Sombres Supplices (French Edition)
Notre future cliente fit son apparition depuis…
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Notre future cliente fit son apparition depuis l’escalier qui descendait vers les chambres. Vêtue d’un pantalon noir à taille haute et d’un chemisier à fleurs, elle paraissait bien terne à côté de la maîtresse des lieux.
Esther croisa ses jambes et appuya ses coudes sur son genou. Sa tête reposait dans ses mains aux ongles dorés et son regard était fixé sur moi alors qu’elle s’adressait à Azraël.
— J’ai cru comprendre qu’elle avait fait appel à vos… services concernant son ancienne maison.
— Je ne vois pas en quoi cela te concerne. Pourquoi est-ce qu’elle est là, Vicky ?
Elle vint se placer à la droite d’Esther, une main sur le dossier de son fauteuil. Ses yeux étaient pointés sur moi, et un sourire malsain se dessinait sur ses lèvres. J’avais la vilaine impression d’être une bête de foire face à ces deux femmes qui me fixaient avec autant d’intensité.
— Il est possible que ce que je vous ai raconté ne soit pas le seul souci que nous ayons à régler là-bas…
Les intonations de sa voix étaient aussi abruptes que dans mon souvenir. Rien chez elle ne semblait agréable, à part son apparence. De belles boucles blondes encadraient son visage aux courbes élégantes. Elle ressemblait un peu à une de ces poupées en porcelaine collectionnées par certaines grand-mères. Toutefois, dès qu’elle bougeait ou parlait, la perfection qui caractérisait tous les vampires que j’avais rencontrés jusqu’ici s’effondrait. Elle paraissait totalement dépourvue de la moindre grâce, du moindre charisme. L’espace d’un instant, je me demandai si cela dépendait de son entourage lors de sa transformation. Après tout, elle n’était pas issue de la même communauté qu’Esther, Darius et Azraël. Ces trois-là se connaissaient depuis fort longtemps et dégageaient une impression commune de finesse. Vicky, à côté, semblait être quelque chose de plus brut, de plus barbare… Les vampires de St. Lucie étaient-ils tous bâtis sur le même modèle qu’elle ?
— Quel genre de soucis ? demanda Azraël alors que personne ne disait rien depuis quelques secondes.
— J’ai envoyé Darius informer tous les villages de l’État du… changement de propriétaire ici. Les anciens camarades de Vicky n’ont pas particulièrement apprécié la nouvelle…
— Tu développes ?
Azraël semblait détaché, comme s’il n’avait rien à faire des explications d’Esther. J’avais pourtant intercepté malgré moi une pointe de douleur quand Esther avait mentionné Darius. Il était agité, inquiet, mais cachait bien son jeu, sa voix ne laissant rien transparaître.
— Il y a deux jours, Soren m’a contactée. Je n’avais pas la moindre idée de qui il s’agissait, dans un premier temps. Je dois avouer que j’ai donc refusé de recevoir son messager. Cela n’a pas dû lui plaire, car un autre s’est présenté hier soir à l’entrée. Armé d’un arc, il a décoché une flèche enflammée sur la porte du réfectoire. Je vous laisse imaginer le grabuge que tout cela a causé… Ton habileté au formatage de pensées nous aurait été fort utile ! Nous avons fini par réussir à calmer tout le monde et j’ai reçu l’envoyé de Soren après que Vicky m’ait rafraîchi la mémoire.
— C’était une déclaration de guerre ?
— Plutôt une déclaration d’indépendance, je dirais. La messagère a insisté pour te parler, et a semblé fort déçue d’apprendre que tu ne vivais plus ici.
— C’était Karyna, précisa Vicky.
Azraël se crispa si violemment que j’eus l’impression qu’il sursautait. Peut-être était-ce le cas.
— Ils refusent de reconnaître ma position de leader à l’échelle de l’État, reprit Esther comme si de rien n’était. Leur allégeance reste envers Morgane, à qui ils comptent faire remonter mon abus de pouvoir.
— Et en quoi cela concerne notre affaire ? demandai-je. J’ai l’impression qu’on s’éloigne un peu du sujet, non ?
Le regard d’Esther vint à nouveau se poser sur moi, s’ajoutant à celui de Vicky qui n’avait pas cillé de toute la conversation.
— C’est que Darius n’est toujours pas revenu…
— Ils retiennent Darius ?
Azraël s’était levé et sa voix avait blessé mes tympans. Je sentis mon pouls s’accélérer alors qu’un nœud d’angoisse se formait dans ma poitrine. J’eus immédiatement la certitude que ce n’était pas ma réaction, mais celle d’Azraël. Je ressentais clairement son agitation face à cette nouvelle. Il était bouleversé.
— Oui, reprit Esther. Avant qu’on entre dans le vif du sujet…
Esther se leva et glissa jusqu’à la porte de la cuisine qu’elle entrouvrit.
— Un café ! ordonna-t-elle avant de se tourner vers moi. Tu prends du sucre, Lena ?
— Je… euh… Non, merci.
— Un café noir, alors. Et des amuse-bouches.
Je n’en revenais pas qu’elle ait pensé que je pouvais avoir faim ou soif. Je lançai un regard interrogateur à Azraël qui haussa les épaules. Il était visiblement aussi étonné que moi.
Elle s’installa à nouveau dans son fauteuil doré et attendit. Tout le monde fit de même, jusqu’à ce qu’une jeune femme qui ne devait pas avoir vingt ans passe la porte avec un plateau dans les mains. Rousse, ses longs cheveux bouclés étaient attachés par des rubans en couettes enfantines. Vêtue d’une robe composée de volants et de froufrous noirs recouverte d’un tablier blanc orné de dentelles, elle ressemblait presque à une parodie de soubrette sortie d’un dessin animé japonais.
