Sombres Supplices (French Edition)

Célia Barrachina · Chapitre 5 sur 20

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Sombres Supplices (French Edition)

L’idée de passer l’après-midi devant la télévision…

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L’idée de passer l’après-midi devant la télévision ne survécut pas à trente secondes de zapping intensif : Noël, Noël et Noël. Partout. Tout le temps. Je me demandais si des gens regardaient réellement ces téléfilms.

J’avais beau lutter, la conversation que nous avions eue avec Azraël concernant les anciens compagnons de Vicky me trottait dans la tête. Ce qu’il m’avait dit ne semblait pas inquiétant, mais ma curiosité et mon instinct me poussaient à creuser, à en savoir plus. Il avait parlé de meurtres, de disparitions. Combien ? À quelle fréquence ? Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il se passait, et des rumeurs seules ne suffiraient pas à me convaincre d’accepter l’enquête.

Ce qui me tracassait, c’était le fait que des vampires se soient installés en ville. Jusqu’à présent, je n’avais fait la connaissance que de quelques membres de la communauté qu’Esther avait prise à Azraël. Ils vivaient en pleine campagne, au milieu des vergers, et étaient presque totalement autonomes. J’en avais tiré la conclusion qu’il en allait de même pour tous les villages qu’ils avaient établis depuis leur arrivée d’Europe. Azraël m’avait expliqué que ces communautés avaient pour but de pouvoir profiter d’un sang de meilleure qualité. Les gens y étaient exposés à moins de toxines : ils ne prenaient pas de médicaments, pas de drogues, et ils mangeaient sainement.

Des vampires urbains, c’était quelque chose que je n’avais pas envisagé. Cela semblait aller à l’encontre des principes presque fondateurs que je connaissais. Et le fait qu’ils puissent se nourrir en tuant des habitants sans être inquiétés, puisque c’était ce qu’avait sous-entendu Azraël, me posait un réel problème. Je devais en savoir plus.

Éplucher les journaux serait un travail colossal, surtout avec aussi peu d’indices. Je manquais d’informations pour me lancer dans une tâche d’une telle ampleur. Je devais réussir à avoir accès aux dossiers de police de ces dix ou quinze dernières années…

Une idée me traversa l’esprit, mais elle nécessitait d’impliquer Jack, et je n’en avais pas très envie.

Jack Stone était inspecteur de police. Il devrait pouvoir me donner les renseignements dont j’avais besoin. Enfin, je l’espérais. Après tout, St. Lucie se situait quand même à une grosse cinquantaine de kilomètres d’ici, si ma mémoire était bonne.

Je ne possédais pas de téléphone fixe dans mon appartement, je devais donc sortir de sous mon plaid et descendre dans mon bureau. J’ouvris le petit coffret qui reposait sur une bibliothèque afin de prendre le double de mes clés. L’avoir gardé ici était stupide ! La veille, j’étais enfermée dehors, et le fait qu’il se trouve de l’autre côté de la porte ne m’avait absolument pas aidée. Il faudrait que je réfléchisse à un emplacement plus judicieux.

Le voyant rouge du téléphone clignotait quand je rentrai dans la pièce. Je résistai à l’envie d’écouter le répondeur afin de ne pas accumuler trop de retard. Je pris toutefois le temps d’enregistrer un nouveau message d’accueil pour que les gens sachent que le bureau serait fermé quelques jours. Je programmai une réponse automatique de mes mails avec la même information en ignorant autant que possible le nombre alarmant qui s’affichait à côté de « courrier entrant ».

Une fois tout cela terminé, je fouillai dans mon tiroir pour retrouver la carte de visite de Jack et composai son numéro.

— Stone.

— Salut, Jack. C’est Lena.

— Comment tu vas ?

— Ça pourrait être pire. Tu as quelques minutes à m’accorder ? C’est pour le boulot.

— Bien sûr. Dis-moi ?

— Ce serait possible que j’aie accès à tous les rapports de police concernant des meurtres et des disparitions sur quinze ans ?

— À quelle échelle ?

— St. Lucie.

— Maine ou Floride ?

— Je ne savais pas qu’il y avait une St. Lucie en Floride…

— Heureusement que tu es originaire de là-bas, hein !

Je sentis une pointe de moquerie dans son ton amusé. Ma mère et moi, nous étions venues nous installer dans le Maine quand j’avais une dizaine d’années environ. Mes connaissances de la géographie de mon État natal se limitaient au quartier où j’avais grandi.

— Presque tout est archivé au format numérique, donc en théorie, c’est faisable…

— Mais ?

— Mais je ne suis pas censé sortir quoi que ce soit sans raison valable, surtout que ce n’est pas mon secteur.

La raison existait, mais je ne pouvais décemment pas lui parler des vampires. Je réfléchis à toute allure. Il me restait deux options : mentir, ou jouer la corde sensible.

— Pas même pour ta détective préférée ?

Je prononçai ces mots avec une tristesse exagérée dans la voix. Je l’entendis étouffer un rire à l’autre bout du fil.

— C’est pour une affaire, mais tu ne peux pas m’en dire plus, c’est ça ?

Et voilà, le mensonge, qui n’en était pas tout à fait un, ne venait pas de moi.

— Quelque chose comme ça…

— Je vais faire une demande pour te sortir ça. Tu veux que je t’imprime des copies, ou le format numérique te va ?

— J’aurais le droit d’imprimer tout ça, ou il me faut des autorisations ?

— Non. On ne peut pas se permettre d’avoir des copies qui traînent dans la nature. Par contre, on peut te faire des copies officielles que tu nous rendras à la fin de ton investigation.

— On fait comme ça alors ! Tu as une idée du délai ?

— Je fais au plus vite.

— Merci beaucoup ! Tu es un amour.

Regrettant mes derniers mots, je raccrochai rapidement avant qu’il propose un nouveau dîner au restaurant. J’allais de toute façon le revoir pour qu’il me donne les dossiers. J’étais certaine qu’il s’en occuperait lui-même au lieu de m’envoyer un coursier.

