Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 13 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

J’avais l’impression que cela faisait une éternité…

14

 

 

J’avais l’impression que cela faisait une éternité que nous errions dans cette forêt lugubre. Les bras croisés sur ma poitrine pour essayer de me tenir chaud, je luttais pour garder l’équilibre sur ce terrain accidenté. Je ne voulais pas prendre le risque de retarder le groupe derrière moi, ce qui m’obligeait à suivre le rythme de marche d’Azraël bien qu’il soit trop rapide pour moi. Mes jambes et mes pieds étaient atrocement douloureux. Je n’avais pas la moindre idée de combien de temps le trajet allait encore durer, et j’étais presque à bout de forces.

— On arrive, me rassura Azraël qui avait probablement deviné ma fatigue.

Je regardai autour de nous, mais ne distinguai que des arbres, des arbres, et d’autres arbres. Même si ses mots m’avaient apporté un soulagement immense, je restai dubitative.

— Tu es sûr de toi ? Je ne vois rien.

La question ne venait pas de moi, mais de Richard. Cela m’évita de la poser.

— Suivez-moi.

Nous gravîmes un petit affleurement rocheux de deux mètres environ. Depuis le sommet, nous pouvions voir de l’eau qui s’étendait à perte de vue en contrebas d’une falaise abrupte. Cela me donna une impression de vertige désagréable.

Le vampire descendit trois espèces de hautes marches creusées dans la pierre qui semblaient mener à la rive. Le chemin s’arrêtait là. À ma grande surprise, Azraël fit un écart vers la gauche et disparut. Je n’en croyais pas mes yeux. Je m’approchai doucement du vide pour essayer de comprendre la situation. Soudain, sa main apparut.

— Viens, je vais t’aider à passer. Reste collée à la paroi, je te tiens. Tu n’as rien à craindre.

Je l’agrippai le plus fermement possible et posai un pied sur une corniche qui mesurait à peine trente centimètres de large. Je me déplaçai lentement. Après deux petits pas, Azraël tira un peu plus fort et je me retrouvai sous une arche de pierre qui paraissait s’ouvrir sur une caverne dans la falaise.

— C’est ici ?

— C’est ça ! Ne reste pas dans le passage.

Azraël me poussa contre la paroi alors que les vampires défilaient un à un pour venir disparaître dans l’obscurité. Le boyau rocheux s’enfonçait dans les ténèbres. Je ne pouvais rien distinguer de ce qui nous attendait là-dedans.

— Avancez, c’est toujours tout droit, avancez…

— Tu es certain que personne n’a jamais trouvé cet endroit ?

Je restai perplexe. Il me semblait évident que depuis l’autre rive, l’ouverture pouvait être repérée.

— Non. Il y a une sorte de bouclier magique qui le dissimule. Si on n’est pas ici, ou devant la porte, on ne voit aucune entrée dans la falaise.

Décidément, la magie permettait de résoudre tous les soucis auxquels je pouvais penser !

Une fois que tous les vampires étaient passés, je suivis Azraël le long du couloir taillé à même la roche. Après une vingtaine de mètres à nous enfoncer dans le sol, nous arrivâmes dans une grande grotte aux parois irrégulières. Celle du fond possédait une lourde porte de métal qui s’ouvrait sur un carré de lumière blanche.

Quand Azraël avait parlé de bunker, je m’étais imaginé une sorte d’espace austère et relativement restreint. Pourtant, j’aurais dû me douter que les vampires sont du genre à faire les choses en grand.

Je me retrouvai dans une salle qui ne donnait pas du tout l’impression d’être sous terre. Le carrelage au sol était blanc, comme le plafond en forme d’arche. De la clé de voûte pendaient des ampoules qui diffusaient une lumière qui semblait presque naturelle. Les murs, gris perle et laqués, paraissaient agrandir l’espace. Au centre, une sorte de verrière carrée contenait un joli jardin miniature avec de petits arbres et des fleurs colorées. Des canapés anthracite ainsi que des fauteuils étaient répartis dans tout cet espace. Des arches s’ouvraient à plusieurs endroits, menant à d’autres pièces.

— Cet endroit est immense !

