Un été avec : Jankélévitch
Justice
La justice est, en amont de l’amour, l’autre grand terme étudié par Jankélévitch dans son opus majeur, le Traité des vertus. Impossible pour le philosophe d’établir une morale, qui est d’ailleurs, indissociablement, politique, sans définir une théorie de la justice. « La justice est logos », c’est « une protestation rationnelle contre la violence », elle « entre en lutte non pas pour doubler la force, mais pour compenser la faiblesse ; elle est déjà à sa manière la revanche muette, surnaturelle et tôt ou tard inéluctable du vaincu qui a pour lui le bon droit » (Traité des vertus, II : Les vertus et l’amour, p. 57).
Mais en tant qu’équité, elle n’est plus seulement logos, elle pourrait presque être amour, au sens où elle prend en considération la personne dans toute sa particularité, sa vulnérabilité. La justice dit « tous sans exception », et l’équité dit « tous, avec exception », au sens où la règle pourrait être dérogatoire et pourtant rester juste, donc ne pas être juste de façon arithmétique, mais de façon jurisprudentielle.
« L’équité découvre que les personnes ne sont ni égales ni inégales, mais qualitativement
diverses ; [...] Plus on est avancé dans la connaissance de l’homme, [...], plus on découvre
d’individus originaux et l’un à l’autre irréductibles ; ou dans notre langage : autant de créatures,
autant d’ipséités, chacune étant un hapax, c’est-à-dire un individu unique en son genre, chaque
individu étant une espèce à lui tout seul » (ibid., p. 83).
La justice est à la fois maximaliste lorsqu’elle est équitable, mais elle sait aussi se montrer plus médiocre, et pourtant tout aussi nécessaire, lorsqu’elle s’assimile à la tolérance. Tolérer son prochain ne suppose ni de l’aimer, ni de le respecter, mais de ne pas porter atteinte à son intégrité physique et morale ; ni de l’étrangler, ni de le bâillonner, en somme lui témoigner un régime d’indifférence qui est garant du non-emploi de la violence pour lui imposer notre volonté (ibid., p. 87). « La tolérance est donc une vertu à destination d’un monde désuni, assène Jankélévitch, d’un monde dans lequel les hommes s’ignorent », mais voilà c’est souvent ce que les « hommes peuvent faire de mieux », tant les hommes sont si peu fraternels entre eux. Précisément parce que le monde n’est ni juste ni aimant, il faut s’obliger à la tolérance, non pas du mal, mais à la nécessité de ne pas faire violence à cet autrui qui nous inspire si peu.
La tolérance est un moment provisoire, « dans l’espoir de la paix définitive », elle « n’est jamais qu’en attendant » (ibid., p. 102), mais elle n’est pourtant pas qu’une simple commodité destinée à nous épargner la haine. Elle est plus philosophique que cela, dans la mesure où elle conceptualise un « absolu plural » (ibid., p. 103), ou une pluralité d’absolus. Oui, il y a des vérités contradictoires et pourtant vraies ensemble.
« Par la tolérance, la justice se fait politique et s’articule au droit. Être juste, c’est aussi
n’être que juste, comme un habit qui habille juste et fait, par suite, étriqué, chiche et mesquin.
[...] La justice ne fait pas de cadeaux » (ibid., p. 139).
Il faut se rappeler l’image de Thémis aux yeux bandés (ibid., p. 145), qui dans la mythologie grecque la représente : la justice est bel et bien aveugle. Impartiale avez-vous dit, ou plutôt avez-vous cru ? Non, la justice n’a aucunement la supra-lucidité de l’amour, elle relève de l’aveugle lucidité du droit. Et pour cette raison il faudra et la bonté, et l’équité, pour la rendre moins terrible et plus humaine qu’elle n’est véritablement.
OceanofPDF.com