Sombres Supplices (French Edition)
Je passai la porte sur les talons…
12
Je passai la porte sur les talons d’Azraël. Je ne m’attendais pas à trouver ici une sorte de poste de contrôle qui aurait pu servir à la NASA. La salle du trône, qui faisait clairement dans le style médiéval, ne laissait pas présager toute cette technologie.
L’un des murs de la pièce rectangulaire dans laquelle nous étions était intégralement recouvert d’écrans. Seule source de lumière de l’endroit, de la neige et des interférences étaient diffusées sur la quasi-totalité d’entre eux. Malgré l’obscurité, je devinais des silhouettes installées dans des fauteuils autour d’une immense table carrée. Azraël m’indiqua deux places disponibles.
— Je vous remercie de vous être joints à moi pour ce conseil de guerre, commença Karyna. L’heure est grave. Nous avons gagné la bataille, mais il y a fort à parier que la guerre n’est pas terminée. Je dois remercier notre bien-aimée Reine qui a permis cette victoire en nous prêtant en renforts sa garde personnelle. Toutefois, ce bastion est compromis. Nous devons le quitter et trouver un nouvel endroit où nous installer, et le plus rapidement sera le mieux. Avant toute chose, le Capitaine de la Nuée Sacrée souhaiterait nous faire un compte-rendu des évènements. Capitaine ?
Mes yeux commençaient à s’habituer à la pénombre. Je vis un homme qui portait une tenue écarlate se lever de sa chaise comme si quelque chose venait de lui mordre le derrière.
— Merci, Madame. Les assaillants ont attaqué sur deux fronts différents. Chacun de nos groupes a eu à faire face à un bataillon d’une petite centaine d’hommes. Le premier bataillon a attaqué depuis l’entrée principale, alors que le second s’est occupé de la zone à l’arrière de la propriété. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est qu’il s’agisse d’une diversion pour attaquer deux autres endroits.
« Pour être précis, alors que les combats faisaient rage, deux groupes un peu plus restreints ont littéralement pris d’assaut le bâtiment. L’un a tenté de passer par le flanc, au niveau de l’entrée du garage, et un groupe d’une dizaine d’hommes est arrivé par le toit. Ils ont créé des brèches dans l’enceinte à l’aide d’explosifs et ont réussi à pénétrer nos défenses.
« Les effectifs civils sur place sont parvenus à freiner la progression des assaillants jusqu’à ce que la Nuée puisse intervenir. Nous dénombrons au total huit membres de la Nuée décédés définitivement. Parmi les civils, dix-neuf individus y ont également laissé la vie. Les blessés sont nombreux, mais tous devraient s’en remettre grâce aux stocks de sang disponibles.
« L’intégrité du bâtiment est sévèrement compromise. Outre les brèches majeures au sous-sol et sur le toit, l’escalier du dernier étage de l’aile ouest s’est totalement effondré. La structure même du manoir est fragilisée et certaines zones sont à présent condamnées jusqu’à ce qu’elles soient sécurisées.
« Bien que la majorité des assaillants ait été éliminée, il y a fort à parier qu’ils n’ont pas déployé l’intégralité de leurs forces dans cette attaque. La sophistication des assaillants laisse à penser qu’ils sont bien plus malins que nous pouvions le penser, et beaucoup plus organisés. Une seconde attaque est, selon moi, la principale menace. Vous devez évacuer, aussi vite que possible. Au vu de la force de feu déployée, une attaque majeure peut être envisagée. Nous avons eu affaire à des hommes entraînés, et lourdement armés. S’ils décidaient de bombarder la zone depuis le ciel, nous ne pourrions pas lutter.
Le capitaine se rassit, laissant le silence envahir la salle. Je balayai l’assistance du regard. Est-ce que tous ceux présents ici étaient des vampires ? Je reconnus Esther dont le bustier était abîmé, comme si elle avait été blessée. Une auréole de sang le maculait au niveau de la clavicule. Darius et Vicky étaient installés à sa gauche. Je ne connaissais pas les autres personnes dont j’arrivais à distinguer le visage. Certains n’étaient que des ombres.
— Merci pour ce rapport, dit Karyna. Bon, maintenant, passons à la suite. Est-ce que quelqu’un a la moindre idée pour nous sortir de ce merdier ?
