Sombres Supplices (French Edition)
— Ça vient du toit ! s’exclama Evangelina.
11
— Ça vient du toit ! s’exclama Evangelina.
Elle prit ma main et me tira derrière elle.
— Je dois rejoindre Azraël, protestai-je en tentant de résister.
J’entendis des coups de feu et ce qui ressemblait à des cris de guerre.
— Non, il faut sécuriser le garage. C’est mon travail !
Nous passâmes la porte du parking et l’ambiance qui y régnait était inquiétante. La lumière blafarde des néons donne toujours à ces lieux une atmosphère étrange, mais là, c’était carrément flippant. Un sinistre grondement ponctué de hurlements et de bruits de heurts violents rendait l’endroit inhospitalier. Le vacarme était assourdissant. On aurait dit la bande-son d’un film de guerre au cinéma, sauf que je n’étais pas confortablement installée dans un fauteuil rouge, un gobelet de pop-corn à la main…
Une détonation bien plus proche que les autres me fit sursauter. Une vague d’air chaud et anormalement dense me frappa de plein fouet, me coupant le souffle. J’eus l’impression que le temps se figeait. Avant que je puisse comprendre ce qui était en train de se passer, je ressentis un choc violent, puis un second. Entre deux battements de cils, j’aperçus Evangelina, nimbée d’un nuage de poussière blanche, qui semblait hurler quelque chose. Je ne l’entendis pas. Un sifflement aigu prenait le dessus sur tous les autres sons.
Je voulus porter ma main droite à mon oreille sans y parvenir. Une masse comprimait mon bras, l’immobilisait, sans que je réussisse à le dégager. Après quelques tentatives, je compris que cette masse, c’était moi-même. J’étais allongée au sol, et je ne savais pas comment j’avais atterri là. Mon épaule ne semblait pas se trouver dans une position très naturelle, comme entièrement repliée sous mon dos.
J’essayai de me relever, mais mon corps ne réagissait pas comme il l’aurait dû. J’avais l’impression que chaque cellule de mon organisme était devenue une petite bulle d’acide, et que chaque mouvement entraînait la libération de leur contenu de la plus douloureuse des façons. Aucune portion de mon anatomie n’était épargnée par la souffrance. Toutefois, mon abdomen et mon bras droit semblaient plus sévèrement touchés que le reste.
Prenant conscience que tenter de bouger ne servait à rien, je me concentrai pour essayer de comprendre ce qu’il se passait. J’étais allongée contre le mur du fond du parking. Un chaos sans nom régnait tout autour de moi. Une voiture en flammes retournée sur le toit, non loin, me laissa perplexe. Ce n’est que quand je vis une ouverture béante à la place du rideau de fer que mon cerveau commença à élaborer une théorie cohérente : la porte métallique du garage avait explosé, et les véhicules proches avaient été soufflés.
Des éclairs de lumière attirèrent mon regard. Une dizaine d’hommes avançait depuis l’extérieur, en rang, arrosant copieusement de plomb tout ce qui pouvait bien se présenter devant eux.
Esther entra alors dans mon champ de vision. Je crus d’abord à une hallucination. Un bustier en dentelle argenté enserrait sa poitrine et une longue jupe de velours noir descendait de sa taille jusqu’au sol. Sa jambe gauche apparaissait à chaque pas qu’elle faisait grâce à une fente qui partait depuis sa hanche. Elle s’accroupit devant moi. Sa bouche bougeait, mais mes oreilles alternaient entre un bourdonnement sourd et un sifflement aigu. Je n’entendais pas ce qu’elle tentait de me dire. Ses traits paraissaient crispés. Je l’avais toujours vue détendue, et là, elle semblait vraiment soucieuse. Elle articula exagérément des mots, mais je ne discernais aucun bruit et n’arrivais pas à comprendre ses propos.
