Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 19 sur 20

Pages du PDF

Sombres Supplices (French Edition)

Je me réveillai entre des draps d’une…

20

 

 

Je me réveillai entre des draps d’une douceur infinie. Mes derniers souvenirs étaient le roulis du moteur qui me berçait, le silence alors que je n’osais plus poser de questions, et mes muscles qui se détendaient les uns après les autres. Je me rappelais avoir eu faim, également. Mon estomac gargouilla comme pour me dire que rien n’avait changé.

Je savais à la matière du linge de lit que j’étais chez Azraël. Mes draps étaient en coton tout ce qu’il y a de plus classique, et non pas dans cette espèce de satin soyeux dans lequel j’avais l’impression de glisser. Je pris un moment pour m’étirer avant de chercher à tâtons l’interrupteur de la lampe de chevet.

Mes vêtements jetés négligemment au sol ne laissaient aucun doute quant à la personne qui me les avait retirés : moi-même. Azraël aurait tout replié avec soin. Pourtant, j’avais beau me concentrer, je ne me souvenais vraiment pas être arrivée à la maison. Je devais être encore plus fatiguée que je ne le pensais.

Après de longues minutes à me prélasser, à profiter d’être au calme, je finis par repousser les draps et enfiler une tenue décontractée. J’avais une furieuse envie de prendre une douche. J’attrapai mes affaires et descendis. Je cherchai l’horloge du salon, perdue dans les innombrables décorations de Noël. Il était 11 heures. Je n’avais pas tant dormi, finalement. J’allais devoir patienter plusieurs heures avant qu’Azraël se réveille, sauf si, lui non plus, n’arrivait pas à se reposer autant qu’il en avait besoin.

Quand j’aperçus mon reflet dans le miroir de la salle de bain, je ressemblais à un panda. Je ne m’étais pas donné la peine de me démaquiller avant de me coucher, et cela se voyait. Pourquoi mon maquillage ne résistait-il pas à une nuit de sommeil comme celui des personnages de série télé ?

Je pris une douche d’une longueur non réglementaire. D’habitude, je tentais au maximum de ne pas rester sous l’eau inutilement, mais là, après ces jours compliqués, je n’avais pas la tête à faire attention à la planète.

Une fois séchée, je me dirigeai vers la cuisine afin de trouver quelque chose à manger. Sur le frigo, une note épinglée rédigée en rouge attira mon regard. Je dus m’y reprendre à deux fois pour m’assurer de ce que j’y lisais.

Azraël avait fait livrer un brunch complet pour moi la veille, et avait tout remballé en voyant que je ne me réveillais pas. Je ne m’étais donc pas levée très tôt, mais très tard. J’avais dormi plus de vingt-quatre heures !

Une fois l’information assimilée, je partis en quête du repas qui m’attendait. Un bol de salade de fruits, des muffins anglais fourrés aux œufs et au bacon, des parts de cakes divers… C’était le paradis. Je sortis tout ce que je parvenais à empiler dans mes bras et commençai à m’installer sur l’îlot central. Je dus faire un aller-retour supplémentaire, car je n’arrivais pas à prendre assez de choses.

Je me battis ensuite avec la cafetière. Il s’agissait d’un de ces appareils qui moud le grain et dont l’utilisation nécessite de posséder plusieurs doctorats. Après quelques tentatives, je finis par réussir à remplir ma tasse et m’assis avec l’idée de ne pas bouger tant que mon estomac ne serait pas plein à craquer.

Pour m’occuper jusqu’au réveil d’Azraël, je m’installai ensuite dans notre bureau de fortune pour faire le point et ranger un peu. J’envoyai un SMS à Jack afin de lui dire que je lui rapporterais les dossiers au poste un peu avant 20 heures s’il pensait être encore sur place. J’avais fini de retirer toutes les punaises et de rassembler tous les documents quand il me répondit qu’il m’attendrait.

Je pris ensuite un moment pour noter tout ce que nous avions découvert. La paperasse m’obligeait à me concentrer sur l’essentiel afin d’éliminer tous les évènements parasites. C’était quelque chose que je trouvais reposant. L’enquête que Vicky nous avait confiée était bouclée, et nous allions devoir débuter notre seconde affaire le plus vite possible. Toutefois, nous devions facturer ce premier contrat, et nous n’avions pas du tout abordé le sujet, que ce soit avec Vicky ou avec Azraël.

Je pris le temps d’évaluer le nombre d’heures de travail et les frais de déplacement. Me concentrer sur des tâches aussi factuelles m’aidait à ne pas échafauder de théories sur l’identité des militaires et leurs motivations.

Je voulais plier définitivement la première affaire afin de mettre notre nouvelle activité sur de bons rails. Si nous commencions à être négligents sur l’administratif dès les premiers instants de notre association, cela n’était pas encourageant pour la suite.

— Pourquoi est-ce que tu es roulée en boule sur ce lit au lieu de t’installer confortablement sur la table du salon ?

Je sursautai quand Azraël entra dans la pièce. Je ne l’avais pas entendu approcher.

— Parce que le petit train et tout le reste, ça fait beaucoup de bruit. C’est insupportable ! Bonjour à toi aussi !

Azraël rit avant de tourner les talons. Je posai mon bloc-note à côté de moi et le suivis.

— Ah ! Tu as réussi à trouver à manger, dit-il en arrivant à la cuisine. J’avais peur que l’idée ne te traverse même pas l’esprit.

— En même temps, je n’avais pas fait de vrai repas depuis plusieurs jours ! Et ce cake à la noix de coco est un pur délice !

— Ce restaurant est un des plus prisés pour les brunchs. Au moins, leur réputation n’est pas usurpée. Tu as presque tout mangé !

Sa voix dégageait une sorte de fierté, comme s’il était impressionné.

— J’espère que ce n’était pas prévu pour me nourrir toute la semaine, m’empressai-je de vérifier, soudain prise de doute.

— Non, ne t’inquiète pas ! Je ne pensais pas que tu étais capable de manger autant ! Est-ce que je te refais un café ?