— Il est prévu pour héberger environ trois cents personnes. Enfin… trois cents vampires. Pas besoin d’eau potable ni de cuisine. La logistique est bien moindre que si nous devions accueillir des mortels. L’électricité est produite grâce à une installation hydraulique. C’est pour ça que nous sommes si près de l’eau. Il y a quarante-cinq cabines pour six personnes chacune. Les douches sont alimentées par l’eau du lac que nous chauffons.

— Dieu, merci, je vais pouvoir prendre une douche !

Je n’avais pas vu Esther se faufiler jusqu’à nous.

— Comment est-ce que vous avez fait pour construire un truc pareil au milieu de nulle part ? demandai-je. Il a bien fallu des ouvriers, du matériel… Les camions ne pouvaient pas arriver jusque-là. Je ne comprends pas comment c’est possible !

— Mon pouvoir a été mis à contribution, et le chantier s’est étalé sur presque dix ans.

— Qui était au courant pour tout ça ?

Une moue peu élégante déformait le visage d’Esther. Elle était visiblement vexée de ne pas avoir eu connaissance de cet endroit.

— Moi, et c’est tout. Quand Morgane a pris le pouvoir, je l’ai informée de l’existence du bunker et de tout le reste… Cela m’avait paru judicieux sur le moment. Tiens, quand on parle du loup…

Azraël se retourna et j’entendis la voix de Morgane demander l’attention un peu plus loin. Nous suivîmes le mouvement vers l’autre côté de la pièce. Je ne pouvais pas distinguer la Reine des vampires au milieu de cette foule.

— Vous êtes ici en sécurité. Les cabines sont sur la gauche. Répartissez-vous comme vous le souhaitez. Toutefois, je désirerais voir les fondateurs qui sont encore parmi nous, ainsi que toutes les personnes impliquées dans la gestion de la bataille qui a eu lieu cette nuit, dans la salle de réunion. Immédiatement.

Son ton ne laissait rien présager de bon. Azraël haussa les épaules et m’invita à l’accompagner dans le dédale des couloirs étroits du bunker. Aucune des ouvertures ne se faisait face, et nous devions toujours suivre un coude d’environ un mètre pour passer d’un espace à l’autre. Quand je le questionnai sur cet agencement étrange, Azraël m’expliqua que cela permettait de stopper la propagation du souffle d’une explosion par exemple, ainsi que la trajectoire des balles. C’était apparemment une norme d’architecture défensive militaire. Après la nuit que nous venions de subir, je me dis que finalement, ce genre de précautions avait du bon.

La salle dans laquelle Azraël me fit entrer était stupéfiante. Ronde et aux parois recouvertes de tentures écarlates, elle n’abritait qu’une table massive en bois laqué aux reflets pourpres. Une petite quinzaine de sièges l’entourait, rouges également. Je ne savais pas si c’était cette teinte en particulier, ou le peu de place pour circuler, mais cette pièce me donnait une impression de suffocation.

— Tu es sûr que je suis censée venir avec toi ? murmurai-je, soudain hésitante.

Azraël haussa les épaules.

— Au pire, on te mettra à la porte. Allez, installe-toi.

Je me glissai sur un siège et essayai de faire abstraction du décor. Azraël s’assit à mes côtés. Nous faisions face à Karyna. Morgane faisait les cent pas avec légèreté, sa robe d’un rose poudré flottant autour d’elle alors qu’elle paraissait sautiller d’un endroit à l’autre. Elle avait trouvé le temps de changer de tenue malgré l’agitation et la situation.

Esther et Richard nous rejoignirent, suivis par un homme que je n’avais encore jamais vu. Sa peau sombre contrastait avec la pâleur des vampires que j’avais rencontrés jusque-là. Toutefois, ses yeux ne laissaient aucune place au doute quant à sa nature. Ils étaient d’une étrange couleur rubis et étincelaient malgré la faible lueur du plafonnier central. Peu après, Vicky et Darius arrivèrent à leur tour.

— Bien, est-ce que tout le monde est là ? demanda Morgane en se dirigeant vers l’entrée.

— On dirait bien, répondit Karyna avec un sourire mauvais. Qu’est-ce qui se passe encore ?

— Est-ce que tu en es bien sûre ?

Morgane ferma la porte et appuya son dos contre le battant.

— Parfaitement.

