Une nuit avec le duc
Chapitre 9
Le lendemain matin, c’est Clara qui me réveille en entrant dans ma chambre et en venant s’asseoir au bord de mon lit.
— Tu as entendu ?
— J’ouvre à peine les yeux, réponds-je en roulant sur le dos et en frappant mon oreiller pour me mettre à l’aise. Entendu quoi ?
— Mr… (Elle s’interrompt, son nez se retrousse, et juste après, elle fait une grimace.) Qu’est-ce que c’est que cette odeur ?
— Oh !
La puanteur qui règne dans ma chambre achève de me réveiller.
— Ça doit être du vomi.
Je sors du lit, prends le bol en retenant mon souffle et sors de la chambre.
— Dalton ! Je peux vous déranger un moment ?
Il apparaît, aimable comme toujours, mais perd sa bonne humeur en voyant pourquoi je le dérange. Je lui présente mes excuses avec un faible sourire et lui tends le bol.
— Merci beaucoup.
Je referme la porte, saisis un parfum dont je diffuse quelques gouttes en l’air, et ouvre la fenêtre. Dieux du ciel, l’air est putride. J’aurais dû m’en occuper hier soir, mais j’étais trop mal en point. D’ailleurs, je ne peux pas dire que je me sente mieux.
— Tu ferais bien de dire à Dalton de rapporter le bol sans délai, dis-je à Clara en inspirant l’air frais par la fenêtre.
Ça doit être ma pénitence pour avoir menti hier à propos de ce que j’ai fait durant la soirée. Je me sens horriblement mal. Appuyée au rebord de la fenêtre, j’essaye de reprendre mes esprits.
— Tu veux que j’aille chercher Maman ?
— Ce n’est pas nécessaire.
Une fois certaine d’avoir maîtrisé mes haut-le-cœur, alors que je me prépare à me retourner vers Clara pour savoir ce que je suis censée avoir entendu, j’oublie cette intention en apercevant une silhouette à l’autre bout du square. Une silhouette dont j’ai été trop proche et que, pour mon malheur, j’ai touchée. Qu’il est superbe encore ce matin. Il est élégamment vêtu, comme si des affaires importantes le requéraient. Je suppose qu’il est satisfait que Lady Dare se soit présentée chez lui. Il m’a congédiée et l’a invitée à entrer. Ce ne serait pas une insulte si je ne méprisais pas autant la femme qui m’a remplacée.
Je ne suis là que pour la conversation.
Et les frissons.
En proie à une colère froide, je ferme la fenêtre et retourne me coucher. J’ai l’impression d’être fiévreuse.
— De quoi parles-tu, Clara ?
— On dit que Lizzy Fallow est courtisée par le vicomte Millingdale. — Quoi ?
Je suis profondément choquée. Clara, elle, en frémit.
— Il est tellement vieux ! Eliza, que ferai-je si on veut que j’épouse un homme bon pour le cimetière ? (Elle me regarde avec horreur.) Je ne le supporterais pas !
— Tant qu’un homme est capable d’engendrer un fils, il peut être convenable, pour peu qu’il ait du prestige, de l’argent… et un titre.
J’imagine que Mrs Fallow danse de joie ce matin. J’ai vu comme elle regardait Frank, qui n’a pas de titre.
— Frank est-il au courant ? Cela l’affecte-t-il ?
— Il n’est pas encore réveillé. (Elle fronce les sourcils.) Après t’avoir raccompagnée, il est retourné à la fête et a fini ivre. Père a dû demander à Dalton d’aller le chercher et de le ramener à la maison.
— Et où étais-tu donc, si je peux te poser la question ? Car tu n’étais pas avec Maman, contrairement à ce que tu as dit à Papa.
Clara se dandine, mal à l’aise.
— J’ai passé toute la soirée avec Maman.
— Cela m’étonnerait.
— Qu’en sais-tu ? demande-t-elle avec une suffisance dont elle s’imagine qu’elle ne me plaira pas. D’ailleurs, je t’ai vue quitter discrètement la soirée, chère sœur. Dis-moi, où es-tu allée ?
— Je te l’ai déjà dit.
Je donne un bon coup dans mon oreiller et renfonce ma tête dessus. Un mouvement que je regrette aussitôt. J’ai la tête qui cogne, et malheureusement, pas à cause de l’alcool.