C’était une excellente idée. Il me déposa un mug chaud entre les mains avant de me demander ce que j’étais en train de faire là-haut.

— J’ai mis à plat toutes mes notes concernant l’affaire des disparitions. Tu regarderas si tu as des choses à y ajouter. Et il va falloir aussi qu’on parle tarification pour envoyer la facture à Vicky.

— J’imagine que tu as pensé à ajouter des majorations pour séquestration ?

— Je n’en sais trop rien. Il va falloir qu’on crée des opérations comptables pour ces choses-là ! J’ai aussi pensé à une prime de risque conséquente : j’ai quand même failli mourir deux fois…

Bien que nous abordions des sujets graves, le ton était léger. Peut-être que j’allais m’habituer à ce genre de vie, finalement…

— Ah, et je dois aller rendre les dossiers à Jack au poste. Tu pourras m’accompagner ?

— Laisse-moi prendre une douche et on est partis. Je te propose qu’on se mette en route pour St. Lucie juste après.

— On y va en voiture ?

— Au poste ? Oui, tu veux y aller comment ? En tapis volant ?

— Ce n’est pas très gentil de te comparer à un tapis… Non, je parlais de St. Lucie !

Le vampire me lança un regard afin de me faire comprendre que ma blague était nulle.

— Si tu veux qu’on passe plus de temps en voiture qu’à fouiller le quartier, on peut éventuellement faire comme ça, oui… Bon, je file à la douche, sinon, on n’est pas rendus.

Il était près de 19 heures quand j’entrai dans le poste de police de Cape Thorns. J’avais dû insister pour qu’Azraël se gare à deux rues de là afin qu’on ne me voie pas sortir de sa voiture. Je n’avais pas envie que certains des collègues de Jack jasent au sujet d’un autre homme. Je me frayai un chemin dans le dédale de couloirs qui menait à son bureau.

Je laissai tomber avec bruit la pile de dossiers à côté de son tapis de souris. Jack sursauta et leva les yeux de son ordinateur pour me fusiller du regard. Réalisant que c’était moi, ses traits s’adoucirent.

— Je ne t’attendais pas aussi tôt !

— Je ne voulais pas te faire faire des heures sup injustifiées !

Il se redressa et déposa un baiser rapide sur mes lèvres avant de vérifier que personne ne nous avait vus. Son attitude me fit penser à un adolescent qui craint que ses parents le surprennent.

— Alors ? Ça t’a aidée ?

— Oui, merci beaucoup. Qu’est-ce que je peux faire pour te remercier ?

Il se rassit avant de porter sa main à son menton comme s’il réfléchissait.

— Laisse-moi voir… Est-ce que, par hasard, tu pourrais accepter un dîner à mes côtés un de ces soirs ?

— Il va falloir que tu appelles mon assistante pour vérifier mes disponibilités. Il me semble que j’ai un créneau d’un petit quart d’heure dans une douzaine d’années…

— Je t’appelle alors !

— Et merci pour le téléphone aussi. C’est adorable, dis-je en le sortant de ma poche arrière. Il est tellement moderne qu’il pourrait envoyer une fusée sur la lune…

— Ça me fait plaisir ! Je suis content que tu aies réussi à plier ton affaire aussi.

Je sentis qu’il souhaitait m’interroger pour en savoir plus, mais se retenait. Avant qu’il change d’avis, je décidai de lui dire au revoir.

— Bon, il faut que je file. J’attends ton appel.

Je posai ma main sur la sienne afin d’éviter de l’embrasser à nouveau en public et tournai les talons. J’avais trouvé cela étrange qu’il semble gêné, et je ne voulais pas le mettre encore plus mal à l’aise. Même si je n’étais vraiment pas certaine d’être très attachée à lui, je ne nourrissais que de la bienveillance à son égard.

Je rejoignis Azraël en marchant aussi vite que je le pouvais. Je n’avais toujours pas eu le temps de partager avec lui une théorie qui avait germé dans mon esprit depuis que nous étions partis du bunker. Je comptais profiter du trajet retour jusqu’à la maison du phare pour lui en faire part. L’aller m’avait servi à lui expliquer deux cents fois pourquoi je voulais qu’il me dépose un peu plus loin, et non pas devant le poste de police.

— J’ai eu une idée concernant l’attaque de St. Lucie, mais elle comporte des trous et des doutes sur certains évènements, commençai-je dès que la portière fut ouverte. Est-ce que tu crois qu’il y a pu y avoir un espion dans les rangs de Karyna ?

Azraël me regarda alors que je bouclais ma ceinture. J’avais l’impression qu’il avait compris chacun de mes mots individuellement, mais que l’ensemble ne formait pas une phrase cohérente dans son esprit.

— Un espion ? finit-il par demander après quelques secondes. Le militaire qu’ils ont capturé a parlé du gouvernement, de l’armée, mais pas d’informateur vampire…

Je fis un signe pour lui signaler que nous pouvions rouler en même temps que nous avions cette discussion. J’avais hâte de retourner sur place et de tenter de trouver des indices, s’il en restait.

— C’est là qu’on en arrive à mes doutes parce que je n’ai pas les connaissances pour les lever. Mon raisonnement repose principalement sur le fait de savoir si, quand un esprit est manipulé, ou hypnotisé, ou peu importe quoi, le pouvoir d’Esther est capable d’identifier les propos tenus comme étant un mensonge.

— Oh ! Tu penses que le militaire capturé a eu sa mémoire modifiée pour ne pas pouvoir laisser fuiter d’informations !

— Tu as tout compris ! Alors ?

Il prit un temps de pause alors que nous nous arrêtions à un feu rouge.

— Je sais avec certitude que le pouvoir d’Esther n’est pas absolu.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’elle est incapable de déterminer si je mens ou pas, moi. Déjà. Ensuite, si la personne a été convaincue que ce qu’on lui a imposé est la vérité, il n’y a pas de raison qu’Esther puisse savoir que ce n’est pas le cas.

