Sombres Supplices (French Edition)
L’entrée du manoir grouillait autant de monde…
13
L’entrée du manoir grouillait autant de monde qu’un hall de gare le week-end de Thanksgiving. Il était difficile de se frayer un chemin à travers la foule. Azraël devait retrouver Richard et Apollon pour leur dire qu’ils pouvaient s’occuper du sous-sol. Je me demandai quel genre de personne pouvait porter un tel nom : Apollon. Peut-être était-ce un pseudonyme, comme Azraël, mais je ne pouvais pas en être certaine.
— Peut-être que Rob pourra m’aider…
Azraël avait beau être assez grand, ce qui lui permettait de voir par-dessus la foule, c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Le manoir était immense, et ils pouvaient se trouver n’importe où, malgré le fait que l’heure du rendez-vous dans le hall était dépassée depuis près de vingt minutes.
Je suivais péniblement Azraël qui se frayait un chemin parmi les gens. L’impatience et l’excitation étaient palpables.
Quand nous arrivâmes au guichet de l’intendant, Azraël bondit sur le comptoir d’un mouvement élégant avant de se redresser. L’espace d’un instant, j’eus peur qu’il se cogne la tête au plafond.
— Mes amis, je vous demande de faire preuve d’encore un peu de patience, dit-il en haussant la voix par-dessus le brouhaha ambiant. Le soleil ne va pas tarder à se lever, et un déplacement massif attirerait l’attention. Nous allons donc procéder par petits groupes.
L’exaspération s’était emparée des vampires, ce que je pouvais comprendre. Ils étaient contraints de quitter leur foyer pour aller se réfugier dans un bunker, et en plus, le transport ne se faisait pas dans les temps. Azraël descendit de son perchoir et échangea quelques mots avec Rob. Celui-ci prit le téléphone devant lui et composa un numéro.
— Oui, c’est Rob. Azraël a terminé en bas, c’est à vous.
Il raccrocha et hocha la tête en direction d’Azraël.
— Merci.
Il pivota vers moi et me fit signe de le suivre. Il m’emmena jusqu’à la salle du trône. C’était à présent un espace totalement différent. Les braseros avaient disparu, tout comme l’immense siège de pierre.
Nous n’étions pas encore à mi-chemin que j’entendais déjà des éclats de voix en provenance de l’autre côté du mur. Azraël se tourna vers moi et je compris que je devais patienter quelques instants. Il passa la porte, et je perçus un grondement. La curiosité l’emporta et je finis de traverser la pièce pour essayer d’écouter ce qui se disait.
— Tu délires complètement !
C’était Darius, j’en étais certaine.
— Je n’ai de comptes à rendre à personne, cracha Karyna. Si ça se trouve, c’est elle qui les a informés. On doit tirer ça au clair !
— Elle était avec moi, tout du long. Tu nous as capturés, tu te rappelles ?
Les mots d’Azraël me firent comprendre qu’ils parlaient de moi. Toutefois, je ne parvenais pas à deviner réellement quel était le problème.
— Elle avait peut-être un dispositif de localisation, ou quelque chose. Personne ne savait où nous étions. Ça a dégénéré quand vous êtes arrivés. C’est forcément de votre faute !
Ainsi, Karyna croyait que nous étions responsables de l’attaque des militaires.
— Tu ne penses pas plutôt qu’à force de faire n’importe quoi, vous avez fini par attirer l’attention ?
Vicky était là aussi.
— Non ! Nous avons toujours fait attention…
— Vous avez fait attention ! Que dalle ! la coupa Vicky. Azraël et Lena ont réussi à mettre en évidence que vous faisiez n’importe quoi ! C’était ce qu’ils étaient en train de nous expliquer quand tes hommes sont venus les prendre, espèce d’idiote !
— Comment ça ?
La voix de Karyna tremblait légèrement. Je sentais que son assurance commençait à s’effriter.
— Ils menaient l’enquête sur les nombreuses disparitions dans le quartier.
— Mener l’enquête ?
— Lena est détective, l’informa Darius. Et Azraël tente de le devenir…
Je percevais une pointe d’amusement dans sa phrase.
— Bon, ce n’est pas le sujet, fit Azraël pour couper court à la conversation. Lena n’est pour rien dans l’attaque. Point.
— Et comment tu expliques une coïncidence pareille, alors ? insista Karyna.
— L’homme que vous avez capturé a parlé d’anomalie statistique, je te rappelle, et c’est comme ça qu’on est remontés jusqu’à vous, nous aussi. C’est juste un hasard qu’ils en soient arrivés à la même conclusion que nous à peu près au même moment.
