Un été avec : Jankélévitch
Fauré
Gabriel Fauré, le grand compositeur de la fin du e e XIX et du début du XX
siècle, n’aura pas été, pour Vladimir Jankélévitch, simplement le musicien des intériorités et des harmoniques désormais fauréennes tant elles sont si mélodiquement aériennes, subtiles, pareilles à une rencontre avec un au-delà. Il aura été, selon les mots mêmes du philosophe, son premier professeur de philosophie, au sens où c’est à l’écoute de Fauré qu’il saisit la définition de la musique, comme celle de la philosophie, les deux s’entremêlant, dialectisant, pour se définir l’une par l’autre, l’une avec l’autre. Comment définir la philosophie de Jankélévitch si ce n’est par cette recherche de l’expression de l’ineffable, de l’inexprimable, de ce qu’il nomme encore « charme » ou « je-ne-sais-quoi » ? Il faut la musique pour le saisir car dire le charme c’est le faire disparaître.
« On ne peut à la fois avoir du charme et le dire, encore moins le professer. Le charme est
une de ces qualités labiles qui, comme l’humour, l’intelligence, ou la modestie, n’existent que
dans la parfaite innocence et la nescience-de-soi. C’est le cas de le dire, avec Angelus Silesius :
ce que je suis, je ne le sais pas ; et ce que je sais, je ne le suis pas » (Fauré et l’inexprimable,
p. 413).
Vous l’entendez cet évanescent, cet insaisissable, ce mode d’exister si léger. Cette Pavane pour orchestre en fond sonore qui s’élance...
« Le charme est consolation et, par surcroît, le charme est en quelque sorte oraison de
quiétude » (ibid., p. 433).
Comme cette Ballade en fa dièse, qui fait penser à Jankélévitch que Fauré possède ce « désir de choses inexistantes », Ballade que certains ressentent comme printanière et sylvestre alors que d’autres sont nostalgiques à sa seule écoute, comme s’ils percevaient un « écho de notre jeunesse en-allée ».
« Oui, chaque homme peut se reconnaître dans cette œuvre de charme et d’inexistence, et
dans le trouble incompréhensible qu’elle nous apporte. Ne serait-ce pas là ce qu’on appelle
musique ? » (La Musique et l’Ineffable, p. 96-97).
Quel est le privilège de la musique par rapport à la philosophie, et dont elle tire sa puissance, alors même qu’en philosophie cela pourrait sembler être une insuffisance ? Dans cette Ballade, entendons-nous le printemps ou la tristesse ? Qui a raison ? Mais personne, mais tous. La musique ne peut jamais se contredire, ou plutôt elle le peut, toujours et sans cesse, et rester intacte dans sa relation à la vérité. La musique est une dialectique de la contradiction. Et pour cette raison elle est métaphysique, la philosophie première.
« La musique est seule capable de développer plusieurs sens à la fois. Sans qu’ils se gênent
l’un l’autre. Les arts... les écrivant l’un par rapport à l’autre comme dans l’écriture
contrapuntique, mais elle est seule dans ce cas. Elle ne sait pas ce qu’est l’ambiguïté » (France
Inter, 20 février 1978).
« Qu’est-ce que la musique ? se demande Gabriel Fauré à la recherche du point intraduisible, de la très irréelle chimère qui nous élève au-dessus de ce qui est », ce sont les premières lignes de La Musique et l’Ineffable de Jankélévitch, paru en 1961, reprenant les mots de Gabriel Fauré. En l’écoutant, en cherchant à la penser, c’est à la fois sa métaphysique et sa morale qu’il définit, et plus simplement la vie de l’homme, sérieuse et superficielle, bouleversante et frivole, entre imposture et grâce (ibid., p. 5-6).
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