— OK. Bon, alors je reprends depuis le début. On a des militaires armés jusqu’aux dents qui attaquent un nid de vampires. Ils disent qu’ils ont mis le quartier sous surveillance, et qu’ils appartiennent à une branche secrète de l’armée créée par le gouvernement. Mais en même temps, ce qu’ils savent des vampires est étonnamment peu vrai. Est-ce que tu crois qu’il est possible que quelqu’un chez Karyna ait orchestré tout ça pour la faire tomber ?

Azraël soupira avant de passer une main dans ses cheveux.

— Ça me semble compliqué, quand même… Tu imagines le dispositif ? Il faut quelqu’un qui a des pouvoirs de persuasion, qui arrive à tenir tous ces militaires sous son emprise, qui leur fournit des armes… Je n’y crois pas trop.

Je croisai mes bras sur ma poitrine en faisant la moue. J’aimais l’idée que l’attaque vienne de l’intérieur. J’avais du mal à avaler cette histoire de branche secrète de l’armée. Quelque chose me tracassait, mais je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus.

— On peut quand même garder à l’esprit qu’il est possible que les militaires aient été conditionnés. Ou qu’ils ne sachent que ce qu’on veut bien leur faire croire.

— Et… l’encourageai-je en levant un sourcil interrogateur.

— Et que, peut-être que ce qu’il nous a raconté n’est pas vrai, ou du moins, pas totalement.

— Tu veux dire, si on lui a fait un lavage de cerveau ?

— Tu as décidément trop d’imagination ! Tu ne crois pas qu’un militaire d’un grade peu élevé ne doit pas avoir accès à toutes les informations, ou qu’elles aient pu volontairement être erronées ?

Comment se faisait-il que je n’y aie pas pensé ? Cette idée était tellement plus simple et évidente que la théorie du complot interne. J’avais envie de me frapper en réponse à tant de stupidité de ma part.

— On en arrive quand même à la conclusion qu’on ne peut pas vraiment faire confiance aux informations qu’il nous a données. Il faut vraiment qu’on trouve un indice, quelque chose, pour essayer d’identifier ces hommes.

— Si je ne dis pas de bêtises, il n’y a que deux bases militaires dans l’État, commença Azraël alors que je distinguais le phare non loin.

— Tu ne crois pas que, si c’est vraiment une branche secrète de l’armée, ils peuvent avoir des bases secrètes ?

À voix haute, ma phrase semblait particulièrement stupide, mais Azraël approuva alors qu’il s’engageait sur le sentier qui menait à la maison.

— De toute façon, on va bien voir ce qu’on trouve sur place, ajouta-t-il en garant la voiture. On prend les affaires dont on a besoin, tu t’habilles chaudement, et on décolle.

Azraël me reposa au sol devant la magnifique porte en vitrail bleu du hall d’entrée du manoir. Vide et plongé dans la pénombre nocturne, l’endroit paraissait beaucoup moins accueillant que dans mon souvenir. J’enlevai mon sac à dos avant d’en sortir une lampe de poche.

Je baladai le faisceau autour de moi. Pas la moindre trace de vie. Le lieu était désert. Seule la bande de scotch jaune qui barrait l’escalier du sous-sol trahissait qu’il y avait eu de la visite depuis notre départ. Je m’en approchai et vis les scellés rouges qui empêchaient d’ouvrir la porte.

— On sait si tout le monde s’en est sorti, demandai-je à voix basse.

— Pourquoi tu chuchotes ? Il n’y a personne, tu sais ?

Je souris un instant. J’avais l’impression que nous étions entrés par effraction quelque part où nous n’avions pas à être.

— Désolée.

— J’ai lu un article hier. Ils enquêtent sur un probable trafic d’organes vers la Chine si j’ai bien compris. Ne me demande pas comment ils en sont arrivés à cette conclusion : c’est le travail de Richard et Apollon qui a mené à ça !

Je haussai les épaules.

— Je veux observer les brèches qu’ils ont faites à l’explosif, déjà. Voir si on trouve quelque chose dans les débris pour identifier le matériel utilisé. Ensuite, il faudrait aller aux endroits où vous en avez tué.

— Bien, chef !

Azraël m’emmena d’abord au parking. Je me figeai quand les tubes fluorescents rescapés de l’attaque s’allumèrent. J’avais été blessée ici, et une tempête paraissait avoir dévasté le lieu.

L’air froid s’engouffrait par une large ouverture. Deux pans de métal blanc tordu étaient posés contre le mur adjacent.

— Pourquoi est-ce qu’il n’y a plus aucune voiture ?

— Chacun a récupéré la sienne. Tu en as vu une partie quand on est partis du bunker.

— Il y avait beaucoup plus de voitures que ça !

— Plusieurs ont été aussi tout bonnement détruites et Darius les a fait disparaître. Les immatriculations auraient pu mener à des identifications.

— Je vois. C’est bien la porte, ça, on est d’accord ? demandai-je en pointant les gros débris métalliques.

— On dirait bien.

— On dirait que le dispositif qu’ils ont utilisé était posé au milieu. Ça l’a coupée en deux…

— Quand tu vois que le souffle de l’explosion t’a propulsé contre le mur… C’était celui là-bas ?

Je me retournai et fis quelques pas.

— Je devais être quelque part par ici. Et j’ai atterri… Par là, il me semble.

Je me tenais à environ dix mètres de l’ouverture au moment de l’explosion. Et le mur était encore presque cinq mètres plus loin.

— Ils ont utilisé des trucs puissants. Tu t’y connais en explosifs ?

La question d’Azraël me laissa sans voix. J’avais entendu certains mots dans des films, ou à la télé : dynamite, C4, nitroglycérine. Mais c’était tout.

— Et toi ?

Il secoua la tête avant de retourner aux morceaux de la porte. Il les posa par terre comme s’il alignait deux pièces de puzzle. Une zone de près d’un mètre carré manquait. Je balayai du faisceau de ma lampe les environs, mais tout avait été nettoyé. Pas le moindre éclat de métal. Je sortis par l’ouverture et scrutai le mur extérieur.