Elle finit par perdre patience et porta son poignet à ses lèvres avant de l’ouvrir avec ses petits crocs. Son visage ne s’était pas métamorphosé, ce qui me surprit. Elle me tendit sa blessure, et j’essayai de m’en éloigner. Je voulais lui dire que ce n’était pas nécessaire, mais je ne savais pas si le moindre son sortait de ma bouche. Je n’entendais même pas ma propre voix.
Elle agita son poignet avec insistance, dessinant de petits ronds rapides. Je n’étais clairement pas en état de bouger ou de faire quoi que ce soit sans assistance médicale. Je devais me résigner et accepter, c’était ma seule option, bien que je n’en aie aucune envie. Je cessai de me débattre et elle glissa avec douceur une main derrière ma nuque pour me relever la tête, appliquant sa plaie sur ma bouche. Un timide sourire retroussa ses lèvres sans réussir à effacer l’inquiétude que je lisais sur son visage. Je sentis le liquide épais couler dans ma gorge et déglutis. Esther dut ouvrir sa morsure à nouveau pour que je continue à m’abreuver. En quelques secondes à peine, la douleur dans mon corps s’engourdit, laissant place à des picotements désagréables.
Esther se retourna en direction de la brèche créée par l’explosion du rideau métallique. Des combats y faisaient rage, et elle semblait veiller à ce que personne ne nous approche. Elle me souleva et m’emmena jusqu’à une sorte d’immense salon. Je compris rapidement que c’était ici que les blessés étaient amenés. Je pus distinguer un vampire auquel il manquait un bras, et un autre qui présentait une plaie béante à l’abdomen. J’essayai de ne pas identifier l’organe que j’avais entraperçu pendant qu’Esther me déposait au sol, le dos appuyé contre un sofa moelleux.
Avant de retourner à son poste, Esther me fit une sorte de caresse délicate sur le crâne, et dit quelque chose. Je n’entendis qu’un vague grincement. Les fourmillements allaient et venaient, plus insistants à certains endroits. Je me demandai si leur intensité dépendait de la gravité de mes lésions. Après tout, si j’avais bien compris ce qui s’était passé, j’avais été prise dans le souffle d’une explosion et projetée contre un mur pour finir par m’écraser au sol…
Au bout d’un moment pendant lequel j’avais tenté de rester calme et reposée, un bruit sec déclencha une vive douleur au niveau de mes oreilles. Un peu comme quand on ouvre un bocal de conserve. Mon audition revint brutalement, bien qu’encore parasitée par quelques acouphènes. Une pression désagréable sur mes tympans persistait, mais un tumulte sans nom m’assaillit.
Je regardai autour de moi. Le chaos régnait partout. Des hurlements, des chocs, des coups de feu… Je me relevai péniblement, prenant appui sur le canapé contre lequel Esther m’avait installée.
Deux ou trois personnes se déplaçaient rapidement dans tous les sens. Elles transportaient des poches de sang vers les blessés, des bandages également.
Une secousse agita le bâtiment, faisant tomber des débris du plafond. Je me couvris la tête par réflexe, me recroquevillant sur moi-même, mais rien ne m’atteignit, fort heureusement. Quand je me redressai, mon regard s’attarda sur le vampire à qui il manquait un bras. Quelqu’un était en train de lui en tendre un… C’était probablement le sien. Mon estomac se noua et je crus que j’allais encore vomir.
— Qu’est-ce que vous fichez ici, au beau milieu de cette pagaille ?
La voix nasillarde qui m’interpellait m’était inconnue. Je tournai la tête pour voir un homme d’une quarantaine d’années, légèrement voûté, qui traînait ses pieds dans ma direction, sa blouse blanche voletant derrière lui. Il avait l’allure d’un médecin ou d’un chercheur. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je pouvais lui répondre, mais son attention fut attirée par le vampire fraîchement amputé.
— Je le recouds, et je m’occupe de vous. Ne bougez surtout pas !