— Je n’allais pas bien. Je demanderai à Maman si tu étais avec elle.
Elle fait une moue.
— Je ne dirai rien si tu ne poses pas de questions.
Elle sourit, se penche pour déposer un baiser sur mon front, puis semble se raviser.
— Bon sang, tu empestes.
Elle part à la hâte en fermant bruyamment la porte derrière elle. On dirait que la soirée d’hier a été animée pour tout le monde. Mes pensées se tournent vers Lizzy Fallow. Comment se sent-elle ? Atrocement mal, je suppose. Frederick n’est pas ma tasse de thé, mais il peut au moins marcher sans canne. La pauvre. J’ai beau ne pas beaucoup l’aimer, elle n’est pas aussi horrible que Lady Dare. Je devrais peut-être aller la voir plus tard pour lui présenter mes condoléances.
Enfin, dès que ces épouvantables vagues de nausée seront passées.
Elles ne sont pas passées ce jour-là. Ni le lendemain. Et elles ne m’avaient toujours pas oubliée une semaine plus tard. Au bout de huit jours, j’ai commencé à m’inquiéter pour mon cœur. Était-il cassé ? Pouvait-on mourir d’un chagrin d’amour ? Je dois le dire, c’est avec regret que je suis partie de chez le duc ce soir-là, car je savais que je ne me retrouverais jamais plus en sa compagnie. C’est avec encore plus de regret que j’ai vu une autre visiteuse venir chez lui et y être introduite, et avec toujours plus de regret que j’ai admis à cet instant, à contrecœur, que j’étais amoureuse du duc. Comment cela m’est arrivé, je n’en sais rien. Une attirance pure et simple, je pense, car il n’a pas beaucoup d’autres qualités honnêtes.
Non, je dois arrêter de me mentir à moi-même. Il a beaucoup de qualités. Il m’accepte telle que je suis, pour commencer. Et il s’efforce de me plaire pendant nos conversations. Et je préfère ne rien dire de sa capacité à susciter chez moi ces merveilleux frissons.
Hélas, toutes ces qualités, hormis bien sûr sa beauté, ne me servent plus à rien. C’est un porc, et je suis bien contente d’être clouée au lit depuis une semaine. Mes chances de tomber sur lui sont nulles tant que je ne sors pas de la maison. Au fond, ma maladie m’a offert un répit, une excuse parfaite pour fuir la société, et surtout Frederick. Même s’il a pris des nouvelles. Tous les jours. Il m’a même offert des fleurs hier. Le pauvre. On dirait presque qu’il s’inquiète. Mais il ne s’inquiéterait que s’il tenait à moi.
On frappe à ma porte et Emma entre avec un pot rempli d’eau savonneuse. Mère est derrière elle.
— Posez cela sur la coiffeuse, Emma, commande-t-elle en approchant du lit et en posant sa main sur mon front. Hum… La fièvre est passée.
— Je me sens mieux, reconnais-je en me redressant dans mon lit. Je pourrais peut-être m’habiller aujourd’hui.
— Et marcher un peu. Marcher un peu vous ferait du bien.
Je grogne intérieurement.
— Une chose à la fois, Maman.
— Tout le monde vous croit morte, Eliza. Nous devons les rassurer.
— Que peut leur faire que je sois morte ? dis-je en riant. Lymington doit avoir ma remplaçante toute prête pour Frederick.
J’aimerais, en tout cas. Cela répondrait à mes prières.
— Je suis un peu raide.
— Rien qu’un peu de marche ne puisse régler. Venez.
Forcée d’accepter, je la laisse me baigner et m’habiller. Je dois même dire que j’apprécie ses attentions, quitte à ignorer ses motivations. Mère aurait très bien pu confier cette corvée au personnel, mais elle a choisi de s’occuper elle-même de moi. Comme elle l’a toujours fait. Nous n’avions pas de gouvernante. Une bonne suffisait.
— Vous n’avez que la peau sur les os, Eliza, ronchonne-t-elle en tirant le corset. Les hommes préfèrent les femmes…
— Bien en chair ?
— Je vois que vous avez retrouvé votre état normal, remarque-t-elle. Dommage que la fièvre n’ait pas consumé votre insolence.
Je n’arrive pas à réprimer un sourire.
— Comment va Frank ?