Quelques murmures montèrent sans que personne ne prenne franchement la parole. Karyna se racla bruyamment la gorge comme pour signifier que cela ne lui convenait pas et le calme revint.
— On sait qui étaient ces hommes ? Pourquoi ils ont attaqué ?
La question provenait d’une femme installée un peu plus loin sur ma gauche. Je ne pouvais pas l’apercevoir à cause de la configuration des lieux, mais sa voix me paraissait assez âgée.
Un silence pesant tomba sur la salle. Se pouvait-il que personne ne sache ce qui venait de se passer ? Alors que tout le monde se lançait des regards inquiets, un homme en costume bleu nuit dont la cravate soyeuse brillait dans la pénombre prit la parole sur un ton désinvolte.
— Alors comme ça, Karyna, tu n’as pas la moindre idée de qui pouvait bien vouloir vous rayer de la carte ?
La principale intéressée paraissait furieuse. Elle tapa du poing sur la table.
— Absolument pas, Richard ! Sinon, tu penses bien que j’aurais tout fait pour éviter qu’on en arrive là !
Le dénommé Richard émit un petit rire qui laissa comprendre qu’il mettait ses propos en doute.
— Pas la moindre piste ?
— Nous avons fait quatre prisonniers qu’il nous faut encore interroger, reprit le capitaine de la Nuée Sacrée. Nous espérons en savoir plus sur leur identité et leurs motivations rapidement.
Je me demandai s’ils allaient utiliser la magie pour les forcer à parler, ou s’ils se contenteraient des bonnes vieilles techniques de torture classiques. Avais-je réellement envie de connaître la réponse à cette question ?
La porte de la salle de commandement s’ouvrit à la volée et un homme qui tenait une lance entra. Oui, oui, une lance ! Il semblait porter la même tenue que le Capitaine de la Nuée Sacrée. Il frappa le sol avec son arme tout en se penchant.
— Capitaine, j’ai des informations urgentes. C’est à propos des prisonniers.
— Parle !
— Nous n’avons rien pu faire. Ils étaient équipés de dispositifs pour mettre fin à leur vie.
— Ils sont morts tous les quatre ? hurla Karyna en se matérialisant devant le messager qui recula d’un pas.
— Non, Madame. Trois seulement. Le système de l’un d’eux semble avoir connu une avarie. Il est gravement blessé, mais vivant.
— Amenez-le. Immédiatement.
— Oui, Madame.
Il frappa à nouveau le sol avec le manche de son arme et sortit. Finalement, j’allais peut-être découvrir comment ils comptaient lui extirper des renseignements. Cela ne me donnait aucune envie de rire, et j’en conclus que j’avais définitivement perdu les effets euphorisants du sang d’Esther. Avec le spectacle qui m’attendait, je devais avouer regretter quelque peu la vision floue et l’excès de calinothérapie.
L’assemblée était figée comme seuls les vampires savent le faire. J’étais persuadée qu’aucune des personnes présentes, exceptée moi, avait cligné des yeux depuis que le lancier était sorti. J’avais très envie d’inverser le croisement de mes jambes, mais je m’en empêchais. Le bruit que cela pourrait causer risquait de focaliser toute l’attention sur moi, et je préférais l’éviter.
La porte de la salle de commandement s’ouvrit à nouveau et deux lanciers entrèrent. Ils encadraient un homme qui n’avait vraiment pas l’air en grande forme, le retenant chacun d’un bras. Ses jambes traînaient derrière lui et sa tête ballottait contre sa poitrine. Ils l’emmenèrent jusqu’au mur d’écrans et le lâchèrent près du fauteuil de Karyna. Le prisonnier s’effondra comme un tas de chiffons kaki au sol.
— Esther, je peux compter sur toi ?
Je jetai un regard interrogateur à Azraël à côté de moi.
— Esther a la capacité de détecter le mensonge, me murmura-t-il à l’oreille.
C’était une information intéressante que j’aurais aimé connaître plus tôt. Il ne me semblait pas avoir menti en sa présence, mais tout de même, il aurait pu me prévenir !
Karyna se leva et poussa son fauteuil afin que les deux lanciers de la Nuée Sacrée puissent y asseoir le prisonnier. L’un d’eux se plaça derrière et lui maintint la tête droite pour que tout le monde puisse voir son visage.