Elle déposa son plateau sur la table basse devant moi avant de disparaître aussi vite qu’elle était venue, sans dire un mot. J’ouvris la bouche, et Azraël secoua la tête, me faisant comprendre que ce n’était pas le moment de poser des questions. Mais il était trop tard pour que je m’arrête.
— Qui c’est, cette jeune fille ?
— C’est quelqu’un qui s’occupe des choses que je n’ai pas à faire…
Son ton hautain était sans équivoque. Je faisais apparemment preuve d’une stupidité avancée. Je me mordis la langue pour ne pas demander s’il s’agissait d’une esclave, devinant que je risquais de causer un réel incident diplomatique si je persévérais dans cette voie. Je pris donc la tasse sur le plateau où étaient également posées trois minuscules soucoupes chargées de guimauves, de chocolats, et de biscuits. J’hésitai un instant à porter la boisson à mes lèvres.
Je ne craignais pas vraiment que le café soit empoisonné. C’était déjà arrivé, et je me doutais qu’Esther n’utiliserait pas deux fois le même stratagème. Je restais tout de même méfiante. Azraël m’avait prévenue qu’elle était une personne mauvaise, alors qu’elle me donnait l’impression de finalement m’apprécier.
— Alors ? Qu’avez-vous trouvé qui nécessite que vous en parliez avec notre chère Vicky ? reprit notre hôtesse dès que j’eus avalé une gorgée de café chaud.
Mon regard croisa celui d’Azraël. Mon cœur battait toujours beaucoup trop vite, et je sus qu’il ne s’apprêtait pas à se lancer dans un exposé sur la criminalité à St. Lucie avant même qu’il n’ouvre la bouche.
— Est-ce qu’on peut revenir deux secondes au fait que Darius a été kidnappé ?
Je vis la main de Vicky se crisper sur le fauteuil doré. Cette information lui causait à elle aussi de vives émotions. Elle tenait à Darius et s’inquiétait de son sort. Cela semblait confirmer ce que j’avais compris concernant leur relation.
— Que veux-tu qu’on te dise ? Ils retiennent Darius, et ils ne nous le rendront que sous certaines conditions.
— Même pour les kidnappings de vampires, il y a des demandes de rançon ? m’étonnai-je en prenant un petit carré de chocolat.
— Si tu penses à une rançon en argent, tu te plantes, intervint Vicky avec un air méprisant.
— Et qu’ont-ils demandé ?
Je sentais l’angoisse d’Azraël aller crescendo. Il possédait des informations sur la situation que je n’avais pas, c’était la seule explication. Je savais que Darius et lui étaient proches, mais depuis sa trahison et son implication dans la prise de pouvoir d’Esther, nous n’en avions pas reparlé. J’avais vraiment l’impression qu’il ne s’inquiétait pas simplement parce que son ami était entre les mains d’autres vampires.
La mise à mort de l’un des leurs constituait un crime, et je me doutais donc que Darius ne courait aucun réel danger. Toutefois, l’état de stress d’Azraël, cette urgence qu’il ressentait, me laissait présager quelque chose de grave.
Je posai une main sur la cuisse d’Azraël, et il la prit dans la sienne sans la serrer trop fort. J’eus l’impression que ce simple geste l’aida à se détendre un peu.
— Ils te veulent toi, et elle.
Vicky me désigna d’un mouvement de menton dédaigneux. Esther inversa le croisement de ses jambes et me regarda alors que l’information mettait du temps à parvenir jusqu’à mon cerveau.
— Comment est-ce qu’ils savent qui elle est ? Ils ont dit son nom ?
Azraël avait serré ma main plus fort en posant ces questions. C’était lui qui me rassurait à présent, et non plus l’inverse.
— Les termes employés ont été « la mort et la créature qui s’y est liée ».
Esther avait pris une voix théâtrale pour déclamer cette étrange citation.
— La mort ? intervins-je, dubitative.
Esther et Vicky se mirent à rire doucement. Azraël se tourna vers moi, également hilare.
— Tu ne vois vraiment pas ?
Non, je ne comprenais pas en quoi Azraël pouvait représenter la mort. Esther prit la peine de m’expliquer.
— Certaines cultures, certaines religions font de l’archange Azraël l’ange de la mort…
— Oui, mais de la part de Soren, c’est particulièrement ironique, compléta le principal intéressé.
Depuis que je l’avais rencontré, je n’avais pas fait la moindre association entre son nom et l’archange en question. Probablement parce qu’il ne semblait pas représenter une quelconque incarnation de la mort à mes yeux… Je me sentais extrêmement bête de ne pas y avoir songé avant. Je n’eus pas le temps de continuer à m’attarder sur mon malaise et ma stupidité : Azraël avait déjà relancé la conversation.
— Comment peuvent-ils savoir pour le lien ?
— Je pense qu’ils ont torturé notre Darius, cher Azraël. Ou alors il y a une taupe au sein du domaine, mais la totalité des personnes qui sont au courant sont dans cette pièce, si je ne me trompe pas…
Azraël se redressa et commença à faire les cent pas autour du canapé. Comme cela lui arrivait fréquemment, je m’y étais habituée. La rapidité avec laquelle il se déplaçait me causait toujours un léger malaise, mais j’en faisais de mieux en mieux abstraction. Esther se leva à son tour, et vint s’asseoir tout contre moi, prenant à nouveau mes mains dans les siennes.
