Un été avec : Jankélévitch

Cynthia Fleury · Chapitre 32 sur 40

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Un été avec : Jankélévitch

Wiard Raveling

 

En juin 1980 Wiard Raveling, professeur de français dans l’enseignement secondaire, entend la supplique de Jankélévitch sur le fait de n’avoir jamais été interpellé par un Allemand, notamment un collègue philosophe, au sujet du pardon. Né en 1939, Wiard Raveling est innocent des crimes de la Seconde Guerre mondiale, pourtant il la considère comme étant inséparable de sa vie, de sa culture, de sa responsabilité. Lui, à la différence d’autres, veut demander pardon, et l’adresse dans une lettre à Jankélévitch.

« Cher Monsieur Jankélévitch,

Ils ont tué six millions de Juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, le mark se porte

bien. Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né Allemand, ce n’est pas ma faute ni mon mérite.

On ne m’en a pas demandé permission. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis. Mais cela

ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. J’ai une mauvaise conscience.

J’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte. Je

ne dors pas toujours bien. Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu Nuit et brouillard, mon

père ronflait comme d’habitude, et ma mère dormait paisiblement sans doute, et moi j’ai allumé

la télévision et je fus le témoin de cette nuit d’humanité. Je vis ces cadavres entrelacés dans un

commun destin, poussés dans le fossé par un bulldozer impassible, dans l’étreinte secoués par la

mort. Et tout se passait sous les yeux encore plus impassibles de mes compatriotes en uniforme

qui selon toute apparence ne furent pas attendris même par le plus petit décor. Et puis, je parle

de ce que mes parents ont fait pendant la guerre. Qu’ils n’avaient pas voté pour Hitler en 33,

mais qu’ils s’étaient laissé prendre par lui, par ses soi-disant succès. J’ai dit à monsieur

Jankélévitch que je parle avec mes enfants d’Anne Frank, de Nuit et brouillard, des gens qui ont

souffert. Et puis à la fin, si jamais monsieur Jankélévitch vous passez par ici, sonnez à notre

porte et entrez. Vous serez le bienvenu » (France Culture, 10 juin 1995).

En juillet de la même année, Jankélévitch répond :

« Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente-cinq ans. Je veux dire

une lettre dans laquelle l’abomination est pleinement assumée et par quelqu’un qui n’y est pour

rien. C’est la première que je reçois une lettre d’Allemand, une lettre qui ne soit pas

d’autojustification plus ou moins déguisée. Apparemment les philosophes allemands, mes

collègues (si j’ose employer ce terme), n’avaient rien à me dire, rien à expliquer. Leur bonne

conscience était imperturbable. [...] Il est rare que la générosité, que la spontanéité, qu’une vive

sensibilité ne trouvent pas leur langage dans les mots dont on se sert. Et c’est votre cas. Cela ne

trompe pas. Merci » (ibid.).

Mais, à l’invitation à aller en Allemagne, Jankélévitch répond non. Ce n’est plus par haine, ou rancune, ou dégoût. Mais :

« Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. Trop longtemps attendue. [...] À mon

tour de vous dire : quand vous viendrez à Paris, comme tout le monde, sonnez chez moi, 1, quai

aux Fleurs, près de Notre-Dame. Vous serez reçu avec émotion et gratitude, comme le messager

du printemps{8}. »

« Alors je suis allé le voir, au quai aux Fleurs, le cœur battant. Et là, monsieur Jankélévitch

et moi, parmi les livres, sous les livres, devant les livres, derrière les livres, des partitions, des

photographies de musiciens, et très près de ses deux pianos. On s’est mis à une table. Je me

rappelle que nous avions une vue sur la Seine. Et puis, on a parlé, parlé et bavardé pendant tout

un après-midi, et sa femme de temps en temps est venue nous apporter du thé à la façon russe,

dans des verres, et du gâteau » (France Culture, 10 juin 1995).

Cette évocation du printemps n’est pas anecdotique, ni romantique. C’est le printemps de l’unique matinée de printemps, celle de l’instant à saisir, le printemps qui signe notre engagement nécessaire dans le monde, et auprès des valeurs. Le printemps moral, en somme, le printemps naturel qui fleurit, fait disparaître par sa beauté et son renouveau les pires atrocités. Alors il faut qu’il y ait, aussi, un autre printemps, celui des âmes courageuses.

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