Où voulait-il que j’aille, de toute façon ? Mon corps ne me faisait plus réellement mal, mais je sentais qu’il s’y passait encore des choses désagréables. J’avais l’impression d’être plus lourde, comme engourdie, ou anesthésiée.
Le médecin apparut à nouveau dans mon champ de vision. Il s’était accroupi en face de moi. Je ne me souvenais pas m’être assise dans le sofa. Ses yeux étaient étranges, d’une inhabituelle teinte proche du vert amande. Une couleur aussi insolite et pâle ne pouvait tout simplement pas appartenir à un mortel. J’en conclus donc qu’il s’agissait d’un vampire.
— Je m’appelle Sydney, et je suis l’homme de sciences de Sa Majesté, se présenta-t-il.
— Lena, enchantée.
Ma voix sonnait bizarrement à mon oreille, comme si des grelots tintaient le long de mes cordes vocales.
— Qui vous a donné du sang ? me demanda-t-il, l’air amusé en tamponnant mon menton avec une compresse.
— Esther, articulai-je péniblement, la bouche pâteuse.
— Elle ne doit pas y être allée de main morte… Venez avec moi, on va vous mettre dans un endroit un peu moins… agité.
Sydney passa un bras en travers de mon dos et m’aida à me lever. Après nous être assurés que je parvenais à marcher, ou plutôt à me traîner avec lui qui me servait de béquille, nous commençâmes à nous déplacer vers les escaliers.
— Oh, c’est haut !
Sydney émit un son des plus étranges, qui ressemblait à un petit ricanement.
— Allez, vous pouvez y arriver. Une marche après l’autre.
Le bâtiment fut de nouveau secoué. Je n’entendis toutefois aucune explosion qui l’expliquait. L’espace d’une seconde, j’eus la très vilaine impression que le sol devenait le plafond, et inversement. Je me sentis basculer en arrière et m’agrippai à la blouse du médecin comme si ma vie entière en dépendait.
Une fois la gravité rétablie, je repris péniblement mon ascension. Sydney me conduisit ensuite à l’opposé de la salle du trône. La moquette orange et rouge était encore plus désagréable à regarder avec les sensations étranges que m’apportait le sang d’Esther. Après avoir passé une porte, Sydney m’invita à m’installer dans un immense fauteuil. Je m’enfonçai complètement dans les coussins comme s’ils tentaient de m’avaler.
— Bon, on va pratiquer quelques examens de routine, juste pour être certain que vous allez bien.
L’homme disparut avant de revenir avec un énorme sac de cuir, et un verre d’eau que je bus d’une seule traite. Cela aida à atténuer le goût cuivré qui persistait sur ma langue. Sydney fouilla dans sa trousse et en sortit divers instruments.
— Est-ce que vous pouvez me dire ce qui s’est passé ? me demanda-t-il.
Je pris un moment pour rassembler mes esprits. Je n’étais toujours pas parfaitement certaine de la façon dont les évènements s’étaient enchaînés. Je décidai de m’en tenir à ce que je savais.
— Il y a eu un grand bruit, et je me suis retrouvée par terre contre le mur du fond, et j’avais mal dans tout le corps. Je crois qu’ils ont envoyé un missile sur la porte du garage ! Je n’entendais plus rien. Esther m’a donné du sang, et ça a chatouillé partout, et « plop », et maintenant j’entends.
Sydney parut interloqué par mon discours puis commença ses tests. Il pointa une lueur dans mes yeux, me fit suivre un stylo et regarda à l’intérieur de mes oreilles. Au fil des examens, je me rendis compte que l’impression que tout était plus lourd que la normale s’était inversée. Je me sentais toute légère, et j’étais persuadée que si je sautais un peu fort, je m’envolerais.
— Bon, ça devrait aller. Il faut dire qu’avec un sang ancien, peu importe à quel point vous étiez amochée, ça devrait avoir tout réglé.
— Je guéris toujours vite de toute façon. Ça marche comment en fait ? Plus le vampire est vieux, plus l’effet du sang est fort ?