Karyna réajusta sa queue de cheval avec un air insouciant, mais je comprenais que quelque chose de grave était en train de se tramer. Peut-être parce qu’à part elles deux, tout le monde transpirait la crainte et l’angoisse dans cette pièce.

— Pourquoi Soren n’est-il pas assis à cette table ?

— Il est… indisponible.

— Il fait une sieste peut-être ?

Je sentis que Karyna commençait doucement à perdre son assurance. Ses épaules étaient en train de s’enrouler vers l’avant comme si elle souhaitait disparaître. La transition était ténue, mais une fois notée, je ne remarquai plus que cela.

— Il est quand même étrange que personne ne l’ait vu pendant l’évacuation, non ?

Personne ne pipa mot. Morgane s’était glissée derrière le fauteuil de Karyna. Ses mains posées sur le dossier, elle nous regardait tour à tour. Clairement, la question s’adressait à nous tous.

— Il s’est absenté quelque temps, il ne va pas tarder à revenir…

Esther tourna vivement la tête vers elle.

— C’est un mensonge !

Morgane fit pivoter le siège de Karyna pour lui faire face. Se saisissant de son menton entre son pouce et son index, elle approcha son visage si près du sien qu’on aurait dit que leurs nez se touchaient.

— Depuis quand est-il mort ? demanda Morgane.

— Je ne comprends pas ce que vous…

— Oh, ne m’oblige pas à répéter ma question !

J’avais l’impression que Morgane allait la frapper si jamais elle ne répondait pas correctement.

— Treize ans.

— As-tu pris le pouvoir suite à son décès, ou est-il mort pour que tu puisses arriver à tes fins ?

En même temps qu’elle parlait, elle avait à nouveau fait pivoter Karyna vers la table. Nous pouvions ainsi voir qu’elle avait définitivement perdu toute son assurance. Morgane, quant à elle, arborait un sourire carnassier très inquiétant sur un visage aussi enfantin. Cela me donna envie de me replier sur moi-même pour disparaître à mon tour. J’aurais parié qu’elle prenait un malin plaisir à torturer Karyna de la sorte.

Je m’étonnai de ressentir un peu de compassion pour elle, surtout avec tout ce qu’elle avait fait. Je savais qu’elle ne faisait pas partie du groupe des gentils, et toutefois, la voir traitée comme une souris blessée avec laquelle joue un chat ne me procurait aucune joie.

Alors que la réponse mettait trop de temps à venir à son goût, Morgane enfonça ses doigts dans le tissu du fauteuil qui se déchira. Karyna sursauta et marmonna quelque chose.

— Plus fort, je ne suis pas certaine que tout le monde a bien entendu…

— Je l’ai tué.

— Oh, ma pauvre petite Karyna, reprit Morgane en penchant la tête sur le côté avec un ton faussement désolé. Avouer le meurtre de l’un d’entre nous en ma présence… Je dois bien reconnaître que tu fais preuve de courage. Le contraire m’aurait étonnée de ta part, et m’aurait obligée à demander à Esther de vérifier. Mais je suppose qu’elle ne ment pas, n’est-ce pas ?

— C’est la vérité, confirma Esther. Cette fois, elle n’a pas menti.

— Bien, bien. Que va-t-on faire de toi, pauvre chose ? Des fondateurs sont venus à ta rescousse, sans rien exiger en échange, alors que tu as tué froidement l’un des leurs ! N’as-tu donc aucun respect pour ce qu’ils ont accompli ?

Karyna garda le silence.

— Réponds !

Ce mot claqua comme un fouet, me faisant sursauter.

— Je vous serai éternellement reconnaissante, à chacun et chacune d’entre vous, pour avoir permis mon existence…

— Tu parles d’une reconnaissance ! Tu as trahi l’un des nôtres dès qu’il a eu le dos tourné. Est-ce que tu pensais vraiment pouvoir être meilleure que lui ?

