Un été avec : Jankélévitch
I Le penseur du temps
I
Le penseur du temps
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Ne manquez pas votre unique matinée de
printemps
Cette phrase, vous l’avez sans doute déjà entendue, sans savoir nécessairement qu’elle était de Jankélévitch. Comme toujours, elle manie l’évidence et l’énigmatique, signe le renouveau mais aussi la disparation, la grâce et la gravité, un certain lyrisme. En réalité, c’est une invitation à l’action, séance tenante.
« C’est l’heure : Hora ! Tout à l’heure, il sera trop tard, car cette heure-là ne dure qu’un
instant. Le vent se lève, c’est maintenant ou jamais. Ne perdez pas votre chance unique dans
toute l’éternité, ne manquez pas votre unique matinée de printemps. »
Par ces mots, Jankélévitch clôt le premier volet du Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Nous sommes en 1957, sa fille Sophie est née quatre ans auparavant. Désormais titulaire de la chaire de philosophie morale et politique à la Sorbonne, où il a succédé à René Le Senne, Jankélévitch n’a sans doute jamais eu autant de reconnaissance académique. La guerre est passée, mais l’auteur garde en lui la conscience éternelle de la fragilité des choses, des instants fugaces, de la morale à exercer chaque jour, comme « l’infatigable recommencement de chaque printemps, de chaque aurore, de chaque floraison » (Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, I : La manière et
l’occasion, p. 147{1}).
« Ne manquez pas votre unique matinée de printemps » condense toute la philosophie, métaphysique et morale, et donc politique, de Jankélévitch : 1) D’abord, l’interpellation au sujet, l’impératif catégorique : ne ratez pas, ne perdez pas, ne manquez pas. 2) Puis les notions indissociables et complémentaires de l’irréversibilité, de l’instant, de l’occasion divine, le kairos : « Hora, c’est l’heure » : c’est ici et maintenant, et pas demain, et nulle part ailleurs. On ne peut pas fuir, c’est à saisir, il faut être plus rapide que le temps, car le temps file, irréversiblement. 3) Enfin, le printemps comme symbole du commencement, du « seuil inaugural de la décision », pourrions-nous encore dire : c’est l’énergie vitale de Jankélévitch, cet héritage essentiel de Bergson, qui infuse toute sa pensée. Dans sa philosophie, « aucune dégradation d’énergie n’est ici à craindre : le presque-rien est aussi métaphysiquement inépuisable que le renouveau est inlassable, et celui qui l’entrevoit dans l’émerveillement d’un éclair l’accueille comme le premier homme accueillerait le premier printemps du monde : avec un cœur de vingt ans et une innocence de huit heures du matin ». Dans ce printemps, on entend le courage, la naissance du sujet, de celui qui y va, qui est prêt à se déployer, on entend l’éternelle jeunesse, mais aussi sa fugacité. Le printemps ne reste pas et l’été se meurt. Unique, chaque instant disparaît dans sa singularité d’instant. « Rien que de penser à cette unicité mystérieuse, le cœur bat plus fort et plus vite. » Sentez votre cœur. Bat-il plus vite à l’invitation du printemps ? Rappelez-vous l’aphorisme d’Hippocrate, notre premier médecin à tous, et qui demeure le serment de nos soignants actuels : « Courte la vie, aiguë l’occasion. » C’est presque du Jankélévitch. « C’est peu de chose qu’une vie d’homme » (ibid., p. 146), et qui s’annule à l’infini, alors il ne faut pas tarder. C’est pour cela que notre matinée de printemps est toujours unique, toujours évanescente, toujours primultime, la première et la dernière. L’occasion est aiguë parce qu’irréversible.
« Never more ! La très précieuse occasion ne nous inspire pas seulement l’ébriété lyrique et
la poétique mélancolie, elle nous inspire encore une humble gratitude devant la grâce qui nous
est faite et une tendresse infinie pour ce qui, comme l’enfance ou l’innocence à nos côtés, nous
échappe déjà et ne sera jamais plus ! » (ibid., p. 145).
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