Un été avec : Jankélévitch
Bergson
Disciple, Jankélévitch l’a été assurément, de Bergson. Jeune étudiant, il le rencontre en 1923 et s’en émeut auprès de son ami Louis Beauduc, l’ami de toujours :
« Figure-toi que c’est un petit homme osseux (moi qui le croyais grand !) paraissant bien
ses 65 ans, avec des yeux bleus tout ronds qu’il fixe dans le vague lorsqu’il parle. Sa parole est
lente (déformation universitaire !) mais très simple et sans apprêts, malgré quelques images qui,
fusant dans la conversation avec une brusque impatience, rappellent à l’auditeur que c’est
Bergson qu’il écoute. Détail qui m’a été particulièrement sensible, Bergson a connu Simmel en
1911 à Florence et il en garde un souvenir inoubliable. Ce qui est vraiment touchant et divin
chez ces deux hommes extraordinaires, c’est l’admiration réciproque qu’ils ont su s’inspirer et
l’émotion avec laquelle ils parlent l’un de l’autre » (Une vie en toutes lettres. Correspondance,
p. 81).
En 1931, il lui consacre un livre essentiel, qu’il remaniera en 1959, lors du centième anniversaire de la naissance de Bergson. Dès lors, non seulement les hommes sont liés, mais leurs œuvres, et de facto leur philosophie, notamment, d’une part, autour de la grande problématique commune, à savoir le temps, son irréversibilité, et d’autre part, aussi, parce que le bergsonisme est une morale vitaliste, une philosophie de la vie qu’il juge non dogmatique, au plus près de cet inexprimable et néanmoins seul caractère tangible de la vie.
« Les philosophes de la vie sont plus élégants joueurs que leurs adversaires, ils conservent
la forme [...] et le progrès par lequel la vie dépasse toute forme donnée [...], la seule forme de la
vie consiste à n’en pas avoir : elle dépasse toute forme donnée et quand elle se cristallise dans
des formes qui la violentent, elle se nie elle-même et c’est pour cela que Bergson a pu dire que
la matière inerte était la négation de l’essor léger de la vie » (ibid.).
Mais le vitalisme de la vie est inséparable de son irréversibilité, et en parlant de la vie, on parle déjà du temps.
« Telle est sans doute la raison pour laquelle les mathématiques substituent leurs séries
réversibles et leurs relations réciproques à l’ordre irréversible de la vie. Une série réversible est
une série qu’on peut prendre par n’importe quel bout, parce que tous les termes en sont
interchangeables, équivalents et homogènes. Au contraire l’ordre irréversible de la vie nous
oppose d’emblée un certain absolu et comme une constante élémentaire, à savoir son
orientation : car la vie a un sens, un sens unique et obligatoire. Il y a une façon de la prendre à
l’endroit, et une façon de la prendre à l’envers ; nous ne sommes plus tout à fait libres de
commencer par où nous voudrions » (Henri Bergson, p. 161).
Cette formulation, « à l’endroit », Jankélévitch la répète à l’envi, à l’intention du temps. Le temps est à l’endroit. Et l’homme est d’abord irréversiblement lui aussi temporel, il est un « bipède temporel ». Aristote disait de l’homme qu’il était animal politique, Bergson et Jankélévitch en font l’animal temporel, ou le temps lui-même incarné.
« Le temps n’est pas pour Bergson un caractère adjectival de l’homme, un caractère entre
autres comme par exemple l’homme serait un animal qui rit, un animal qui parle et un animal
temporel. Le temps est l’essence de l’homme » (France Culture, 14 janvier 1966).