Il n’est pas venu prendre de nouvelles depuis que je suis au lit, contrairement à Clara. Mais ma sœur m’a tenue au courant de tout. La pauvre Lizzy Fallow a reçu sa condamnation à perpétuité, le mariage est décidé.
— Il va bien, répond Mère d’un air pincé. Bien, que faisons-nous avec vos cheveux ? demande-t-elle en me faisant pivoter face à elle et en examinant mes cheveux en désordre. (Elle se tord les lèvres, cherchant comment faire.) Je vais avoir besoin de l’aide d’Emma. Emma !
— Maman, moins fort, dis-je en grimaçant.
J’ai l’impression que tous mes nerfs sont à vif.
Emma arrive, et nous passons l’heure qui suit à me rendre présentable pour ma réintroduction dans la société, puisqu’il faut donner signe de vie. Pendant qu’Emma manipule ma tignasse en suivant les instructions de Maman, mon regard se perd vers la fenêtre, mais de ma position je ne vois que le ciel. Aujourd’hui, il est d’un bleu vif et le soleil brille. En une semaine, le temps s’est arrangé.
Et l’humeur du duc ?
Enfin, bien sûr, ce n’est pas mon problème.
En sortant de la maison, je sens un changement distinct dans la température. Quelle différence peut faire une simple semaine ! Je ne sais pas comment c’est en soirée, mais la journée est plutôt agréable, on n’a plus besoin de manteau. Dans ma robe à manches longues, et avec un bonnet malheureusement orné des motifs fleuris les plus colorés que Mère a pu trouver, une tactique conçue à coup sûr pour rassurer les gens sur le fait que je suis bel et bien vivante, je marche dans la rue en me chauffant au soleil. Je ne le nie pas, tous les yeux qui se tournent vers moi me mettent mal à l’aise. Ils me surveillent sans doute pour voir si je vais flancher, et je remarque aussi que personne ne vient me dire bonjour. On croirait que je suis contagieuse. Tant mieux, finalement, cette maladie aura été une bénédiction.
Quand nous arrivons à la promenade, il y a du monde, des chevaux dans toutes les directions, et j’en conclus que le beau temps a fait sortir tout Londres.
Voyant Mère prendre la direction opposée du parc royal, je m’étonne.
— Maman ? Le parc a-t-il été déplacé pendant que je transpirais comme un goret dans mon lit ?
— Oh ! (Ma mère rit de ce rire sec qu’elle a quand mes sarcasmes lui mettent les nerfs en pelote.) Je dois aller chercher un chapeau au magasin.
Elle est en mission et ne compte pas s’arrêter pour moi. Je presse le pas pour la suivre.
— Et pour quelle occasion, ce chapeau neuf ?
— Lady Blithe organise une soirée mercredi soir de la semaine prochaine. Je suis ravie que tu sois suffisamment remise pour y assister.
— Pourquoi ? Ce n’est pas comme si vous cherchiez une occasion de me trouver un époux. Lymington aurait-il renoncé à mater la mégère et commencé à me chercher une remplaçante ?
Bonne chance à lui. Je ne vois pas quelle femme en Angleterre serait enthousiaste, cependant l’enthousiasme n’est pas obligatoire. Après tout, je ne l’étais pas, et ce détail n’a gêné personne. Je songe à l’accord entre Papa et Lymington. J’aimerais savoir contre quoi mon père m’a échangée.
— Tenez votre langue en public, Eliza, grogne Maman en s’arrêtant devant le magasin du modiste. (Puis elle ajoute :) Je dois dire qu’il faudrait songer à nous rattraper après votre absence.
— Pourquoi ? J’étais malade.
— Comme votre père, dit-elle dans un souffle en poussant la porte de son magasin.
Son mécontentement cède aussitôt la place à l’émerveillement, ce qui est loin d’être mon cas. Papa était malade ? Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? Parce que je me serais inquiétée pour lui ? Peut-être ont-ils jugé que la nouvelle était trop alarmante et qu’elle ralentirait ma guérison. Cependant, pour revenir à mon problème principal, aussi pénible que je sois, je suis toujours promise à Lymington, et je ne vois pas en quoi ma réapparition devrait être un événement d’importance. Que diable se passe-t-il ?
Je suis ma mère, déjà prête à l’interroger pour obtenir l’information à laquelle j’ai droit, puisque ma vie et mon bonheur vont servir de compensation à Père, mais elle s’occupe déjà de chapeaux, ce qui me rend d’autant plus soupçonneuse.
