Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 15 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 15

 

Le palais est animé, vivant, joyeux. Tout ce que je ne suis pas, en un mot, et les efforts que je dois faire simplement pour me tenir là et respirer sont presque insupportables. Lymington parle avec la comtesse Rose, je me fiche bien de savoir de quoi, et Frederick ne me quitte pas d’un pouce. Si j’avais mauvais esprit, je penserais qu’il me surveille, mais je n’ai pas mauvais esprit. Cet homme est catastrophique en société, et cela signifie que j’ai le privilège exorbitant de subir sa présence en permanence près de moi. Heureusement pour lui, je n’ai pas envie de parler, il peut donc rester mutique en toute sérénité.

Mais il finit par me surprendre en m’adressant la parole pour la première fois depuis que je suis arrivée et qu’il m’a réclamée à ma mère. J’ai senti que Mère avait du mal à cacher sa culpabilité, mais elle a souri poliment avant de m’abandonner à lui.

— Voulez-vous boire quelque chose ? demande-t-il.

— Non, merci, je n’ai pas soif.

Je viens d’entendre prononcer un nom qui va requérir mon attention.

— J’ai mes doutes, dit Lady Rose en levant une coupe de champagne de sa main gantée de blanc. Winters est tout en haut de ma liste de suspects.

— Il y a tout de même la question ennuyeuse des preuves, relève Lymington, une moue boudeuse aux lèvres, comme s’il se demandait où trouver lesdites preuves.

— En effet, répond-elle. Son nom et sa présence sont un nuage noir suspendu en permanence au-dessus de Belmore Square.

J’éclate de rire, ça m’échappe, mais… quand même. Le duc jette un nuage noir ? Alors que je m’avance pour prendre la parole, Frederick s’interpose devant moi. Je le regarde, étonnée.

— Pardon, Frederick.

— Je vous en prie, Eliza, m’implore-t-il.

— Vous me priez de quoi ? De garder un silence de bon aloi ?

Je l’écarte avec force et me retrouve face aux visages bouffis de la comtesse Rose et de Lymington.

— Je pense, quant à moi, que ce sont les ragots colportés par les vieux membres décrépits de la bonne société qui jettent une ombre inappropriée sur Belmore Square. Dois-je vous rappeler que le duc a un alibi ?

Je ne sais pas ce qui me prend de défendre son honneur. Je ferais mieux d’économiser ma salive. Cependant, une injustice est une injustice, et… je n’aime pas l’injustice.

Lymington me dévisage, les yeux plissés.

— Vous allez vous taire, dit-il entre ses dents. Ou je vous ferai taire.

— Père ! s’écrie Frederick, ce qui me surprend autant que Lymington.

— Et vous aussi, vous allez vous taire. Venez, ma chère, dit-il en faisant signe à la comtesse Rose de le suivre. Allons souhaiter bon anniversaire au prince.

Il me jette un ultime regard noir, puis s’éloigne avec la comtesse. Ils marchent en se soutenant l’un l’autre.

— Que se passe-t-il ? demande Frank, qui nous rejoint, Frederick et moi.

— Je crois que j’ai besoin d’un verre, dit Frederick, le teint cireux, avant de nous laisser.

— Frederick vient de défendre mon honneur, dis-je à Frank.

— Très bien. (Frank semble sincèrement impressionné. Moi aussi, d’ailleurs, je dois l’avouer.) Mon Dieu, n’est-ce pas hideux ?

— J’ai toutes les raisons de trouver cette fête hideuse, dis-je en observant la foule. Mais je ne comprends pas pourquoi tu te plains.

Je fais allusion à toutes les mères présentes qui le lorgnent d’un air intéressé. Autant de rivales qui aimeraient voir leur fille en âge de se marier le prendre dans leurs filets.

— Tu as l’embarras du choix.

Je suis son regard de l’autre côté de la salle de bal. Je repère alors Lizzy Fallow avec le vicomte Millingdale.

— J’ai essayé, Frank.