Je savais que ce n’était pas très correct de ma part de l’utiliser ainsi. Je m’impliquais très peu dans cette relation naissante, comme l’avait souligné Olivia à l’hôpital. C’était agréable de passer du temps avec lui, et je me sentais bien en sa présence, mais il n’y avait pas d’étincelle. Sauf quand il m’embrassait. Ses baisers possédaient le pouvoir magique de me faire chavirer. Toutefois, c’était loin de suffire pour que je tombe amoureuse.

J’avais une vision beaucoup trop romanesque de l’amour, mais je m’en fichais. Jack n’était pas l’élu de mon cœur, je le savais, et tôt ou tard, je devrais le lui dire. Le plus rapidement serait probablement le mieux.

Je remontai retrouver mon plaid et me resservis une assiette de gâteau au chocolat. J’espérais que Jack puisse me fournir les documents dans la journée, mais je me doutais que ma requête ne serait pas prioritaire.

J’étais en train d’étudier depuis un long moment le catalogue du service de vidéo à la demande auquel j’avais souscrit afin de lutter contre les téléfilms de Noël quand quelqu’un frappa à la porte. C’était Jack, un épais dossier sous le bras.

— Salut !

Il m’embrassa avant même que j’aie le temps de dire quoi que ce soit.

— Déjà ? le questionnai-je en pointant son chargement. C’était rapide !

— C’était calme aujourd’hui, donc ça n’a pris que quelques heures. Je me suis permis d’élargir à tous les rapports saisis sur un rayon de vingt kilomètres autour de St. Lucie, comme je ne savais pas vraiment ce que tu recherchais… Ça fait une grosse demi-heure que j’essaie de te joindre. Tu as coupé ton téléphone ?

Tout en parlant, il entra dans l’appartement sans rien me demander et posa la liasse de dossiers sur la table. Elle devait mesurer près de dix centimètres d’épaisseur.

— Oh, je crois qu’il est mort…

— Qui ça ?

— Mon portable !

— Ah, OK, remarqua-t-il en enlevant son manteau. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai eu un petit accident de voiture…

Jack eut un sursaut et vint se saisir de mes mains.

— Tu vas bien ? Tu n’as rien ?

Il semblait détailler chaque centimètre de ma personne afin de vérifier si j’étais blessée.

— Plus de peur que de mal.

— Tu as quand même l’air un peu choquée… Tu es sûre que ça va ?

— Oui, oui, je suis juste fatiguée.

— Quelqu’un t’est rentré dedans ?

— D’après les médecins, j’ai fait un malaise, mais je ne m’en souviens pas. Ma voiture, par contre, est dans le port, avec toutes mes affaires…

— Tu veux que je t’accompagne pour la récupérer ?

— C’est gentil à toi, mais ça va être compliqué : elle est au fond de l’eau.

Jack écarquilla les yeux comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.

— Ça explique que tu ne sois pas joignable, mais je t’avoue m’être inquiété… Déformation professionnelle, je suppose… Tu as eu de la chance de t’en sortir aussi bien !

J’allais lui répondre de ne pas s’en faire pour moi quand j’entendis qu’on frappait à la porte. Je devinai que c’était Azraël, et que la situation allait devenir très gênante. Ce ne pouvait être que lui, après tout. Je n’avais toujours pas appelé Olivia pour lui dire que j’étais rentrée. J’ouvris avec mon plus beau sourire aux lèvres.

— Tu tombes à pic… marmonnai-je.

Ses yeux fixèrent Jack par-dessus mon épaule et il me rendit mon sourire.

— Mademoiselle Scarlett, je suis envoyé par l’hôpital. Nous avons oublié de vous faire signer un papier.

J’articulai en silence un « merci ».

— Bon, je vais te laisser te reposer alors, dit Jack en remettant son manteau. Tu me signes le reçu ?

J’allai jusqu’à la table remplir le formulaire de retrait de dossiers. Je ne pris pas la peine de le lire, je n’en avais pas le temps.

Jack déposa un baiser rapide sur mes lèvres avant de sortir alors qu’Azraël patientait poliment sur le palier.

— Je vous en prie, entrez.

Nous devions jouer le jeu jusqu’à ce que la porte soit fermée, chose que je m’empressai de faire.

— Je ne savais pas que vous sortiez encore ensemble, me fit Azraël en accrochant son blouson de cuir sur une patère de l’entrée.

— Parce que ça ne te regarde pas. C’est tout.

— C’est surtout que tu n’as pas le courage de le larguer parce que tu as peur de briser son pauvre petit cœur.

Il avait exagérément laissé le dernier mot s’allonger, avec une voix geignarde. J’avais très envie de lui répliquer plein de choses plus obscènes les unes que les autres, mais je me retins.

— N’empêche que grâce à lui, on va pouvoir regarder s’il se passe réellement des trucs étranges à St. Lucie. Ne me remercie pas surtout !

D’un geste théâtral, je lui montrai la pile de dossiers sur la table. Il haussa un sourcil en glissant une main dans ses cheveux.

— C’est quoi tout ça ?

— Tous les rapports de police depuis quinze ans dans cette fantastique bourgade qu’est St. Lucie, et ses alentours !

Ses beaux yeux bleus doublèrent de taille.

— Tu ne lui as quand même pas dit ?

— Mais non ! Tu me prends pour une idiote, ou quoi ? Je lui ai dit que j’en avais besoin pour une affaire. Tu es supposé avoir étudié la confidentialité pour tes diplômes, je te rappelle !

Un air amusé se dessina sur son visage. Il tira une chaise et s’assit avant de poser ses coudes sur la table.

— Tu m’expliques à quoi tu penses précisément ? Tu étais censée te reposer, je te rappelle.

— Ce n’est pas parce qu’on a l’impression qu’il se passe quelque chose, que ce quelque chose se passe réellement. Avec ça, on va pouvoir établir une carte et voir s’il y a des endroits où il se passe statistiquement plus d’incidents.