— Soren avait le charisme d’un cadavre de méduse échoué sur la plage. Il n’a jamais pris la moindre initiative, la moindre décision…

Comme si elle avait activé un interrupteur, le comportement de Karyna changea. Elle n’était plus sur la défensive à présent, mais pleine de hargne. Elle n’avait probablement plus rien à perdre et ne comptait plus se montrer en victime. La vitesse avec laquelle elle passait d’un état à l’autre me laissait perplexe. Quels étaient ses vrais sentiments au juste ? Ses vraies réactions aux évènements en cours ? J’étais persuadée qu’elle était tout sauf naturelle à cet instant, qu’elle se fabriquait un masque pour essayer de garder la face. À quoi pouvait bien ressembler la réelle personnalité de Karyna ?

Le silence s’installa alors que je commençais à appréhender ce qui allait suivre. Je savais que le fait de tuer un vampire définitivement constituait un crime grave et que la punition était la mort. Je n’avais toutefois pas la moindre idée de la façon dont ils mettaient en œuvre leurs châtiments. Mon instinct me souffla que je n’allais pas tarder à le découvrir.

— Quelqu’un a-t-il quelque chose à déclarer concernant Karyna ? Azraël ?

— Non.

Il avait chuchoté le mot du bout des lèvres, comme si cela lui coûtait.

— Bien. Y a-t-il ici des membres de cette communauté ?

— Personne, répondit Richard.

— Bon… Lena, va donc chercher des représentants des vampires qui sont aux ordres de Karyna.

— Moi ?

— Il y a une autre Lena ? Oui, toi ! Je suis sûre que tu arriveras à te débrouiller. Et fais vite… Le programme de la nuit va s’avérer chargé…

Je ne savais pas trop si c’était une menace voilée, mais je me levai aussi rapidement que possible et fonçai hors de la salle de réunion. Je devais m’activer les méninges. Je n’avais pas eu la chance de rencontrer grand monde, et cette installation m’était totalement inconnue. La première personne qui me vint à l’esprit était Evangelina. Puis je pensai à Rob. Après tout, si quelqu’un pouvait m’aider, c’était bien lui.

Je filai aussi vite que possible vers la pièce qui accueillait le petit jardin, tentant de me souvenir par où nous étions passés avec Azraël. Je ne distinguais nulle part l’uniforme bordeaux que je recherchais.

J’interpellai plusieurs vampires pour leur demander s’ils avaient vu l’intendant, et finalement, je fus dirigée vers un couloir qui desservait une partie des couchettes. À l’angle d’une porte, je me heurtai à ma cible.

— Ah ! Vous êtes là ! Je vous cherchais !

— Lena, que puis-je faire pour vous ? Vous n’avez pas l’air bien…

— Morgane… Elle veut rencontrer des représentants de votre groupe.

— Karyna n’est pas avec elle ?

— Je suis désolée… c’est fichu pour elle, bredouillai-je.

— Sainte Mère de Dieu !

— Je crois que c’est urgent. Elle a dit de faire vite.

— On n’a pas de représentants, ni quoi que ce soit s’en approchant un tant soit peu…

— Désignez-en alors ! le pressai-je.

L’angoisse s’était totalement emparée de moi. J’avais vraiment l’impression que ma vie était en danger si je ne répondais pas aux exigences de la Reine dans le temps qu’elle jugerait imparti.

— D’accord, d’accord. Qui pourrait exercer une telle responsabilité ?

— Si vous ne le savez pas, je ne peux pas le savoir pour vous ! J’avais pensé à Evangelina, mais c’est simplement parce que je ne connais personne d’autre ici.

— OK. Donnez-moi un instant, je vais voir qui je peux appeler. Je vous rejoins au salon.

— C’est la pièce avec la vitrine et le jardin ?

— Oui.

Je retournai donc là-bas en espérant qu’il trouve une solution le plus rapidement possible.

Il s’écoula quelques minutes qui me semblèrent durer des heures, et Rob apparut entouré de quatre personnes.

Evangelina se tenait parmi eux, son joli visage crispé et inquiet. À sa droite, un homme à l’allure décontractée en jean et en chemise blanche affichait un sourire mauvais en me détaillant des pieds à la tête.

— Nous devrions peut-être nous hâter… Il ne faut pas faire attendre Morgane.

La femme qui avait parlé était vêtue d’un jogging en velours violet. La fermeture Éclair de la veste s’ouvrait sur un bandeau de dentelle de la même teinte aubergine. Je n’aurais jamais osé porter une telle tenue pour me présenter devant ma Reine…

— Allons-y, les pressai-je en leur indiquant la direction à emprunter.

