Un été avec : Jankélévitch
L’amour
Chez Jankélévitch, l’amour n’est nullement qu’un sentiment, c’est l’autre nom de la morale. La vertu suprême, qui permet précisément auxdites vertus de ne pas se croire vertueuses, de ne pas sombrer dans la vanité, mais de rester aimantes. À quoi bon une vertu qui nous pousserait à détester soi et l’autre ? Donc tout traité des vertus est un traité de l’amour. Et le merveilleux dans l’amour, c’est que nul manuel n’est nécessaire. Ce qui serait sans doute vrai de la morale également, au sens où, pour comprendre ce qu’est la morale, il faut agir, aller de l’avant.
« Ce n’est pas un apprentissage, c’est une rencontre. N’importe qui apprend l’amour en un
quart de seconde, c’est ce que Stendhal appelait le coup de foudre, c’est assez célèbre dans son
livre de l’amour. Ce n’est donc pas un apprentissage graduel, on n’est pas obligé de potasser un
manuel par exemple. Pour apprendre à jouer au bridge n’est-ce pas il faut potasser des manuels,
l’algèbre ça s’apprend, l’amour tout le monde l’apprend en un instant » (France Culture, 1er
janvier 1972).
L’amour, c’est la vertu de l’instant, la rencontre : à la sortie du métro, boum, cela arrive, c’est l’événement, merveilleux, et cela m’a rendu parfait, du moins aux yeux de l’amoureux. L’amour, vertu aimante, charité diraient les chrétiens, connaît des hauts et des bas, a ses intermittences, ses sécheresses, des zigzags, il n’est pas un état dans la vie ordinaire, mais relève de l’ordre de la transition, il se déverse. L’amour se rapporte à quelqu’un, n’existe que par rapport à un hors-soi, ne dépend pas de la perfection de l’être en tant que tel : il naît de cette relation à l’autre, de cette conscience de l’altérité. Si « l’amitié se fortifie dialectiquement par des raisons, comme une conviction qui peu à peu s’enracine avec le temps, sous l’influence de l’habitude et de la réflexion [...], l’amour, lui, naît subitement, par une soudaine aspiration [...]. L’amour commence par lui-même » (Traité des vertus, II : Les vertus et l’amour, p. 231).
Alors, l’amour est-il pur ou impur ? S’il est la vertu des vertus, c’est qu’il est pur, nécessairement ?
« Empiriquement on aime les autres toujours d’un amour impur pour d’autres raisons que
le fait que c’est eux et pourtant ça ne nous est pas défendu de penser que cet amour limite existe.
D’ailleurs quand Montaigne en parlant de son amitié avec La Boétie, l’idée qu’il l’aimait “parce
que c’était lui, parce que c’était moi” et quand un amant répond “pourquoi l’aimez-vous cette
femme ?” les autres sont insensibles à sa beauté, ou à son charme, mais lui il l’aime. Il l’aime et
elle l’aime. Alors il répond “parce que c’est lui, parce que c’est elle, parce que c’est moi” »
(France Culture, 3 janvier 1972).
En fait l’amour est pur précisément parce qu’il rencontre le réel et les hommes. Il se lie à autre chose que lui-même. Ceux qui font de l’amour une fin en soi ne savent pas de quoi ils parlent. Amoureux de l’idée de l’amour et non des autres, ils sont sans charité. C’est de l’amour verbal, l’avarice spirituelle dirait François de Sales, ce prétendu amour n’est en réalité qu’un prétexte narcissique pour admirer notre belle âme. Jankélévitch se méfie des charitables professionnels :
« Si l’amour de Dieu nous sert à ne pas aimer les hommes, alors aimons plutôt le diable ! Il
n’est pas question d’aimer ses semblables à travers Dieu comme à travers un vitrail, ni
d’admettre une philanthropie glorieuse, indirecte, mystique qui serait en réalité une théophilie
toute mécanique : notre frère en Dieu, c’est-à-dire notre frère tout court, veut être aimé
directement et en lui-même, sans détour ni périphrase, sans médiation ni réfraction » (Traité des
vertus, II, p. 209).
Vous avez entendu l’enfant... Vous avez entendu Montaigne : pourquoi l’aimes-tu ? « Parce que. » Parce que c’est lui et pas un autre. L’amour va tout droit (ibid., p. 210), aimanté par l’autre. On n’aime pas une femme pour sa beauté. Cela n’a aucun sens. Quoi, aimer quelqu’un pour ses grains de beauté ? Sincèrement, ce n’est pas de l’amour... à moins là encore de changer la définition de la beauté, de lui substituer celle du charme, du je-ne-sais-quoi et du presque-rien, et alors là, oui, il n’y a plus de doute, il s’agit bien là de l’amour :
« Si claires que soient les raisons d’aimer, on n’aime jamais que dans la nuit du discours »
(ibid., p. 211).
Alors taisons-nous et aimons. Mieux, allons écouter de la musique ensemble.
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