Malgré le contre-jour, je notai qu’il était sacrément amoché. Il lui manquait une oreille, et tout le côté gauche de son uniforme était taché et déchiré. On aurait dit qu’il avait pris une balle de très gros calibre dans le dos et qu’elle était ressortie par sa clavicule.
— Vous pouvez y aller, fit le lancier à l’intention de Karyna.
— Bien. Première chose : qui êtes-vous ?
Le soldat resta silencieux et immobile. Je doutais qu’il ait réellement entendu la question.
— Qui êtes-vous ? insista Karyna, détachant chaque syllabe à quelques centimètres à peine du visage de ce pauvre homme.
Aucune réponse.
— Y a-t-il quelqu’un qui contrôle les actions dans l’assemblée ? demanda le Capitaine de la Nuée Sacrée.
— Moi, fit Darius à ma plus grande surprise. Je peux l’obliger à coopérer, mais ça a ses limites.
— Allez-y. On ne peut pas se permettre de le perdre.
Darius se leva et vint s’agenouiller devant le prisonnier.
— Maintenez-lui les yeux ouverts. Le contact ne doit pas être rompu, ordonna-t-il au lancier.
Il ajusta sa prise, et Darius bougea un peu après avoir remonté ses lunettes de soleil au-dessus de son crâne.
— C’est bon. Il est prêt.
— Qui êtes-vous ? redemanda Karyna.
— Jack… Williams.
— Pour qui est-ce que vous travaillez ?
— Une branche secrète de l’armée.
— Quelle est votre mission ?
— Éradiquer la menace V nouvellement identifiée.
— Dites-m’en plus à ce sujet.
Le visage de l’homme se gonfla et rougit. Il paraissait lutter. Darius posa ses mains sur les cuisses du prisonnier.
— Qu’est-ce que la menace V ?
J’eus l’impression pendant une seconde que ses yeux se fixaient sur moi avant de revenir vers Darius. Il déglutit et reprit la parole.
— Le gouvernement a appris que les vampires n’étaient pas que des créatures de fiction, mais qu’ils foulent cette terre à nos côtés. Une branche secrète de l’armée a donc été créée pour enquêter sur cette menace et trouver un moyen de l’éliminer.
Plusieurs membres de l’assistance avaient frémi sans tenter de s’en cacher. Si leur existence était maintenant une information publique, leur mode de vie était en péril.
— Que savez-vous sur eux ?
— Ils boivent du sang et craignent le feu. Le soleil les affaiblit, mais ne semble pas leur être fatal. Ils vivent en nids avec un chef reproducteur qui propage sa lignée au sein de chacun d’eux.
— Comme c’est pittoresque, murmura quelqu’un non loin.
La tête de Karyna pivota dans sa direction et elle le foudroya du regard.
— Est-ce pour cela que vous nous avez attaqués ?
— Je… La menace V a été clairement identifiée.
— Comment ?
— La zone présente une anomalie statistique de mortalité. Une surveillance minutieuse du quartier a montré qu’il y avait beaucoup trop de mouvements autour de ce manoir supposé abandonné.
— En quoi cela a-t-il été corrélé à la menace V ?
L’homme glissa au sol, en proie à des convulsions étranges. Darius le lâcha et le phénomène stoppa.
— On n’en tirera plus rien, déplora Karyna. Débarrassez-vous-en. Esther, rien à signaler ?
— Rien, confirma cette dernière alors que le corps du prisonnier était sorti de la pièce.
Quelque chose me tracassait, et ce n’était pas seulement le fait que cet homme soit mort devant moi. Ce fait, bien que capital, était éclipsé par le nombre de choses qui ne collaient pas dans le discours du militaire.
D’autres personnes en étaient arrivées aux mêmes conclusions qu’Azraël et moi. S’il s’agissait de la police, comment expliquer que ce ne soient pas leurs services qui interviennent ? Ils n’ont presque aucun lien avec l’armée. Et s’ils n’avaient rien à voir avec tout cela ? Il nous manquait une information cruciale. Probablement plusieurs. La voix anormalement espiègle d’Esther mit fin à mes interrogations.
— Je sais que je change de sujet, mais une question me brûle les lèvres. Pourquoi est-ce toi qui nous as convoqués, ou même qui mènes cette réunion ?
— Et qui voudrais-tu que ce soit ? demanda Karyna sur un ton de défi.
— Soren.
Plusieurs personnes avaient parlé en cœur.
Karyna se mit à rire à gorge déployée.