Frank ne répond pas. Il observe, concentré, le couple qui traverse la salle. Je jette un coup d’œil à Lizzy Fallow, qui a l’air triste et les yeux baissés sur le bout de ses pieds, comme si elle n’osait pas les lever. Mon Dieu, est-il…

— Frank, est-ce que…

— Madame, dit Frank en saluant d’un mouvement de tête Lady Blythe qui arrive vers nous, interrompant ma question. Vous êtes merveilleuse ce soir.

— Oh, pas autant que vous, répond-elle, faussement timide, avant de tourner ses yeux noirs vers moi. Eliza Melrose, me salue-t-elle avec un peu trop d’insistance à mon goût. Vous aussi.

— Lady Blythe. (J’esquisse un sourire crispé. Est-elle retournée sonner chez Johnny récemment ?) Votre robe est spectaculaire.

— Vous êtes trop aimable. Maintenant, dites-moi, poursuit-elle en nous regardant tour à tour, avez-vous lu mon dernier roman, et, si oui, qu’en avez-vous pensé ?

J’ai un peu chaud, soudain. Lady Blythe a un peu perdu confiance en elle depuis que Lady Rose a critiqué sa dernière offrande au monde littéraire. Certes, elle a usé de sa position de patronnesse pour remettre la vieille comtesse à sa place, mais si Maman a bien entendu ce qui se raconte, et je soupçonne que c’est le cas, et aussi que l’histoire n’a pas été inventée de toutes pièces, Lady Rose a renversé la décision et sa souscription est de nouveau valable. Au moins, Lady Blythe s’est bien amusée. Et comme je n’ai aucune envie d’être sa prochaine cible, il n’y a qu’une bonne façon de répondre à sa question, sauf bien sûr si je veux être bannie de la bonne société. Je réfléchis un instant. Tout compte fait, j’aimerais sans doute être bannie de la bonne société.

— En fait, je…

— Je crois que je l’ai repéré sur la table de chevet d’Eliza, me coupe Frank.

Je suis sûr qu’il a compris ce que j’allais faire. Son regard me met au défi de prononcer les mots qui feraient de Lady Blythe une ennemie.

— Et je suis sûre de l’avoir entendue dire qu’il est extraordinaire, ajoute-t-il.

Frank a de la chance, je n’ai pas envie de me battre.

— Absolument extraordinaire, dis-je en souriant d’un air pincé à Lady Blythe.

Elle est enchantée, bien sûr, et par miséricorde, elle ne m’interroge pas sur l’intrigue, les personnages ou Dieu sait quoi concernant son nouveau chef-d’œuvre. Elle tend le cou, regarde par-dessus mon épaule, et son sourire s’efface.

— Oh, que Dieu me vienne en aide, elle m’a repérée.

Frank et moi nous tournons et découvrons Mrs Fallow qui agite frénétiquement sa main en l’air.

— Le vicomte Millingdale va être gâté, nous dit Lady Blythe à voix basse, si Lizzy Fallow est aussi agaçante que sa mère.

Elle fait volte-face, tout sourire, et nous laisse seuls, Frank et moi.

— Agaçante ? dis-je en fronçant les sourcils.

— Oui, agaçante, répond-il d’une voix rêveuse en observant de nouveau Lizzy Fallow.

— Qu’est-ce que tu me dis, Frank ?

Il bat rapidement des paupières, comme s’il sortait de transe.

— Pardon ?

— Seigneur…

Frank remet son sourire enjôleur en place. Mais je le perce à jour. — Quoi ?

— Ne te fiche pas de moi, Francis Mel…

Mes mots s’étranglent dans ma gorge. Je viens d’apercevoir Johnny Winters, qui entre dans la salle de bal. Ses yeux croisent immédiatement les miens et je ne respire plus. Mon cœur, maudit soit ce muscle dans ma poitrine, bondit, et mon corps se met à trembler. Il est… oh, il est si beau qu’on dirait qu’il vient de tomber de l’endroit où il m’a emmenée l’autre nuit. Le paradis. C’est un dieu vêtu d’une veste de velours bordeaux, d’un pantalon crème et d’une chemise comme toujours d’un blanc immaculé, avec des cravates et des gants assortis. Tout est parfait. Même son expression menaçante.

— Eliza ? me relance Frank.