La structure du manoir ne semblait pas avoir trop souffert. C’était comme si la porte avait été proprement dégondée. Les graviers au sol empêchaient de distinguer des empreintes de pas, ou de pneu. Je m’éloignai un peu. Un des buissons qui bordaient l’allée menant à l’entrée attira mon regard. Alors que les autres étaient parfaitement taillés afin qu’aucune feuille ne dépasse, celui-ci paraissait avoir été écrasé.

Je m’en approchai et, à la lueur de ma lampe-torche, tentai de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Il semblait que quelqu’un était tombé dessus de tout son poids.

— Azraël ! Viens voir, s’il te plaît !

Le vampire apparut à mes côtés.

— Tu veux te mettre au jardinage ?

— Regarde, insistai-je en désignant d’un doigt les branches cassées. On dirait que quelqu’un s’est effondré là-dedans.

Il me prit la lampe des mains et s’approcha.

— Là, fit-il en pointant une minuscule chose accrochée à une brindille.

— Ne touche à rien !

Je posai mon sac à dos au sol pour pouvoir fouiller à l’intérieur. J’en sortis une pince et un sac congélation. Alors qu’Azraël me tenait la lampe, j’attrapai ce qui semblait être un morceau de tissu. Avec une infinie précaution, je le glissai dans le sachet avant de le fermer avec un scotch. Le vampire me le prit des mains dès que j’eus fini.

— On dirait la même couleur que les uniformes des militaires.

— Vu la dégaine de certains des vampires qui vivaient ici, la conclusion est peut-être hâtive.

— Comment ça ?

— Karyna et Evangelina n’étaient pas les seules à arborer des tenues dignes de maîtresses de donjon SM. Il n’est pas impossible selon moi qu’un des vampires de la zone aime le style camouflage !

Azraël éclata de rire. Je ne savais pas trop s’il se moquait de moi, ou des goûts vestimentaires locaux.

— Ce n’est pas complètement faux, finit-il par admettre. C’est dommage qu’on ne puisse pas comparer avec ceux des hommes qui ont été capturés.

— On sait ce qu’ils ont fait des corps ?

— Je peux tenter de me renseigner, mais s’ils ont bien fait leur travail, on ne trouvera rien du tout.

— Laisse tomber alors. Continuons à chercher.

Il m’emmena ensuite en direction du toit. L’escalier qui permettait d’y monter n’était plus qu’un tas de décombres. On aurait dit qu’un éboulement avait eu lieu. Les débris formaient un mur infranchissable.

— Est-ce qu’il y a un autre accès ?

Azraël m’attrapa et je me retrouvai au bord de la cavité béante que les assaillants avaient créée. Je remerciai mon vampire de transport d’un geste de la tête avant de m’agenouiller. Contrairement à l’explosion du garage qui avait laissé une ouverture nette et n’avait pas endommagé la structure, ici, les pierres et le ciment avaient été mis à rude épreuve. Toutefois, je ne distinguais aucune trace noircie, rien qui suggérait de la chaleur.

— Comment ont-ils ouvert celle-là ?

— Le capitaine de la Nuée Sacrée a parlé d’explosifs. Je n’en sais pas plus.

— On ne dirait pas la même chose…

Je me relevai et m’approchai du rebord du toit. Pas d’échelle, pas d’escalier de secours.

— On dirait qu’ils sont arrivés par les airs, remarqua Azraël comme s’il avait lu dans mes pensées.

— Tu crois qu’ils ont pu se parachuter sur la zone ?

— Je ne crois pas avoir entendu d’hélicoptère pendant la bataille… Mais bon, j’avais autre chose en tête que scruter les airs.

Si les assaillants avaient accès à des explosifs et à un hélicoptère, il s’agissait vraiment d’une opération de grande envergure, planifiée avec soin. Le tableau qui se dessinait dans mon esprit me faisait peur. Très peur.

— Je voudrais voir les alentours, là où les combats ont fait rage. Là où des gens sont tombés. Ils n’ont pas pu faire disparaître totalement toutes les traces. Il doit bien rester quelque chose !

Afin de ne pas paraître trop suspects alors que nous arpentions les ruelles adjacentes, j’éteignis ma lampe de poche. Après plusieurs minutes à marcher en scrutant le sol, je réalisai que nous n’avions pas croisé âme qui vive.

— Il n’y a personne dans le quartier… C’est normal ?

— De ce côté, il n’y a que des entrepôts abandonnés. Les quelques bars et boîtes peu fréquentables sont quelques rues plus bas.

Ainsi, il était peu probable de trouver un témoin direct. En revanche, les coups de feu, les explosions… Cela s’entend de loin.

Quand j’expliquai cela à Azraël, nous nous dirigeâmes vers la zone plus animée. Je voulais savoir pourquoi personne n’avait rien dit concernant tout ce grabuge.

Le vampire m’emmena jusqu’à une boîte de nuit, mais la musique était si forte que je doutais que quiconque ait pu entendre quoi que ce soit. En face, par contre, nous avions plus de chance d’obtenir des renseignements.

Je poussai la porte d’un bar aux vitres rendues opaques par la crasse. L’enseigne d’une marque de bière clignotait en orange en façade. Deux lampes posées sur le comptoir et des appliques faiblardes n’arrivaient pas à éclairer décemment l’endroit. J’apercevais quelques tables alignées contre le mur. Quelqu’un était assis à l’une d’elles, silhouette indistincte dans l’ombre. Une chanson d’Elvis jouait en sourdine. Je ne la reconnus que parce qu’elle avait servi dans une publicité à la télé.

Azraël me poussa un peu. J’étais restée dans l’encadrement de la porte. Il referma derrière lui, et me fit signe d’aller jusqu’au bar. Je me hissai sur un des tabourets hauts en regrettant d’avoir pris appui sur le comptoir. Le bois collait, comme si le vernis avait fondu, ou si une épaisse couche de graisse et de poussière le recouvrait. Je retirai vivement mes mains, les doigts écartés, ne sachant pas trop quoi faire.

— Deux pressions, s’il vous plaît.

Il avait parlé d’une voix un peu plus rauque que d’habitude, et ses intonations étaient également plus bourrues. Une forme que je n’avais pas encore distinguée se découpa dans l’ombre et avança vers nous.