— Malin… Il nous faut une carte et des punaises, et on va faire comme dans les séries télé, c’est ça ?

— Exactement.

Je n’avais pas pensé à un tout petit détail. Je n’avais absolument pas le matériel nécessaire.

— Les magasins sont encore ouverts…

À peine avait-il fini sa phrase que nous filions à toute vitesse dans le froid de l’hiver.

Nous étions chargés comme des mules quand nous arrivâmes enfin devant ma porte. Nous avions dévalisé une papeterie : un tableau de liège, un tableau blanc, des punaises, des ramettes de papier, des feutres, et tout un tas d’autres choses dont je ne voyais pas encore l’intérêt.

L’office de tourisme ne pouvait pas nous fournir de carte de St. Lucie, car c’était une destination prisée en cette période de l’année. Ils étaient en rupture de stock. La femme s’était toutefois montrée très aimable et nous en avait imprimé une. Nous n’aurions qu’à assembler les huit pages comme un puzzle, avait-elle expliqué à Azraël en gloussant.

Le vampire commença à monter les tableaux sur leurs roulettes pendant que je faisais du café. Quand je me retournai, mon mug en forme de renne à la main, je vis que nous allions avoir un problème. Mon appartement n’était pas immense, et avec toutes les décorations, le sapin et les deux tableaux, nous n’allions plus pouvoir bouger d’un pouce. Un seul était monté pour le moment, et à part mettre le second sur le canapé, je n’avais pas d’autre solution à proposer.

— Je crois qu’il va nous falloir un endroit plus spacieux, me dit Azraël en enjambant la table basse. Beaucoup plus spacieux…

— Et merde ! Pourquoi on n’y a pas pensé avant d’acheter tout ça ?

— L’enthousiasme, je suppose. On pourrait installer tout ça dans une de mes chambres d’amis.

— Dans la maison du phare ?

— Oui, ce serait probablement la meilleure solution.

— Bon, je n’ai plus qu’à préparer ma valise…

La sonnette retentit. Je levai un sourcil interrogateur en direction d’Azraël qui me fit comprendre qu’il n’avait pas la moindre idée de qui cela pouvait être.

— J’ai un colis pour Lena Scarlett, grésilla une voix dans l’interphone.

— C’est au premier, lui indiquai-je en déverrouillant la porte d’entrée de l’immeuble.

J’ouvris au coursier en uniforme marron. Je signai le reçu et pris le paquet qu’il me tendait avant de le remercier. Je n’attendais rien, et me demandais donc ce que cela pouvait bien être.

J’eus besoin de ciseaux pour m’aider à le déballer. Un papier cadeau rouge apparut, ainsi qu’une enveloppe dorée.

J’ai pensé que tu aimerais avoir un téléphone, alors considère que c’est ton cadeau de Noël. Je me suis permis aussi d’enclencher les démarches pour repêcher ta voiture.

Appelle-moi vite !

Jack

— Cet homme est très prévenant, me souffla Azraël qui s’était penché par-dessus mon épaule.

— C’est malpoli de lire le courrier des autres !

La boîte contenait un de ces téléphones dernier cri que j’avais tendance à qualifier de transportables, plutôt que portables. Il ne pourrait se glisser dans aucune de mes poches, mises à part celles à l’arrière de mon jean…

Azraël siffla d’admiration.

— C’est un bien beau cadeau, ça ! Tu as une idée de combien ça coûte ?

— Je crois que je préfère ne pas savoir… marmonnai-je en allumant l’appareil après y avoir inséré ma puce comme me l’avait dit Olivia.

Le fond d’écran affichait une rose rouge. Je me demandai si Jack l’avait fait configurer en magasin avant de me l’envoyer, ou si c’était du pur hasard.

Le bon côté des choses, c’est que j’étais à nouveau joignable.

— Je commence à remballer tout ça, du coup.

Azraël me rappelait avec subtilité que nous nous apprêtions à partir. Je me dépêchai d’aller préparer mes affaires.

Azraël avait insisté pour que je ne porte pas trop de poids. J’avais donc mis un maximum d’affaires dans ma petite valise à roulettes, et j’étais en train de réajuster mon sac à dos en fermant la porte quand il se racla la gorge de façon très exagérée. Je me retournai pour lui demander ce qui lui arrivait et je vis Olivia plantée dans les escaliers, les poings sur les hanches.

— Tu devais m’appeler !

— Je suis désolée.

Je lui adressai le plus beau de mes sourires.

— Tu m’as fait peur, espèce d’andouille !

— Je suis désolée.

Elle me regarda de la tête au pied, les yeux exorbités.

— Et ton attelle ? Ta minerve ? Qu’est-ce que t’en as fait ?

J’hésitai un instant. J’allais devoir mentir. Encore.

— Je vais aller mettre tout ça dans la voiture, m’indiqua Azraël en commençant à descendre les escaliers.

— Ravie de t’avoir rencontré, Jack !

— Moi, je m’appelle Azraël, mais le plaisir est partagé, Olivia.

Un silence gêné s’installa. Seul le bruit des chaussures du vampire contre les marches venait le briser à intervalles réguliers. Le regard qu’Olivia me lançait finit par m’obliger à lui tourner le dos. Je ne pouvais pas supporter d’y lire autant de colère.

— Viens, rentre. Je crois qu’il faut que je t’explique une chose ou deux…

— Tu crois ? hurla-t-elle. Tu crois ! Non, mais j’aurais tout entendu !

Je ne savais pas quoi dire. Mes mains tremblaient alors que je tentais de mettre ma clé dans la serrure. Je la laissai entrer la première et refermai la porte. Elle resta figée en regardant ce qu’Azraël avait fait de mon appartement.

— Je crois que tout s’explique : tu as simplement et définitivement pété un plomb… Y’a pas d’autre explication !

Je posai mon sac à dos sur la table. Mon esprit moulinait pour tenter de trouver une excuse valable. Comment justifier le fait qu’à peine deux jours plus tôt, j’étais à l’hôpital avec des fractures, et que maintenant, tout allait mieux ?

