Un été avec : Jankélévitch
À quoi sert la philosophie ?
À quoi sert la philosophie est l’éternelle question posée aux philosophes ou au jeune étudiant, comme pour lui dire : Ne va pas par là. Es-tu bien sûr ? « Franchement, cela n’a pas de sens », cela ne sert à rien... Et vous savez quoi, il a bien raison cet interlocuteur demi-habile, bien raison de nous alerter sur l’inutilité de la philosophie. Seulement voilà, il y a des inutilités essentielles, des refus obstinés de l’instrumentalisation. Dans ce monde, tout sert à quelque chose, plus personne n’ose affirmer sa seule présence, et pourtant la philosophie partage avec la notion de dignité le fait de ne pas servir à, et précisément par ce geste de non-négociation avec l’utilitarisme de préserver le sens de ce qui est réellement utile à l’homme, à savoir sa raison d’être. Et puis, la philosophie a cette humilité chevillée au corps. Elle a passé sa vie à se remettre elle-même en cause, à douter d’elle-même, de sa nécessité. Dites-moi, que préférez-vous ? Ceux qui doutent de leur utilité ou les vaniteux qui vantent leurs atours ? Mais voilà : « Oui la philosophie passe son temps à se chercher, mais cette recherche initiale est déjà philosophique ! » (Quelque part dans l’inachevé, p. 117).
« On peut vivre sans philosophie, sans musique, sans amour ? — Oui, on peut vivre oui.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ?
— On peut vivre au sens des marsupiaux et des hippopotames. Vous mangez, vous broutez,
vous dormez, vous accomplissez des fonctions du métabolisme vital, si vous appelez ça vivre.
Mais c’est pour la vie perdre les raisons de vivre. Obter vitam vivendi perdere causas. Les
motifs de vie sont plus importants que la vie elle-même » (France Inter, Radioscopie, 8 octobre
1979).
Cette revendication « Les motifs de vie sont plus importants que la vie elle-même », nous l’avons éprouvée dans notre chair, tout récemment, avec l’épisode de la pandémie. Nous avons vu à quel point ce qui est essentiel dans la vie, ce n’est pas la vie biologique, la survie. Si elle est nécessaire, obligatoire, elle n’est pourtant pas essentielle, aussi paradoxal que cela puisse paraître. La vie commence à être vivable lorsqu’elle permet l’humanité de la vie, lorsqu’elle permet d’aller goûter le printemps, lorsqu’elle ne dissocie pas les valeurs et les actions qu’il est possible justement de « faire de la philosophie » et non pas d’être seulement un automate, aliéné, dans un monde du travail qui a perdu l’accès à la pensée.
« La philosophie consiste à penser tout ce qui dans une question est pensable, poursuit
Jankélévitch, et ceci à fond, quoi qu’il en coûte. Il s’agit de démêler l’inextricable et de ne
s’arrêter qu’à partir du moment où il devient absolument impossible d’aller au-delà » (Quelque
part dans l’inachevé, p. 19).
C’est donc bien la reine des actions au sens où elle arpente, ne renonce pas, va jusqu’au bout. Cette philosophie, qui ne sert à rien selon les sophistes, permet précisément d’affronter la mort, de surmonter l’angoisse de la mort. Comment ? En faisant de la mort une question précisément, un problème philosophique, et non la terrible réalité qu’elle est. Non, grâce à la philosophie, il y a quelque chose qui résiste à la mort, et cette chose c’est bien la pensée, un je-ne-sais-quoi, un presque-rien, mais qui par son charme peut gagner la partie, du moins un court instant, et l’instant suivant un autre reprendra le flambeau.
« Je n’ai jamais eu l’angoisse de la mort. Je n’ai pas écrit ce livre pour me délivrer d’une
angoisse, j’y pense absolument jamais et, au cas où vous y penseriez, je vous recommande de
faire comme moi, d’écrire un livre sur la mort, d’en faire un problème, la problématiser, comme
disent les jeunes collègues d’aujourd’hui.
— Donc on peut penser ce qui est impensable : la mort ?
— Non on ne peut pas la penser mais c’est un exercice acrobatique. Comment penser ce
qui ne peut être pensé ? Comment penser l’impensable ? En se rapprochant au plus près, comme
un papillon qui se rapproche de la flamme – c’est moi le papillon –, enfin, qui va se brûler les
ailes quand il entrera dans la flamme » (Les nouveaux chemins de la connaissance, 2 octobre
2008).
Jankélévitch aggrave son cas. Non seulement la philosophie ne sert à rien, mais nous sommes des « papillons », ou encore, vous souvenez-vous, des acrobates. La philosophie est une « science nesciente » (ibid., p. 22-23), une science qui sait qu’elle ne sait pas, une science formant un horizon, mais c’est précisément parce que cette science est dénuée, qu’elle connaît parfaitement son dénuement, qu’elle est éthique et prône l’engagement au monde.
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