— Mais c’est moi, la souveraine, maintenant. Il m’a laissé sa place !
L’agitation se saisit de l’assemblée. Des exclamations et des murmures envahirent la salle. J’entendis quelqu’un frapper du poing sur la table. Je n’étais pas certaine qu’ils approuvent une telle passation de pouvoir.
— Depuis combien de temps ? demanda un homme sur ma droite.
— De toute façon, ce n’est pas le sujet, reprit Karyna pour faire taire les protestations. Le sujet qui nous intéresse est de savoir ce que nous allons faire maintenant que cet endroit est compromis.
— Le plus gros souci, c’est que notre espèce tout entière est compromise, il semblerait. Le prisonnier a mentionné des morts ! Qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ?
La femme qui avait parlé paraissait en colère, et cela pouvait se comprendre.
— Cela te pendait au nez, intervint Vicky. Vous multipliez les entorses à nos lois, probablement depuis que tu as pris le pouvoir, et voilà le résultat. Les humains ont trouvé ton repaire et ont bien failli t’éliminer. Le fait qu’il y ait eu aussi peu de victimes tient tout simplement du miracle !
— De quoi parles-tu, Victorina ? s’enquit la voix âgée que j’avais déjà entendue plus tôt.
— Il y a de nombreuses personnes qui disparaissent dans le quartier, depuis plusieurs années. Beaucoup trop pour que cela continue à passer inaperçu.
— Et nous savons à présent que certains sont retenus et drainés de leur sang ici, au sous-sol, ajouta Azraël.
— Qu’as-tu à répondre à ces accusations, Karyna ?
— Nous faisons ce que nous voulons, comme nous le voulons, et nous n’avons de comptes à rendre à personne ! Est-ce qu’on peut en revenir au fait que le manoir risque de nous tomber dessus d’un instant à l’autre ? Nous réglerons ces histoires plus tard, si vous le voulez bien.
La liste des sujets qu’il n’était pas temps d’aborder commençait à s’allonger dangereusement. Je me demandai s’il s’agissait d’une stratégie pour éviter les problèmes, ou si d’autres rassemblements allaient suivre. J’avais du mal à imaginer que les vampires pouvaient être atteints de réunionite aiguë.
— Si ta population était absorbée par un groupe existant, cela serait plus évident, plus facile, et plus rapide, étant donnée l’urgence de la situation, fit remarquer Richard.
— Nous devons dans tous les cas évacuer, intervint Azraël. Et le plus vite possible, comme l’a dit le capitaine. Nous discuterons de la suite après, je suis d’accord avec Karyna sur ce point. Nous ne pouvons pas prendre le risque de rester là plus longtemps.
— Et tu veux qu’on aille où, gros bêta, lui rétorqua Karyna d’un ton hargneux. Aucun d’entre vous n’a la capacité de nous accueillir tous au même endroit !
— Il y a bien l’installation d’urgence, au pire…
Azraël avait prononcé ces mots très doucement, et je n’étais pas certaine d’avoir correctement entendu. Des murmures agacés s’élevèrent autour de la table.
— L’installation d’urgence ? C’est quoi ça, encore ? demanda un homme à la longue chevelure de feu.
— En plus de gérer les implantations des douze communautés primaires, le Conseil Vampirique m’avait chargé de créer des infrastructures annexes. L’une d’elles est un immense abri antiatomique prévu pour pouvoir nous protéger en cas d’urgence.
Je n’en revenais pas. Les vampires possédaient un bunker secret.
— Comment ça se fait que personne n’en ait entendu parler ?
— On pourrait y accueillir combien des nôtres ?
— Il est où, ce bunker ?
— Quelle est la procédure ?
Karyna avait haussé la voix pour prendre le dessus sur le vacarme des questions qui provenaient des quatre coins de la pièce.
— Puisque ce n’est qu’un repli temporaire, disons pour une poignée de jours, je n’ai pas à remplir les réserves de sang, ce genre de choses. Nous pouvons donc y aller dès que tout le monde sera prêt.
— Et les humains ? On en fait quoi ?
— Tu parles de ceux que tu retiens prisonniers à la cave pour te servir de nourriture ?
Le ton d’Azraël ne laissait aucune place au doute. Chaque fibre de son corps méprisait Karyna à cet instant précis.