— Je suis désolée de ne t’avoir rien dit, tu sais, commençai-je doucement. C’est compliqué…

Elle fit volte-face et me menaça d’un doigt tendu.

— T’en as juste rien à foutre en fait ? Je te dis que je m’inquiète, que tu dois faire attention à ta santé, mais tu faisais semblant d’être blessée en fait !

— Non, je n’ai pas fait semblant.

— Alors comment tu expliques que tu sois là, sur le pas de ta porte, avec un type qui n’est même pas ton petit copain, en train de déménager. Tu devrais à peine pouvoir bouger !

— J’ai trouvé un truc pour la douleur, balbutiai-je.

Olivia porta sa main à sa bouche.

— Oh putain ! Tu te drogues, c’est ça ?

Je n’avais pas pensé à cette interprétation de mes propos. Je ne voulais pas qu’elle s’inquiète encore plus.

— Non ! J’ai utilisé une technique… alternative… à base d’hypnose…

Je m’entendais parler, et je savais que je n’étais pas convaincante. J’en avais parfaitement conscience. Le visage d’Olivia avait viré à une teinte proche du violet tant elle était hors d’elle. Elle ne m’avait pas crue, et je ne pouvais pas l’en blâmer. Elle fit les quelques pas qui nous séparaient. Ses yeux occupaient à présent tout mon champ de vision et son nez frôlait le mien.

— Je pensais que tu avais un peu plus d’estime pour moi. Mais tu me mens. Et mal en plus ! Donc quand tu auras décidé d’arrêter tes conneries et de me dire la vérité, tu sais où me trouver !

Elle se dirigea vers la porte en me bousculant au passage. Je ne l’avais jamais vue dans un tel état. Je pris mon visage dans mes mains alors que les larmes montaient à mes yeux. J’avais conscience d’être responsable de la situation actuelle, mais je faisais cela pour la protéger. Je n’étais pas certaine qu’elle puisse encaisser le fait que les vampires et d’autres créatures existent. Plus terre-à-terre qu’elle, je ne connaissais pas. Elle était de celles qui cherchaient à décortiquer le fonctionnement d’un tour de magie pour prouver que ce n’était qu’une illusion.

Je la protégeais aussi, car je n’avais jamais été blessée avant de mettre un pied dans ce monde mystérieux. S’il lui arrivait quelque chose, je ne pourrais pas me le pardonner.

Je sursautai quand une main se posa sur mon épaule. Pensant que c’était Olivia, je me retournai, et me retrouvai face à Azraël. Les larmes me brouillaient la vue, mais pas assez pour confondre les deux.

— J’ai croisé Olivia en bas. Elle avait l’air furieuse. J’ai vraiment cru qu’elle allait me passer un savon. Ça va aller toi ?

— Bien sûr que non ! criai-je en le poussant avec violence du bout de l’index. C’est ma meilleure amie, et elle m’en veut à mort !

— Pourquoi ça ?

— Parce que je lui ai menti. Parce que j’ai mal menti. En même temps, tu as une explication plausible à mon état ?

Je lus le désarroi sur le visage d’Azraël.

— Je suis certain que ça va s’arranger entre vous.

— Elle m’a dit de ne retourner la voir que quand je serai prête à lui dire la vérité !

Je pris un mouchoir sur la table basse. Je ne savais pas si Azraël pouvait comprendre que c’était une très grosse dispute. Cela ne nous était jamais arrivé auparavant, en tout cas, pas avec une telle ampleur.

— Tu veux que je te laisse un moment ?

Je réfléchis. Bien évidemment, j’avais envie de me rouler en boule sous ma couette et de pleurer toutes les larmes de mon corps face à la situation sans issue dans laquelle je m’étais fourrée. Je pensais aussi au fait que des vies étaient peut-être en jeu, et des personnes en danger.

Je reniflai violemment et redressai mes épaules.

— Non. On va y aller. Laisse-moi juste deux minutes, le temps de me passer un peu d’eau sur le visage, j’arrive.

Nous avions discuté tout au long du trajet, comme si le silence risquait de causer une nouvelle crise de larmes dues à la dispute. Nous avions beaucoup parlé du fait que cela m’embêtait de venir encore une fois habiter chez Azraël, mais il m’avait rapidement rassurée, me promettant que ce n’était que pour la durée de cette enquête. Après tout, si notre organisation fonctionnait, il nous faudrait trouver des locaux, et des logements proches.

— Vois ça comme une phase test, m’expliqua le vampire en garant la voiture. Ça évitera des frais inutiles si jamais ça ne marche pas.

Ma valise à la main, mon sac à dos sur l’épaule, j’avais presque l’impression de déménager de façon définitive en traversant le petit pont de bois blanc vers le porche.

Je passai la porte et restai bouche bée. Les mots me manquaient. Un immense sapin occupait le centre de la pièce. Tout autour, un train miniature se frayait un chemin entre des automates de lutins, de rennes, de pères Noël. Il zigzaguait entre des cadeaux et des arbres minuscules… Tout était lumineux, beaucoup trop lumineux si on m’avait demandé mon avis. Des diodes, des guirlandes dans le moindre recoin, mais la principale source de lumière était une énorme lampe qui ressemblait à une boule à neige avec des pingouins à l’intérieur.

Tout cela me rappela le cauchemar que j’avais fait après mon accident. Je vérifiai, mais il n’y avait pas de cheminée, ce qui me rassura instantanément.

— Waouh !

— Je suis ravi que la déco te plaise !

— Je ne pensais pas que tu avais à ce point un problème avec Noël, me moquai-je. Je vois que tu y es allé en douceur avec mon salon, finalement ! Quand est-ce que tu as trouvé le temps de faire ça ?

— Quand tu étais dans le coin, il y a quelques jours. J’en ai profité…

Je le suivis vers les escaliers qui menaient à l’étage. Il ouvrit une des portes et me fit signe d’entrer.