— As-tu découvert ton identité ?
Cette phrase était d’une incohérence folle, mais elle portait également des promesses de choses qui me déplaisaient.
— Je suis toujours moi, répondis-je sèchement.
Le regard de Vicky se fit encore plus scrutateur. Si elle avait pu, elle m’aurait disséquée pour découvrir ce que j’étais, j’en étais persuadée.
— Ne fais pas l’enfant, tu sais très bien de quoi je parle !
— En quoi est-ce tellement important ? Je ne peux pas être simplement moi ? Être humaine ?
— Nous savons tous que tu ne l’es pas. Puis-je te poser une question ?
— Allez-y.
— En quoi la simple idée que tu ne sois pas entièrement humaine te dérange-t-elle autant ?
La question était intéressante, et je n’avais toujours pas pris le temps d’y penser calmement. Je réfléchis quelques instants. Je sentais le regard d’Azraël qui pesait sur moi. Je me doutais qu’il se retenait de m’interroger frontalement, mais qu’il était tout aussi curieux de ma réponse qu’Esther.
— Je suppose que cela me fait peur, en grande partie, commençai-je.
— Qu’est-ce qui te fait peur, exactement ?
J’hésitai. C’était à la fois très simple et très complexe, mais surtout terriblement personnel. Toutefois, je savais qu’ils ne me laisseraient pas tranquille tant que je n’aurais pas répondu.
— Me rendre compte que je me suis trompée sur quelque chose d’aussi basique, d’aussi… évident. Je ne sais pas si j’arriverai à y faire face.
Ma gorge se serra et je pris un instant pour déglutir, les yeux baissés. Soutenir son étrange regard doré alors que j’admettais mon impuissance face à moi-même m’était impossible. La pression des mains d’Esther se fit plus insistante, et je sentis son pouce faire comme des ronds sur ma peau.
— Tu as encore un peu de mal à assimiler la totalité des changements survenus depuis que tu t’es liée à ce cher Azraël, n’est-ce pas ?
J’acquiesçai d’un mouvement de tête. La caresse d’Esther était agréable et j’essayai de me concentrer dessus pour ne pas me mettre à pleurer. Je regardais l’ongle doré de son pouce aller et venir sur le dos de ma main. Azraël s’approcha et s’accroupit devant moi. Il effleura ma joue et je levai mes yeux vers son visage. Un sourire triste l’habitait.
— Je suis désolé d’avoir mis le bazar dans ton existence, Lena. Vraiment.
— Pourquoi tu ne lui as pas effacé la mémoire ? intervint Vicky. Si c’est si dur pour elle, pourquoi tu la tortures comme ça ?
— Non ! Je ne veux pas !
Ma voix sonna beaucoup plus aiguë que je l’aurais souhaité, mais c’était un cri du cœur. Je ne voulais pas perdre ces souvenirs. Certes, toutes ces choses étaient difficiles à assimiler. J’étais pourtant persuadée que cela tenait essentiellement au fait que je n’avais pas pris le temps, d’y penser, d’y réfléchir réellement. Je me trouvais face à un immense puzzle dont je ne détenais pas l’intégralité des pièces pour l’instant. Je devais découvrir celles qui me manquaient.
— Elle est submergée, mais elle veut faire face, expliqua Azraël à ma place. Quand elle s’est liée à moi, elle a été embarquée dans un tourbillon d’évènements qui n’a pas cessé depuis. Elle doit juste arriver à reprendre son souffle. Je suis certain qu’elle en est capable.
La métaphore était parfaite. Je souris doucement à Azraël. Il savait ce que je ressentais, ce que je souhaitais, certainement mieux que moi-même, et il le respectait. Je ne pourrais jamais le remercier assez pour tout cela. Esther, quant à elle, me fixait avec une pointe de malice dans le regard que je ne lui connaissais pas.
J’aurais aimé lui demander ce qui l’amusait autant, mais ce n’était pas le moment. Nous avions des choses beaucoup plus importantes à régler, selon moi. Je décidai donc de remettre la conversation sur ses rails d’origine.
— Est-ce que l’enlèvement de Darius peut nous aider dans toute cette histoire de disparitions et de meurtres ?
Azraël prit le temps d’exposer nos découvertes ainsi que ma théorie concernant le fait que le nombre de victimes était probablement sous-évalué. Esther était retournée à son fauteuil. Elle tapotait ses ongles contre l’accoudoir comme si le sujet l’ennuyait profondément.
— Si je comprends bien, vous pensez que ce n’était pas qu’une impression ? demanda Vicky. Ils semblent bien s’en prendre à la population locale ?
— Tirer ce genre de conclusion est peut-être un peu hâtif, expliquai-je. Rien ne laisse deviner que les vampires sont derrière tout ça. Peut-être que si on faisait le même travail à l’échelle d’une autre ville, on obtiendrait à peu près la même chose, avec beaucoup plus de crimes dans les quartiers chauds… Ça me paraîtrait normal.
— Et alors ?
— Et alors, on doit vérifier si les vampires sont impliqués. C’est pour ça qu’on voulait te voir, expliqua Azraël. Il faut qu’on trouve un moyen de savoir ce qui se passe là-bas. Mais avant toute chose, tu dois nous raconter tout ce que tu sais.
— Ça fait des années que je n’ai pas mis les pieds là-bas…
— Tu as eu accès à des informations, puisque tu t’es inquiétée. Qu’est-ce qui t’a mis sur la piste ? Mais surtout, tu dois m’expliquer, enfin… nous expliquer pourquoi tu es partie. Que faisaient-ils qui allait autant à l’encontre de tes principes ?