— Mère, dis-je en la rattrapant.
— Oui, ma chérie ? répond-elle avec un grand sourire.
Florence Melrose a d’innombrables talents. Marcher vite en fait partie. Elle est déjà rendue au comptoir du fond du magasin. Elle a également une capacité extraordinaire à ajuster l’expression de son visage en un clin d’œil. Une véritable actrice. Elle excelle en cela. On croirait une femme qui n’a pas l’ombre d’un souci. Il n’y aurait rien d’inconvenant à ce qu’une femme dont le mari est malade soit morose en public. Même si je n’aime pas beaucoup ce que ses affaires font de lui en ce moment, je sais que son cœur déborde d’amour. Et s’il a été malade, j’aimerais qu’on me rassure sur le fait qu’il est pleinement rétabli.
Je lève les pans de ma robe pour accélérer, pressée de rejoindre Mère et de lui demander, discrètement bien sûr, comment va Papa, mais je suis à peine en mouvement que j’entends la porte s’ouvrir dans mon dos et que le silence se fait parmi les clients. Le froid rentre dans le magasin, et je vois tout le monde tourner la tête vers l’entrée d’un air méfiant.
Me demandant ce qui attire ainsi leur attention, je me retourne.
Et tombe nez à nez avec le duc de Chester. Nous sommes si proches que je dois renverser ma tête en arrière pour mieux le voir. Je sais que c’est une mauvaise idée, mais, que je sois maudite, son visage est comme un aimant pour mes yeux. Il semble tendu. En colère. C’est une colère que j’ai déjà eu la malchance de rencontrer. Je n’en avais rien à faire la première fois, d’autant qu’elle était dirigée contre moi, et je ne m’en soucie pas plus maintenant, même si la mauvaise humeur du duc semble encore une fois m’être adressée. Néanmoins, mon corps réagit comme d’habitude et je me retrouve bientôt en proie à des frissons depuis les orteils jusqu’au sommet de mes cheveux. Et j’ai chaud. Très, très chaud.
Nos yeux se croisent, c’est le vert le plus vert que j’aie jamais vu, peut-être parce qu’ils brillent différemment à la lumière du jour, et sa mâchoire est serrée. Il est très en colère. Je ne sais pas quoi dire, d’autant que nous ne sommes pas seuls, et le duc lui aussi reste mutique. Des bruits de pas se font entendre, et un par un, tous les hommes présents dans le magasin sortent en s’écartant au maximum du duc, et donc de moi. C’est ridicule. Il n’est un danger pour personne. La seule chose en danger à cet instant, c’est mon cœur. Je rechigne à l’admettre car nous nous sommes quittés en mauvais termes lors de notre dernière rencontre, mais je peine à réprimer mon ébahissement devant son charisme.
— Venez, Eliza, dit Maman en me prenant par le coude. Nous reviendrons une autre fois.
Je dois arracher mes yeux à la contemplation du duc. Maman le regarde avec froideur. Partir ? Je baisse les yeux et ne vois pas de chapeau dans les mains de Mère.
— Nous sommes ici pour récupérer votre nouveau chapeau, non ?
— En effet.
— Alors récupérons ce chapeau.
Je lève le menton et me tourne sans accorder un coup d’œil au duc, ce qui est difficile quand tout mon corps réclame son attention. Quelle pénible attraction il exerce sur moi. En temps normal, ce serait une bénédiction d’avoir ce genre de réaction en présence d’un homme, si cet homme était un prétendant potentiel. Malheureusement, le duc ne l’est pas. Seigneur, ce doit être le seul homme sur la planète dont le titre de duc n’a aucun poids. Ce n’est pas un meurtrier, pour l’amour de Dieu. Même s’il semble apprécier le malaise qu’il provoque chez tous ceux qu’il rencontre et qui le croient. Le seul crime dont Johnny Winters soit coupable, c’est d’être un débauché. Et un débauché orgueilleux, par-dessus le marché.
— Venez, Mère. (J’arrive au comptoir et souris au vendeur, qui a l’air intimidé.) Quand vous serez prêt… dis-je, et il se met en action, cherchant maladroitement le chapeau de Maman avant de le lui présenter.