— On mettra le bureau provisoire ici. Comme ça, tu peux prendre la grande chambre d’à côté, si ça te va.

J’allai poser ma valise dans la pièce attenante avant de revenir sur mes pas. Il avait déjà poussé les meubles le long d’un mur et commencé à installer le tableau qu’il avait monté chez moi. En l’espace d’une quinzaine de minutes, nous étions opérationnels.

Il était tard, mais nous étions pressés de nous y mettre. Je m’assis en tailleur sur le lit pendant qu’il s’armait des punaises colorées. Je lui donnais le lieu du crime et il s’occupait de le marquer sur la carte. Quand je commençai à piquer du nez, Azraël me suggéra d’aller me coucher. Nous reprendrions le lendemain.

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5

 

 

Dès le coucher du soleil, Azraël et moi avions recommencé à planter des punaises sur la carte de St. Lucie. J’allais devoir m’habituer à nouveau à ce rythme nocturne. J’avais pris sur moi pour ne pas me mettre au travail toute seule en fin de journée, alors que je m’étais levée avant lui. Je m’étais tout simplement interdit de rentrer dans notre nouveau bureau. J’étais certaine que cela l’aurait vexé.

— Je crois qu’on tient quelque chose, non ? dit le vampire en retournant vers moi le tableau de liège.

Il était près de 2 heures du matin et je venais de refermer le dernier dossier. Nous n’avions pris en compte que le lieu de l’incident. Rien de plus. Quand je vis la répartition géographique des crimes, plus aucun doute n’était possible. Au moins la moitié d’entre eux était regroupée au sud de la ville, presque en périphérie.

— Je suppose que c’est de là que Vicky vient ?

— Tu as deviné juste.

— C’est quoi ce quartier, en fait ?

— C’est une ancienne zone industrielle. La ville a connu un fort essor au début du siècle grâce à une entreprise spécialisée dans la production de papier. Mais la pression de la Chine dans ce domaine et l’éloignement de la côte pour l’export ont fait que ces activités ont été abandonnées, et la zone s’est retrouvée presque désertée. Certains bâtiments ont été transformés en boîtes de nuit, en salles de concert clandestines… Je ne te cache pas que le quartier est surtout réputé pour être un endroit où aller si on cherche de la drogue, ou des prostituées.

— Il y a aussi cette fête en décembre…

— La Sainte-Lucie. La fête de la lumière. Oui. Je suppose que la ville s’appelle ainsi à cause de certains colons scandinaves. Ce n’est pas pour rien que Soren a décidé de s’établir là-bas…

— Soren ?

— C’est le responsable de la communauté.

Je soupirai. Maintenant que nous savions qu’il y avait bien une plus forte concentration de crimes dans les alentours, nous allions devoir trier les affaires afin de les étudier en détail.

— Heureusement que j’ai eu la riche idée de numéroter les punaises, hein, fit Azraël, les bras croisés et l’air fier.

Cela allait effectivement nous faire gagner un temps fou. Une grosse vingtaine de minutes plus tard, nous avions deux piles de dossiers distinctes.

— Là, ça va devenir beaucoup plus compliqué, commençai-je à expliquer à mon nouvel associé. Pour chaque affaire, on va devoir étudier la nature du crime, et le profil des victimes. Il faut aussi voir s’il existe des indices qui laissent penser que les vampires sont derrière tout ça. Ce n’est peut-être qu’une zone à forte criminalité humaine, et rien de plus…

— D’abord, on va faire une petite pause déjeuner !

Travailler avec Azraël présentait cet intérêt majeur : il m’était impossible de sauter un repas. Il était extrêmement vigilant sur ce point.

Nous étions descendus à la cuisine, et j’étais en train de le regarder me confectionner un sandwich en buvant une tasse de café quand je me décidai à lui poser la question.

— D’où ça te vient, cette obsession pour la nourriture ?

Il s’arrêta une seconde d’émincer les feuilles de salade avant de reprendre.

— Je n’aurais pas dit que c’est une obsession. Je trouve ça important. C’est tout.

Son ton était distant, et un peu sec, comme si je l’avais heurté.

— Je ne connais personne d’autre pour qui c’est aussi important. C’est pour ça que je me pose la question. Je ne voulais pas te blesser.

— Non, non. Ce n’est rien… Je ne sais pas trop, reprit-il après une hésitation. C’est probablement parce que manger correctement était un luxe pendant mon enfance.

Je détectai de la douleur derrière ses mots. Quand il me tendit l’assiette sur laquelle se trouvait le sandwich, je posai ma main sur la sienne.

— Je vais essayer de faire plus attention alors, promis-je solennellement.

Un petit sourire vint tordre ses lèvres sur la droite, et il hocha la tête.

— On est reparti ?

— Je peux manger là-haut ?

Sans même lui laisser le temps de répondre, de peur qu’il change d’avis, je m’empressai de filer avec mon assiette et mon mug.

— Comment on fait pour trier les affaires ? me demanda-t-il une fois assis sur le lit en face de moi, la moitié des dossiers sur les genoux.

— Vicky t’a parlé de quoi précisément ? Juste de meurtres et de disparitions ?

— De choses inquiétantes. Ce sont ses mots exacts. Et avec les pratiques qu’ils avaient…

— Stop ! fis-je en agitant mon sandwich devant moi. Je ne veux pas en savoir plus pour l’instant.

— Pourquoi ?

— Pour être la plus neutre possible en triant les dossiers.

— Mais moi, je ne le serai pas. Et puis c’est toi qui as posé la question ! Il risque d’y avoir un biais entre ceux que tu étudies, et les miens.

Azraël avait raison. Soit il m’expliquait tout, soit on devrait chacun passer en revue la totalité des documents. La première option nous permettrait de gagner du temps, c’était indéniable.

— Très bien, raconte-moi toutes les horreurs qu’il se passait chez ces vilains vampires !

Je repoussai les dossiers et m’appuyai contre la tête de lit. J’étais confortablement installée pour écouter une nouvelle histoire et terminer mon en-cas.