Vicky baissa la tête et le rideau blond de ses cheveux vint masquer son visage. Ses épaules s’étaient affaissées.
— Il va falloir que je m’asseye…
Esther siffla, et cela me rappela une expérience désagréable. La dernière fois, une prisonnière entravée de chaînes avait été amenée. Cette fois-ci, il n’en fut rien. La jeune fille rousse qui m’avait apporté à boire entra et se planta devant la porte de la cuisine.
— Que voulez-vous, Maîtresse ?
— Donne une chaise à Vicky.
— Bien, Maîtresse.
La servante d’Esther fit une petite révérence avant de quitter la pièce. Elle revint quelques secondes plus tard avec un fauteuil rembourré qu’elle glissa derrière Vicky. Celle-ci se laissa tomber dedans alors que la jeune fille repartait.
Ainsi avachie, elle semblait avoir perdu le peu de prestance qu’elle dégageait habituellement. Les genoux écartés dans une attitude toute masculine, appuyée contre le dossier, la tête en arrière, sa pose était d’une vulgarité sans nom en comparaison avec les gestes élégants d’Esther.
— Bon, je commence par où ?
— Le commencement me paraît être une bonne idée, lui répondit Azraël avec sarcasme.
Vicky prit une grande inspiration.
— Quand Soren a quitté sa Scandinavie natale parce qu’il avait été sélectionné pour devenir un fondateur, j’ai été étonnée qu’il me prenne comme bras droit. C’est un de ses plus fidèles lieutenants qui m’a transformée, mais lui, je le connaissais peu finalement. Il m’avait fait venir plusieurs fois pour utiliser mes pouvoirs, mais n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour ma petite personne au-delà de ça.
« Bref, j’étais honorée, et j’ai pris mon rôle à cœur. Je sais que pour la plupart des gens, Soren, c’est un corps de Viking avec une personnalité de bisounours, mais j’ai été surprise de voir qu’il avait sa propre vision, ses propres objectifs. Quand on est arrivés ici, il a voulu s’installer en ville, plutôt qu’en pleine campagne. Il pensait que les villes étaient bien plus attrayantes pour les mortels, et que ça lui faciliterait la tâche de recrutement. Il pensait aussi que l’argent était capable de faire des miracles.
— Et la pollution ? Et le contrôle de la nourriture ? demanda Azraël.
— Il offrait de l’argent en échange de la venue au manoir. Une fois sur place, notre invité était nourri, logé et blanchi. En une ou deux semaines, son sang était déjà bien meilleur. Bon, je dois avouer qu’en comparaison de ce qu’on a à se mettre sous la dent ici, ce n’était franchement pas fantastique, mais bon… Soren n’a jamais eu le souhait de conserver d’immenses pouvoirs. Il voulait juste vivre une vie paisible et confortable. Point. Donc cette qualité-là lui suffisait, et à nous aussi.
« Un jour, il y a de ça environ quinze ans, un autre de ses lieutenants que tu connais bien, Karyna, a commencé à manquer certaines réunions. Mes assistants m’ont rapporté qu’il y avait eu des travaux dans le manoir récemment, et que personne n’était au courant de ce que c’était. On s’est rendu compte qu’elle faisait des choses sans notre accord, mais je ne m’en suis pas souciée plus que ça. Ça ne semblait pas important, tu vois. Elle agrandissait une aile du manoir, soit… Mais quand j’ai fini par en parler à Soren, il a eu l’air de s’inquiéter.
« Il a eu une discussion houleuse avec Karyna, et ils en sont venus aux mains. Elle l’a presque totalement drainé de son sang et laissé pour mort. Quand je l’ai trouvé, il ressemblait à une vieille momie décharnée. J’ai cru qu’elle l’avait tué. Mais ensuite, une fois remis, il a minimisé ce qui s’était passé, prétextant que Karyna avait toujours été un peu impulsive, qu’elle n’avait pas vraiment voulu lui faire de mal.
« Quelque temps après cet évènement, il m’a gentiment expliqué que je ne serais plus sa seconde, et que Karyna allait prendre ma place. Bon, ça m’a vexée, hein, mais je n’ai rien montré, et j’ai continué à faire ce qu’on me demandait de faire. De nouvelles règles ont été instaurées pour l’attribution du sang, et Karyna a aussi commencé à transformer beaucoup plus de monde. Le nombre de vampires dans le manoir n’arrêtait pas d’augmenter, mais pas nos réserves. Quand on m’a refusé plusieurs jours d’affilée la moindre goutte de sang, j’ai compris qu’elle souhaitait se débarrasser de moi.
« J’ai voulu voir Soren quand elle m’a dit qu’il était parti pour une réunion avec Morgane dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai alors eu la certitude que Karyna me mettait clairement à l’écart, et j’ai préféré partir de moi-même. Ça m’a fait mal, mais c’était ça ou mourir de soif. Darius m’a dit que tu serais d’accord pour m’accepter, et je suis venue te demander de m’accueillir.
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7
Le silence s’installa après le long monologue de Vicky. Une foule de questions me taraudait, mais je n’arrivais pas bien à voir leur utilité dans l’affaire qui nous intéressait. Je ne connaissais pas bien les us et coutumes vampiriques. Je n’avais donc pas la moindre idée de quels détails pouvaient s’avérer pertinents. Elle n’avait rien mentionné concernant des personnes séquestrées ou assassinées, contrairement à ce qu’Azraël m’avait expliqué.
— D’où te vient l’info pour les disparitions ?
Vicky se redressa un peu pour nous faire face. Ses yeux paraissaient rougis.
