Un été avec : Jankélévitch
Ironie / humour
L’œuvre et l’homme, sa vie, sont dissemblables, indépendants l’un de l’autre, et pourtant, toutes les œuvres se nourrissent des vies et des épreuves traversées par les auteurs. Lorsque Jankélévitch commence à écrire sur l’ironie, concept-clé de la philosophie et de la littérature, depuis Socrate jusqu’à Ionesco, il vient de concocter un mariage éclair, dont il ne dira plus jamais rien, et encore moins lorsqu’il épousera ensuite celle désormais indissociable de lui, Lucienne. C’est donc jeune de son divorce, et de son coup sur la tête, même s’il fut de foudre, qu’il s’emploie à cette « métaphysique de l’ironie » selon sa formulation dans sa correspondance avec son ami Louis Beauduc.
« L’ironie socratique est une ironie interrogeante [...]. Socrate désagrège par ses questions » (L’Ironie, p. 10). Et de façon plus moderne, en dialectique avec les notions de chaos, d’absurde, de spleen, l’ironie est ce « sublime à l’envers, cette négation infinie qui renvoient dos à dos la folie et la sagesse », « la conscience de la révélation par laquelle l’absolu, dans un moment fugitif, se réalise et du même coup se détruit » (ibid., p. 18). Pour telecharger + d'ebooks gratuitement et légalement veuillez visiter
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Étrange néanmoins que Jankélévitch n’ait pas choisi d’emblée d’appeler ce futur ouvrage « humour », car, s’il est un livre sur l’ironie, il se révèle aussi un livre sur la supériorité de l’humour sur l’ironie, même si celle-ci a des lettres de noblesse que personne ne songerait à lui ôter.
« Je crois surtout que l’ironie est très dogmatique. L’ironiste détient une vérité et veut vous
induire en cette vérité. Tandis que l’humour a aussi sa vérité, mais c’est une vérité
impondérable, impalpable à l’infini et il ironise sur cette vérité aussi, ce que ne fait pas
l’ironiste » (France Inter, 25 avril 1964).
En fait, entre ironie et humour, les frontières se révèlent parfois poreuses. Le premier créateur de cette porosité est encore ce cher Socrate : « on est tenté de considérer Socrate comme un humoriste puisque sa vérité semble située à l’infini », mais on peut également l’appeler « ironiste », car il sait aussi où il va, « parce qu’il fait le niais pour conduire les niais par la main », « parce qu’il réfute un adversaire stupide » (Quelque part dans l’inachevé, p. 185). Donc se dessine ici un tableau entre d’un côté un humour, humble et acrobate, dont la « vérité demeure un lointain horizon », non au sens d’un désintéressement mais d’une conscience lucide sur ses infirmités et ses inaptitudes à dire le vrai, et une ironie, plus sûre d’elle, un pied parfois dans le sarcasme, brillante, ayant plus de manières que l’humour qui a, lui, la manière de l’être et du devenir, mais tout de même une ironie plus impure, au sens où elle négocie avec le théâtre de ce monde, elle sait la nécessité du pouvoir, elle connaît les codes, peut ne pas les respecter, mais ne sera jamais dans l’errance infinie de l’humour.
« Chez les humiliés et offensés, écrit Jankélévitch, l’humilité humoristique permet de
surmonter l’humiliation : grâce à l’humour le pauvre devient riche dans sa misère, riche de sa
propre misère ; riche de sa propre déréliction. L’humour a été pour les juifs un moyen de déjouer
les persécuteurs, de ridiculiser le tsar et les pogromistes ; mais sans prétendre opposer une vérité
à une autre ; car l’humour exigeait d’eux autre chose encore : qu’ils se moquassent aussi d’eux-
mêmes, pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée ne fût pas immédiatement substituée
une autre idole » (ibid., p. 187).
Alors, laissant les grandes figures de la Grèce antique, Jankélévitch évoque Chaplin, Charlot, le vagabond, qui disparaît du côté de l’horizon lointain. C’est là que se situe, à l’infini, la vérité.
« Elle nous laisse au bord de la route, elle nous laisse, selon la belle expression de Rilke,
quelque part dans l’inachevé » (ibid., p. 193).
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