— Mais…
— Stop, hurla Azraël. Je ne veux plus entendre parler de ça. Tu la fermes !
Je perçus du mouvement non loin et je compris que les vampires allaient sortir. Je n’avais pas envie qu’ils me surprennent à les espionner. Cela pourrait paraître suspect. Je reculai vivement et me retournai en prenant un air aussi innocent que possible.
Karyna me lança un regard plein de morgue et j’essayai de le soutenir comme je le pouvais. Azraël s’arrêta à mes côtés pendant que toute la petite troupe quittait l’immense pièce à présent vide.
— Tout va bien ?
— Je sais que tu nous as écoutés.
Je levai les mains pour lui signaler que je n’avais pas pu lutter, que c’était plus fort que moi.
— C’est quoi la suite du programme ?
— Je dois organiser les transports. Le bunker est loin au nord dans les Highlands. Très peu de vampires auraient le pouvoir de se déplacer rapidement aussi loin en pleine journée. Il faut qu’on trouve un moyen…
— Tu penses à quoi exactement ?
— Des voitures, il en faudrait trop. Il va falloir faire plusieurs allers-retours. Ce serait mieux si on avait des camions, ou quelque chose comme ça…
— Tu crois qu’on a assez de personnes capables de les conduire ?
Azraël haussa les épaules.
— Faudrait voir. On devra forcément finir le trajet à pieds, de toute façon. La route s’arrête assez loin du bunker…
Quelque chose me revint à l’esprit.
— Il n’y avait pas un dépôt de cars dans le coin ?
— Lena, tu es un génie !
Azraël fila et je me retrouvai seule. Je remontai vers l’entrée de la pièce, là où se trouvait l’allée de braseros encore quelques heures plus tôt. Personne ne pouvait deviner ce qui avait pu se passer entre ces quatre murs… Richard et Apollon avaient travaillé comme des professionnels. Ce n’était peut-être pas la première fois qu’une communauté devait disparaître de la surface de la Terre.
Le couloir donnait toujours froid dans le dos. Je pris les escaliers pour retourner dans le hall. J’aperçus Azraël se diriger vers les belles portes de vitrail accompagné de quelques personnes. J’aurais aimé le suivre, mais je n’y avais pas été conviée. Je croisai mes bras sur ma poitrine. Il ne m’avait même pas dit ce qu’il comptait faire à propos des bus. Je m’appuyai contre le mur derrière moi et restai là à fixer le plancher. Après tout, je n’avais rien de mieux à faire.
Deux chaussures entrèrent dans mon champ de vision. Elles appartenaient à Evangelina.
— Ça ne va pas ? me demanda-t-elle.
— Si. Je suis contente de voir que tu n’as rien.
— Tiens, je t’ai rapporté tes affaires. J’ai pensé que tu aimerais les récupérer.
Elle me tendit un sac en papier kraft. Je m’en saisis et regardai à l’intérieur pour m’assurer qu’il ne manquait rien.
— Merci beaucoup.
— De rien. Désolée qu’on t’ait tout pris quand on t’a amenée.
Elle tourna les talons et disparut dans la foule. Je me frayai un chemin vers le couloir qui menait aux chambres. La simple vue de mon jean dans le sac avait déclenché chez moi une furieuse envie de me débarrasser de ces vêtements sales et déchirés qui n’étaient pas les miens. Je poussai avec délicatesse une porte et m’assurai qu’il n’y avait personne dans la pièce. Je me changeai le plus rapidement possible, effrayée à l’idée que quelqu’un puisse entrer. Je me sentis immédiatement mieux une fois les résilles retirées. Ensuite, j’essayai d’allumer mon téléphone, mais il était à plat. Je devrais peut-être penser à m’acheter une de ces batteries de secours…
Alors que je me rapprochais du hall, des klaxons me firent accélérer le pas. Rob ouvrait les portes en vitrail, et invitait les gens à sortir dans le calme.
— Répartissez-vous dans les cars après avoir mis vos bagages dans les soutes. Il y aura de la place pour tout le monde, pas besoin de vous bousculer !
Il répétait son message plusieurs fois au fur et à mesure que le flot de la foule se dirigeait vers l’extérieur. Voir que les vampires, malgré leur apparente sophistication, n’en restaient pas moins des humains me fit sourire. Certains essayaient de doubler la file d’attente, d’autres jouaient des coudes pour passer les portes. Je ne pensais pas qu’ils puissent se montrer aussi indisciplinés.
Remontant le courant des derniers occupants du manoir, j’aperçus Azraël qui marchait vers moi.
— Tu comptes rester là, finalement ? me demanda-t-il d’un air amusé.
— Je ne sais pas trop… L’endroit est charmant après tout…
— Allez, arrête de bouder et viens avec moi.