— La question est de savoir si le bunker peut accueillir nos installations ou si nous allons devoir nous en défaire.
L’utilisation du mot « installations » pour désigner ces pauvres gens me révolta, tout comme le fait qu’elle puisse s’en débarrasser d’un claquement de doigts, et je ne fus visiblement pas la seule. Richard se leva en demandant à Karyna si elle avait perdu l’esprit, et l’homme aux longs cheveux roux porta sa main devant sa bouche comme s’il était choqué.
— Nous n’avons pas le temps de nous chamailler à ce propos, intervint quelqu’un derrière moi. Nous réglerons ces soucis une fois à l’abri. Ces humains doivent être libérés, ce n’est pas négociable. Nous devons nous hâter avant que cet endroit s’effondre sur nous. Azraël, c’est toi qui diriges les opérations. Je ne veux entendre aucune contestation.
L’assemblée s’était figée, tournée vers le point d’origine de ces paroles. Je pivotai sur mon fauteuil pour découvrir la princesse que j’avais rencontrée plus tôt.
Tous les vampires autour de la table vinrent former un arc de cercle devant ce petit bout de femme et mirent un genou au sol, la tête exagérément penchée en avant. Même Karyna s’était pliée à ce protocole révérencieux. Il ne restait que moi, assise sur ma chaise, et je me sentis un peu bête de ne pas avoir suivi le mouvement. Pour ma défense, je ne comprenais rien à ce qui était en train de se passer.
— Tu n’as donc pas menti. Tu n’as vraiment pas la moindre idée de qui te fait face, n’est-ce pas ?
J’hésitai à imiter les autres avant de répondre, mais elle ne m’en laissa pas l’occasion. Comme si elle glissait vers moi, retenant ses jupons délicatement relevés, celle à qui tout le monde présentait tant de respect s’approcha et posa ses mains sur les accoudoirs de mon fauteuil.
— Je suis…
— Chut ! me coupa-t-elle. C’est rafraîchissant ! Cela faisait bien longtemps que personne n’avait osé engendrer un nouveau vampire sans lui parler de moi… À qui appartient cette chose ?
Azraël se leva et vint se placer à mes côtés.
— Je suis désolé, mais tu fais erreur. Lena n’est pas l’une des nôtres…
— Quoi ? Tu as autorisé un humain à se joindre à nous et à connaître le moindre détail de notre organisation ? Azraël, je ne te savais pas si… stupide !
J’avais sursauté quand elle avait élevé la voix. Mes tympans n’étaient peut-être pas encore parfaitement remis, car j’eus l’impression qu’ils claquaient sous l’effet du son.
— Elle est liée à lui, intervint Esther d’un ton amusé en approchant à son tour. C’est compliqué pour lui de s’en éloigner…
Je n’aurais jamais pensé qu’Esther vienne au secours d’Azraël, à moins que ce soit au mien ?
— Un lien ? Comme c’est surprenant… Lena, c’est ça ? Je suis ravie de faire ta connaissance, dit-elle d’une voix douce et calme. Je suis Morgane, et je te souhaite la bienvenue parmi nous. Désolée si je t’ai fait peur… Ce n’était pas dans mes intentions. Azraël, Esther, j’espère que vous contrôlez parfaitement le déroulement des évènements, sinon vous aurez affaire à moi. Allez, levez-vous, il suffit ! Nous devons nous mettre en route.
Je restai sidérée. J’avais malencontreusement offensé la Reine des vampires par deux fois. Est-ce que je risquais quelque chose ? Un châtiment éternel pour non-respect du protocole ?
Tout le monde se releva et Azraël commença à donner des ordres. Il pointait du doigt certaines personnes, faisait de grands gestes vers d’autres. Au milieu de l’agitation apparente, il dégageait une impression de maîtrise de lui qui me rassura malgré le tour que les évènements avaient pris.
— Et moi, je m’occupe du sous-sol avec Lena, finit-il. Rendez-vous dans le hall dans deux heures.
— La Nuée et moi partons devant, expliqua Morgane. Nous veillerons à ce que tout soit prêt, et nous reprendrons les tractations à propos de l’avenir de cette communauté dès que tout le monde sera installé.
Le manoir était devenu un champ de ruines. Cette impression était d’autant plus vraie que des gens se déplaçaient en tous sens, des valises et des sacs à la main, parés à évacuer la zone. Azraël me suivait alors que je le guidais jusqu’au sous-sol.
