Un été avec : Jankélévitch

Cynthia Fleury · Chapitre 4 sur 40

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Un été avec : Jankélévitch

La mort, en 1re, 2e, 3e personne « Mourir ne s’apprend pas »

La mort, en 1re, 2e, 3e personne « Mourir ne

s’apprend pas »

 

La mort, le maître problème de la philosophie ! Jankélévitch est le philosophe du temps, l’héritier de saint Augustin et de Bergson. Au cœur de cette philosophie du temps, il y a différents personnages : l’instant, le primultime, superbe mot et notion créée par le philosophe pour exprimer la vérité de tout instant, à savoir qu’il est le premier et le dernier de son espèce, l’instant qui suivra sera d’une autre nature. Notre vie est une série d’instants irréversibles, au sens où le temps est toujours à l’endroit, impossible de le remonter, de revenir en arrière, comme chacun peut le faire dans l’espace. Et dans cet « endroit », le temps, il y a un phénomène plus que connu, et pourtant inconnu de tous, plus que su, et pourtant imprévisible : la mort. « Mourir ne s’apprend pas. » Contre les philosophies et les philosophes qui se targuent d’apprendre à mourir tout en philosophant, Jankélévitch est plus humble et réaliste. Nous sommes face à la mort dans un état d’impréparation totale (Quelque part dans l’inachevé, p. 195-197), alors même que c’est la chose la plus attendue au monde. Oui, c’est ainsi, on peut être surpris par quelque chose que l’on sait advenir nécessairement. Pourtant, il n’y a rien de plus inopiné que mourir, et tout grand sage face à la mort se révèle le petit enfant, pauvre orphelin qu’il est resté.

« Vous n’êtes pas de ces philosophes qui pensent que philosopher c’est apprendre à

mourir ?

— Ah non, absolument pas. D’abord, je pense avoir consacré beaucoup de temps à dire que

le mot apprendre ici n’a absolument aucun sens. On apprend une chose qu’on peut réitérer et

qu’on fait de mieux en mieux. Par exemple, un pianiste apprend à jouer de la sonate en si

mineur, un violoniste il la travaille, il la répète, etc. C’est un apprentissage, un progrès

quotidien. Mais mourir, vous ne le faites qu’une fois, et la première fois est aussi la dernière.

Alors, où est l’apprentissage ? Le jour même où il faut l’appliquer, vous ne pouvez pas faire

profiter une expérience suivante de ce que vous avez acquis la première, puisqu’on ne meurt

qu’une fois.

— Mais la mort est-elle une science ignorée ?

— Il n’y a pas de matière à science. Savoir c’est pénétrer dans la profondeur.

Dialectiquement ou autrement. Mais la mort est sans profondeur. On ne s’enfonce pas en elle,

comme on s’enfonce dans le mystère de l’amour par exemple. L’amour et la mort se ressemblent

et sont en même temps le contraire l’un de l’autre. Ils se ressemblent dans l’ineffable, mais

l’amour est une profondeur, une richesse dans laquelle on pénètre, où on découvre sans cesse

des choses nouvelles, et puis qui se prête aux paroles. Au silence, mais aussi aux paroles et dont

on parlera indéfiniment jusqu’aux siècles et des siècles tant qu’il y aura des hommes. La mort

n’a pas cette richesse ni cette profondeur. Elle rend muet. C’est l’opposition de l’amour et de la

mort que j’appelle souvent celle de l’ineffable et de l’indicible. L’amour est ineffable et la mort

est indicible. Ineffable, indicible, tous les deux glacent le langage. L’amour met en verve, elle

déclenche les poèmes. Tandis que la mort n’est ineffable qu’à condition que vous la confondiez

avec l’amour » (France Inter, Radioscopie, 13 novembre 1969).

Pour autant, de la mort, Jankélévitch ne va pas rien en dire. À l’inverse il la conjuguera, à la troisième, à la seconde, à la première personne du singulier. Dans son magistral ouvrage consacré à la mort, au titre éponyme, il la distingue à la troisième personne, en « il », c’est la « mort-en-général », celle qui nous touche très théoriquement, abstraite et anonyme, impersonnelle, c’est la mort de tous les jours mais qui n’atteint personne, indifférente, le « comble de l’objectivité atragique », car pour être tragique il faut aussi du subjectif. C’est la mort du « sujet qui n’a pas eu de chance et qui a été désigné par tirage au sort pour crever », ce jour-là. À l’opposé de cette indifférence, il y a la mort en première personne, « c’est de moi qu’il s’agit, moi que la mort appelle personnellement par mon nom, moi qu’on désigne du doigt et qu’on tire par la manche, sans me laisser le loisir de loucher vers le voisin ; les échappatoires me sont désormais refusées autant que les délais ; l’ajournement à plus tard et tout de même les alibis et le report sur un autre sont devenus impossibles ». La mort a désormais un visage et c’est le mien, et je ne peux fuir. La mort propre peut générer une telle angoisse que je ne peux regarder en face, comme le soleil, celle qui ne m’apprendra rien en plus, parce que je serai mort. « Où je suis, la mort n’est pas ; et quand la mort est là, c’est moi qui n’y suis plus » (La Mort, p. 24-35).

Est-ce la pire ? Loin de là. De fait, ce n’est pas la plus douloureuse. Entre les morts à la première et à la troisième personne, il y a la mort de l’autre, aurait écrit Levinas, et simplement définie par Jankélévitch comme la mort à la deuxième personne. Première grande expérience de cette mort, la mort des parents, qui fait disparaître le dernier « glacis » entre notre mort et la mort impersonnelle. Mais la mort du « tu », c’est la mort de l’être aimé, en réalité, « nous vivons la mort du proche comme notre propre mort ». L’indicatif présent et l’indicatif passé ne se conjuguent qu’à la deuxième et troisième personne. La première personne ne peut conjuguer « mourir » qu’au futur. Sur le point de mourir, chacun sait « presque tout », c’est-à-dire tout ce qu’il y a à savoir sauf précisément l’essentiel. Le mourant ne livre aucun message et voilà les survivants bredouilles. Vous vouliez un autre mot pour cerner la morale de Jankélévitch : l’irrévocable. Et c’est tout un art d’apprendre à tirer les leçons de l’irrévocable.

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