Le barman devait avoir près de soixante ans. Ses tempes grisonnantes et sa calvitie lui ajoutaient peut-être artificiellement des années au compteur. Il prit le torchon qu’il avait sur l’épaule et essuya deux verres. Derrière des lunettes sans monture, ses yeux allaient d’Azraël à moi, comme s’il nous scannait.

Il actionna la tireuse à bière avant de déposer nos boissons devant nous.

— Z’êtes nouveaux dans le quartier ?

— On est là pour la fête de la lumière, répondit Azraël en faisant glisser un billet sur le bar.

— Z’avez une semaine de retard, les amoureux. C’est tout fini.

— Oh, mince ! C’est pour ça que c’est aussi calme !

— C’est quand même dommage… C’pas comme si y’avait aut'chose à faire dans le coin…

— On nous a pourtant raconté qu’il y avait eu de l’agitation il y a quelques soirs de ça, ajoutai-je en prenant mon verre de bière avant de le porter à mes lèvres.

— Qu’est-ce qu’elle dit, la p’tite dame ?

Je n’avais visiblement pas parlé assez fort, ou assez distinctement.

— On nous a dit qu’il y avait eu une teuf d’enfer, y’a quelques jours, traduisit Azraël. Vous savez ce que c’était ?

Le barman prit deux minuscules verres avant de les poser devant nous et de les remplir.

— C’est la maison qu’offre, dit-il en les poussant un peu.

— Merci bien !

Azraël but d’une traite le sien. Quand il me lança un regard insistant, je compris que je n’avais pas le choix. La seule odeur de l’alcool me fit pleurer les yeux avant même que je n’en avale une gorgée. Le liquide me brûla et je toussotai.

Le vampire me tapa dans le dos avant de poursuivre la conversation.

— On nous a parlé d’une sorte de jeu de guerre, grandeur nature. Ça avait l’air d’être quelque chose… On espérait participer !

— Parlez des exercices de guérilla ? C’tait pas un jeu !

— Des exercices ? demandai-je après avoir fini ce que je pensais être de la tequila.

Le bonhomme haussa les épaules.

— C’est c’qui z’ont dit. Qu’ils allaient faire des exercices de combat urbain.

Il leva ses doigts pour dessiner des guillemets.

— C’était qui ?

— Un militaire, haut gradé en plus, qu’est venu pour qu’on s’inquiète pas. Nous a ordonné de fermer boutique c’te nuit-là. Avec de gros billets. Même si c’taient des balles à blanc qu’il a dit, valait mieux pas qu’les gens s’baladent dans l’coin.

— Quel dommage que ce ne soit pas un jeu ! s’exclama Azraël en me caressant le dos. T’es pas trop déçue, ma chérie ?

— Tant pis, soupirai-je en plongeant mes lèvres dans la bière.

— Faites souvent ces trucs-là ? demanda le barman en s’appuyant au comptoir devant Azraël.

— Les reconstitutions de batailles historiques, tout ça, c’est notre truc, expliqua-t-il en me désignant du pouce. On s’est rencontrés comme ça. Vous la verriez dans un uniforme d’infirmière de combat…

Il émit un sifflement admiratif et l’homme me lança un sourire qui me donna envie de vomir.

— Bon, on va être obligés de rentrer alors, dis-je en commençant à me lever.

Azraël m’imita, et alors que nous allions sortir, le vampire se retourna.

— Je savais pas qu’il y avait des bases militaires dans le coin !

— Y’en a pas, c’pour ça !

— Merci pour le tuyau !

Une fois dans le froid de la nuit, je demandai à Azraël ce qui lui avait pris dans le bar.

— Il y a plein de gens qui passent leur week-end à reproduire des batailles de la guerre de Sécession. Ce n’est pas plus étrange que ces gens qui restent devant leurs consoles de jeux, si tu veux mon avis.

— On a vu plus subtil, quand même, pour obtenir des informations…

— N’empêche qu’on a eu nos renseignements !

Effectivement, je ne pouvais pas le nier. Nous avions découvert que les militaires avaient acheté la population pour qu’elle quitte la zone sous prétexte d’exercices de combat grandeur réelle.

— Tu crois vraiment qu’ils s’amusent à jouer à la guerre ?

— Il faut bien qu’ils s’entraînent au combat, j’imagine. Ça ne me paraît pas totalement absurde.

Nous remontions l’avenue principale vers le manoir. Maintenant que je savais que personne ne s’y baladait, je voulais faire un dernier tour des rues alentour avec la lampe de poche. Au détour d’un carrefour, je me figeai.

Le mur de briques en face de moi était constellé d’impacts de coups de feu. Le faisceau de lumière me permit de découvrir de la fine poudre rouge au sol. Ces tirs avaient eu lieu récemment. Je m’approchai pour vérifier si les balles se trouvaient toujours logées à l’intérieur.

— Faut qu’on récupère une de ces balles, au moins, expliquai-je à Azraël après avoir distingué un éclat brillant dans un des trous.

Je tentai d’en extraire une avec ma pince, mais sans succès. Le vampire me prit l’outil des mains et, avec l’autre extrémité, commença à creuser autour de l’orifice pour en sortir le projectile plus facilement.

— Et voilà, finit-il par dire en me montrant un morceau de métal doré tout déformé. Je t’en sors une autre ?

Je lui tendis un sac congélation et il laissa tomber la balle dedans.

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire…

Je me retournai. Si les impacts étaient ici, alors les attaquants devaient se trouver à l’opposée. Je traversai prestement et regardai partout. Le mur beige était recouvert de graffitis à la peinture rouge. Entre plusieurs messages très subtils concernant certaines parties du corps d’un dénommé Bobby et le fait qu’une Stacy s’adonnait à certaines pratiques, je distinguai une tâche qui ne semblait pas exactement de la même teinte. Elle paraissait plus sombre.

— C’est du sang, me confirma Azraël. Il a séché, mais c’est bien du sang.

