Un été avec : Jankélévitch

Cynthia Fleury · Chapitre 9 sur 40

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Un été avec : Jankélévitch

II Le penseur des vertus et de l’amour

II

 

Le penseur des vertus et de l’amour

 

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Gracián

 

Pour connaître un auteur, il faut découvrir/maîtriser ses concepts bien sûr, son style, mais il y a dans l’œuvre des points pivots, parfois invisibles, parfois explicitement référencés, des maîtres noms pourrait-on dire, dans le sens d’un long professorat assumé, et qui n’a peut-être existé que mentalement : j’ai nommé tous ceux qui inspirent le penseur, s’avèrent déterminants pour lui. Jankélévitch, comme tous les grands philosophes, est l’héritier des penseurs et des écrivains qui l’ont précédé, des musiciens également. Saint Augustin, Henri Bergson, Plotin, Georg Simmel, Chestov, pour n’en citer que quelques-uns, et puis il y a Baltasar Gracián. Né au début du e XVII siècle, en Espagne, jésuite à l’esprit critique et stylistique, ce peintre moraliste sait comme nul autre dessiner les manières des humains, puissants ou vertueux. Le Traité des vertus de Jankélévitch lui doit beaucoup, mais aussi son Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Car Gracián est le théoricien de l’apparence, celle qui trompe bien sûr, mais aussi, et surtout, celle qui confirme la présence d’un quelque chose, justement d’un je-ne-sais-quoi. Gracián lui permet de saisir cet inexplicable, ce paradoxe, qui fait que le « plus important en toutes choses soit précisément ce qui n’existe pas » (Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, p. 11). Gracián va s’intéresser plus à la circonstance qu’à la substance, et plus à la manière qu’à la chose en tant que telle. Alors bien sûr, il ne faudrait pas être uniquement le collecteur des habitudes, des postures, du maniérisme en somme. La manière est bien plus vaste, plus subtile, dans la trace, l’imperceptible justement, presque une grâce. « On commence par chercher la manière, et on finit par faire des manières », écrit Jankélévitch, donc il ne sera pas de ceux-là, les courtisans, parfaitement dépeints par Gracián, qui lui aussi se prépare dans un ouvrage plus acerbe, au titre évident, El Criticon, à les destituer radicalement. L’autre nom de la manière, du je-ne-sais-quoi, cela pourrait être le « devenir », au sens où « le devenir est l’insaisissable manière d’être de l’être ».

« Ceux qui ne m’aiment pas disent que je suis un acrobate, eh bien ils ont plus raison qu’ils

ne le croient. Et surtout ils ont raison. C’est un poète grec de l’anthologie qui disait “une lame

de rasoir” quand il parle de l’occasion. Eh bien, la philosophie consiste en cela même, c’est-à-

dire de parler de choses évanescentes qui sont plus fragiles que la flamme d’une allumette »

(France Culture, 19 avril 1972).

Chez l’acrobate Jankélévitch se niche ce savoir issu de Gracián, terriblement lucide, et sans ressentiment. Il est l’auteur de cette « philosophie des pointes » et elle n’est pas de salon. Elle est au front. Ces pointes-là ont résisté et ne se sont pas tues devant l’occupant en 1940. Comme Gracián qui a fait l’épreuve de l’exil pour avoir été trop libre et critique, Jankélévitch a été révoqué, mis au ban, avant d’être aimé et reconnu comme le penseur si délicatement singulier qu’il était.

« Tous ceux qui ont disserté du je-ne-sais-quoi ont souligné la nature cinétique de la

manière et sa parenté avec la grâce. Baltasar Gracián l’appelle tour à tour Air-fin, Air-vif et Air-

du-monde pour faire sentir l’esprit dégagé dont l’action et la façon-de-faire sont redevables au

je-ne-sais-quoi. »

Ce qui se joue ici, c’est la naissance d’un autre concept cher à Jankélévitch, le « charme », cet ineffable qui fait pourtant toute l’ampleur d’un visage et d’une allure, d’une silhouette, d’une démarche. Cet « air » qui n’est jamais fixe, ce n’est pas du paraître au sens petit du terme, mais bien de l’être, certains pourraient même dire de l’âme, une grâce, une désinvolture dirait Gracián, mais qui est en fait celle du sens de la vie.

« Gracián – conclut Jankélévitch – qui a découvert le je-ne-sais-quoi, prêche aussi pour la

temporisation dilatoire. Dans la mesure où l’inexistant-apparaissant est par excellence la chose

de la philosophie, ne peut-on regarder la philosophie comme le savoir acrobatique du je-ne-sais-

quoi ? »

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