Tout notre petit groupe entra dans la salle de réunion écarlate où rien ni personne ne semblait avoir bougé d’un micromètre en mon absence. Les vampires s’agenouillèrent et je les contournai pour retourner à ma place.

— Relevez-vous, leur ordonna Morgane en lâchant le fauteuil de Karyna pour s’approcher des nouveaux arrivants. Et bienvenue. J’ai quelques questions à vous poser, si vous le voulez bien. Quels sont vos noms ?

— Evangelina, Madame.

— Paulo.

— Melanie.

— Je suis Rob, intendant des lieux.

— Bien. Combien de personnes vivaient au manoir, Rob ?

— Quatre-vingt-huit vampires.

— Est-ce que cela prend en compte les pertes de la bataille ?

— Les chiffres ne m’ont pas été communiqués.

— Et Soren ? Le comptez-vous parmi les effectifs ?

— Bien sûr. Pourquoi ne le ferais-je pas ?

— Parce qu’il est mort, mon cher. Parce qu’il est mort… Donc, nous avons soixante-neuf vampires sans maître à reloger… Merci Rob.

L’intendant était visiblement interloqué. Evangelina avait porté ses mains à son visage, mais cela ne suffisait pas à masquer sa surprise.

— Soren est tombé au combat ? marmonna Rob, la lèvre tremblante.

— Non. Il a été tué par Karyna, il y a treize ans, le corrigea Morgane. Acceptez-vous, tous les quatre, de représenter votre groupe devant cette assemblée ?

Des murmures d’approbation s’élevèrent, mais aucun des quatre ne prit la parole pour signifier son accord. Ils étaient totalement abasourdis par la nouvelle qu’ils venaient d’entendre. Je me demandai comment Karyna avait réussi à cacher le décès d’un individu pendant tout ce temps, leur dirigeant de surcroît.

— Bien. Vous serez conviés au rituel dès que la nuit sera tombée. Vous pouvez disposer.

Les quatre représentants s’inclinèrent avant de sortir et le silence se referma sur la pièce comme les crocs d’une bête sauvage. Seul le frottement des jupons de Morgane qui tournait autour de nous dans le sens des aiguilles d’une montre venait le rompre.

— Azraël, est-ce que cet endroit possède une salle des rituels convenable, ou devons-nous trouver un espace à l’extérieur ?

— Oui, au niveau inférieur.

— Très bien. Dès que le soleil sera couché, nous procéderons.

Tous les vampires, à l’exception de Karyna, se levèrent de leur siège. Je fis de même, à retardement, et suivis le mouvement pour sortir. Trois membres de la Nuée Sacrée venaient vers nous, à contre-courant. J’étais certaine qu’ils allaient s’occuper de mettre Karyna aux fers en attendant la nuit.

— Qu’est-ce que…

— Pas maintenant, me coupa Azraël. Pas ici.

Esther posa une main sur mon épaule avant de se diriger vers le salon central. Richard la suivit quelques instants plus tard, accompagné de l’homme que je ne connaissais pas.

Morgane passa la porte et s’approcha de nous.

— Azraël, je voudrais que tous les fondateurs soient là pour le rituel. Peux-tu les convier ?

— Bien sûr, je m’en occupe.

— Et j’espère que tu seras des nôtres, ajouta-t-elle à mon intention. Toutefois, si tu pouvais porter quelque chose de plus… approprié, ce serait parfait.

Elle tourna les talons et je restai seule avec Azraël.

— Approprié ? Mais qu’est-ce qui va se passer ?

Azraël glissa un bras au creux de mon dos et m’obligea ainsi à le suivre dans les couloirs tentaculaires du bunker. Après une énième porte, il me fit entrer dans une sorte de chambre minuscule.

— Ce sont mes quartiers. Personne ne viendra ici nous embêter sans bonne raison.

La fatigue déferla sur moi comme un raz-de-marée à la vue du lit qui avait l’air si moelleux. Je me laissai tomber dessus, les doigts croisés derrière la nuque.

Des boiseries recouvraient les murs et le plafond était d’un blanc laqué dans lequel je pouvais deviner les formes de mon reflet. Azraël s’assit non loin de moi.

— C’est si grave ? finis-je par demander.