— Tout à fait. Cette pièce est sûre, restez là jusqu’à ce que la bataille soit finie. Je vais vous apporter de l’eau, mais je dois retourner m’occuper des blessés.
— La bataille ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Vous n’êtes pas au courant ? Des hommes ont attaqué le manoir. Il est complètement assiégé. Heureusement que Sa Majesté était sur place avec la Nuée Sacrée, sinon…
Sydney me laissa seule, après m’avoir déposé une bouteille sur les genoux. Je me demandai qui pouvait s’en prendre à la communauté de Karyna. S’agissait-il d’autres vampires ? Et où était Azraël ? Il avait dû ressentir la gravité de mes blessures. Pourquoi n’avait-il pas accouru ? J’espérais qu’il allait bien.
Une détonation de plus retentit. Ce n’était vraiment pas une attaque de petite envergure. Des armes, des explosifs… Ces gens ne faisaient pas semblant. Si le manoir n’était pas réduit à l’état de gravats rapidement, ce serait surprenant.
Soudain, un grincement derrière moi me fit bondir. Je sortis du fauteuil et me retournai pour me retrouver face à face avec une princesse de dessin animé.
La personne qui me regardait avec un air inquisiteur devait avoir une quinzaine d’années au maximum. Une cascade de cheveux bouclés d’un blanc immaculé encadrait son visage aux joues rebondies avant de descendre jusqu’à sa taille. Elle portait une robe fuchsia dont les nombreux jupons touchaient le sol.
Elle était nimbée d’une aura argentée, aussi, j’étais persuadée d’être en train de rêver. Ce devait être le sang qui me faisait totalement délirer. Il n’y avait pas d’autre explication.
— Qui êtes-vous et qui vous a permis d’entrer ?
Sa voix claquait de façon sèche et autoritaire, ce qui contrastait avec son apparence si frêle, si fragile. Quand je réalisai que j’avais vraiment entendu sa question, je compris qu’elle existait bel et bien, en chair et en os.
— Je m’appelle Lena, commençai-je à balbutier. C’est Sydney qui m’a mise à l’abri ici, le temps que le grabuge soit terminé.
— Je vois.
Elle fit quelques pas dans ma direction, relevant délicatement sa robe du bout des doigts. À un peu moins d’un mètre de moi, elle s’arrêta et pencha la tête sur le côté. Ses yeux étaient d’un bleu pâle, comme ceux d’un husky.
— Qui êtes-vous ? demandai-je, intimidée tout à coup.
— Tu n’en as pas la moindre petite idée ?
Je pris une seconde avant de hausser les épaules.
— Non, vraiment. Désolée.
La façon dont elle m’avait posé la question me laissait comprendre que j’aurais dû savoir à qui je faisais face, mais ce n’était pas le cas. Je sentais au plus profond de moi que j’étais en tort de ne pas avoir la réponse. Je m’en excusai en baissant la tête.
— Ce n’est pas grave. Tu as l’air d’avoir besoin de te reposer. Assieds-toi et essaie de dormir.
L’inconnue faisait demi-tour quand je tombai au sol dans un éclat de douleur qui me coupa les jambes. Je portai mes mains à mon abdomen. Une brûlure lancinante y résidait sans que je comprenne pourquoi.
La princesse vint s’agenouiller devant moi.
— Que t’arrive-t-il ?
— Je ne sais pas, geignis-je. On dirait que quelque chose a explosé dans mon ventre.
Elle posa ses doigts sur ma cuisse quand une seconde vague chaude naquit dans mon épaule gauche. Je basculai sur le côté et ma tête heurta le parquet. J’avais l’impression que mes os avaient été réduits en miettes. J’avais beau passer mes mains sur ma peau, je n’y détectais rien d’anormal, mise à part la souffrance.