— J’ai reçu une lettre anonyme.
— Une lettre anonyme ! Par pigeon voyageur ? demandai-je, incrédule.
Vicky soupira.
— Un coursier me l’a apportée ici. Il s’est présenté à l’entrée avec un pli à mon nom complet.
— C’était un autre vampire ?
— Non, un humain. Je n’ai détecté aucune trace de manipulation ou de magie chez lui. Il était juste terrifié, rien de plus.
— Tu as encore la lettre ?
Vicky se tordit pour passer sa main dans son dos. Elle en sortit une enveloppe beige froissée. Elle l’ouvrit et nous tendit la missive. Je la dépliai pour la lire. L’écriture était manuscrite, un peu maladroite.
Victorina,
Il y a des choses anormales qui se déroulent à St. Lucie. Je prends un risque en t’envoyant cette lettre. Des mortels entrent dans le manoir, mais personne ne semble en sortir. Beaucoup de cadavres commencent à s’entasser depuis un moment. Ceux qui ont tenté d’en savoir plus ont été éconduits par Karyna, et ceux qui ont insisté ont tout simplement disparu. Je m’inquiète. J’ai peur, je pense que nous sommes en danger. Viens nous aider, je t’en supplie.
— Elle n’est pas signée, fis-je remarquer en la passant à Azraël pour qu’il puisse la lire à son tour.
— J’ai dit qu’elle était anonyme, cracha Vicky.
— Tu as une idée de qui peut te l’avoir envoyée ? intervint Azraël.
— Là-bas, peu de gens connaissent mon nom complet à l’exception de Soren. Mais il a pu lui échapper dans n’importe quelle conversation. Je ne vois vraiment pas qui pourrait m’appeler comme ça…
— Tu es restée en contact avec certaines personnes ? demandai-je.
— Non. Je n’ai pas remis un pied à St. Lucie depuis mon départ.
— Et il y en a qui savent que tu es ici ?
— Je n’en sais rien, répondit Vicky en se recoiffant. On ne s’est jamais cachés avec Darius, et tout le monde connaît sa relation avec Azraël donc…
— Mouais… Pourquoi t’écrire à toi, et pas à Azraël directement, ou à Morgane ?
— Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
— Fais un effort, Vic, lui demanda Azraël avec une douceur presque forcée. C’est important.
— Ça doit être quelqu’un qui m’a connue quand j’étais encore la seconde de Soren. Je n’ai pas d’autre idée.
Je repris la lettre des mains d’Azraël pour la relire. Quelque chose me chiffonnait.
— Je ne comprends pas bien comment tu as interprété cette lettre en « meurtres et disparitions ».
— C’est marqué qu’il y a des cadavres, et que les gens ne ressortent pas du manoir !
Vicky détacha le moindre de ses mots, totalement sur la défensive, comme si je l’accusais de quelque chose.
— Calme-toi, intervint Esther qui n’avait rien dit depuis le début. Lena est là pour t’aider. Tu n’es pas obligée de l’agresser de la sorte !
Vicky, avec une moue boudeuse, détourna le regard et je compris qu’elle n’avait pas envie de me voir, elle non plus. Toutefois, j’avais un travail à faire, aussi j’insistai et continuai à poser mes questions.
— Quel rapport avec les rumeurs dont Azraël a parlé ?
— Quelles rumeurs ?
— Les gens élevés comme du bétail pour leur sang, contre leur volonté. Le fait que vous leur proposiez de devenir des vôtres pour les attirer dans vos filets.
Vicky se leva d’un bond et fit un grand geste catégorique de la main.
— C’est impossible !
— Il a même parlé de boire du sang de bébé, ajoutai-je.
— Je n’ai jamais entendu de telles choses, s’exclama Vicky. Jamais. C’est n’importe quoi !
— Ce sont des rumeurs qui courent depuis un moment, pourtant, expliqua Azraël. Même avant que tu quittes Soren.
— C’est ridicule ! Pourquoi tu ne m’as jamais demandé quoi que ce soit à ce propos ?
— Tu avais l’air abattue quand tu es venue. Je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie. Et je ne pensais pas Soren capable de tels agissements. Je m’imaginais que c’était n’importe quoi… Mais il faut avouer qu’avec ce que nous savons maintenant, tout prend une autre dimension…
Vicky se rassit et pencha la tête.
— Donc vous pensez que ces rumeurs sont fondées. C’est ça ?
Azraël acquiesça et je haussai les épaules.
— Je trouve inquiétant que tu ne te sois rendu compte de rien, expliquai-je comme pour justifier mon hésitation.
— Il se passait beaucoup de choses, et je m’occupais de ce que j’avais à faire, c’est tout.
— Et, à aucun moment, tu ne t’es posé de questions, ou tu as eu le moindre doute ? insista Azraël. Même pas quand Karyna a attaqué Soren ?
Vicky haussa les épaules à son tour.
— Si, bien sûr. J’ai eu des doutes, mais jamais je n’ai imaginé qu’elle puisse faire disparaître des gens à tour de bras. Les chiffres que vous avez trouvés font froid dans le dos. Peut-être que cela s’est fait progressivement, et je n’ai rien vu…
Esther se leva de son fauteuil, et fit quelques pas jusqu’à une bibliothèque où elle prit une petite statuette pour la faire jouer entre ses doigts.
— Nous avons plusieurs problèmes et il va nous falloir trouver ce que nous pouvons faire…
— Tu sais, ça, on l’avait compris. Tu n’as pas un truc plus intelligent à dire ?