Le vampire restait immobile, sa tête dans ses mains, comme recroquevillé sur lui-même. Je me redressai pour me tenir près de lui. Je ne voulais pas le brusquer. Je ressentais son désarroi, même si j’avais un peu de mal à en comprendre l’exacte source.

Le temps s’étira. La fatigue s’insinuait en profondeur, comme si elle rampait le long de mes veines.

— Je vais m’allonger. Mais je suis là. Dès que tu seras prêt à en parler…

J’arrangeai les coussins et enlevai mes chaussures avant de m’installer sur le côté pour pouvoir voir mon colocataire. J’espérais que le fait de m’avoir dans son champ de vision pourrait le rassurer, l’aider à se sentir moins seul. À certains instants, je ressentais de la peine, de la douleur, et je savais que ces émotions n’étaient pas les miennes. À d’autres moments, ces vagues refluaient, remplacées par de la colère ou du soulagement. J’aurais aimé qu’il se confie à moi, mais il n’était pas prêt pour l’instant.

J’ouvris les yeux et mis quelques secondes à me remémorer où j’étais. La lumière diffuse du chevet se reflétait dans le plafond que je fixais quand je me souvins que j’étais dans le bunker souterrain secret des vampires. Je m’assis et m’étirai, réalisant avec stupeur que j’étais seule. Azraël m’avait laissée dormir. Combien de temps s’était-il écoulé ?

— Azraël ?

J’espérais le trouver derrière cette petite porte coulissante que je distinguais dans le fond de la pièce. Je me dirigeai vers elle et toquai doucement.

— Azraël ? Tu es là ?

Aucune réponse. Je fis glisser le panneau de bois clair pour découvrir une cabine de douche exiguë. Vide.

Je sortis de la chambre et tentai de retrouver mon chemin vers le salon central. J’avais déjà parcouru quelques mètres quand je réalisai que j’étais en chaussettes. Tant pis.

Je n’avais pas la moindre idée de l’heure qu’il pouvait bien être. J’aurais donné cher pour une horloge, une montre, un cadran solaire, peu importe. Je savais que nous étions attendus dès la tombée de la nuit, et je n’avais pas envie de froisser Morgane à nouveau en étant en retard, ou pire, en ratant le rituel.

Quand j’arrivai en vue du jardin vitré, je me rendis compte que l’agitation qui régnait plus tôt avait laissé place à une atmosphère beaucoup plus calme. Les rescapés du manoir semblaient s’être approprié les lieux et avoir repris leurs activités normales.

Enfin… que pouvaient faire des vampires toute la journée dans un bunker ? Beaucoup devaient dormir, d’après ce que je savais. Une petite dizaine de personnes avait investi le salon. Un groupe était en train de discuter, dans un canapé. J’aperçus même une femme avec un ordinateur portable sur les genoux alors qu’un homme lisait un livre un peu plus loin. Si on oubliait que nous nous trouvions sous terre, l’endroit était plutôt paisible et agréable.

J’avais beau regarder partout, je ne voyais Azraël nulle part. Un vampire aux longs cheveux blonds, torse nu, et dont l’allure me rappelait de mauvais souvenirs, me demanda de m’écarter. J’étais restée plantée en plein milieu du passage. Je m’excusai en me poussant quand j’aperçus une silhouette bordeaux traverser un couloir de l’autre côté du jardin. À coup sûr, Rob pourrait m’aider.

Je filai aussi vite que possible dans sa direction, sans toutefois courir. Mes chaussettes glissaient sur le carrelage et je n’avais pas envie de me blesser.

— Hey, Rob ! Vous ne sauriez pas où je peux trouver Azraël par hasard ? lui demandai-je quand je l’eus enfin rattrapé.

— Non, par contre, vous tombez bien, il fallait que je vous voie. On m’a déposé un paquet à votre attention. Où est-ce que je peux vous le livrer ?

— Un paquet ? Vous pouvez l’amener à la cabine d’Azraël, si vous voulez.

— Très bien, je fais ça tout de suite.

L’homme fit demi-tour et je décidai de retourner là-bas. Après tout, Azraël y repasserait obligatoirement à un moment ou un autre.