Je pris un coton-tige et l’humidifiai avec un peu d’eau minérale que j’avais emportée. Je le frottai contre le mur afin d’en prélever un maximum avant de le mettre dans un nouveau sac congélation.

— Tu crois que ça va nous servir à quelque chose ?

— On pourrait demander à Sydney une analyse ADN par exemple. Il réalise bien la mienne en ce moment…

— Je ne suis pas sûr que ça marche comme ça…

Je haussai les épaules, continuant à observer chaque centimètre carré de la façade et du trottoir. Alors que je m’apprêtais à déclarer forfait, quelque chose miroita dans l’ombre. Je mis quelques instants à retrouver l’origine de cet éclat argenté. Là, quelque chose s’était logé dans une petite fissure entre le goudron et le mur. Je tendis la main vers Azraël et il y déposa la pince. Elle était abîmée après le traitement qu’il lui avait fait subir pour extraire la balle, mais je n’avais pas besoin de précision. Je lui donnai en échange le sac plastique vide que j’avais préparé et m’agenouillai.

J’attrapai ainsi ce qui ressemblait à la chaîne d’un bijou. Alors que je l’extirpais de son logement, quelque chose bloqua.

— Ça doit être juste un collier que quelqu’un a perdu… Rien à voir avec nos militaires.

L’idée d’Azraël était sensée. Si je trouvais là un pendentif noté « Mary », ou une licorne en argent, j’en serais certaine. Mais par acquit de conscience, je préférais vérifier. Après beaucoup d’efforts et d’acharnement, je finis par sortir complètement le bijou. Azraël et moi restâmes un long moment à l’observer à travers le plastique du sachet congélation.

— On dirait une sorte de boussole…

— Ou une étoile ? demanda Azraël. Il en manque un trop gros morceau pour savoir. Il est très abîmé…

— Tu as déjà vu un truc comme ça ?

— Non, ça ne me rappelle rien.

— Tu as peut-être raison, en fait. Ce n’est probablement qu’un bijou égaré.

OceanofPDF.com

21

 

 

Je m’étais levée tôt dans l’après-midi pour pouvoir aller voir Olivia. Azraël m’avait autorisée à emprunter sa voiture. J’avais longuement parlé avec lui, et nous en étions arrivés à la même conclusion : je devais tout lui dire. Elle était ma meilleure amie, et je ne supportais pas de lui mentir. Il m’avait donné son accord à condition qu’aucun autre vampire ne sache qu’elle savait. Cela me convenait.

J’étais garée en bas de son immeuble depuis dix bonnes minutes déjà, et je n’avais toujours pas la moindre idée de comment lui expliquer les choses. Je me disais qu’avec un peu de chance, cela sortirait tout seul. Après tout, la forme importait peu, mais j’étais anormalement angoissée.

À cause de moi, elle allait mettre un pied dans ce monde de ténèbres qui était devenu le mien. J’avais eu du mal à m’y faire, et si je devais être parfaitement honnête avec moi-même, j’avais encore du chemin à parcourir pour y arriver. L’entraîner avec moi me donnait l’impression de faire preuve d’égoïsme. Est-ce que j’avais vraiment le droit de l’embarquer dans cette aventure folle avec moi ?

Je sursautai quand on frappa au carreau. Ces cheveux roses, ce ne pouvait être qu’une seule personne. Je me sentis rougir alors que je cherchais la commande pour baisser la vitre.

— Qu’est-ce que tu fiches garée en bas de chez moi, comme ça ?

Son ton était sec, mais pas autant que ce que je craignais. Je levai mes yeux vers elle.

— Je suis venue pour m’excuser, et pour qu’on parle.

— Va falloir sortir de là, alors. Parce qu’on se pèle !

Je vis alors qu’elle ne portait pas de manteau. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, une peluche de panda à la main. Je connaissais ce porte-clé, car je le lui avais offert de nombreuses années plus tôt. Était-elle descendue pour m’inviter à entrer ?

— Comment tu as su que c’était moi ?

— Une voiture pareille dans ce quartier, garée sous un lampadaire depuis des plombes, sans que personne n’en sorte… Et je me suis rappelé que je l’avais vue en bas de chez toi la dernière fois… Allez, magne-toi ! J’ai trop froid !

Mes mains tremblaient alors que je refermais la vitre et récupérais la clé sur le contact. Verrouiller la voiture me prit quelques secondes, et je dus trottiner pour rejoindre Olivia qui m’attendait devant la porte de son immeuble. Je ne voulais pas la faire patienter plus que nécessaire dans le froid, sinon je devrais l’ajouter à la longue liste d’excuses que je lui devais.

Je n’étais pas venue chez Olivia depuis de nombreux mois. Elle avait décoré son appartement de façon beaucoup moins traditionnelle que le mien, et le résultat était époustouflant. Le mur du fond et le plafond, blancs, permettaient de refléter la lumière qui entrait par la vaste fenêtre qui donnait sur la baie. La teinte prune qu’elle avait choisie pour les autres cloisons ne m’avait pas persuadée quand nous étions allées acheter la peinture au magasin. C’était trop audacieux pour moi, mais splendide. Les coussins mauves sur le canapé beige clair, les meubles noirs… Le cocon d’Olivia était à son image : un endroit confortable et accueillant où il faisait bon vivre.

— J’ai fait du thé. Tu préfères du café ?

— Non, le thé, ça ira très bien, dis-je en me laissant tomber dans le canapé.

Je pris un coussin sur mes genoux et commençai à en lisser le tissu soyeux. Je n’osais pas regarder Olivia qui s’approchait, un plateau dans les mains. Elle le déposa sur la table basse et s’assit à mes côtés. Une tasse dans sa soucoupe apparut dans mon champ de vision, et je daignai enfin lever la tête pour m’en saisir.

Les yeux qui me fixaient étaient durs, contrastant avec les traits de son visage qui restaient doux. Elle m’en voulait toujours, et je le comprenais, mais pas au point de me détester. Cela me rassura un peu.

Je bus une petite gorgée de thé à la pêche. Par où commencer ? Comment le formuler ? Je tentais de gagner du temps en me posant ce genre de questions inutiles. Encore. Je devais arrêter et me jeter à l’eau.