L’appréhension me gagnait à l’idée de descendre à nouveau cet escalier. Je savais ce que j’y avais vu, mais une partie de moi craignait que mon imagination m’ait joué des tours. Toutefois, le fait que Karyna n’ait pas démenti les accusations me confortait dans l’idée que j’allais remettre les pieds en enfer.
Je n’avais vraiment pas envie de découvrir combien de personnes étaient emprisonnées là-dessous ni dans quelles conditions. La seule chose qui me rassurait était que nous allions libérer tous ces pauvres gens.
Une fois la lourde porte métallique passée, nous nous retrouvâmes dans le long corridor.
— C’est là.
Azraël émit un sifflement d’admiration en observant l’installation.
— Ils ont fait ça bien, murmura-t-il en regardant par l’ouverture. Dommage que leurs desseins soient si sombres…
J’attendis pendant qu’il parcourait le couloir. Quand il revint devant moi, il avait l’air soucieux.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ça ne va pas être de la tarte !
— Pourquoi ?
— Fort heureusement, il n’y a pas quelqu’un derrière chaque porte, mais il y a quand même dix-sept personnes ici…
— Dix-sept !
Je me doutais bien qu’il y avait beaucoup de prisonniers, mais mon esprit avait refusé d’y associer un nombre précis. Dix-sept… C’était à la fois beaucoup, au regard de ce qu’ils avaient enduré, et finalement peu. Je m’étais attendue à bien plus.
— Je ne pense pas arriver à trouver dix-sept histoires convaincantes pour expliquer leur réapparition mystérieuse. Je vais effacer leur mémoire. Ils ne garderont aucun souvenir de tout ça, et nous allons passer un appel anonyme pour que les pompiers interviennent. Ce sera plus simple. Est-ce que tu te sens capable de les débrancher ?
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? Il va y avoir une enquête… Ils risquent de trouver des indices…
— Non, j’ai chargé Richard et Apollon de s’occuper de faire disparaître tout ce qui pourrait trahir notre présence. Ils chercheront un prédateur sexuel, ou des trafiquants d’organes, ce genre de choses.
C’était triste de se dire que ces personnes ne sauraient jamais ce qui leur était arrivé. Je me demandai combien de victimes, combien de familles déjà, de par le monde, avaient été confrontées à cela à cause des vampires.
— Bon, d’accord, dis-je un peu à contrecœur. Mais tu es certain qu’aucun d’eux ne va se réveiller ?
— Je pense qu’il n’y a aucun risque.
Azraël m’accompagna dans une première cellule pour s’assurer que je saurais me débrouiller. Une femme d’origine asiatique y était allongée. Elle portait la même tunique de toile rouge que j’avais vue sur Ulrich.
L’appareillage semblait plus complexe qu’il ne l’était finalement. Un tuyau implanté au creux de son bras s’occupait du sang et un autre, branché au niveau de sa main, était relié à deux poches accrochées en hauteur.
— Comment est-ce que ces gens peuvent survivre ? Comme est-ce qu’ils font leurs besoins ?
Azraël me regarda comme si je lui avais demandé de m’expliquer les mystères de l’existence. Je retirai les sparadraps qui maintenaient les cathéters en place et cela me donna légèrement la nausée.
— Ils les réveillaient pour qu’ils aillent aux toilettes. C’est certain. Leur hygiène est irréprochable. Ils devaient aussi leur permettre de faire de vrais repas par moments. Ils sont en trop bonne forme pour des gens qui ne seraient nourris que par intraveineuse… Ils doivent avoir au moins une personne capable de rentrer dans leurs esprits…
Il avait probablement raison. Je repensai alors au pouvoir qu’Evangelina avait semblé utiliser sur moi et l’expliquai à Azraël du mieux que je pouvais. Pendant ce temps, je tirai délicatement sur l’aiguille qui était plantée dans son bras. L’espace d’une seconde, ma vision se flouta.
— Si cette pauvre petite a été obligée de s’occuper de ces gens, j’ose à peine imaginer…
— C’est Karyna qui l’a transformée, le coupai-je. Je ne sais pas quand c’est arrivé, mais cela explique qu’elle soit aussi détachée vis-à-vis de ce qui se passe ici. Elle n’a jamais rien connu d’autre.