Mais pendant tout ce temps, ses yeux ne lâchent le duc que le minimum de secondes possible. Je me retourne et m’aperçois avec un certain amusement que celui-ci n’a pas bougé d’un millimètre. Son regard, lui, est intensément concentré. Sur moi.
Je souffle et retourne mon attention sur le vendeur et sur Maman, qui se tient raide comme une statue à côté de moi, gardant le duc à l’œil elle aussi. Quelle est cette folie ? Que croient-ils qu’il va arriver ? Un meurtre ? Un incendie ? Je récupère le chapeau de Mère avec un sourire de remerciement, puis je guide ma mère à travers le magasin jusqu’à la porte. Le duc me suit du regard sans se gêner.
— Bonne journée à vous, lui dis-je d’un ton agacé en sortant.
Il a du culot de me traiter avec tel mépris. Après tout, c’est lui qui m’a presque jetée dehors dans le froid, et, pour ajouter l’insulte à la blessure, qui a laissé Lady Dare, la scandaleuse aventurière, entrer chez lui. Et qu’ont-ils fait ? Je frémis à cette pensée. Je parie qu’ils n’ont pas eu une très longue conversation.
Je n’en montre rien, mais je respire beaucoup mieux une fois dans la rue. Je me demande comment j’ai fait pour survivre à une telle pression dans le magasin.
— Reprenez vos esprits, Maman.
Je jette un coup d’œil vers la vitrine. Le duc est toujours au même endroit, et je dois me retenir de lui tirer la langue avant de partir. J’ai une foi de pendu, tout à coup. J’ai presque envie de traîner ma mère dans une taverne et de vider une pinte de bière pour étancher ma soif. La pauvre en aurait bien besoin, elle aussi.
— Eh bien ! dit Mère en revenant soudain à la vie. Quel grossier personnage !
— Il n’a pas prononcé un mot.
— Il n’en a pas besoin.
Elle attrape son nouveau chapeau et s’éloigne en faisant signe à Lady Tillsbury, sans doute pressée de lui parler de cet événement, auquel elle ajoutera quelques détails piquants, bien sûr. Je soupire. Je sais ce qui va suivre, et j’ai beau n’avoir que peu d’estime pour le duc à cet instant, je dois dire que je n’aime pas du tout l’idée que cette scène chez le modiste soit déformée pour le peindre sous une lumière plus sombre. Il me semble que son monde est déjà assez sombre comme cela, sans l’aide des aimables habitants de Belmore Square et d’ailleurs.
Ce sentiment de responsabilité est aussi déplacé qu’irritant. En quoi peut m’importer que la réputation du duc soit ternie un peu plus, au-delà même de son déshonneur actuel ? Lui n’a pas eu besoin de beaucoup d’encouragement pour entacher la mienne.
Je me précipite derrière Mère.
— Oh !
Alors que je vais m’élancer derrière elle, on m’attrape par-derrière. Et je n’ai pas le temps de hurler qu’un homme me retourne et me plaque contre un mur.
— Que faites-vous ? (Ma respiration est heurtée.) Ce n’est pas convenable. Comment osez-vous me traiter de la sorte ?
— Votre regard méprisant ne fonctionne pas avec moi, Eliza.
Quel culot il a !
— Alors vous n’auriez pas dû me traiter avec autant de mépris, réponds-je, scandalisée
— Où étiez-vous passée toute cette semaine ? J’étais mort d’inquiétude !
Je suis abasourdie. Il s’inquiétait pour ma santé ? Cela ne devrait pas me plaire.
— Cela ne vous regarde pas.
— Apparemment, oui. Et pourtant, j’étais inquiet, c’est très perturbant.
Sa colère est palpable. Le feu brûle nos deux corps, intense. Mon cœur semble prêt à jaillir de ma poitrine.
— Je me suis dit que peut-être…
Il ne finit pas sa phrase.
— Que vous êtes-vous dit ? Que peut-être on avait eu vent de nos entrevues ?
— Oui, en effet.
Il secoue la tête d’un air désespéré, bien qu’il ait sûrement compris à ce stade qu’il se trompait.
— J’ai voulu vous rendre visite et…
— Quoi ?
J’ai presque hurlé.
— Vous m’avez entendu, Eliza. Je suis venu vous rendre visite chez vous.