— Je… Je dois te dire des choses pas évidentes. Des choses que tu risques de ne pas croire. Pourtant, elles sont vraies. Et si je ne te les ai pas révélées plus tôt, je veux que tu sois certaine que c’était juste pour te protéger, et rien de plus.

Je me tus. J’avais l’impression de trembler. Olivia, avec une délicatesse infinie, me prit ma tasse. Je ne savais pas si c’était pour préserver son coussin, ou pour me soulager. Elle serra ensuite mes mains dans les siennes. Ses yeux noirs n’étaient pas maquillés, mais ils n’en restaient pas moins magnifiques.

— Vas-y, je t’écoute. C’est promis.

Mon monologue me parut durer une éternité. Je lui expliquai tout depuis le début. Azraël, le fait qu’il soit un vampire, et que j’étais liée à lui. Je lui racontai comment il avait manipulé son esprit le soir où elle avait failli lui ouvrir le crâne avec ma lampe de bureau. Les larmes me vinrent en lui révélant les vraies causes de la mort de Benjamin Cruise, puis en évoquant celles de mon accident de voiture. Le souvenir de notre dispute m’était douloureux. J’aurais aussi voulu lui parler du bunker, de la cérémonie d’exécution de Karyna… Toutefois, j’estimais qu’elle en avait déjà bien assez à se mettre sous la dent avec ma guérison miraculeuse et le fait que les vampires existent.

Quand le silence s’installa, ses mains étaient toujours sur les miennes. À plusieurs reprises, elle les avait serrées un peu plus fort. Son visage était passé par toute une palette d’émotions, mais elle ne m’avait pas interrompue. Pas une seule fois. Maintenant, tout ce que je souhaitais entendre, c’était le son de sa voix, savoir si elle me prenait pour une folle ou non.

Elle avait tourné la tête et fixait à présent un point, loin sur sa gauche. Le suspense était insoutenable. Quand enfin, elle ouvrit la bouche, je sentis mon cœur faire un salto arrière dans ma poitrine.

— Je… ça fait beaucoup, tout ça…

— Je suis désolée, j’aurais aimé que tu n’aies pas à savoir tout ça.

— Je ne veux surtout pas remettre en question ce que tu me dis, hein. Loin de moi l’idée de douter de toi et de te traiter de menteuse, mais…

— Quoi ?

— Tu es sûre que tu n’as pas été menée en bateau ?

— Comment ça ?

— Genre, ce serait des histoires qu’on t’a racontées et auxquelles tu as cru ?

— Tu peux me faire confiance. J’ai vu des choses qui ne laissent aucune place au doute. Et ce lien étrange, de toute façon, c’est irréfutable. Malheureusement.

Olivia resta calme encore un moment, comme si elle cherchait une autre solution. Je comprenais sa méfiance, et sa nécessité de trouver une explication rationnelle à tout ce que je lui avais raconté.

— Et rappelle-toi que tu ne te souviens pas d’Azraël à cause de son pouvoir.

— L’hypnose existe. Ce n’est vraiment pas le meilleur argument pour me convaincre !

— Tu me prends pour une folle alors ?

Je pris ma tête dans mes mains. Je la savais sceptique de base, sur à peu près tous les sujets, mais je n’avais pas envisagé qu’elle rejette totalement mon histoire.

— Lena, dit-elle en posant une main sur mon genou. Je vois que tu y crois, et je te crois, même si ça paraît impossible.

Je sentais que cela lui coûtait, qu’elle cédait pour moi, pour notre amitié.

— Je sais, mais ça a été dur pour moi de vivre tout ça.

— Ma pauvre chérie !

Elle me prit dans ses bras et m’attira contre elle après s’être rapprochée. Nos genoux étaient en contact et ma tête reposait sur son épaule gauche. Sa main allait et venait dans mes cheveux alors que les miennes faisaient la même chose dans son dos.

— Je suis désolée d’avoir dû te mentir…

— Je suis désolée de ne pas avoir pu t’aider dans tout ça. Tu as dû te sentir tellement seule…

— Heureusement qu’Azraël est un chic vampire…

— Il faudra que je le rencontre en bonne et due forme, un de ces jours…

— Il a dit que si tu en avais envie, ou besoin, tu pouvais rentrer avec moi.

— Genre, maintenant, je peux aller dans la maison d’un vampire si je veux ?

Je hochai la tête. Sa voix trahissait beaucoup trop d’entrain et d’excitation. La curiosité prenait finalement le pas sur son scepticisme.

— Alors, je vais rencontrer cet Azraël… J’ai deux-trois choses à lui dire !

— Vas-y mollo avec lui. Tu sais, il n’y est pour rien…

— Je me maquille, je me change, et on est parties !

Quand nous rompîmes notre étreinte, le sourire qu’elle m’adressait était plein de douceur et de bienveillance. J’avais une nouvelle alliée pour m’aider à affronter le monde des ténèbres. Une alliée de taille. La meilleure des alliées.

Alors qu’Olivia me suivait sur le petit pont de bois blanc qui menait à la maison d’Azraël, j’étais partagée entre l’excitation et l’appréhension. J’avais à la fois hâte que ces deux-là se rencontrent, et en même temps, je craignais que cela ne se passe pas bien.

J’insérai la clé dans la serrure et poussai la porte.

— Azraël, j’ai amené une visiteuse.

Azraël se leva du canapé et pivota vers nous, un sourire étincelant vissé à ses lèvres. La main d’Olivia se glissa dans la mienne. Elle faisait moins la maligne maintenant qu’elle lui faisait face.

— Olivia ! Je suis ravi de te rencontrer enfin de façon… Enfin, bref, enchanté.

— Bonjour, Monsieur, euh…

Je me retournai et découvris une Olivia totalement intimidée. Son visage avait rougi et elle bafouillait comme jamais.

— Tu peux m’appeler Azraël, voyons !

Dans une sorte de démonstration de pouvoir, Azraël apparut devant nous, et Olivia recula d’un pas alors qu’il lui tendait une main.

