Un été avec : Jankélévitch
La nostalgie
Il faut lire Jankélévitch pour comprendre le sens, la signification de la nostalgie, et non ce que nous croyons qu’elle est, une relation au passé qui a existé en tant que tel. Nous pourrions dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vécu quelque chose pour être nostalgique. La nostalgie c’est le non-consentement à l’irréversible, au temps qui passe, et non à une époque merveilleuse qui ne serait plus. La nostalgie c’est la conscience de l’irréversibilité du temps. Et c’est pour cette raison que toute conscience du temps a un peu de cette douleur au fond d’elle.
« C’est le passé en soi voyez-vous. La vraie nostalgie c’est la nostalgie d’un endroit
absolument quelconque, où j’ai débuté comme professeur par exemple, eh bien c’est à ce
moment-là que j’ai le cœur serré » (France Culture, 18 décembre 1974).
Je n’y étais pas heureux dans ce passé, mais le regret de ce temps qui n’est plus est incoercible, et s’il fallait le dire par le discours, ce serait certainement celui du spleen ou des réactionnaires, alors laissons cela, et préférons la musique pour dire la nostalgie, éviter qu’elle ne devienne l’autre nom de la peur de l’avenir. La musique sait dire le temps sans en passer par sa douleur.
Pour décrire la nostalgie, Jankélévitch va user de la figure mythologique d’Ulysse. Qu’est-ce qui fait voyager Ulysse ? Pourquoi, même une fois rentré, l’exil d’Ulysse perdurera ? Quand il croit regretter Pénélope, sa patrie, son Ithaque, quand il se pense infiniment sincère par rapport à cette peine qui lui étreint le cœur, il se trompe. La nostalgie n’a pas besoin de cause pour être nostalgique.
« La nostalgie est irrationnelle parce qu’elle est disproportionnée avec sa cause ; parce
qu’en vérité, elle n’a pas de cause, parce que son objet justifierait aussi bien le sentiment
contraire ; parce qu’elle est elle-même la cause de sa propre cause » (L’Irréversible et la
Nostalgie, p. 352).
Que croyez-vous qu’il se passera, une fois Ulysse rentré ? La nostalgie trouvant son objet, trouvant Pénélope aimante, trouvant Ithaque en attente de son roi, trouvant tout ce que l’on regrettait, la nostalgie disparaîtrait-elle ? Comment ?
« Ulysse a retrouvé son lieu naturel, son lieu odysséen, et il n’est pas content ? [...] Ulysse
à la table familiale ne mange pas ; il est distrait, rêveur, son regard est absent, son esprit est
ailleurs. [...] Exilé, le nostalgique regrettait la maison conjugale où l’épouse tisse la trame de la
fidélité, et il rêvait d’une existence casanière en harmonie avec ses devoirs domestiques et avec
l’idée du bonheur familial ; rapatrié, il regrette surtout les occasions perdues [...]. À peine rentré,
Ulysse est, dans son cœur, déjà reparti » (ibid., p. 358-359).
En fait, le mal-du-retour s’appelle la déception (ibid., p. 360), et peut-être le nostalgique aime se montrer déçu parce qu’il ne veut pas reconnaître la vérité de la raison de sa nostalgie, à savoir que ce qui ne passe pas, et qui lui laisse un goût amer, c’est ce temps qui passe.
Le cœur serré ne s’adresse pas à l’autre qui nous manque ou à telle île natale que l’on a quittée. Chaque homme est un exilé qui s’ignore. Cette patrie que chacun regrette n’est pas celle de notre enfance, car l’enfant que nous étions nous décevrait. Le cœur serré dit la tristesse de n’être plus celui qui a été, et ce que nous étions alors importe peu, car ce qui serre le cœur c’est l’idée de ce que nous allions être, cette idée que nous avions alors de nous-mêmes et de la vie, ce pur songe, et qui maintenant avec la nostalgie semble avoir été, avoir existé, alors qu’il n’en est rien. Comment faire exister quelque chose qui n’a jamais existé ? Il suffit d’être nostalgique. Tel est sans doute le travail de la nostalgie, sa revanche, infime, sur l’irréversible inéluctable.
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