Un été avec : Jankélévitch
L’imprescriptible
Jankélévitch est le grand métaphysicien et moraliste que nous connaissons. À ce titre, il est également un penseur de l’Histoire, de l’engagement dans le monde, de la pensée en résistance, de la question du mal, et de cette notion, née après la Deuxième Guerre mondiale, et qui chez lui prend une ampleur bien au-delà de la seule dimension juridique : l’imprescriptible.
« On entend dire parfois, écrit-il dans l’avertissement de l’ouvrage éponyme, que les
déportés, les Juifs, les résistants commencent à fatiguer leurs contemporains en évoquant trop
souvent Auschwitz et Oradour. Nos contemporains, paraît-il, en ont assez. Ils voudraient bien
qu’on parlât d’autre chose... Les survivants du massacre sont sur ce point d’un autre avis »
(L’Imprescriptible, p. 13).
Cela signifie-t-il qu’il faut se servir du non-oubli pour haïr, demander vengeance, revendiquer le ressentiment ? La réponse est non bien sûr. Mais l’oubli est inacceptable, au sens où son refus doit devenir le garant des droits de l’homme à protéger, éternellement, jusqu’à la fin des temps. L’imprescriptible fait que l’Histoire ne se conjugue pas au passé mais au présent et au futur. L’Histoire, avec lui, oriente notre monde, nos valeurs, nos décisions politiques, ce que nous voulons transmettre aux générations actuelles et suivantes. L’imprescriptible, c’est la vie de l’Histoire et non le fossilisé, ce qui nous oblige à ne pas nous illusionner sur la bonhomie des êtres humains, c’est savoir que cet humain-là est capable de la pire inhumanité, indignité, barbarie. L’imprescriptible, c’est savoir que l’Histoire est toujours devant soi.
Face à la nature qui refleurit, il n’y a que la culture pour ne pas oublier :
« Il est en général, écrit Jankélévitch, incompréhensible que le temps, processus naturel
sans valeur normative, puisse exercer une action atténuante sur l’insoutenable horreur
d’Auschwitz » (ibid.).
Et Jankélévitch de citer A. M. Rosenthal, executive editor du New York Times, rescapé d’Auschwitz :
« Ce qu’il y avait de plus terrible peut-être à Brzezinka (Auschwitz), c’est que le soleil était
brillant et chaud, les rangées de peupliers exquises à contempler et que près de l’entrée des
enfants jouaient sur l’herbe. Si le soleil brillait, si l’on entendait de jeunes rires, si la nature était
lumineuse et verte, ce ne pouvait être, semble-t-il, que par l’effet de quelque prodigieuse
anomalie, comme il en survient dans les cauchemars. Il aurait été approprié que l’herbe y sèche
et que le soleil n’y luise jamais » (ibid., p. 27-28).
L’imprescriptible, c’est le sens historique et tragique de l’irréversible. S’il n’y a pas la conscience de cet imprescriptible, alors la fameuse « unique matinée de printemps » n’a aucune dignité, aucune grâce, aucun sens politique. Les instants à saisir le sont moralement et politiquement, ils nous engagent à. Laissons la parole à Jankélévitch :
« Oui, le souvenir de ce qui est arrivé est en nous indélébile, indélébile comme le tatouage
que les rescapés des camps portent encore sur le bras. Chaque printemps les arbres fleurissent à
Auschwitz, comme partout ; car l’herbe n’est pas dégoûtée de pousser dans ces campagnes
maudites ; les printemps ne distinguent pas entre nos jardins et ces lieux d’inexprimable misère.
Aujourd’hui, quand les sophistes nous recommandent l’oubli, nous marquerons fortement notre
muette et impuissante horreur devant les chiens de la haine ; nous penserons fortement à
l’agonie des déportés sans sépulture et des petits enfants qui ne sont pas revenus. Car cette
agonie durera jusqu’à la fin du monde » (ibid., p. 62-63).
L’imprescriptible, c’est ce râle de l’homme, infini, devant la barbarie de l’homme.
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