Les mots d’Azraël suintaient d’animosité et de mépris. Il lui en voulait toujours de lui avoir volé sa maison et son domaine.
— Ne sois pas stupide, Azraël. Tu sais bien que ce n’était qu’une introduction. Je disais donc, nous avons plusieurs problèmes. Le premier est que quelqu’un, chez Soren, se sent assez en danger pour prendre le risque de contacter l’extérieur. Le second est que, si on se fie aux données que nous avons, cette communauté ne dissimule pas bien ses actions. Le troisième souci est qu’ils ont Darius, et qu’ils ne le libéreront que si je vous livre toi et Lena. Et le quatrième souci est qu’il est possible que ce qui se passe dans le quartier et ce qui se passe chez Soren ne soient peut-être pas liés. Auquel cas, si nous les attaquons frontalement et que nous avons tort, les répercussions peuvent être très graves.
Je fus quelque peu rassurée qu’Esther préfère se montrer prudente sur les conclusions à tirer, tout comme moi. Après tout, ce n’était pas parce que deux problèmes avaient lieu au même endroit qu’ils étaient forcément liés, malgré le fait que tout le laissait penser. Nous devions garder à l’esprit que d’autres explications étaient toujours possibles.
— Quelqu’un a une idée de ce que nous pouvons faire ? demanda Vicky après quelques secondes.
— Il faudrait en avoir le cœur net et nous assurer que les vampires sont bien derrière tout ça. Je pense que c’est la première chose à faire, proposai-je. Peut-être que Vicky peut se renseigner…
— Mais ça va pas la tête ? Je ne peux pas y retourner et poser des questions, mine de rien !
— Vicky a raison, intervint Azraël en se laissant tomber dans le canapé. Ce serait beaucoup trop suspect, et cela ne fonctionnerait pas, surtout si elle n’est plus la bienvenue là-bas. Donc, tu ne peux pas y aller, moi non plus, et Esther… On n’en parle même pas ! Et puis il y a le souci de Darius à prendre en compte aussi…
— Vous séchez complètement, si je comprends bien.
— Merci, Esther, de nous éclairer de tes lanternes ! Oui, on sèche. J’avais pensé que Vicky pourrait nous donner une piste, un angle d’attaque, quelque chose…
— À part tenter de prévenir Morgane en espérant qu’elle fasse quelque chose… proposa Vicky.
— Tu crois que tu as assez d’éléments pour que cette maudite bécasse lève son Royal Popotin ?
Les mots d’Esther me laissèrent bouche bée. Malgré l’amusement que me causaient les termes qu’elle avait employés, je devinais une sorte de mépris de sa part envers sa Reine. Il faudrait que je questionne Azraël à ce sujet.
— Je pense que si on lui dit que la police est sur le coup, cela l’inquiétera, dit Azraël. Attirer l’attention des mortels sur nos agissements est contraire à sa doctrine, si mes souvenirs sont bons.
Esther hocha la tête. Il devait l’avoir convaincue.
— J’aimerais autant qu’elle ne soit pas impliquée…
— Comme c’est étonnant !
La tension entre les deux vampires était palpable. Elle pulsait telles des vagues d’énergie qui m’oppressaient, me coupaient le souffle pendant la fraction de seconde qu’elles mettaient à me traverser. Je n’y avais pas prêté attention jusqu’à présent, trop occupée à réfléchir à comment nous sortir du bourbier dans lequel nous allions nous fourrer.
— Vous voulez bien arrêter vos conneries ? intervint Vicky en me désignant du pouce. Vous allez nous la tuer…
Azraël s’excusa, et l’air sembla retrouver sa légèreté habituelle.
— Merci, fis-je, aussi bien à l’attention des fautifs que de Vicky.
J’étais surprise qu’elle ait fait quelque chose dans mon intérêt, et bien que je ne l’appréciais pas, je restais une personne polie.
— Ne me remercie pas. J’ai une idée. Et elle va te mettre en première ligne.
— Comment ça ?
Je sentis un frisson d’appréhension me parcourir des pieds à la tête. J’avais la certitude que je n’allais pas aimer ce que j’allais entendre.
— Nous n’avons qu’à vous livrer à eux comme ils le demandent, et vous pourrez voir ce qu’il en est…
Azraël pouffa et Esther me détailla comme pour mieux examiner ma réaction. Un sourire mauvais tordait les lèvres de Vicky, mais rien de bien inhabituel de sa part.
— Vous voulez qu’on s’infiltre dans un nid de vampires sanguinaires en tant que monnaie d’échange pour récupérer Darius, et qu’on se débrouille tous seuls une fois sur place, ou je me trompe ?
Cela me fit un bien fou de le dire tout haut. Elles nous mettaient volontairement en danger sans que cela semble les déranger.
— Tu as vraiment envisagé de dire « non » à ce plan ?
La question désinvolte de Vicky me surprit.
— Comment ça ?
— Allons, allons. Tu es une grande défenderesse des causes perdues ! Tu ne vas pas laisser des « vampires sanguinaires », comme tu dis, continuer à faire disparaître des gens !
— Aucun d’entre vous n’a donc le moindre doute ? Vous êtes persuadés que ce sont forcément les vampires qui sont derrière tout ça ?
Azraël et Vicky hochèrent la tête. Je me demandai si cela valait la peine de m’obstiner à tenter de rester neutre. De toute façon, ce n’était pas comme si un tribunal allait me reprocher d’avoir mené une enquête à charge contre eux !
Je pris un instant pour réfléchir. Bien évidemment, je voulais que les disparitions et les meurtres cessent… Malheureusement, je ne voyais pas d’autre solution que celle proposée par les vampires. Toutefois, une question subsistait.