— Réintégrer ces vampires ne va pas être une tâche aisée…
Je sentis de la lassitude dans la voix d’Azraël. Et une pointe d’inquiétude également. Je retirai le dernier tuyau qui était planté dans la main de la jeune femme. J’étais à présent certaine que je n’avais pas raté une vocation dans le domaine médical : cela me causait une douleur sourde dans le ventre.
— Oui, mais au moins, nous savons ce qui est arrivé à tous ces gens. Et nous sommes en train d’en sauver une partie, fis-je aussi bien à ma propre intention qu’à celle d’Azraël.
— Tu as raison, focalisons-nous sur les aspects positifs. Je m’occupe de son esprit, maintenant. Fais pareil avec chacun d’eux, et tu me dis quand tu as fini.
Je hochai la tête avant de le laisser faire sa part du travail. J’allais de cellule en cellule, essayant de faire au plus vite, de faire au mieux. J’espérais ne pas leur faire mal. Je ne voulais pas ajouter autre chose à leur calvaire.
La douleur dans mon ventre était la même à chaque aiguille retirée malgré l’assurance que mon geste prenait au fil du temps. Je mettais de moins en moins de temps à chaque personne, je tremblais de moins en moins. Je me figeai toutefois en faisant face à Ulrich. Evangelina l’avait présenté comme son dîner préféré. Je me demandais à quel point la saveur du sang pouvait varier d’un individu à l’autre. Surtout qu’ici, tous ces gens étaient traités de la même façon.
Je m’attardai une seconde sur le pauvre homme. Les traits de son visage me paraissaient fatigués, usés. Il devait avoir une quarantaine d’années. Peut-être avait-il une famille, quelque part, qui s’inquiétait de son sort… Je chassai ces pensées le plus rapidement possible. J’avais déjà bien assez de mal à les libérer de tout cet attirail médical sans savoir qui ils étaient… Alors, si je commençais à me poser des questions sur leur vie, je n’étais pas sortie de l’auberge.
Toutes les personnes emprisonnées ici ne possédaient pas de points communs évidents contrairement à ce que j’avais d’abord envisagé. Nous pouvions éliminer une préférence pour un sexe particulier, puisque des hommes et des femmes étaient enfermés. L’âge des victimes allait d’une vingtaine d’années à une petite soixantaine d’après mes estimations. Les vampires avaient probablement profité des occasions quand elles se présentaient, sans se soucier d’un quelconque critère de choix.
Quand j’eus enfin fini, je remontai le couloir. Azraël sortit d’une des cellules. Dans la lueur blafarde des plafonniers, il semblait avoir perdu sa prestance ordinaire.
— Ça va aller ? lui demandai-je en posant délicatement une main sur la poitrine pour l’empêcher de passer.
Ses épaules me paraissaient voûtées, et sa démarche saccadée. Il n’y résidait pas l’éternelle fluidité qui m’était devenue familière.
— Oui, oui.
Je détectai une langueur anormale dans sa réponse qui ne me convainquit absolument pas.
— Je n’en ai pas l’impression. Dis-moi ce qu’il y a.
Le vampire soupira, et comme si l’évacuation de ce trop-plein d’air le soulageait d’un poids, je sentis une onde étrange remonter depuis le bout de mes doigts jusqu’à ma gorge. Une pression folle semblait s’exercer dans tout mon organisme. Quelque chose d’une puissance infinie essayait de déchiqueter mon corps depuis l’intérieur. Je reculai pour que cela cesse.
— Je suis désolé, murmura-t-il en se retournant.
— Est-ce que… la soif ?
Azraël s’appuya d’une main contre le mur, comme s’il avait besoin de lui pour tenir debout.
— Cette nuit a été éprouvante.
— Je ne te le fais pas dire.
— Je me suis nourri juste ce qu’il fallait pour que ta douleur disparaisse, mais j’ai perdu énormément de sang. Et toute cette utilisation de pouvoir… Mon énergie est en train de se vider.
Il pivota vers moi. Sa peau semblait transparente, et ses yeux ternes. Il faisait vraiment peine à voir.
— Je peux faire quelque chose ?
Il secoua la tête.
— J’ai besoin de sang. Beaucoup de sang.
Je pensai aux poches prélevées sur toutes ces personnes. Il devait y en avoir dans presque toutes les cellules.
— Le sang qui est là ne suffirait pas ?
— Si, bien sûr, mais…
— Mais quoi ?