— Comme tu le sais, nous sommes venus d’Europe un peu après la fin de la Première Guerre mondiale. Le Conseil Vampirique m’a envoyé, ainsi que quelques volontaires, sur ce continent pour y établir douze colonies. Ce devait être un test dans un premier temps. Trois missions similaires ont été lancées en même temps que la mienne. L’une est partie au Japon, une autre en Australie, et une dernière en Afrique du Sud. Mon rôle devait se borner au fait de superviser la mise en place de ces douze colonies, et de faire des rapports réguliers au Conseil. Tout ça sans m’impliquer dans quoi que ce soit personnellement.

— Pourquoi est-ce que tu as été chargé de gérer le projet, exactement ? demandai-je.

— Ascendance et pouvoirs, je suppose.

— Je vois…

La réponse était vague, mais je compris qu’il parlait de politique.

— Ça ne me convenait pas. J’ai donc décidé de monter une treizième colonie : la mienne. Pendant ce temps, je continuais à surveiller, de loin, ce qui se passait dans les autres. Rapidement, j’ai jugé ma tâche de superviseur terminée. Aucun des douze membres ne me contactait plus concernant d’éventuelles difficultés, donc j’ai informé le Conseil Vampirique que notre mission était finie.

— Qu’est-ce que ça a à voir avec notre affaire ?

— Ne sois pas si impatiente ! Le Conseil avait son mot à dire sur la suite des opérations, mais un changement de régime s’est imposé à nous. Bref, les treize colonies sont devenues indépendantes du Conseil européen, et c’est Morgane qui est devenue notre Reine. Je te passe les détails du pourquoi et du comment, on y reviendra un jour si c’est important. Donc, ici, les treize communautés sont plus ou moins autonomes. Morgane ne supervise pas ce qui se passe au sein de chaque colonie. Nous avons des lois, mais ça s’arrête là. Par contre, certains vampires me considéraient comme leur leader avant ça, à cause de mon rôle dans le projet, et c’est toujours le cas chez une poignée d’entre eux. Je pense que c’est à cause de ça que Vicky est venue un jour me demander asile. Et aussi probablement pour se rapprocher de Darius…

Je notai mentalement qu’il avait sous-entendu que Vicky et Darius étaient en couple. Je n’en avais pas la moindre idée. J’avais remarqué qu’ils étaient proches, mais pas aussi proches.

— Vicky est originaire d’Europe, comme toi ?

— Oui, elle était le bras droit de Soren. Un peu comme Darius pour moi.

— Je croyais que c’était censé être Esther…

— Tu sais très bien ce que je veux dire, me reprocha-t-il en levant les yeux au ciel. Soren était un vampire assez quelconque quand nous étions en Europe. Il était bien vu de tout le monde, mais ne semblait pas avoir de personnalité bien marquée. C’était le genre de type qu’on ne remarque pas vraiment quand il est dans une pièce, tu vois ? Donc quand j’ai entendu des rumeurs à propos d’atrocités commises dans sa communauté, je n’y ai pas cru, et je n’ai rien fait.

Je sentais du regret derrière les mots d’Azraël, un peu comme quand on s’en veut de ne pas avoir vu un drame arriver.

— Ils faisaient quoi de particulier pour que tu en parles comme ça ?

— Tout a commencé avec le fait qu’il a souhaité s’installer en ville plutôt qu’à la campagne. Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais personne n’avait envisagé de faire ça. Et rapidement, j’ai compris qu’ils n’étaient pas parfaitement autonomes.

— Autonomes comme vous ? En nourriture ?

— Oui. Il semblait y avoir beaucoup de va-et-vient dans son manoir…

— Il s’est installé dans un manoir ?

Azraël eut l’air agacé par cette énième interruption.

— Oui, une propriété qui ressemble à un manoir hanté, entouré d’un immense terrain. D’après ce que j’ai entendu dire, c’était la résidence d’une fortune locale il y a fort longtemps. Elle est proche de l’ancienne gare de fret.

— Et c’est si grave que ça, qu’il ne fasse pas pousser ses légumes ?

J’avais du mal à comprendre ce qui pouvait choquer dans les actions de Soren jusqu’à présent, mais je ne voulais pas brusquer Azraël. Pour une quelconque raison, me raconter cette histoire semblait lui être difficile.

— C’est contraire à nos principes, mais non, ce n’est pas grave dans le sens dans lequel tu l’entends. Mais il y avait ces rumeurs auxquelles je ne prêtais pas attention. Après tout, ce n’étaient que des rumeurs. Et Soren avait l’air de quelqu’un de doux, d’inoffensif. Quand Vicky a souhaité se joindre à nous suite à une divergence d’opinions, j’aurais dû faire le rapprochement avec les rumeurs… J’avais tellement de choses à gérer…

Azraël soupira et prit sa tête dans ses mains.

— De quoi tu parles, exactement ? Je ne comprends rien.

— Je n’ai jamais questionné Vicky, et je le regrette en voyant cette carte maintenant. J’ai entendu parler de personnes qui seraient sur place contre leur volonté, et qui seraient maltraitées.

« Quand je vois cette pile de dossiers, et l’inquiétude de Vicky… Je n’ai pas d’autre choix que de faire le lien… Je m’en veux… Vraiment. Attention, tout ce que je te dis là, ce sont des rumeurs et des faits qui m’ont été rapportés par bribes. Je n’ai jamais constaté quoi que ce soit par moi-même. Et comme je t’ai dit, je n’ai jamais demandé à Vicky ce qu’il se passait réellement là-bas…

« Il paraît que la communauté n’entretient pas le mystère autour de leur nature. Ils s’en serviraient même pour attirer des victimes. Les vampires feraient miroiter aux mortels la possibilité de leur donner des pouvoirs pour ensuite les tuer. J’ai entendu parler de personnes gardées en captivité, torturées, pendant de longues périodes. Certains seraient même élevés comme du bétail, pas plus considérés que des poulets dans un élevage en batterie. Soren serait capable d’en faire se reproduire pour pouvoir se nourrir sur les nouveau-nés…

Je trouvais tout cela insupportable. Je portai mes mains à mes oreilles comme si cela allait m’empêcher d’entendre les horreurs qu’Azraël était en train de m’expliquer.