Une fois dehors, je découvris un véritable écrin de nature d’une beauté époustouflante malgré le peu de lumière. Le ciel commençait à peine à s’éclaircir à l’approche de l’aube. Des lampions et des torches étaient allumés des deux côtés du chemin en gravier sur lequel nous progressions. Je pouvais distinguer d’énormes massifs de fleurs, une sorte d’étang avec un kiosque sur une petite île à laquelle on pouvait accéder par des ponts étroits. De majestueux arbres déployaient leurs branches au-dessus de nous. J’aurais aimé voir cet endroit de jour, ce devait être splendide.
Nous passâmes un haut portail. Quatre bus nous attendaient, alignés le long de la ruelle dans laquelle nous arrivions. Les soutes étaient en train d’être fermées, et il ne restait presque plus personne sur le trottoir. Azraël m’invita à le suivre dans l’un des cars. Il me fit m’asseoir derrière le chauffeur, côté fenêtre, et se laissa tomber dans le fauteuil voisin. Il se massa les paupières du bout des doigts pendant quelques secondes. Cette nuit n’en finissait pas, et il était manifestement épuisé, tout comme moi.
Richard monta et s’installa derrière le volant avant de pivoter vers nous.
— Tout le monde est là. C’est quand tu veux.
— Il faut rejoindre l’Interstate 95 et aller vers le nord. Je te dirai où sortir.
Richard me regarda un instant avant de se retourner pour mettre le contact.
— C’est parti les amis !
Le bus démarra et je pris un moment pour observer le manoir. Vu d’ici, il ne donnait pas l’impression d’avoir été le siège d’une sanglante bataille. En même temps, il ne ressemblait pas non plus au repaire d’une communauté de vampires. Sa façade de pierre beige paraissait très sophistiquée, avec plusieurs niveaux différents, des petits balcons, une tour carrée d’un côté et une ronde de l’autre. La belle bâtisse disparut de mon champ de vision quand le car bifurqua.
Je pris alors conscience que rien dans la ruelle, ni dans les artères attenantes, ne trahissait les évènements de la nuit passée.
— Azraël ?
— Hein ?
— C’est vous qui avez nettoyé les alentours ?
Il ouvrit une paupière et me fixa avec un mélange de fatigue et de curiosité.
— De quoi tu parles ?
— Regarde ! Vous avez tué des militaires, il y a eu des coups de feu, des explosions…
— Merci, j’y étais !
— Justement ! Tu ne crois pas que la zone devrait ressembler à un champ de bataille ?
— Mouais…
— Y’a rien ! Pas la moindre trace de quoi que ce soit !
Azraël ouvrit enfin son deuxième œil et s’approcha de la vitre en se penchant par-dessus mes jambes.
— Grand Dieu ! Mais tu as parfaitement raison !
Les deux mains appuyées sur la fenêtre, il avait l’air incrédule.
— Qu’est-ce que ça signifie, selon toi ?
— Je ne sais pas exactement comment ils ont fait, mais ils ont de l’argent, et probablement le bras long aussi. Tu imagines le nombre de personnes qu’il a fallu pour dégager tous les corps, toutes les douilles, la moindre trace de conflit ?
C’était tout simplement impossible. Et en un temps record, par-dessus le marché !
— Est-on absolument certains qu’ils étaient humains, finalement ?
La question provenait du visage d’Esther qui s’était inséré entre le siège d’Azraël et le mien.
— Je ne sais pas trop, admit Azraël en se laissant retomber dans son fauteuil. Il y a tellement de sujets que j’aurais aimé aborder avec ces otages…
Je vis le bout du nez d’Esther disparaître et je compris alors que la conversation était terminée.
Une atmosphère étrange, faite d’abattement et de fatigue, régnait dans le bus. Se pouvait-il que cette attaque ait ébranlé la confiance des vampires ?
Le trajet en car dura un peu plus de trois heures. L’autoroute laissa place progressivement à des chemins étroits et sinueux, et finalement, Azraël donna à Richard l’ordre de se garer.
L’agitation gagna l’intérieur du véhicule alors que les portes n’étaient pas encore ouvertes. Entre les nappes de brouillard, la forêt semblait s’étaler à perte de vue. Un lac s’étirait non loin, nous en avions longé la berge quelques minutes plus tôt, mais je ne le distinguais plus à travers la vitre.
— Je sais que vous êtes épuisés, commença Azraël après s’être placé dans l’allée centrale, mais le chemin n’est pas terminé. Le bunker est au cœur de la forêt, à environ une heure de marche encore d’ici.