Mon Dieu, Dalton n’a pas dû savoir quoi faire d’un tel visiteur. Et mon père ? Il devait être horrifié. Aucun prétendant digne de ce nom ne m’a rendu visite à la maison depuis que je suis arrivée à Londres. Père a gentiment mis les choses en ordre, de ce point de vue. Mais, j’y pense, le fait que Frederick Lymington me fasse la cour n’a pas, comme c’est courant, donné à des hordes de gentlemen l’idée que je suis digne d’être poursuivie. Pourquoi donc ? Pas un homme ? Je sais que je ne suis pas une vraie lady, ni par mon statut, ni par le titre que je n’ai pas, mais je suis tout de même dotée d’une silhouette honnête. Grâce à ma mère. Certes, mon caractère, que je dois à mon père, n’est pas des plus faciles. Le pire étant que ce caractère, louable chez un homme, ne l’est pas chez une femme.
— Et quand vous êtes venu, qu’avez-vous dit ?
— J’ai demandé si vous étiez chez vous. Votre majordome a paru alarmé et il a fait appeler votre père. Celui-ci, comme je m’en doutais, m’a interrogé.
— Il a demandé si nous nous connaissions ?
— Bien sûr.
Seigneur. Si vraiment mon père est malade, cela explique tout. Ma mère est-elle au courant de cette visite du duc ?
— Et…
— Naturellement, je lui ai dit que non, mais que j’aurais aimé faire votre connaissance.
Je ris sous cape. Soit le duc est très, très courageux, soit il se fiche de tout. C’est sans doute la seconde solution, mon père ne fait pas particulièrement peur. Il a toujours eu du mal à se mettre en colère, ce qui rend d’autant plus durs à accepter son humeur maussade et ses mots cassants.
Bien entendu, je ne suis pas surprise que le duc ait fait face à un mur. En revanche, je m’étonne qu’il ait eu recours à une action aussi risquée. Parce qu’il s’inquiétait pour moi ? Je n’ai aucune envie de lui expliquer que j’avais attrapé la mort et que j’étais clouée au lit. Il me lâcherait comme si j’étais contagieuse, or, que Dieu ait mon âme, j’aime beaucoup trop cette proximité entre nous.
— Je ne veux pas vous voir, dis-je en me débattant.
Il respire profondément.
— Ne gigotez pas comme ça, Eliza. Je ne peux pas promettre de me contrôler.
Je m’immobilise immédiatement, alarmée par la dureté de quelque chose qui se presse contre mon bas-ventre. C’est perturbant, d’autant que cette robe est matelassée, ce qui signifie que le duc est à l’évidence bien doté.
Doux Jésus.
Il baisse les yeux un instant, puis les relève et semble remarquer mon bonnet.
— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-il d’un air désapprobateur.
Je lève les yeux au ciel.
— Ce n’est pas moi qui l’ai choisi.
— Alors pourquoi le portez-vous ? Vous, la lady si forte tête ?
— Si j’étais forte tête, je vous frapperais devant tout le monde et j’appellerais à l’aide.
Il hausse les sourcils.
— Je pense que j’aimerais une altercation physique.
— Par malheur, vous allez devoir attendre que Lady Dare vienne toquer à votre porte.
Ses yeux s’arrondissent. Les miens se rétrécissent.
— Je me fiche de cette femme.
— Alors pourquoi l’avez-vous laissée entrer chez vous le soir où vous m’avez demandé de partir ?
— Vous m’avez espionné ? Encore ?
Coupable.
— Si vous aviez attendu quelques minutes de plus, vous auriez vu Hercule la raccompagner sur le pas de ma porte.
Oh ? Ma foi, c’est agréable à entendre.
Puis son visage s’approche tant qu’un instant, je crains qu’il ne m’embrasse. Hors de question !
— Ma mère…
— Elle est beaucoup trop occupée à m’inventer des péchés. (Son souffle chaud inonde mon visage.) D’ici demain matin, vous verrez que je brandissais un pistolet chez ce modiste.
Cela m’arrache un sourire.
— Je commence à penser que vous aimez être au centre des conversations.
— Je préfère votre compagnie, de loin.
— Ma foi, dis-je en riant. Vous ne risquez pas de gagner l’approbation de quiconque avec cela. Mon père préférerait mourir que me voir ne serait-ce que me promener avec vous.
— Dommage.
— Oui, dis-je, les yeux rivés sur ses lèvres, des pensées obscènes plein la tête. Nous avons fait bien pire que simplement marcher ensemble sans chaperon.