Il avait stoppé sa phrase comme s’il n’osait pas la terminer. Je lui lançai un regard insistant et le vis hésiter. Il baissa la tête.
— Je ne veux pas me nourrir de ces pauvres gens. Ils ont bien assez souffert, murmura-t-il.
Je souris malgré moi. Connaissant Azraël, je n’étais vraiment pas surprise de sa réaction.
— Les poches de sang sont là. Elles ont déjà été prélevées. Ils ont déjà souffert. Tu ne seras pas responsable d’une aggravation de leur état, tu sais.
— Je sais, mais quand même… Ça me…
— Ce que tu as bu tout à l’heure venait de là, non ? le coupai-je avec un geste de la main.
— Oui…
— Bon, voilà. Tu en as déjà pris. Je ne vois pas ce que deux ou trois de plus vont changer au niveau de ton karma ! Et puis, si tu n’as plus d’énergie, tu ne pourras plus libérer tous ces gens !
Je savais mon ton particulièrement sec, mais je m’en fichais. Je ne pouvais pas le laisser continuer à faire n’importe quoi.
— Tu as probablement raison…
Je rentrai dans la cellule directement sur ma droite et ouvris le petit compartiment réfrigéré pour en sortir quelques poches. D’un mouvement brusque, je les lui collai contre la poitrine.
— Voilà, bois.
Son visage trahissait le fait qu’il ne me prenait pas au sérieux et résistait. Cela me mit dans une rage noire.
— Azraël, arrête de faire l’enfant ! Si tu ne peux plus utiliser ton pouvoir, ces pauvres gens vont rester encore plus traumatisés qu’ils ne le seront de toute façon. Et il y a aussi tous les vampires de la région, et peut-être de plus loin encore, pour ce que j’en sais, qui comptent sur toi pour les sortir d’ici avant que le bâtiment leur tombe sur la tête. Et je ne parle même pas de l’effet que tes conneries pourraient avoir sur le lien, et donc sur moi !
— D’accord, d’accord, concéda-t-il en prenant de mes mains les poches. Tu sais que tu fais un peu peur quand tu t’énerves ?
— Et crois-moi, t’as rien vu ! Maintenant, bois. On va finir par être en retard…
Il sortit son téléphone et regarda l’écran.
— On est déjà en retard.
— Eh bien, magne-toi !
Il entra dans la cellule suivante, et je lui laissai un peu d’intimité. Je n’avais pas besoin de le surveiller pour vérifier qu’il terminait bien son assiette. Je pensais m’être montrée assez convaincante. Une minute ou deux plus tard, j’eus l’impression qu’un poids me quittait, bien que je n’avais pas eu conscience de sa présence jusque-là. C’était une sensation des plus étranges.
Une fois de plus, je me demandai quelle était la limite entre ce qui m’appartenait, et ce qui provenait d’Azraël. Ce lien, comme il l’avait appelé depuis le début, s’apparentait plutôt à une sorte de passerelle qui semblait équilibrer les forces entre nos deux personnes. Quand je n’allais pas bien, une partie de son énergie venait contrebalancer mes blessures ou mes malaises. Et quand c’était lui qui n’allait pas bien, je le délestais d’une partie de son fardeau pour qu’il se sente mieux. Tout cela était extrêmement complexe et je me demandai, l’espace d’un instant, quels étaient les mécanismes physiologiques et physiques qui pouvaient permettre ce phénomène.
Après ce qui me parut une éternité à patienter dans ce couloir déprimant, je vis Azraël revenir vers moi.
— On a fini. Je dois prévenir Richard et Apollon qu’ils peuvent venir nettoyer ici aussi, maintenant.
Quand il arriva à ma hauteur, il me sourit franchement.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Merci, Lena. Merci de veiller sur moi.
— Y’a pas de quoi.
Je me sentis rougir.
— Si. Je pense toujours que c’est à moi de veiller sur toi, de te protéger, mais ça fonctionne dans les deux sens. Et je ne l’avais pas bien réalisé. Alors, merci.
Il s’approcha et déposa un baiser sur ma joue. Il s’attarda plus que la politesse l’aurait voulu et je me surpris à en être gênée.
— Ce n’est rien, je te dis, fis-je en reculant d’un pas. On décampe avant que cet endroit finisse de siphonner toute mon âme ?
OceanofPDF.com