— Pourquoi est-ce que Soren me veut, moi ? Ou même toi, en fait… Je ne comprends pas.
Azraël soupira et Vicky me lança un regard choqué, comme si j’avais dit une grossièreté.
— Surtout qu’échanger Darius contre vous deux, ce n’est pas très équitable, fit-elle remarquer.
Tout le monde resta calme un long moment. Elle n’avait pas parfaitement tort.
— On en revient à la question de savoir comment ils ont appris pour le lien. Vous pensez vraiment qu’ils ont osé torturer Darius ?
— Si c’est le cas, ils ont pris des risques inconsidérés. Morgane pourrait les punir pour cela, souligna Esther.
— Tu as une date limite pour l’échange de prisonniers ? demanda Azraël.
Vicky et Esther partagèrent un regard qui ne me plaisait pas. Mon instinct me fit comprendre instantanément que nous avions un souci.
— Ils sont déjà là pour nous, c’est ça ? murmurai-je.
— Ils ne peuvent pas nous entendre, voyons ! fit Esther, visiblement amusée de ma réaction.
— Mais ils sont là quand même, conclut Azraël avant de venir vers moi. Qu’est-ce qu’on fait ?
Nous étions au pied du mur. Les vampires qui voulaient nous capturer patientaient quelque part. Nous ne sortirions pas libres du loft, c’était une certitude. Soit nous mettions au point un plan avant de nous rendre, soit ils nous emmenaient comme des malpropres.
— On a vraiment le choix ?
Mon ton sarcastique fit sourire Vicky. Ce n’était pas le but recherché, mais je pris note qu’elle semblait franche, pour une fois, et non ironique.
— Nous avons un peu de temps pour établir un plan, prévoir des choses, proposa Esther.
— Comme ?
— Nous mettre d’accord sur un délai à partir duquel j’envoie des renforts si je n’ai pas de vos nouvelles. Et mettre en place un dispositif de sécurité, peut-être.
— Un dispositif de sécurité ? demandai-je.
— Je pourrais placer un signal d’alerte en cas de grabuge, m’expliqua Vicky.
Je levai un sourcil interrogateur, mais je n’eus pas le temps de poser la moindre question. Azraël avait autre chose en tête.
— Si on se rend, cela risque de paraître suspect, non ? Qu’est-ce que tu leur as dit ?
— Que j’avais pris le pouvoir, et que j’allais trouver un moyen de te faire venir sur place.
— Ils savent que nous sommes en froid. Toutefois, je doute que tu puisses livrer deux personnes pour récupérer un lieutenant… Et ils penseront probablement la même chose. Le fait que tu nous livres ne sera donc pas crédible non plus. Je vais aller les provoquer, leur dire qu’ils doivent nous rendre Darius immédiatement, que c’est contre les lois vampiriques. Je suppose qu’ils ne me laisseront pas partir s’ils me voient. Personne ne saura que c’est du pipeau.
— Et pour Lena ? s’enquit Esther.
— Elle viendra avec moi. Ils penseront que je suis assez arrogant pour les attaquer et croire que je vais m’en sortir indemne. Je pense que ça peut marcher…
Le plan était bancal, mais on ne m’avait pas vraiment invitée à donner mon avis et je n’avais pas de meilleure idée à proposer.
— Tout le monde est d’accord avec ce plan ? demanda Esther en me regardant avec insistance.
— Je ne suis pas certaine qu’ils comprennent correctement le petit manège d’Azraël, expliquai-je.
— Nous sommes en train de parler de vampires dégénérés venus capturer quelqu’un. Je pense qu’ils vont interpréter cela comme étant une mission réussie tant que vous repartez avec eux.
Les mots d’Esther montraient qu’elle n’avait aucune considération pour les gens de Soren.
— Allonge-toi, m’ordonna Vicky en s’approchant.
J’ouvris de grands yeux, me demandant ce qu’elle allait encore me faire.
— Elle va placer une rune SOS, m’expliqua Azraël pour me rassurer.
— Je vais essayer de faire mieux que ça…
Elle commença à s’affairer. Ses mains passaient et repassaient au-dessus de mon torse en d’élégants mouvements qui me rappelaient les vagues de l’océan. Les paupières fermées, ses lèvres s’agitaient sans que je perçoive le moindre son. Elle fit de même au niveau de ma tête pendant quelques minutes supplémentaires. J’essayai de me maintenir immobile et calme, bien qu’elle ne m’ait pas donné d’instructions. Je n’avais pas envie qu’elle m’aboie dessus.
— Bon, j’ai fait tout ce que je pouvais, finit-elle par dire en s’étirant de tout son long. Force améliorée, mais peu. Résistance physique accrue, pas mal. Avec une meilleure résistance à la douleur. Et j’ai placé une rune SOS là.
Elle appuya son index sur mon sein gauche, juste au-dessous de la bordure de mon soutien-gorge.
— Malin, personne n’ira la chercher là… intervint Azraël.
— Si ça commence à sentir vraiment mauvais, tu tapes trois fois d’affilée dessus, comme ça.
Elle me montra, et un symbole étrange apparut, luisant en orange à travers le tissu de mon chemisier, avant de disparaître.
— Et si je l’active par accident en me lavant, ou en m’habillant ?
— Intéressant… Tu te tapotes souvent la poitrine ?
Vicky était hilare. Il était vrai que le mouvement nécessaire n’était pas très naturel… Je rougis à ma bêtise.
