Un été avec : Jankélévitch
Qui était-il ?
Né le 31 août 1903 à Bourges, de parents d’origine russe, Vladimir Jankélévitch nous a quittés en 1985. Jankélévitch et non Iankélévitch, à proncer avec un « J » et non avec un « I ». Car avant sa double révocation, la première, dès juillet 1940, parce que fils d’étrangers, la seconde en novembre de la même année, parce que juif, il ne faisait aucun doute pour Jankélévitch qu’il était français, certes d’origine russe, mais français, dans la pure tradition assimilatrice. Ayant été dans les meilleures écoles jusqu’à Normale supérieure, et reçu major à l’agrégation de philosophie, il ne faisait que confirmer cette intégration souhaitée et parfaitement réussie. Dans sa correspondance avec Louis Beauduc, le fidèle ami connu sur les bancs de Normale, à leur entrée commune en 1922, il écrit d’une touche mélancolique et ironique symptomatique – nous sommes alors en décembre 1940 :
« Cher ami, je n’irai pas encore cette année à Limoges. Je suis, depuis quelques jours,
relevé de mes fonctions, et l’heure n’est pas au grand tourisme. On m’a découvert deux grands-
parents impurs, car je suis, par ma mère, demi-juif ; mais cette circonstance n’aurait pas suffi si
je n’avais, de surcroît, été métèque par mon père. Cela faisait trop d’impureté pour un seul
homme » (Une vie en toutes lettres. Correspondance, p. 265).
Dès lors, Jankélévitch fait connaissance avec l’antisémitisme, le « malaise du semblable vis-à-vis du presque semblable » (Quelque part dans l’inachevé, p. 166), l’indignité nationale, l’humiliation, la clandestinité, la résistance en participant aux réseaux « Étoile » et
« Honer{2} ». De ces années, il gardera toujours comme une sorte de distance, certes vis-à-vis de l’Allemagne, mais également vis-à-vis de cette patrie qu’il aimait tant, la France. Dans les années 50, il a cette remarque qui lui échappe, à propos du paysage intellectuel français :
« Maintenant il n’y a plus de place en France que pour les troupeaux : marxistes,
catholiques, existentialistes. Et je ne suis d’aucune paroisse » (Une vie en toutes lettres.
Correspondance, p. 339-340).
En effet, il tiendra en horreur les « ismes{3} », et plus que nul autre :
« De tous les conformismes, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le
plus répandu aujourd’hui{4}. »
Pour contrer ces « ismes », il a façonné une philosophie du je-ne-sais-quoi, qui venait destituer la fausse grandeur des dogmes, des idéologies, des totalitarismes ambiants. Elle venait rompre avec la soumission que de tels « ismes » supposaient, choisissait d’arpenter un fil, une crête, un lieu sans pouvoir, mais sans aliénation. Sans ressentiment aucun, il aimait dire qu’il travaillait pour le e XXI siècle. Directement. Lui qui était encore peu lu et n’a connu la célébrité qu’au crépuscule de sa vie, devenant « à la mode ».
Sa correspondance avec Louis Beauduc témoigne d’un imperceptible vague à l’âme, trace d’une âme russe soucieuse de préserver l’élan vital, et de se tenir à distance de l’amertume. Il faudra attendre un certain temps, 1953, avant de trouver les amphithéâtres de la Sorbonne, trouver une maison finale, y demeurer trente ans, devenant indissociable de l’université, alors même qu’il a vagabondé pour son premier poste à Prague, puis à Caen, Lyon, Besançon, Lille, Toulouse, avant la guerre et les années suivantes. Malgré ces péripéties, il a revendiqué un lien indéfectible avec ses étudiants, qu’il nommait ses « amis intimes ».
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