Un été avec : Jankélévitch

Cynthia Fleury · Chapitre 11 sur 40

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Un été avec : Jankélévitch

Vérité et mensonge

 

Quel est donc le rapport entretenu par Jankélévitch avec la notion de vérité ? D’emblée, l’on pensera que l’auteur du Traité des vertus est un défenseur acharné de la vérité, à tout prix, qu’il est kantien, qu’elle forme pour lui un impératif catégorique indépassable. Comment pourrait-il en être autrement ? Seulement voilà, deux grands camps s’affrontent en philosophie, qu’elle soit métaphysique ou morale : d’un côté, ceux qui croient toucher du doigt la vérité et, de l’autre, ceux qui sont conscients de ses multiples voiles, qui perçoivent non la vérité mais le je-ne-sais-quoi et le presque-rien. D’un côté encore ceux qui interdisent le mensonge car il est forcément contraire à la vérité, et surtout il est impossible de défendre l’universalité d’une morale si elle défend le mensonge..., et de l’autre... ceux qui ne séparent pas la vérité d’une situation, d’un contexte, d’une relation à, d’une responsabilité ici et maintenant, non qu’ils défendent la relativité de la vérité, mais plutôt sa relationnalité, le fait qu’elle fasse sens, si et seulement si, et dès lors l’acte de mentir n’est plus si aisé à dénoncer : il y a des mensonges qui sauvent les êtres et les âmes.

Jankélévitch fait partie de ceux qui ne s’illusionnent pas devant les vérités qui sont seulement de surface. Ce serait là pure transparence mais nullement une vérité métaphysique ou une vérité morale.

Avec son humour si lucide qu’il peut paraître provocateur, Jankélévitch en 1979 raconte cette anecdote, en compagnie de médecins. L’on croit qu’il s’agit là de la seule vérité médicale, mais rien de tel. Sa conception morale de la vérité se dessine.

« J’ai assisté une fois à un banquet de médecins, et il y avait un sujet qui s’intitulait “le

mensonge en médecine”, alors on m’avait convié pour faire le philosophe du banquet. J’ai cru

de mon devoir de les avertir en entrant que je suis pour le mensonge, pour que le médecin ne

dise pas la vérité au malade. Et ils m’ont dit tous en chœur “nous aussi” » (France Inter,

Radioscopie, 8 octobre 1979).

Et dans ce dialogue, écoutez comment se tisse l’obligation de mentir et la Résistance, celle de 1940, sous l’Occupation, mais aussi la revendication de l’impur comme valeur morale, ou encore l’amour comme sur-vérité, comme vérité plus profonde, plus éternelle :

« Si vous avez un moyen de faire entrer de la pureté dans de l’action politique, alors ne

manquez pas de nous le dire. Il me semble justement que c’est ce rapport qui n’existe pas, qu’il

faut réinventer à tout moment. Ça ne veut pas dire que l’homme vit dans des conditions

vertigineuses, de déchirure chirurgicale ensanglantée, en quelque sorte incapable de faire un pas

en avant. Mais ça veut dire que c’est un travail qui nous incombe jour après jour, et qui exige

une création quotidienne pour ajuster une pratique qui est par elle-même irrationnelle, décousue,

ayant affaire à un monde de valeurs incohérentes, et d’autre part à des exigences impératives,

imprescriptibles de la raison, de la logique. Par exemple, ce que nous venons de dire à l’instant

sur non pas seulement la permission de mentir, mais l’obligation de mentir vous en êtes un

exemple. S’il y a un moyen d’être pur c’est bien de dire la vérité, à toute occasion. Alors, vous

n’avez pas vécu pendant la Résistance, pendant l’Occupation. Je ne vous souhaite pas d’avoir

vécu en cette période-là. S’il y avait eu un résistant dans votre armoire et que les flics boches

venant le chercher vous aviez dit “oui il est dans cette armoire” parce que c’est la vérité, vous

l’auriez dit ?

— Ah non je ne l’aurais pas dit.

— Alors, vous n’auriez pas été pure.

— Non, je n’aurais pas été pure, mais comment concilier les inconciliables alors qu’au

niveau d’une quête plus personnelle on vise tout de même à une harmonie dans la personnalité ?

— Alors ça, madame, on fait ce que l’on peut. Les inconciliables on les concilie peut-être à

la limite et à l’horizon, mais quelquefois on ne le peut pas comme on ne peut pas desservir tous

les intérêts de tout le monde et les exigences contradictoires et même les valeurs contradictoires,

de la même manière qu’on ne peut pas concilier pleinement l’une avec l’autre, les exigences du

vrai et les exigences du bien » (France Culture, 7 juin 1978).

La vérité n’est pas l’évidence, ni même parfois la clarté. Ce serait trop simple. On peut le regretter, mais on ne peut le nier, sauf à venir entériner les dogmes les plus dangereux.

Jankélévitch refuse le purisme moral tant il est inepte, totalitaire, faussement juste. Oui, le mensonge existe, et il est déplorable, à dénoncer, mais il peut avoir les allures de la vérité en place, celle du pouvoir et de l’occupant.

« Une vérité abusive, non sélective, une vérité quasi permanente jouerait en effet un rôle

contraire à celui qu’on attend de la vérité. Son rôle, ses effets, ses retombées ne manqueraient

pas de produire des résultats contraires aux effets attendus. À une vérité permanente, et produite

sans discernement, répondraient les effets les plus pervers » ( {5} Philosophie morale).

Jankélévitch nomme cela la « paradoxologie de la morale ». Si je dis cette vérité littéralement vraie, immédiatement elle se range de manière pneumatique du côté du mensonge (Le Paradoxe de la morale, p. 171), du faux, du mal, au mieux de la mauvaise foi, et l’on passe à côté de tout ce qui est « sérieux » dans la morale.

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