— Je pense qu’on est parés… conclut Azraël. Merci beaucoup, Vicky. Tu n’étais pas obligée…
Elle balaya de la main les remerciements d’Azraël et retourna sur sa chaise. Je me rassis et regardai les vampires autour de moi. Le moment de nous jeter dans la gueule du loup approchait.
— Bon, récapitulons une dernière fois, si vous le voulez bien, commença Esther. Azraël, je vais te donner la localisation des hommes de Soren. Tu vas aller les provoquer, et Lena te suit. Vous vous faites capturer. Essayez de ne pas être blessés dans la manœuvre. J’attends de vos nouvelles. Si dans quarante-huit heures, je n’ai aucun signe de vous, je vous envoie des renforts pour vous sortir de là.
— Là-bas, on s’assure qu’ils libèrent Darius, poursuivit Azraël. Et on tente de découvrir ce qu’ils font. Il faut qu’on trouve des preuves qu’ils tuent des gens, ou qu’ils les séquestrent, ou quoi que ce soit d’autre. Une fois qu’on sera fixés, on cherchera un moyen de mettre fin à tout ça.
— On risque quand même d’être traités en otages, me permis-je d’ajouter. Je ne suis pas sûre qu’on arrive à enquêter librement…
— Je vais essayer de nous faire libérer au plus vite. Je connais quelques personnes là-bas, et j’ai une certaine notoriété… J’espère arriver à en jouer…
La voix d’Azraël ne laissait pas transparaître autant d’assurance que d’habitude. Je sentis mes épaules se crisper à ce détail. Le plan consistait tout de même à nous faire capturer par des vampires que nous soupçonnions d’être de terribles créatures.
Je suivis Azraël en direction du bâtiment qu’Esther nous avait indiqué. D’après les informations qu’elle nous avait données, une dizaine d’hommes devrait nous y attendre.
Je n’étais vraiment pas rassurée. Azraël m’avait dit qu’il allait leur crier dessus et en malmener peut-être quelques-uns. Je devais rester en arrière, et quand ils viendraient pour m’attraper, je ne devais pas trop me débattre. Mon instinct me hurlait que cela n’allait pas être aussi simple.
Quand nous arrivâmes devant la porte, Azraël me lança un dernier regard et hocha la tête avec un tendre sourire. Je l’imitai en essayant de me rappeler qu’il était là, qu’il allait veiller sur moi. De plus, Vicky m’avait améliorée magiquement pour que je ne souffre pas trop s’ils me malmenaient. Cette éventualité me fit froid dans le dos.
Azraël poussa le battant du plat des deux mains et entra dans la maison.
— Où est Darius ? gronda-t-il.
Une poignée d’hommes bondirent pour nous faire face. Azraël en bouscula un de l’épaule en avançant. Je restai sur le pas de la porte.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? J’exige que vous le relâchiez immédiatement !
Azraël continuait à se frayer un chemin entre les vampires de Soren. Leur allure était menaçante, mais aucun d’eux ne prit la parole.
Quatre d’entre eux formèrent un mur devant Azraël, l’empêchant de progresser dans le salon de la maison qui les hébergeait.
Ils étaient plus grands qu’Azraël, ce qui voulait dire qu’ils dépassaient probablement les deux mètres. Des tresses agrémentées de bijoux argentés décoraient leurs longues chevelures blondes. Torse nu, des tatouages complexes recouvraient leurs bras, et l’un d’eux arborait un impressionnant symbole sur la poitrine.
Ma première pensée fut d’avoir affaire à une version modernisée de Vikings. Je me rappelai alors que Vicky et Azraël avaient tous deux mentionné que Soren était scandinave. Se pouvait-il que ce soient des Vikings ?
Azraël tenta d’avancer, mais aucun des quatre hommes ne s’écarta.
— Dites-moi immédiatement où il est !
Sa voix grondait, et les vampires blonds l’entourèrent pour le bloquer complètement. Je le vis lever une main comme pour pousser l’un d’eux, et la situation dérapa.
D’un mouvement fluide, le Viking attrapa le bras d’Azraël et le tordit jusqu’à ce qu’il se retrouve immobilisé au sol. Cela ne lui avait même pas pris deux secondes, montre en main.
— Azraël !
Je portai ma main à ma bouche, à peine son nom avait-il franchi mes lèvres. Les guerriers ne m’avaient prêté aucune attention jusqu’à présent. Je sentis une force me pousser dans le dos, et je fus projetée en avant vers Azraël. Par miracle, je réussis à rester debout. Deux hommes maintenaient le vampire au sol. Il se tortillait comme un ver en gémissant pour essayer de se relever.
— C’est ceux qu’on nous a envoyés chercher ? demanda une voix derrière moi.
— Il semblerait, répondit celui à la poitrine tatouée.
Une main se posa sur mon bras, et je tentai de me dégager. Nous avions dit que nous n’allions pas trop résister, mais je n’allai quand même pas leur faciliter la tâche. Cela n’aurait pas été crédible. Je tirai pour essayer de me libérer quand un autre Viking se saisit de mon bras libre. Azraël releva la tête dans ma direction. Une grimace de rage déformait ses traits alors qu’il tentait de tendre une main vers moi. Les hommes m’attirèrent en arrière sans ménagement, comme pour nous éloigner.
— Veillez à ce qu’ils ne se touchent pas !
Une vive piqûre dans le cou détourna mon attention et j’aperçus que l’un des vampires tenait une seringue. Il m’avait injecté quelque chose. J’espérai que ce ne soit qu’un tranquillisant, et rien de plus grave. En l’espace de quelques battements de cœur, je sentis mon corps se détendre totalement, et je me coulai dans le sol, retenue par mes assaillants.
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