La douleur persistait sans aucune explication. Étaient-ce mes blessures qui n’avaient pas correctement guéri malgré le sang d’Esther ? Un effet secondaire ? Je me tordais en tous sens en espérant que cela me soulagerait, en vain. La jeune femme en rose tentait de me maintenir en place alors que je gémissais.
Puis l’inconnue retira vivement sa main et disparut.
— Lena ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Azraël venait d’entrer dans la pièce. Il se laissa tomber à mes côtés. Le tissu de sa chemise était anormalement collé à sa peau au niveau de son ventre.
J’effleurai la zone humide avant de regarder mes doigts, rougis de sang. C’était Azraël qui avait été touché, et pas moi.
— Tu as été blessé ?
— J’ai pris deux balles. On pensait les avoir tous eus…
— Quoi ?
Ma voix hystérique me fit presque mal aux oreilles.
— Ce n’est rien, ça ! Ça n’a fait que traverser au niveau de l’épaule.
— Et dans le ventre ? Ça ne risque pas de te tuer ?
— Non, mes organes cicatrisent déjà. Par contre, si je pouvais sortir la balle, ce serait mieux quand même…
Pendant qu’il disait cela, il avait commencé à déboutonner sa chemise après l’avoir retirée de son pantalon. Un filet de sang coulait depuis l’orifice en étoile. Il approcha ses doigts de la plaie et entreprit de les faire rentrer à l’intérieur. Un nouvel éclair de douleur me plia en deux alors que ma vision se teintait de blanc. C’était comme si une multitude de petites lames de rasoir chauffées à blanc se déplaçaient un peu à gauche de mon nombril.
Je ne pus me retenir de gémir.
— Je l’ai !
J’entendis un bruit métallique et la pression s’atténua légèrement.
— Il faut que ça cesse. Ça fait trop mal !
Des larmes coulaient sur mes tempes alors que j’étais recroquevillée au sol en position fœtale.
— Ne bouge pas, m’ordonna-t-il en se relevant.
Il disparut de mon champ de vision en un éclair. Je n’en revenais pas qu’il me laisse seule, maintenant ! La douleur remontait depuis mes côtes jusqu’à mon épaule. La moindre tentative de mouvement déclenchait de vives brûlures.
Puis, peu à peu, comme si elles s’estompaient, les sensations désagréables s’apaisèrent, remplacées par un calme intérieur d’une profondeur infinie. Je sentis une main dans mon dos, entre mes omoplates.
— Ça va aller… Quelques instants, et ça va passer.
Azraël était revenu. La sérénité faisait disparaître la souffrance à une vitesse presque inquiétante. Ces deux sensations étaient tellement opposées, et pourtant l’une était en train de diluer l’autre.
Quand je pensai pouvoir recommencer à bouger, je me redressai, m’asseyant sur mes talons. Mon bras gauche avait retrouvé sa mobilité, même si ses mouvements provoquaient une sorte d’engourdissement étrange. La douleur n’était plus là. Elle avait disparu. Je pouvais respirer à nouveau sans avoir l’impression que mes côtes tentaient de broyer mes poumons. Toutefois, j’avais encore un peu le tournis.
— Comment tu as fait ?
— J’ai cicatrisé. Comme je n’ai plus mal, tu n’as plus mal.
— C’est… rapide.
Je vis une goutte de sang couler du bord des lèvres d’Azraël. Ses traits étaient flous, comme s’il était dessiné au pastel et qu’on en avait estompé les contours.
— Et toi, qu’est-ce qui t’est arrivé au juste ? J’ai ressenti de vives douleurs un peu plus tôt, mais je n’ai pas pu venir immédiatement.
Je lui fis le récit des évènements tels que je croyais qu’ils s’étaient déroulés. Son visage passa par toute une palette d’émotions : l’angoisse, la surprise, l’admiration.
— Heureusement que Vicky avait placé ses sorts… Qui sait comment ça aurait fini sinon…
— Je préfère ne pas y penser ! Entre ça, et le sang d’Esther…
— Esther t’a donné de son sang ? Tu dois être comme neuve ! Mais te sentir toute bizarre, non ?
