Un été avec : Jankélévitch
III La philosophie indissociable de la musique
III
La philosophie indissociable de la musique
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« Je n’ai pas de doigts »
Le piano est inséparable de la vie de Jankélévitch, inséparable de sa philosophie, inséparable de son être. À la question « auriez-vous pu être pianiste ? », il répondait par la négative : « Je n’ai pas de doigts » (L’Enchantement musical), arguait-il, expliquant que la douée de la famille était sa sœur, premier prix de Conservatoire. Je « fais des fausses notes », je ne suis qu’un « lecteur » de piano, contraint de déchiffrer alors que d’autres virevoltent et fusent. Mais voilà, le piano aura été la porte d’entrée de quantité d’intuitions philosophiques : comment exprimer ce que la musique évoque, et plus généralement comment inventer une philosophie capable de saisir cet ineffable... Comment expliquer la nostalgie si ce n’est en jouant, et en faisant tinter les notes du piano distinctement et imperceptiblement : la musique porte en elle cette trace de ce qui passe, légère et grave à la fois. « On comprend pourquoi la musique, explique Jankélévitch, ayant pour dimension naturelle la temporalité, porte plus ou moins la marque de l’inachèvement [...] » et « distille [...] quelques gouttes de mélancolie. [...] Le trouble immotivé qui s’ensuit chez l’auditeur, nous l’appelons le vague à l’âme, parce que n’ayant pas de cause, il n’a pas non plus de véritable nom... Ce sont les doigts eux-mêmes qui s’attristent sur les touches : [...] la musique est tout naturellement le langage de la nostalgie » (ibid.).
Le piano, aussi... bien sûr pour évoquer la famille russe, rappeler à sa mémoire la tante, ancienne professeur de piano du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, qui désespérait de son piètre élève. Il aimait à l’imiter lors de ses cours et de ses entretiens. L’accent russe retentissait alors : « Arrtikioule ! Arrtikioule ! » (Quelque part dans l’inachevé, p. 271), et elle tapait sur ses doigts, vous vous souvenez ces fameux doigts qu’il n’avait pas.
« Chaque année, comme si c’était la première fois, le printemps célèbre les orgies de
l’universel renouveau. Chaque année, le prince charmant vient réveiller la belle au bois dormant
de sa léthargie hivernale. Comment tant de déceptions, tant d’échecs, tant d’hivers n’ont-ils pas
dégoûté avril de rhabiller les arbres que la saison de la méfiance et de l’étroitesse a déshabillés ?
Mais non, le printemps est aussi têtu que l’hiver. L’hiver a eu le dernier mot, mais le printemps
aussi aura le dernier mot. Et comme chacun d’eux n’a jamais que l’avant-dernier, le dernier mot
de l’ultime parole par lequel toutes les saisons en acte sont rendues pénultième, reviendra à la
générosité de l’inépuisable, de l’intarissable nature. Le mystère vernal est la figure cosmique,
annuelle, saisonnière de notre propre destin. L’émotion printanière exprime directement la
complicité de l’homme avec la nature. Dans le rythme de la grande alternance astronomique,
l’homme reconnaît en deçà de la mort son propre mystère printanier. Le paradoxe d’une
éternelle jeunesse vouée en l’homme à la mort et à la nihilisation révèle finalement son
inconcevable, sa mystérieuse contradiction. Le mortel est sans cesse rétabli dans sa provisoire
éternité, sauvé du lac obscur jusqu’à nouvel ordre. C’est pourquoi la griserie printanière éveille
dans notre âme un écho si profond, déclenche en nous un si joyeux emballement » (France
Culture, 2 septembre 2021).
Nommez-moi un philosophe qui a donné un tel destin au piano, en a fait un instrument philosophique, capable d’évoquer des concepts, des souvenirs, des réminiscences, le lien vers ses origines juives et russes. Vous voulez définir la philosophie de Jankélévitch : jouez du Liszt ou du Debussy. N’expliquez pas, écoutez. Tendez l’oreille vers la clarté de la note et l’impossibilité de la répéter par le discours. Éprouvez dans le for intérieur combien le langage est manquant, minuscule, et comprenez le désarroi de Jankélévitch qui ne sera pas pianiste mais philosophe, précisément celui qui doit faire dire au langage « tout ». Vous commencez déjà à comprendre comment naît un concept, car dire « tout » sera impossible, dire « rien » sans doute plus aisé. Jankélévitch choisira de dire le « presque-rien ». Entendez déjà, derrière le « je n’ai pas de doigts », le « je ne sais quoi », autre grand concept du philosophe, qu’il traquera toute sa vie, métaphysiquement.
« C’est par le piano que je tiens à la musique, j’aime la musique que je peux tenir sous les doigts » (Quelque part dans l’inachevé, p. 261). Le piano est comme un jeu, avec ses touches qu’on enfonce, on peut rebasculer dans l’innocence, le plaisir innocent, et, même s’il est l’instrument rêvé de la mélancolie, il est aussi celui de l’enchantement, du temps qui n’ennuie plus, il est la « temporalité enchantée » (L’Arc, « Entretien », p. 11). Alors bien sûr, il y a les défenseurs de la lutte des classes : un piano passe encore, mais un piano à queue (Quelque part dans l’inachevé, p. 263), aimait tancer Jankélévitch, c’est immédiatement avoir dans la tête l’image du salon bourgeois, du luxe, de l’oisiveté, et c’est jeter un sort détestable au piano, et par là manquer sa vraie nature, et confisquer l’accès aux temporalités heureuses et aux réminiscences littéraires. Préférez donc toujours, contre le piano bouc émissaire, les fausses notes.
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