— Azraël ? Tu penses vraiment que Soren pourrait faire ça ?

— Pas le Soren que j’ai connu en tout cas… C’est pour ça que je n’y avais jamais vraiment fait attention. Tout semble si ridicule…

Azraël secouait la tête comme s’il n’arrivait pas à se convaincre lui-même. Puis mon cerveau assimila une information importante : il me rapportait des rumeurs. Il était possible qu’aucune d’elles ne soit fondée, et que Soren soit un homme tout à fait charmant !

— Ce ne sont que des rumeurs. Tu l’as dit toi-même. Pour l’instant, on n’est pas sûrs que tout ça soit vrai.

— Mais si c’est le cas ?

— Tu ne peux pas t’en vouloir. Ce qui se passe chez les autres ne dépend pas de toi. Tu n’as pas à porter le poids du monde sur tes épaules !

— Oui, mais…

— Stop, le coupai-je. On va ouvrir tous ces dossiers, un par un, et chercher des indices, des points communs. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je ne voyais toujours que le sommet du crâne du vampire. Assis en tailleur, sa tête pendait entre ses jambes. Ses mains étaient glissées derrière sa nuque. Ainsi roulé en boule, il n’avait plus du tout l’air impressionnant et dangereux qu’il dégageait en temps normal. Comme il ne répondait pas, je posai mes doigts sur un de ses genoux. Il sursauta et se redressa.

— Arrête de ruminer le passé. Après tout, vous avez une Reine. C’est à elle de gérer ces trucs-là, non ?

Je n’en revenais pas d’être là à tenter de rassurer Azraël, lui qui semblait si invulnérable.

— Tu as probablement raison, murmura-t-il. Remettons-nous au travail, et nous en saurons plus.

L’intégralité de la nuit suivante nous fut nécessaire pour arriver à bout des dossiers. En fin de compte, nous en avions retenu une grosse cinquantaine. Nous avions éliminé les crimes pour lesquels un coupable avait été identifié, ainsi que les morts par balle. Cela ne collait pas vraiment avec le profil de nos suspects aux longues dents.

Jack ne m’avait fourni que les résumés d’enquêtes, aussi, nous n’avions pas tous les détails. Cela suffisait néanmoins à nous donner une bonne idée de ce qui se tramait dans la région de St. Lucie. Pour une petite ville à la réputation plutôt calme, il s’y passait des choses bien étranges.

— On dirait que tout a commencé fin 2008, début 2009. C’est à ce moment-là que Vicky est partie ? demandai-je à Azraël en bâillant.

— Quelque chose comme ça, en effet.

Des gens disparaissaient dans le quartier qui entourait le manoir. La plupart du temps, deux ou trois personnes en une semaine, puis une période de pause de quelques mois suivait. Ce schéma se répétait depuis plus de dix ans. Un grand nombre de cadavres étaient également retrouvés au petit matin dans les rues. Presque tous avaient été attribués à des règlements de comptes entre bandes rivales ou à des overdoses et classés sans suite.

— Qu’est-ce qui te préoccupe ?

La voix d’Azraël me fit sursauter. J’étais perdue dans mes pensées, des dossiers éparpillés sur le couvre-lit tout autour de moi.

— J’ai bien peur que ce ne soit que la partie visible de l’iceberg.

— Comment ça ?

— Pour qu’une disparition soit signalée, ça peut paraître bête, mais il faut que quelqu’un la signale…

— Et…

Azraël avait prononcé ce mot très lentement, un sourcil relevé. Il ne comprenait vraiment pas ce que je tentais de lui expliquer.

— Et vu la réputation du quartier, j’imagine que la plupart des gens qui traînent là-bas n’ont personne qui pourrait s’inquiéter pour eux.

Son visage s’illumina alors.

— Oh ! Et donc tu penses qu’il y a beaucoup plus de disparitions que ce que laissent penser les dossiers, c’est ça ?

— Tu as tout compris !

— Vicky avait raison. Il se passe bien des choses graves…

— L’implication des vampires ne fait aucun doute selon toi ?

— Vicky était inquiète. Et ce n’est pas vraiment dans ses habitudes de s’inquiéter pour rien. Je pense qu’on a assez de preuves pour décider qu’il faut faire quelque chose et arrêter tout ça.

— On va donc essayer d’arrêter une bande de vampires kidnappeurs et meurtriers…

La fatigue dans ma voix accentua mon défaitisme. Nous étions deux, contre toute une communauté. S’ils s’avéraient aussi sanguinaires que ce qu’Azraël craignait, je ne voyais vraiment pas ce que nous pouvions faire.

— Je crois qu’il va falloir qu’on parle d’abord avec Vicky… On doit savoir avec précision ce qu’elle sait.

Je me raidis. Je n’avais aucune envie de me retrouver dans la même pièce qu’elle.

Vicky n’était pas ma meilleure amie chez les vampires. J’avais cru comprendre qu’elle était une puissante sorcière avant d’être transformée. La seule et unique fois que je l’avais vue, elle avait tenté d’analyser la magie qui m’habitait en s’insinuant à l’intérieur de moi. Cette manœuvre s’était avérée… douloureuse. Extrêmement douloureuse.

— Je serai là avec toi, elle ne te fera aucun mal, promit Azraël qui avait posé une main réconfortante sur mon épaule. Mais on verra ça la nuit prochaine. Toi, tu vas te coucher, et moi, je planifie le rendez-vous avec elle.

Je rejoignis ma chambre en traînant des pieds. Les soulever constituait un effort insurmontable. Une bonne journée de sommeil me ferait le plus grand bien.

Vicky avait insisté sur le fait que nous devions venir au domaine agricole qui avait été la communauté d’Azraël. Il avait essayé de négocier pour que cela se passe en territoire neutre, mais visiblement, Vicky avait gagné cette bataille.

