Un été avec : Jankélévitch
Traité des vertus
Dans l’œuvre d’un philosophe, il y a souvent un ouvrage canon, une sorte d’organon inévitable, qui a représenté pour le penseur un moment-clé de sa progression intellectuelle, et dont l’architecture est essentielle pour comprendre l’ensemble de l’œuvre. Il y en a parfois plusieurs, et chez Jankélévitch le Traité des vertus est l’un d’entre eux. Paru en 1949, sa rédaction et sa réécriture auront enserré près de quinze ans de vie, et notamment la catastrophe morale et politique de la Deuxième Guerre mondiale. Jankélévitch l’aura écrit dans les interstices de la Résistance, quand le jeu de cache-cache avec la Gestapo et les occupants le lui permet, quand il lui reste un peu de temps après avoir rédigé de multiples tracts militants, bien éloignés de la « morale spéculative », car la véritable morale ne se fait pas dans les livres mais dans les maquis. Puis il l’aura, à la sortie de la guerre, repris à nouveau.
Pourtant son Traité des vertus, « personne n’en veut », écrira Jankélévitch à son ami de toujours, Louis Beauduc, dans sa correspondance. Difficile de lui trouver un éditeur – d’ailleurs des éditeurs, Jankélévitch en cherchera toute sa vie. Et lorsque les éditeurs sont trouvés, les lecteurs manquent. Le Traité des vertus est « condamné à la gloire posthume ». « L’époque et moi, nous ne nous intéressons pas. Je travaille pour le e XXI
siècle », aimait-il à répéter. De fait, l’ouvrage sera un succès posthume, et aujourd’hui encore il représente une lecture incontournable pour qui veut aller au-delà de la classification des vertus, comprendre leur dialectique, et comment elles se résument en une seule : l’amour.
« J’étudie la galerie, la galerie des vertus. Elles défilent les unes après les autres. Mais au
fond, l’amour par lequel je termine déprécie les vertus puisque l’amour au fond n’est pas une
vertu ou bien c’est une vertu qui rend inutiles toutes les autres. Celui qui a l’amour a tout » (29
décembre 1971).
Dans ce manuel qui n’en est pas un, Jankélévitch développe les liens sourds unissant toutes les vertus, comme les liens plus contradictoires qui unissent l’égoïsme et l’altruisme, « l’évidence inévidente de la liberté », la réciprocité entre devoir et gratitude, et puis toutes ces variations de la morale entre la justice, l’équité, la tolérance, le mérite, la fidélité, le courage, la sincérité, la bonté, la charité, la pitié, la compassion, la gratuité, la sympathie unitive, la mutualité, la générosité, la liste pourrait être infinie. C’est le côté grec, antique, qui s’exprime ici. Jankélévitch, qui a l’art et la manière d’être au présent, de ne jamais se trouver d’excuses pour ne pas se soumettre à son époque, à ses enjeux, à ses affres, Jankélévitch est un ancien, un hors de ce temps, il a construit une fermeté d’âme à partir de principes tout autres, grecs et judéo-chrétiens, inaltérables.
« Il est facile d’être fidèle à une vérité victorieuse, car la victoire a toujours beaucoup
d’amis ; mais la fidélité esseulée quand tout le monde doute, quand toutes les apparences sont
contre notre espoir, quand la vérité agonise et que le ciel est noir et que nos frères souffrent dans
l’exil, quand les brutes piétinent notre patrie et notre idéal, quand la justice semble abandonnée
de tous – cette fidélité n’est pas seulement la plus méritoire : cette fidélité-là est la vertu
hyperbolique et métempirique de la “onzième heure”, celle qui étant fidélité à l’Absolu ne fait
plus qu’un avec la foi » (Traité des vertus, II, p. 154).
La voilà notre fidélité, celle qui confirme la « onzième heure ». C’est l’Évangile de saint Matthieu qui est cité ici, avec sa parabole des ouvriers de la onzième heure, ceux qui viennent réclamer autant que ceux qui ont travaillé dès la première heure. Et d’ailleurs, la jalousie des ouvriers de la première heure gronde déjà et se scandalise. Mais le royaume divin n’aime pas les comptes d’apothicaire : tous ceux qui viennent à lui seront accueillis et obtiendront la même chose. La vertu hyperbolique, métempirique, celle dont on ne peut faire l’expérience ici-bas, c’est cette fidélité à toute épreuve, qui ne varie pas avec le temps, qui est d’emblée totale et permanente. Jankélévitch, tout en paradoxes, n’y parviendra pas. Ce pas de plus de la charité par rapport à la justice le guidera, l’inspirera, mais jusqu’à la fin il restera humble face à lui.
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