Des exclamations retentirent, certaines assez véhémentes. Azraël leva les mains pour demander le calme.
— La zone ne serait pas en sécurité si nous l’avions laissée aussi facilement accessible, vous vous en doutez bien ! Je vais aller prévenir les autres maintenant. Commencez à sortir et prenez tout ce que vous êtes capables de transporter. Si besoin, nous ferons un aller-retour à la nuit tombée pour récupérer toutes les affaires, ne vous inquiétez pas.
Azraël se retourna et Richard ouvrit la porte. L’air glacial et humide de la forêt emplit le car et je remerciai silencieusement Evangelina de m’avoir rendu mes vêtements. Mon manteau serait plus que nécessaire si nous devions marcher une heure dans le froid. Je l’extirpai du sac que j’avais gardé à mes pieds pendant le trajet et l’enfilai. Pendant ce temps, les vampires rescapés du manoir avançaient en file indienne dans l’allée centrale pour sortir.
Aucun d’eux, ou presque, n’était habillé pour la randonnée, et moi non plus. Mon jean et mes baskets faisaient pourtant de moi l’une des personnes les mieux équipées. Quand Esther passa devant moi dans sa belle robe déchirée, je me rappelai qu’ils ne ressentaient pas vraiment le froid. Sa tenue n’allait pas être pratique pour elle, mais ce serait probablement tout.
— Mademoiselle, après vous.
Je tournai la tête et vis Richard. Il ne restait plus que lui et moi.
— On va laisser les bus ici ? demandai-je en mettant un pied au sol.
— Pour l’instant, oui. On les ramènera dès qu’ils seront vides, et les chauffeurs pourront faire le trajet de nuit.
— Vous allez voler, ou marcher très vite ?
Le vampire ajusta son nœud de cravate en me regardant avec un sourire des plus charmeurs.
— Je ne peux pas dévoiler tout mon jeu au premier rendez-vous, ma chère !
Je laissai échapper un petit rire devant ses manières. Je me souvins qu’Azraël avait refusé de répondre, lui aussi, lorsque je l’avais questionné à ce sujet peu après notre rencontre.
— Je ne voulais pas être indiscrète, désolée.
— Ne vous en faites pas. Personnellement, je préfère flotter un peu au-dessus du sol. C’est moins fatigant, et cela use moins les semelles des chaussures.
Il m’adressa un clin d’œil et se retourna pour fermer le car. Il avait les mêmes manières qu’Azraël, ce mélange de désinvolture et de charme.
— Richard ne t’importune pas, au moins ?
— Il me révèle ses plus grands secrets, dis-je à Azraël qui revenait vers moi.
Richard plaça une main sur sa poitrine en feignant l’innocence avant de s’éloigner pour nous laisser seuls.
— Tu vas réussir à faire la route ?
— On verra bien, soupirai-je en lançant un regard vers Esther qui retirait ses magnifiques sandales à talons hauts.
— Ne t’inquiète pas pour elle, me rassura Azraël. Le pire qui puisse lui arriver serait de s’entailler la plante du pied sur un rocher tranchant.
Je grimaçai à cette idée.
— On a une chance folle dans notre malheur : il fait un froid de canard, mais il ne neige pas !
Comme si j’avais offensé le responsable céleste de la météo, un flocon passa devant mes yeux. Puis un autre. Azraël éclata de rire en voyant ma tête.
— Allez, en route, avant que tu dises autre chose !
Je lui lançai un regard qui se voulait courroucé avant de le suivre.
J’allais devoir ouvrir la marche à ses côtés. Je me retournai alors que les arbres semblaient refermer la cage de leurs branches sur nous. La longue procession qui s’étirait derrière Azraël et moi avait des airs de convoi funéraire.
Esther et Richard détonnaient avec leurs tenues trop élégantes pour la situation. Elle, avec sa belle robe, et lui, dans son costume, auraient eu leur place à une cérémonie de mariage, et non au beau milieu de la nature à l’approche de l’hiver.
Seul le bruit de nos pas se faisait entendre. Pas la moindre conversation ne venait perturber l’atmosphère pesante qui nous enveloppait. Le brouillard paraissait écarter ses tentacules sur notre passage pour les refermer derrière nous.
— Regarde devant toi si tu ne veux pas te tuer, me conseilla Esther en me poussant légèrement d’une main sur mon épaule. Si nous pouvions éviter de devoir traîner ton cadavre sur le trajet, cela m’arrangerait !
À contrecœur, j’arrêtai d’observer ces vampires exilés en pleine forêt pour me concentrer sur le sol. Des racines, des branches cassées, des rochers… Le terrain était effectivement dangereux et je n’avais vraiment pas envie de me fouler une cheville.
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