« Il y a tout autre chose dans la temporalité bergsonienne que cet aspect purement vécu, et
purement psychologique. Pour Bergson, le temps n’est nullement une dimension de mes
expériences, une dimension dans laquelle ces expériences se dérouleraient. Le temps n’est pas
davantage un contenant, un contenant dans lequel seraient contenues les expériences. Ce n’est
pas un récipient. Le temps n’est jamais un récipient. Le temps n’est pas non plus une sorte de
conservatoire, dans lequel se conserveraient des souvenirs. La critique si décisive que Bergson a
dirigée contre l’idée d’un cerveau qui serait un récipient à souvenirs est valable également pour
la durée. Pas plus que le cerveau n’est un récipient dans lequel les souvenirs se conservent, la
durée elle-même n’est quelque chose, un milieu, une dimension dans laquelle le passé pourrait
se conserver, car la mémoire elle-même est une espèce de recréation. De même que le temps
n’est pas une dimension, qu’il n’est pas un lieu où les souvenirs se conservent, le temps n’est
pas davantage un changement pelliculaire, si on peut ainsi parler, un changement superficiel, le
changement d’un être qui par ailleurs ne changerait pas, d’un être qui par ailleurs serait
substantiel. Non seulement le temps n’est pas ce changement superficiel, comme par exemple
un oiseau qui change de plumage, un être qui change d’habit, et qui se travestit, mais qui reste
toujours le même être. Il faudrait même pour bien comprendre la nature du temps bergsonien
employer un langage à part, car à proprement dire le temps est ineffable, le temps est
inexprimable, intranscriptible, et même tous les mots français par lesquels on désigne le fait de
changer sont des termes empiriques, superficiels, et substantialistes. Par exemple, même le
verbe changer : on dit qu’un homme change, parce qu’il pourrait ne pas changer. Le verbe
modifier : un être se modifie, c’est-à-dire change de mode, change de modalité. Le changement
est donc simplement modal, mais en réalité substantiellement l’être reste le même, comme un
monsieur qui a vieilli, c’est toujours le même mais il a des rides, il s’est transformé, ou une
dame qui s’est teint les cheveux. Elle a changé de couleur, mais c’est toujours la même dame.
L’idée même de transformation, qui est le passage d’une forme à une autre, de la transfiguration,
qui est une promenade de figure en figure, la métamorphose, qui est le mot grec qui désigne la
modification, le métabolisme, etc. Tout cela désigne des changements partitifs, des changements
partiels, qui n’affectent que l’écorce des choses, et non point leur substance, non point leur
essence, qui donc n’affectent que les manières d’être et non point l’être de ces manières. Il y a
un mythe, une illusion, une idole que Bergson n’a jamais cessé de critiquer pendant toute sa
vie : c’est ce que j’appellerais l’idole de la rétrospectivité. C’est le fait de regarder en arrière. Ce
sont toutes les illusions engendrées par une vision déformée, perverse des choses, dans
lesquelles l’homme, au lieu de se servir de ses yeux pour regarder vers l’avant, regarde vers le
passé. Donc, son intention est de nous remettre sur nos deux pieds, et de regarder vers le futur,
d’éviter que nous regardions derrière nous. C’est de regarder en arrière qui nous empêche de
comprendre la liberté, qui nous empêche de comprendre le mouvement, qui nous paralyse, nous
rend immobiles, et esclaves. Le mouvement vers l’arrière est celui qui engendre la négation, la
négativité, car la négativité elle-même, et la négativité de la mort, c’est le regard que l’homme
jette par-derrière lui au lieu de poser et d’affirmer des choses telles qu’elles sont, et de les
affirmer devant lui » (France Inter).
Enfin, par sa pensée de la « soudaineté », Bergson dit la réalité du temps et de la vie, mais aussi de la morale, au sens où une décision commence par elle-même. « Entre la morale “statique”, qui est la morale de la cité, et la morale “dynamique”, il n’y a aucun pacte possible, aucune transaction. Le sens commun, qui aime les belles gradations régulières » (Henri Bergson, p. 184) voudrait bien un crescendo exemplaire, mais rien de tel, de même que pour « vouloir, il suffit de vouloir », de même chez Bergson comprendre c’est faire, c’est créer et recréer. Et d’ailleurs, la générosité de la morale n’existe que parce qu’elle n’est pas progressive, parce qu’elle est décision justement :
« Pour aimer l’humanité, pour passer à la limite, il faut donc une décision soudaine, une
conversion, une métabole » (ibid., p. 185).
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