— Arrête de faire exprès, espèce d’idiot ! le réprimandai-je. Ce n’est pas drôle !

— Un peu, quand même, je suppose, murmura Olivia en serrant la main du vampire.

Olivia était légèrement plus petite que moi, ce qui l’obligeait à lever les yeux pour observer son interlocuteur. Il fallait dire qu’il était plutôt grand.

— Je voulais m’excuser d’avoir dû m’introduire dans votre esprit lors de notre première rencontre. Vous comprendrez que nous ne pouvions rien vous dire.

Elle hocha vivement la tête en retirant sa main qui s’était trop longtemps attardée sur celle d’Azraël.

— Je vous répondrais bien que vous pouvez vous introduire où vous voulez, mais on ne se connaît pas encore assez pour ces blagues-là, hein ?

Azraël éclata de rire. Sa bouche était tellement ouverte que la pointe de ses crocs qu’il dissimulait habilement se dévoila. Olivia les aperçut et pâlit.

— Tu sais que si tu veux les voir, tu peux lui demander, tout simplement, lui suggérai-je en appuyant mon propos d’une pression de ma main sur la sienne.

— C’est vrai ? chuchota-t-elle.

— Si vous demandez gentiment, peut-être que, comme vous êtes une amie de Lena, je ferai un effort, lui répondit Azraël qui avait retrouvé son calme.

— S’il vous plaît.

Azraël retroussa ses lèvres. Olivia resta bouche bée. J’eus envie de la prévenir que le spectacle n’avait même pas commencé, mais Azraël me devança. Beaucoup plus rapidement que je ne l’avais jamais vu faire, ses yeux virèrent au noir, comme si leur pupille venait recouvrir tout son globe oculaire. Ses mâchoires bougèrent et se dilatèrent alors que ses crocs s’allongeaient progressivement.

— Putain de merde…

Elle leva une main avant de la laisser retomber. Azraël patienta pour qu’elle puisse le regarder quelques secondes supplémentaires, puis rendit son apparence normale à son visage.

— Alors, c’est vraiment vrai, hein ?

La question d’Olivia me fit sourire. Finalement, elle ne m’avait peut-être pas totalement prise au sérieux jusque-là, malgré ses dires. Il avait fallu qu’elle le voie de ses propres yeux pour s’en assurer. J’aurais dû m’y attendre, de sa part. Bien qu’elle ait reçu une éducation religieuse dans son enfance, elle était du genre à ne croire qu’à ce qu’elle voyait. En ce moment, j’étais certaine que son monde était en train de subir un tremblement de terre qui dépassait largement le niveau maximum de l’échelle de Richter.

— Elle n’est pas aussi effrayée ou surprise que ce à quoi je m’attendais. Je suis un peu déçu, me dit Azraël en souriant. Toi, tu es une chochotte à côté !

— Ça va, hein. Tu ne lui as pas mangé le bras à elle !

— Touché.

— Est-ce que, si vous me mordez, là maintenant, je deviendrai un vampire moi aussi ?

Azraël parut réfléchir avant de répondre, comme s’il cherchait une bonne façon de formuler les choses, ou une bêtise à rétorquer.

— Seulement si j’en ai envie. Et toi aussi. Je peux te tutoyer ?

— Bien sûr. Et moi ?

— Pareil.

Quelque chose d’étrange était en train de se passer. Quelque chose que je n’avais pas vu venir. Olivia était totalement fascinée par Azraël.

— Je… Je suis désolée. C’est malpoli de fixer les gens, comme ça.

— Ne t’en fais pas. Il va te falloir un peu de temps pour t’y faire. Après, ce sera juste un grand mec musclé comme un autre, dis-je en rigolant.

— Un peu de temps ? Tu plaisantes ! Excuse-moi d’être sidérée. Tu n’as jamais pensé que devant toi, y’a un type qui a vécu plusieurs siècles ? Il doit savoir plein de choses, dans plein de domaines, avoir vécu des trucs de dingue. J’ai huit milliards de questions qui me viennent en tête, sans même compter les questions relatives au fait d’être un vampire, tout simplement.

L’excitation dans la voix d’Olivia était contagieuse. Elle éprouvait une curiosité folle à l’idée de découvrir ce qui se trouvait derrière la porte qu’elle avait entrouverte. Elle ne semblait pas ressentir les craintes qui, parfois, me paralysaient. Et c’était là la principale différence entre elle et moi.

— Et si on commandait des pizzas, ça vous dit ?

Olivia était donc officiellement invitée à dîner. Je me demandais combien de temps elle allait réussir à se retenir avant de le mitrailler de questions.

— Je croyais qu’on devait regarder les annonces immobilières, m’enquis-je.

— Quelle rabat-joie ! Ça peut attendre demain, non ? On s’en fiche, c’est nous les patrons !

— Hé ! Il me semblait que c’était moi, la patronne !

— C’est quoi cette histoire ? Tu vas déménager ?

Azraël invita Olivia à s’installer sur le canapé. Alors qu’elle observait pour la première fois la pièce, elle me lança un regard inquisiteur.

— En fait, c’est lui qui a fait la déco, chez toi, hein ?

— Tu as vraiment cru un seul instant que c’était moi ?

— Ça, non ! Je savais que ce n’était pas toi ! Mais je pensais à Jack…

— Il a dû passer quinze minutes en tout et pour tout chez moi, il n’aurait pas eu le temps !

Le visage d’Olivia changea de couleur, virant au rose. Elle s’apprêtait à poser une question gênante.

— Est-ce que vous… commença-t-elle en désignant alternativement Azraël et moi du doigt.

— Non ! m’empressai-je de répondre.

— Et il a décoré ton appart… Vous savez que votre dynamique est super étrange ?

— Je m’ennuyais, se défendit Azraël. Il fallait bien que je m’occupe !

— J’avoue que quand je pense à des passe-temps de vampires, je pense à autre chose que refaire la déco chez les gens…

Tout le monde rit de bon cœur. La soirée s’annonçait des plus agréables.

OceanofPDF.com