Je haussai les épaules. Je ressentais encore quelques fourmillements le long de ma colonne vertébrale. Le sang n’avait probablement pas terminé son office.
— Sydney m’a parlé d’une attaque. Comment ça se passe ? demandai-je.
— Pas bien. Ils sont lourdement armés, mais je pense qu’on a quand même le dessus.
Je sentais de l’inquiétude dans sa voix.
— On sait qui sont ces hommes ?
— Des humains, mais je n’en sais pas plus. Ils portent des uniformes qui laissent croire que ça pourrait être des militaires… Peut-être que d’autres ont réussi à glaner des informations. On verra quand ce sera terminé.
Azraël soupira longuement. Ses blessures l’avaient peut-être fatigué, mais j’étais persuadée que le problème était plus profond. Je n’arrivais pas à capter ses pensées. Je pouvais simplement détecter qu’elles étaient nombreuses. Trop nombreuses.
— Qu’est-ce qui te tracasse comme ça ? finis-je par lui demander en allant m’installer dans le fauteuil derrière moi.
Il ouvrit la bouche avant de la refermer vivement. Ses yeux ressemblaient à deux cascades d’eau pure qui coulaient dans le néant.
— J’ai l’impression qu’on a mis les pieds dans un bourbier qui nous dépasse…
— Tu dis ça parce qu’on se retrouve au milieu d’une espèce de guerre dont on ne connaît pas un des acteurs ?
— Je crois surtout qu’on ne connaît rien. Ni le décor ni l’intrigue, et qu’on va droit dans le mur.
Je n’avais jamais vu Azraël s’inquiéter ou se montrer pessimiste à ce point. Ses mots flottaient autour de moi, lourds, et je ne savais pas quoi répondre. Tout se mélangeait dans mon esprit, impressions et sensations. J’avais envie de toucher son visage pour vérifier s’il était réellement là.
— J’ai retrouvé les gens qui ont disparu. Enfin… je crois, finis-je par dire d’une voix pâteuse.
Azraël eut l’air dubitatif. Il leva l’un de ses sourcils en réaction à mon incertitude.
— Comment ça ?
— Il y a des prisonniers au sous-sol. Ils sont reliés à tout un tas de trucs…
— Ce sont des vampires ?
— Non. Ils sont inconscients, et il y a des machines qui prélèvent leur sang.
Azraël écarquilla les yeux.
— Je ne comprends rien à ce que tu dis. Qu’est-ce que tu as vu exactement ?
Je pris un instant pour remettre mes idées en ordre.
— Il y a plein de portes. J’en ai ouvert une. Il y avait un homme allongé là, relié à des tubes. Evangelina a sorti une poche de sang, et après, elle est allée la verser dans un verre.
Mon estomac se contracta douloureusement alors que je prononçais cette phrase.
— Tu sais combien ils sont ?
— Beaucoup. Mais je n’ai vu qu’Ulrich.
— Ulrich ?
— C’est celui qu’elle a bu.
— Ils connaissent leurs noms, en plus !
— C’est la seule chose qui t’embête dans ce que je t’ai raconté ?
J’étais sidérée : c’était cela qui étonnait Azraël plus que le reste de mon récit. Il haussa les épaules.
— Pour l’instant, il y a plus grave à gérer. On verra ce qu’on peut faire pour eux après la bataille… Toi, tu dois te reposer. Tu n’es pas en état de faire quoi que ce soit avec tout le sang que tu as ingéré.
— Entre Karyna qui m’a mordue, et le sang d’Esther, et le tien il y a quelques jours, je vais finir par devenir l’une des vôtres !
— Oh ! Crois-moi, ça n’arrive pas par accident, me rassura Azraël en passant une main dans mes cheveux. Il faudrait que tu sois drainée de tout ton sang pour t’amener sur le seuil de l’au-delà, puis que l’un des nôtres t’en donne beaucoup en échange. Pour l’instant, on en est loin !
