Elle m’a parlé de meurtres et de gens qui disparaissent.
— Et la police ne ferait rien ?
— Le quartier est mal famé. Toutes les affaires, ou presque, sont probablement attribuées au trafic de drogue ou à la prostitution.
— C’est maigre, tu ne crois pas ?
— Je pense qu’il faudrait étudier le souci, voir si c’est une impression, ou s’il se passe vraiment des choses là-bas. Au pire, ce n’est que l’affaire de quelques heures de recherches pour rien. Mais imagine que des gens disparaissent réellement…
Il me semblait quand même que ce n’était pas grand-chose. Pas assez pour monter un dossier en tout cas. Je réalisai alors que, si la police ne pouvait pas être impliquée, nous allions avoir un problème de taille.
— Dis-moi, si on met en évidence des… activités malveillantes, et qu’on ne peut pas impliquer la justice… C’est quoi la suite ?
Azraël resta silencieux un moment comme s’il n’avait pas réfléchi à cette partie de l’équation.
— Nous avons des lois, des règles, et une certaine forme de justice. J’imagine qu’on peut appeler ça comme ça. Mais pour être honnête, je crois qu’il n’y a pas de bonne réponse à ta question. Ça dépendra de chaque affaire, de son ampleur…
— On serait donc aussi bien les enquêteurs que les juges responsables des peines…
Cela ne me plaisait pas beaucoup, et je me doutais que ma voix le laissait transparaître.
— La hiérarchie vampirique est très stricte. Les décisions auxquelles tu penses ne nous reviendront pas. Et j’imagine que pour les autres… espèces, c’est la même chose. Je sais que c’est un mode de fonctionnement totalement différent du tien, mais je suis sûr qu’on pourrait faire de grandes choses.
— Et pour l’organisation pratique ? Les bureaux, tout ça ?
— Il faudrait probablement que tu déménages…
— Pourquoi ?
— Le plus simple serait qu’on ait un bureau, et qu’on habite tous les deux pas trop loin. Tu l’as dit toi-même.
— Et tu veux que je vienne habiter chez toi, c’est ça ?
— Non ! Soit on trouve tout ce qu’il nous faut près de ma maison, soit il faudra que moi aussi, je déménage. On aura besoin de deux logements, en plus des bureaux.
— Donc on habiterait chacun chez soi, mais on serait voisins, ou un truc du genre ? C’est ça ?
Azraël hocha la tête. Le projet qui commençait à s’esquisser dans mon esprit paraissait attrayant. Il avait vraiment pensé à tout. J’étais même certaine qu’il avait déjà passé au crible les annonces immobilières de la ville.
— Ça t’irait, tu crois ?
— Il faudrait que j’y réfléchisse encore un peu. J’ai combien de temps ?
— Autant que tu le souhaites !
Son sourire tendre me fit comprendre qu’il ne me forcerait pas la main, et que mon besoin de prendre un peu de recul pour y penser lui semblait naturel.
— Merci.
— Pas besoin de me remercier.
— Si, soufflai-je. Merci pour tout, vraiment.
Je me demandai si le fait de pourchasser des maris adultères loups-garous romprait réellement ma routine. Mais comme l’avait dit Azraël : si je n’essayais pas, je ne pouvais pas savoir.
Il me prit des mains ma tasse vide pour aller la remplir. Je bâillai en réfléchissant à ce que tous ces changements risquaient d’impliquer. Les premières choses qui me venaient à l’esprit étaient toujours plus de mensonges. Mentir sur mon activité, en particulier à Olivia, me paraissait inévitable.
— La guérison semble s’être bien déroulée, mais tu as l’air épuisée. Tu devrais te reposer encore un peu aujourd’hui, peut-être demain aussi. Si je te laisse seule, tu sauras être raisonnable ? Tu ne feras pas trop d’efforts et tu penseras à manger autre chose que du gâteau ?
— Oui, papa ! fis-je en lui tirant la langue. Ne t’en fais pas.
— OK, alors je te laisse tranquille pour le moment. Repose-toi bien.
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