Au détour d’un couloir, alors que je me reprochais le fait de ne pas avoir demandé l’heure à Rob, je perdis mes repères. Je ne retrouvai mon chemin qu’une fois devant la verrière arborée. J’avais l’impression d’avoir erré comme une âme en peine de longues minutes. Quand j’arrivai enfin à la porte de la chambre, celle-ci s’ouvrit sur le sourire aimable de l’intendant.

— Il n’y avait personne alors je me suis permis de mettre le paquet sur le lit, mademoiselle Lena.

— Merci. Vous n’auriez pas l’heure, par hasard ?

Rob regarda sa montre et m’informa qu’il était un peu plus de 14 heures. Je n’avais finalement pas autant dormi que je ne le craignais.

Je le remerciai encore et m’écartai pour le laisser partir. Une grande boîte satinée d’un rose pâle reposait sur les draps, accompagnée d’une plus petite, rouge.

Je déballai la première et découvris un magnifique tissu noir orné de broderies florales argentées. Je le sortis et le dépliai avec délicatesse. C’était une longue robe aux jupons volumineux. La phrase de Morgane quant au fait de porter quelque chose d’approprié me revint en mémoire. Le second carton contenait une paire de ballerines assorties en dentelle.

La porte de la cabine s’ouvrit, et j’aperçus Azraël.

— Ah… Morgane n’a pas pu se retenir, à ce que je vois…

— Vous avez vraiment des soucis avec les fringues ! m’exclamai-je.

Il haussa les épaules.

— Tu as peut-être faim ?

Il sortit de derrière son dos une bouteille d’eau et un paquet de chips.

— C’est pas ça qui va me nourrir ! déplorai-je en reposant la robe.

— On n’avait pas vraiment prévu d’avoir des humains ici. Darius est parti faire quelques courses à la station-service la plus proche, mais ça va être frugal. Désolé.

Je soupirai. Ce serait toujours mieux que rien. Je pris ce qu’il me tendait et commençai à manger rapidement. J’étais affamée. Une fois le fond du paquet atteint, je descendis la bouteille d’eau et restai quelques instants à profiter de cette sensation de plénitude qui risquait de ne pas durer.

Azraël s’était assis à mes côtés. Il paraissait moins abattu qu’un peu plus tôt.

— Tu vas enfin me dire ce qui se passe ?

— Je suis désolé. J’avais besoin de prendre un moment pour digérer tout ça.

— C’est normal, ne t’en fais pas…

— Comme tu l’as compris, Karyna et moi, on est sortis ensemble il y a longtemps…

— Ah bon ? fis-je en feignant la surprise de façon ridicule.

— Ne te moque pas ! Si je ne l’ai jamais rappelée, c’est parce qu’elle me faisait peur !

Le visage d’Azraël était tendu, mais à cet instant précis, je ne trouvai rien de mieux que d’éclater de rire. Elle était excellente, celle-là ! Je riais au point de me tenir les côtes et d’en avoir mal aux abdominaux, ou du moins, ce qui résidait dans mon ventre à leur place. Je n’arrivais plus à m’arrêter. Les nerfs, probablement. Je ne pouvais pas imaginer qu’Azraël puisse avoir peur de sa petite amie. Vraiment.

Alors que des larmes coulaient de mes yeux, je vis qu’Azraël s’était recroquevillé sur lui-même, ramenant ses jambes contre lui. La tête entre les genoux, totalement voûté, il se balançait doucement. Un reflet lumineux apparut sur sa joue et je compris qu’il pleurait. Mon fou rire se stoppa net. J’essuyai mon visage avant de venir m’asseoir devant lui et de le forcer à remettre ses pieds au sol.

— Je suis désolée. Je ne voulais pas…

Ses yeux étaient rougis, ses traits dévastés par la tristesse. Je m’approchai et le pris dans mes bras.

— Qu’est-ce que je peux être conne, parfois ! Je suis désolée. Je crois que mes nerfs ont lâché…

J’essayai de me justifier comme je le pouvais en le berçant contre moi. Il se racla la gorge avant de murmurer.

— En même temps, qui aurait cru que le grand Azraël pouvait avoir peur de quoi que ce soit, hein !

Le sarcasme semblait aussi bien dirigé contre lui que contre moi.

— Pourquoi est-ce que cela te touche autant ?