La porte s’ouvrit à la volée, et Darius entra. Il manquait un morceau du verre droit à ses habituelles lunettes de soleil et sa tenue noire était blanchie de poussière.
— Ah, tu es là ! Et Lena aussi, parfait ! Les derniers assaillants ont battu en retraite. C’est fini et il va y avoir un conseil de guerre. Karyna veut que vous soyez tous les deux présents.
— Darius !
Je me levai et me jetai contre lui pour l’enlacer avant même de réaliser ce que j’étais en train de faire. J’étais ravie de voir qu’il ne semblait pas blessé et était libre de ses mouvements.
— Elle est défoncée, ou quoi ?
Sa voix profonde trahissait un amusement certain.
— Esther lui a donné du sang, chuchota Azraël.
— Ceci explique cela…
— Ils ont dit qu’ils t’avaient torturé. Comment tu vas ?
Mon oreille était toujours collée à son torse alors que j’avais passé mes bras autour de son cou.
— Je vais m’en remettre…
— Et tu es quand même venu pour les aider ! C’est incroyable !
Je sentais que j’étais à deux doigts de pleurer devant le courage de Darius. Une main se posa sur mon dos.
— Allez, lâche ce pauvre Darius. Il n’a rien fait pour mériter ça !
Azraël me saisit par les épaules pour m’éloigner de Darius. Je ressentais une joie anormalement grande. Cela devait être l’euphorie causée par le sang d’Esther qui jouait avec mes émotions.
— Et je ne suis pas venu pour les aider, eux ! se défendit Darius. Je suis là pour vous rendre la pareille, à vous !
— Merci, vieux frère.
— Vous vous rendez compte qu’on peut entrer dans une boucle infinie, comme ça ? demandai-je en me laissant emmener vers le fauteuil par Azraël.
— Qu’est-ce qu’elle raconte ?
— Ça doit être le sang qui fait encore des siennes…
— Eh bien, si tu es un otage, et que nous, on devient otage pour te libérer, et que tu reviens de nouveau pour nous libérer. Et ainsi de suite ! On n’est pas sortis de l’auberge !
Je vis Azraël sourire en s’assurant que j’étais correctement installée.
— Elle devait être sacrément amochée vu l’état dans lequel elle est !
— Apparemment, elle était près de la porte du garage quand ils l’ont fait sauter.
Soudain, un souvenir me frappa. Je n’étais pas seule au moment de l’explosion.
— Où est Evangelina ?
Je tentai de me lever, mais Azraël m’en empêcha d’un bras puissant.
— Elle va bien, ne t’en fais pas !
— Tu en es sûr ? insistai-je en continuant de lutter.
— Vu ton état, tu vas rester là. Faire des câlins à Darius, ce n’est pas bien grave, mais Dieu seul sait ce que tu es capable de faire avec autant de sang dans l’organisme.
— Je n’ai pas fait de câlin à Darius, ce n’est pas vrai !
— Ah, si ! confirma le principal intéressé.
Je levai les yeux au ciel.
— Bon d’accord. Mais c’était un tout petit ! Et je n’ai pas fait exprès… Ah, c’est ça ! Tu es jaloux en fait !
Je me penchai en avant et passai mes bras autour du cou d’Azraël pour l’enlacer à son tour.
— Lena, je m’inquiète, tu sais, chuchota-t-il à mon oreille en me rendant mon étreinte. Darius, tu peux nous amener un truc à manger, ça devrait lui faire du bien.
— Tout de suite !
J’entendis la porte s’ouvrir puis se refermer alors que je restais blottie contre Azraël. L’espace d’un instant, j’eus la profonde certitude que c’était probablement le seul endroit sur terre où je ne craignais aucun danger.
— Est-ce que si je mourais, là, maintenant, je deviendrais un vampire ?
