Un été avec : Jankélévitch
Le pur et l’impur
Dans la philosophie morale, deux asymptotes orientent souvent le discours : celle qui tend vers le « pur », et celle qui tend vers l’impur, sachant que si l’on est sérieux, et ce terme a toute sa portée chez Jankélévitch, toute morale un peu sérieuse, donc, se révèle impure. Mais la tension avec ce qui pourrait être pur, ou alors une volonté de ne pas l’abandonner en lui conférant une définition trop étroite, constitue le geste moral. Rappelons néanmoins, comme un préambule nécessaire à toute théorie de la pureté, que l’on a trouvé « des grands-parents impurs » à Jankélévitch, et donc rien que pour ça, ceux-là, donc nous, tous ceux stigmatisés comme impurs, il faut faire basculer la morale de ce côté-ci.
« Je suis du parti de ceux qui sont faibles, désarmés, délaissés, minoritaires. Je suis pour
ceux que tout le monde oublie ou renie, que personne ne défend ni ne plaint. [...] Il faut l’avouer,
je me désintéresse un peu des causes triomphantes, appuyées par les clameurs de la multitude et
les flatteries des lâches. Les musclés, les forts, les costauds [...] : ce camp triomphal n’est pas le
nôtre » (Quelque part dans l’inachevé, p. 176-177).
« Toutes les causes pour lesquelles on milite ne sont pas parfaitement pures à cent pour
cent. Elles n’ont pas été passées à l’eau de javel ou aseptisées. Il y a des arrière-pensées. Sans le
vouloir on fait le jeu de quelqu’un. Alors que faire ? On pourrait en tirer la conclusion ne rien
faire, mais je ne la tire pas cette conclusion » (France Culture, 7 juin 1978).
Dans l’introduction de son ouvrage Le Pur et l’Impur, Jankélévitch écrit :
« Je suis pur, je suis pur ! Ces mots que les défunts de l’ancienne Égypte emportaient
comme un viatique pour le grand voyage, ces mots ressemblent plutôt à une protestation, ou à la
revendication d’un état de droit : ces mots sont peut-être faits pour les momies des nécropoles,
mais aucun vivant ne peut, de bonne foi, les prononcer » (Le Pur et l’Impur, p. 5).
La morale ne peut être de mauvaise foi, sinon elle s’auto-détruit. La morale de surface sans doute est de mauvaise foi, mais la vraie morale, celle qui n’a pas besoin d’apparat et de se dire morale ? Soit la métaphysique de la pureté est une théorie du désengagement parce que pas tenable, soit elle confine à l’hyper-violence, à la destruction, à l’éradication – mais là encore, elle ne tient pas, dans la mesure où elle éradique ce qu’elle croit être impur, et non pas ce qui l’est, car le concept d’impureté n’a précisément aucun sens : il n’existe qu’à l’aune d’une pureté fantasmée. Libéré du fantasme de la pureté, l’impur redevient une chose parmi d’autres, un être parmi la diversité des êtres, une dimension parmi tant d’autres, la simple preuve de la variété de la vie.
Nous avons sauvé l’impureté mais est-il possible de sauver la pureté sans tomber dans sa caricature de purisme ? Bien sûr, et le concept d’instant, de primultime, de printemps, de charme, d’apparaissant-disparaissant, autrement dit tout ce qui fait la philosophie de Jankélévitch : le « je-ne-sais-quoi » et le « presque-rien »... Bien sûr, si la pureté est cela, un presque-rien, et non un tout, alors bien sûr la pureté est possible, lors d’un instant, lors d’un printemps, d’une unique matinée de printemps. Elle est du côté du commencement, de l’élan vital, de la « lumière au fond de nos cœurs ». Chacun devient pur lorsqu’il est « celui qui va », et d’ailleurs, pour dire la pureté, Jankélévitch n’ira pas du côté des certificats du sang, ou des preuves d’âme ou d’intelligence, il ira du côté de l’amour, la seule pureté viable pour l’homme. Le pur est « mouvement et non substance » (ibid., p. 299). Celui qui va n’a pas le temps d’être et d’avoir, l’action nous restitue notre innocence (ibid., p. 305), et dans cette marche, cette aventure, le pur et l’impur tissent leur tension morale pour guider nos valeurs.
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