Il se dégagea de mon étreinte et s’essuya les yeux.

— J’ai vraiment pensé que j’étais en train de tomber amoureux, à un moment. Alors quand elle a voulu boire mon sang, je l’ai laissée faire. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle…

Azraël semblait chercher ses mots en même temps que son air. Je ressentais sa peine, et elle était immense. Alors que le silence s’étirait, je posai délicatement une main sur son bras, dans un signe d’encouragement.

— Elle t’a fait du mal ?

— Elle m’a presque égorgé, puis entaillé totalement la cuisse après m’avoir ligoté. Elle m’a laissé me vider de mon sang jusqu’à ce que je perde connaissance…

Il prononça cette phrase dans un seul souffle, sans pause. Cela sembla le soulager. Ses épaules se détendirent un petit peu, et il me sourit très légèrement. Ses propos faisaient écho à ces images que j’avais aperçues quand Karyna m’avait mordue. Ainsi, c’étaient ses souvenirs qu’elle m’avait transmis.

— Je n’en ai jamais parlé à personne…

— J’en conclus que ce ne sont pas des pratiques… habituelles chez les vampires ?

— Pas vraiment. J’ai mis quelques jours à m’en remettre. Quand elle a tenté de recommencer quelques semaines plus tard, je suis parti, et je ne l’ai plus jamais revue.

— J’ai l’impression que ta chère et tendre n’a pas compris le message…

Ma formule ironique ne lui plut pas et il me lança un regard mauvais. Je faisais tout ce que je pouvais pour alléger l’atmosphère, mais apparemment, je m’y prenais très mal.

— De toute façon, étant donné son appétit pour le sang et la torture, j’aurais dû me douter qu’elle n’était pas étrangère à tout ça…

— Les gens se comportent parfois différemment dans l’intimité. Tu ne dois pas t’en vouloir.

J’avais mis toute la gentillesse et toute la bienveillance que je pouvais dans mes mots. Azraël me sourit, un peu plus franchement cette fois-ci.

— Tu as probablement raison, mais quand même.

Le silence s’installa brièvement. Je le rompis, car une question me brûlait les lèvres.

— Le rituel, ce soir ? Je suppose que Karyna n’en ressortira pas vivante ?

— Tu supposes bien.

— Qu’est-ce qui va se passer, au juste ?

Azraël sembla hésiter.

— Ça ne va pas te plaire. Mais si je te révèle maintenant les détails de la cérémonie, je suis à peu près certain que tu ne viendras pas. Et ce serait une offense à Morgane qu’on ne peut pas se permettre.

Ses mots me crispèrent. Cela allait donc être terrible. Vraiment terrible.

— Pas même les grandes lignes ? insistai-je.

— Procès et exécution.

— Pourquoi faire un procès alors qu’elle a reconnu les faits ?

— C’est comme ça. Morgane a décidé que tout ce qui touche aux fondateurs doit être réglé en leur présence. Comme nous n’étions pas tous là tout à l’heure…

— Et donc, je dois être sur mon trente-et-un pour ça ?

Azraël sourit.

— On a un souci avec les fringues, tu te rappelles ?

Je jetai un œil à sa chemise déchirée et tachée et me retins de faire une remarque moqueuse. Il en avait assez bavé pour la semaine, peut-être même pour le mois.

Je m’assis dans le lit et laissai mes doigts courir le long des broderies de la robe que Morgane m’avait fait livrer.

— C’est quand même dommage de porter un si beau vêtement, et de ne rien avoir pour me coiffer, ou me maquiller un peu… marmonnai-je.

— Tu ne crois pas qu’Evangelina pourrait t’aider ?

C’était une idée fantastique. D’autant plus qu’elle paraissait très douée. Pourquoi n’y avais-je pas pensé par moi-même ?

— Tu sais où je peux la trouver ?

— Il y a une liste avec les noms et les numéros de chambre épinglée dans le salon. Rob a tenu à ce que tout le monde la remplisse…

Je me levai et partis avec ma robe et mes chaussures en quête d’Evangelina. J’espérais que m’occuper de mon apparence pour ne pas froisser la Reine des vampires m’aiderait à ne pas trop réfléchir à ce qui allait se passer une fois la nuit tombée.

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