Un été avec : Jankélévitch
Le charme du je-ne-sais-quoi
Cette formule du je-ne-sais-quoi a été choisie par Jankélévitch parce qu’il est difficile, voire impossible d’en dire plus précisément quelque chose, de le fixer à tel ou tel endroit, de lui donner une couleur définitive, par exemple celle du bonheur. Non, c’est impossible, car le je-ne-sais-quoi est parfois du côté de ce bonheur, mais parfois précisément pas. Quand il y a tout pour être heureux, et qu’il reste dans l’âme un je-ne-sais-quoi, pas forcément mélancolique et langoureux, et à l’inverse, s’il n’y a pas grand-chose pour être heureux extérieurement, et que pourtant il y a un je-ne-sais-quoi dans l’air qui revigore et allume l’âme, alors vous pouvez être certain que vous êtes en présence de ce... je-ne-sais-quoi.
« Quand vous avez tout ce qu’il faut pour être heureux, ça c’est à la portée de tout le
monde, tout le monde peut l’expérimenter. Vous l’avez votre voyage à Venise, vous avez espéré
pendant des années aller voir la place Saint-Marc et les fresques des églises. Alors vous voilà à
Venise, et il arrive qu’étant arrivé à Venise, même s’il ne pleut pas vous avez le beau temps pour
vous, et il arrive justement qu’une fois à Venise, vous sentez un grand vide, vous êtes dans un
grand désert. Vous ne sentez pas le bonheur que vous avez escroqué. C’est courant, tout le
monde l’a éprouvé. Je dis Venise, c’est moins caractéristique si je dis Roubaix. » (France
Culture, 7 février 1980).
Que l’on soit à Roubaix ou à Venise, le je-ne-sais-quoi se ressent, souvent, par la négative, par le creux, le reste, ce qui échappe à la causalité linéaire, et d’ailleurs de façon plus symptomatique ce qui échappe au raisonnement classique. Ce n’est pas simplement une émotion, mais une émotion cognitive, une émotion de la connaissance et de la conscience aiguë des choses, mais la dire, immanquablement, la ferait disparaître. Une sorte de charme, qui dit à la fois ce surplus du monde que la raison ne parvient pas toujours à exprimer, mais de facto qui dit aussi ce surplus de la raison capable de saisir cet inexprimable même si elle ne peut le définir par des mots plus précis.
« On peut, après tout, résume Jankélévitch, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut
vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien » (Philosophie
première).
Ce je-ne-sais-quoi, qui saisit le surplus par la négative, représente toute la valeur de nos vies, l’impalpable qui confine au sentiment d’éternité, de suspens, et qui n’existe pourtant en tant que tel que l’espace d’un instant. La « fine pointe de l’instant », pourra encore écrire Jankélévitch.
Pour cette raison, lorsqu’il veut dire quelque chose du je-ne-sais-quoi, sans passer par les images, c’est vers la musique qu’il se tourne, celle de Gabriel Fauré, ou de Debussy.
« La musique témoigne du fait que l’essentiel en toutes choses est ce je-ne-sais-quoi
d’insaisissable et d’ineffable ; elle renforce en nous la conviction que voici : la chose la plus
importante du monde est justement celle qu’on ne peut dire. Auprès de cette chose-là rien ne
vaut la peine » (Quelque part dans l’inachevé, p. 291-292).
Voilà comment Jankélévitch décrit Feux d’artifice de Debussy, comme un clin d’œil à la disparition et à l’apparition, une fulguration et une extinction :
« Une splendeur continue n’exhale que fatigue et ennui. La condition de l’illumination,
c’est justement qu’elle ne dure pas ! Il suffit d’une mutation infinitésimale pour que la négativité
vire en positivité, d’une conversion imperceptible pour que la déception née de l’apparition
disparaissante devienne l’éblouissement dû à une disparition apparaissante » (Debussy et le
mystère de l’instant, p. 341).
C’est encore pour cette raison qu’il fera de Debussy un maître de l’improvisation et de l’interruption, une métaphore de la vie elle-même. Le je-ne-sais-quoi est debussyste, le presque-rien est debussyste, comme la vie écourtée du musicien. Telle est la sérénade interrompue de la vie : on prend congé sans faire ses adieux (ibid., p. 316-317), cet escamotage s’appelle la mort. Dans un instant il n’y aura plus rien. Non un presque-rien.
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