Un été avec : Jankélévitch

Cynthia Fleury · Chapitre 7 sur 40

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Un été avec : Jankélévitch

L’ennui

 

De l’ennui, Gustave Flaubert, Alberto Moravia ont fait presque un genre littéraire. Ils l’ont anobli. Jules Laforgue, Baudelaire, lui ont donné ses lettres poétiques. « Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, / Il ferait volontiers de la terre un débris, / Et dans un bâillement avalerait le monde ; / C’est l’Ennui ! » Et ça c’est Baudelaire dans les Fleurs du mal, en 1857. Avaler le monde, quelle expression parfaite pour dire l’ennui. Et Jankélévitch lui a donné ses lettres de noblesse philosophiques. Avec l’aventure et le sérieux, Jankélévitch en fait l’une des trois expériences du temps. Le sérieux, c’est le kairos, le sens de l’instant, l’ici et le maintenant. L’aventure se fond dans le temps qui file et ne se ressent nullement, le temps immédiatement mouvement, espace. Et il y a le sentiment d’endurer la durée, sentiment qui se conjugue souvent au présent, mais on peut craindre de s’ennuyer, mais sans encore éprouver l’ennui, on peut d’ailleurs s’angoisser de cela, s’angoisser devant l’obligation d’endurer la durée. Mais il y a aussi le cas du « malheur d’être trop heureux » (L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux, p. 91), celui qui s’ennuie faute d’angoisse, faute de soucis, faute d’aventures, et, oserait-on rajouter, faute de sérieux. La « morne incuriosité », écrivait Baudelaire, et Jankélévitch de commenter : le « désespoir en veilleuse », le « malheur dérisoire ». L’ennui serait-il un non-objet ? Ou plutôt un problème quasi métaphysique au sens où il fait l’expérience d’un vide premier, inéluctable. L’ennui, ce ne sont pas les ennuis, dès que la conscience est préoccupée, elle ne s’ennuie plus. « L’ennui s’engouffre donc dans les pauses et les vides du souci » (ibid., p. 101), comme une sorte de fatigue de soi, une fatigue devant le devenir qui semble immobile, déjà tracé.

Pourtant, tout métaphysique qu’il soit, l’ennui est un phénomène moral. Et là, Jankélévitch ne le rate pas car il en fait l’antithèse de la générosité. Celui qui s’ennuie n’aime pas. « N’en doutons pas, l’ennui vient de l’égoïsme ; et la cause fondamentale de l’ennui est la sécheresse » (ibid., p. 234). Qui vient au secours de l’ennui ? L’amour toujours, et l’intelligence tout autant, tous deux, en toute occasion, volent au secours de l’ennui, avec leur capacité microscopique (ibid., p. 169), au sens où ils nous dévoilent tous les deux les bigarrures infinies du monde, de l’autre. De phénomène moral, l’ennui redevient le signe d’une épistémologie pauvre, cognitivement faible. Même si l’existence de l’ennui confirme cette notion essentielle qu’est la relativité du temps, quand une heure paraît interminable. Ceux qui s’ennuient et non ceux qui s’interrogent sur l’ennui, ceux qui s’ennuient sont des « rétrécis » du cœur et de l’esprit.

« Je trouve que tuer le temps a un goût amer. Et lorsque vous l’avez tué comme ça pendant

une heure vous en sortez diminué, avachi, rétréci, ayant un peu honte de vous » (France Culture,

20 mars 1979).

Tuer le temps est une occupation indigne pour Jankélévitch. On n’assassine pas le temps, on en fait quelque chose. Ceux qui s’adaptent à l’ennui sont dangereux. L’absence de morale commence ici : s’avachir alors que le monde est en peine, qu’il y a tant à faire, à transformer. Et l’homme indigne n’attend que ça, de s’ennuyer, d’avoir l’alibi pour ne pas remettre en cause sa triste besogne.

« Le danger, et la société dans laquelle nous vivons en profite d’ailleurs : elle sait que

l’homme miséreux, atrophié s’adapte à l’ennui. Il faut l’éduquer pour lui montrer que c’est

indigne de lui » (France Culture, 20 mars 1979).

Chez Jankélévitch, l’ennui signe l’expérience irresponsable du temps. C’est un « mal sans forme » (L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux, p. 100) comme l’écrivait le philosophe Alain, et pour Jankélévitch très certainement la porte d’entrée du mal tout court.

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