La voiture avançait à toute allure sur la route bordée d’arbres fruitiers. La dernière fois que je m’étais rendue là-bas, c’était Esther qui nous avait convoqués. Cela avait abouti à la découverte du corps de Benjamin Cruise, et à la clôture de la première grosse enquête de ma carrière. Quelques semaines à peine s’étaient écoulées, et pourtant, j’avais l’impression que des siècles me séparaient de ces évènements.

Esther avait pris la place d’Azraël à la tête du groupe, et il était à présent un vampire indépendant. Je ne savais pas ce que cela impliquait pour lui. Nous n’avions jamais réellement abordé le sujet depuis. Je n’arrivais donc pas à deviner ce qui se passait dans son esprit quand nous approchions du domaine. Toutefois, j’étais certaine qu’une partie de l’angoisse qui m’habitait provenait de sa personne.

Je fus surprise de découvrir que le portail d’entrée avait été remplacé. Il n’était plus possible de distinguer quoi que ce soit à travers tant il était opaque et haut en comparaison avec son prédécesseur. Azraël arrêta la voiture au niveau d’un boîtier métallique avant d’ouvrir la vitre et d’appuyer sur un bouton. Une voix se fit entendre via le haut-parleur.

— Qu’est-ce que c’est ?

— À qui est-ce que je parle ?

— À qui est-ce que moi, je parle ? dit la voix nasillarde.

Azraël soupira.

— J’ai été invité.

Le silence dura quelques secondes avant que le portail s’ouvre. Azraël fit entrer le véhicule à l’intérieur de l’enceinte du domaine en marmonnant des mots incompréhensibles. Il n’était visiblement pas ravi de cette nouveauté.

À cette heure de la nuit, l’endroit était parfaitement paisible et endormi. Je supposais que seuls quelques vampires et une poignée d’humains à leur service devaient encore être éveillés. Sauf si Esther avait modifié en profondeur le fonctionnement du lieu.

Aucun comité d’accueil ne nous attendait devant l’entrée du petit manoir, contrairement à ce à quoi je m’étais préparée. J’avais beau regarder autour de moi en fermant la portière de la voiture, je ne discernais personne aux alentours.

— On a rendez-vous où, exactement ?

— Vicky m’a dit qu’on allait chez Esther, marmonna le vampire entre ses dents serrées.

Nous montâmes la volée de marches jusqu’au perron, et Azraël ouvrit la lourde porte sur une obscurité presque totale. Il se saisit de ma main, et me guida alors que je ne distinguais rien. J’entendis un déclic, et je sus qu’il venait d’activer le mécanisme secret qui permettait d’accéder à son ancien loft, dans le sous-sol. La cloison bougea, et une lumière faible et vacillante, caractéristique d’un éclairage à la bougie, apparut. Je suivis le vampire dans l’escalier en colimaçon qui descendait jusqu’au salon.

Des dizaines de photophores et de lanternes étaient allumés partout dans la pièce. J’avais oublié à quel point la nouvelle occupante s’était approprié le lieu. La voix d’Esther me sortit de ma contemplation.

— Oh ! Azraël, Lena, je suis ravie de vous voir !

Son timbre était d’une douceur infinie. Clairement, elle avait besoin de nous et elle nous le faisait savoir.

— Esther. J’aimerais te dire que le plaisir est partagé, mais ce serait mentir, fit Azraël d’une voix plus sourde que d’habitude.

— Bonjour Esther ! Ça fait un bail ! m’exclamai-je avec beaucoup plus d’entrain que nécessaire afin de contrebalancer la réaction d’Azraël.

Elle se leva de son fauteuil doré et vint à ma rencontre. Elle ressemblait toujours à une de ces statues antiques qui ornaient les temples grecs ou romains. Ses cheveux bruns cascadaient jusqu’à ses hanches, contrastant avec sa peau d’un blanc immaculé. Elle semblait taillée dans du marbre. Ses yeux étaient maquillés au khôl, et ses lèvres brillaient d’un rouge sang éclatant, même dans la lueur des bougies. Elle portait une longue robe portefeuille d’un bleu sombre. Le ruban argenté qui la maintenait fermée faisait écho aux chaînes métalliques qui servaient de bretelles. Comme d’habitude, elle était époustouflante. Alors que je me tenais sur la dernière marche, elle prit mes mains dans les siennes et me détailla de son étrange regard doré.

— Ma chère Lena, comment vas-tu ?

— Bien, merci.

— Je suis désolée que nous nous rencontrions une fois de plus dans des circonstances pour le moins… désagréables. Crois-moi.

Ses yeux tentaient de passer à travers moi, comme pour me convaincre de son sentiment, pour m’instiller une dose de calme, de sérénité. J’avais déjà détecté ce phénomène plusieurs fois depuis en sa présence, mais là, j’eus l’impression de le sentir physiquement. C’était comme si quelque chose de brumeux essayait de traverser ma peau et peinait à se frayer un chemin.

— Je m’attendais à voir Vicky, dis-je en résistant comme je le pouvais à ce pouvoir.

Je me défis de son étreinte et finis de descendre les escaliers pour rejoindre Azraël qui s’était installé dans le petit canapé. Après tout, j’étais dans son camp à lui, alors autant serrer les rangs.

— C’est vrai ça. Vicky n’est pas là ? demanda-t-il.

Esther apparut soudain dans le fauteuil doré qui nous faisait face. Je restai stupéfaite un instant et elle afficha un sourire satisfait qui dévoilait la pointe de ses canines. C’était une démonstration de pouvoir, de puissance, et visiblement, elle avait atteint son objectif.

— Allons, ne me fais pas croire que tu ne t’es pas encore habituée, se moqua-t-elle.

Elle s’amusait vraisemblablement comme une folle. Je ne savais pas comment répondre à son attaque qui ne semblait pas en être réellement une.

— Vicky ! la pressa Azraël.

— Oui, oui. Je suis là !

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