Je sentis les muscles de son dos se crisper alors qu’il hésitait une seconde avant de me répondre.
— Il y a un risque non négligeable, en effet.
Je me reculai et le regardai droit dans ses magnifiques yeux bleu saphir.
— Est-ce que, si un jour ça arrivait, tu m’aiderais à gérer ça ?
La conversation était en train de prendre un tour très sérieux, mais ma vision restait parasitée par une brume blanche.
— Toujours, Lena. Ne t’en fais pas pour ça. Tu n’as quand même pas prévu de mourir dans l’immédiat, si ?
— Et si l’explosion m’avait tuée, tout à l’heure ? Ou l’accident de voiture ? Je n’avais jamais failli mourir avant…
— Ce n’est rien, ce n’est pas arrivé. C’est le principal, non ?
Son visage laissait transparaître une certaine inquiétude. Je ne parvenais pas à déterminer si c’étaient mes propos qui le perturbaient, ou la situation.
— Depuis que je te connais, je suis blessée, je vais à l’hôpital, et je manque de mourir. Le monde des ténèbres est un endroit dangereux, et tu voudrais que j’y plonge pleinement pour être ton associée… Les risques sont grands que je ne m’en sorte pas.
Je ne savais pas d’où me venait cette certitude, mais elle m’habitait, et la prononcer à voix haute semblait la rendre encore plus réelle. Un peu comme une prophétie.
— Ne dis pas de bêtises !
Darius apparut derrière Azraël, un yaourt à la main.
— C’est tout ce que j’ai trouvé, s’excusa-t-il en me le tendant avec une cuiller.
— Il faut que tu manges et que tu boives. Le sang, c’est comme l’alcool, il faut éponger tout ça.
Je m’exécutai, et après quelques instants, je me sentais déjà moins mal. Ma vue avait presque retrouvé son degré de précision habituel, et j’avais moins l’impression de flotter à côté de moi-même.
— Karyna ne va pas être contente qu’on la fasse poireauter comme ça.
— On l’emmerde, Karyna, répondit Azraël.
Il n’était que rarement grossier. Je me souvins alors de toutes ses puissantes émotions que j’avais captées en présence de la belle blonde. De l’eau avait coulé sous les ponts depuis qu’ils étaient sortis ensemble. J’aurais aimé l’interroger pour en savoir plus sur les mauvais traitements qu’elle lui avait fait subir, mais je ne voulais pas aggraver notre retard.
— Tu disais que même moi, je devais venir ?
Ma question me semblait légitime. Après tout, elle m’avait refusé l’accès à leur réunion plus tôt dans la nuit.
— Même toi, dit Darius en haussant les épaules. C’est dans la salle de commandement. Je pars devant, ça devrait la calmer quelques instants.
Il referma la porte derrière lui et Azraël m’aida à me lever.
— Tu te sens comment ?
— Un peu fatiguée, un peu éméchée, mais ça va. Désolée pour les débordements d’affection !
Toute la chaleur de mon corps se concentra au niveau de mes joues que je devinais écarlates. L’effet du sang était en train de passer, et le souvenir de mes actions me laissait quelque peu honteuse.
— Ne t’en fais pas. On sait tous ce que ça fait. On y va ?
Je le suivis jusqu’à la salle du trône. Nous traversâmes la vaste pièce pour nous diriger vers la porte dans le fond. Avant de la franchir, je vérifiai ma tenue. J’étais toute poussiéreuse, aussi, j’essayai de me nettoyer comme je le pouvais. Mes collants en résille étaient déchirés à plusieurs endroits. Il n’y avait rien à faire. Azraël se retourna pour regarder mon petit manège.
— Tu es très bien ! Attends, par contre…
Il s’approcha et leva la main vers mon visage avant de frotter énergiquement ma joue droite et de m’essuyer le dessous des yeux.
— Merci, murmurai-je.
— Maintenant, c’est presque parfait. Allez, on ne va pas se faire désirer plus longtemps.
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