J’ai été seule avec cet homme. À plusieurs reprises. Si l’on découvrait ces transgressions, je serais maudite à jamais. Je me soucie comme d’une guigne de l’avis de la bonne société. Mais je ne veux pas que mon père pâtisse de mon comportement. Et le duc ? Oh, lui, il continuera à intimider le monde. Sa réputation ne peut guère souffrir maintenant qu’il est presque rayé de la société.
— Mais comme je vous l’ai déjà dit plusieurs fois, reprends-je, je suis promise à un autre.
— Oui, votre père a fait mention de l’imbécile.
Je mordille ma lèvre inférieure entre mes dents.
— Ne faites pas cela, Eliza.
— Pourquoi ?
Qu’ai-je fait encore ? Je ne dois pas l’encourager dans sa folie. Cela ne peut pas bien finir. Soudain, il s’écarte, passe la main dans ses cheveux, l’air frustré.
— Tout cela est assez malheureux.
— Comment cela ? dis-je en essayant de rassembler mes esprits.
— Il se trouve que j’aime votre compagnie.
— Et vous êtes surpris ?
— Franchement, oui.
Je crois que le duc essaye de me dire, sans être explicite parce que je pourrais trouver cela insultant, en quoi il montre qu’il est capable de faire preuve de perspicacité, qu’il n’avait prévu qu’une intimité physique. Il ne pensait pas vraiment m’apprécier.
— Donc vous m’aimez un peu ?
Il esquisse un sourire canaille qui pourrait me faire fondre sur place.
— Vous avez le cœur bien placé, Eliza.
Un petit rire moqueur m’échappe.
— Peut-être que vous aussi, sous vos dehors bourrus.
— Surtout, n’en parlez à personne, répond-il avec des yeux rieurs.
— Pourquoi faites-vous tout ce que vous pouvez pour que personne ne vous aime ? Imaginez si les gens vous aimaient…
Sa tête se penche curieusement.
— Oui, imaginons…
Je tourne la tête vers la promenade.
— Je dois vraiment y aller. Ma mère aura bientôt fini de raconter comment elle a échappé à la mort de justesse dans le magasin du modiste.
— Il faut que je vous revoie, me presse le duc. Ce soir. Nous aurons… une aimable conversation, et du vin d’Italie.
D’Italie ? Est-il allé là-bas ?
— Et comment voulez-vous que je m’y prenne ?
Il joue avec sa cravate en fronçant les sourcils.
— Ne jouez pas à cela, Eliza. (Il tourne les talons et commence à partir.) Trouvez un moyen, mais que Dieu me vienne en aide s’il vous prend de nouveau l’idée de descendre par des tuyaux…
— Et que feriez-vous, Votre Grâce ?
Il se retourne, un air de défi dans les yeux.
— Vous le sauriez bien assez tôt.
Je tape du talon. Mère a raison. Quel grossier personnage. Mais quel superbe personnage. Quel personnage irrésistible. Mon Dieu, je suis absolument, totalement, follement amoureuse de lui ! Non, Eliza, me dis-je, me sentant suffoquer. Entre tous les hommes, tu tombes sous le charme du moins convenable. Pour mon propre bien, je dois mettre un terme à… à… je ne sais comment appeler ce qui se passe.
Après avoir pris un moment pour reprendre contenance, je rejoins Maman sur la promenade. Par bonheur, elle captive toujours Lady Tillsbury avec son histoire. Je ne peux qu’imaginer à quel point elle a brodé, car j’ai été absente un bon moment. D’un coup d’œil par-dessus mon épaule, j’aperçois le duc qui marche d’un bon pas le long de la promenade. Il a une démarche très gracieuse pour un homme de sa stature, et en regardant autour de moi, je constate que toutes les femmes le suivent des yeux. Je sens leur désir, leurs jambes qui flageolent sous les robes. Toutes meurent d’envie d’en savoir plus sur l’infréquentable duc. Le désir et la peur mêlés. Une combinaison puissante. Je peux en attester. Sauf que ma peur ne ressemble pas à la leur.
Je n’ai pas peur de Johnny Winters lui-même.
J’ai peur de ce qu’il a fait à mon cœur. Il me l’a ravi et je suis terrifiée à l’idée qu’il ne me le rende jamais.
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