— Oui.

Je me fais violence pour détourner mes yeux du duc. Que fait-il ici ?

— Tu es un peu pâle.

— Je ne me sens pas très bien, je dois dire. Trop de bulles, sans doute. (Je pose la main sur mon ventre.) Je pense que je vais aller prendre l’air dans la cour un moment.

— Je t’accompagne, propose Frank, l’air inquiet.

— Non, non. (Je pose la main sur son avant-bras en un geste rassurant.) Il faut que tu sauves Maman de la comtesse Rose.

Je désigne d’un mouvement de menton notre mère, qui semble prête à frapper la vieille dame. J’aimerais bien qu’elle le fasse.

Je m’échappe sans laisser le temps à Frank de protester. Je prends le couloir, tourne à gauche, puis à droite, puis encore à gauche.

— Mince, dis-je, désorientée. C’est par là, j’en suis certaine.

Pourtant, après quelques minutes, je suis toujours perdue dans un labyrinthe de couloirs. Je reviens en arrière avec l’idée de suivre le chemin que j’ai parcouru, mais soudain une grande silhouette se découpe devant moi. Je n’ai pas le temps de lever les yeux que déjà les frissons s’emparent de moi, en même temps que son parfum familier arrive à mes narines.

— Égarée ? demande-t-il d’une voix plate, dénuée de la chaleur que j’aimais y trouver.

Non, Eliza, souviens-toi de ce qu’il t’a fait !

— Excusez-moi, dis-je en me mettant sur le côté pour passer, mais il se décale tranquillement, restant devant en moi, en travers de mon chemin.

Je me crispe, les yeux fixés sur son large torse, car je refuse de croiser son regard, cela signerait ma perte.

— Excusez-moi.

— Regardez-moi.

— Non.

— Faites-le, Eliza. Maintenant.

— Non.

Il grogne, me prend la mâchoire dans le creux de sa main et me force à diriger les yeux vers son visage. Alors je ferme les paupières, le défiant encore. Je me protège.

— Lâchez-moi. Ou je jure que je vais crier.

— Oh, vous allez crier, Eliza, grogne-t-il en me poussant doucement, mais avec fermeté, contre le mur. Soyez-en sûre.

À cet instant, encore, avec son corps pressé contre le mien, les souvenirs qui remontent et son souffle sur mon visage, je reste dans mes ténèbres.

— Pourquoi ne me regardez-vous pas ?

— Retournez voir Lady Dare. Je suis sûre qu’elle sera prête à crier pour vous.

— Pour l’amour de Dieu.

Il m’embrasse chastement, je suffoque et ouvre les yeux. Et au moment où mon regard croise le sien, la souffrance reflue, non parce qu’il a relâché sa prise, mais, plus inquiétant, parce que ses yeux m’apaisent. Il m’apaise. À regret, je dois reconnaître que Johnny Winters est le remède à la plupart de mes pensées noires.

— C’est mieux, dit-il.

Puis il m’embrasse encore, un baiser long et langoureux cette fois, et je me perds dans sa puissance, sa langue vorace qui joue malicieusement avec la mienne. Je gémis, tout grief oublié.

— Il faut que vous soyez à moi.

Sa main passe sous ma robe et il baisse ma culotte. Je halète, ma tête se renverse en arrière tandis qu’il m’embrasse frénétiquement le cou, me mordant et me léchant tout en luttant avec son pantalon.

— Dites-moi que vous avez envie de moi.

— J’ai envie de vous.

Oh oui, j’ai envie de lui ! Je geins en sentant sa chair nue entre mes cuisses, et avec un petit cri, il s’enfonce en moi en me plaquant contre le mur.

— Dieux du ciel, soupire-t-il en enfonçant son visage dans mon cou. Dites-moi que cela vous plaît, me susurre-t-il à l’oreille tandis que tout mon corps se tend et que je l’agrippe contre moi.

— Oui, continuez.

J’ai le vertige face à tant de sensations.

Et il se met en mouvement, lentement au départ, pour m’ouvrir, puis il accélère, et à mesure que notre plaisir monte, notre urgence monte aussi, nous voulons tous les deux atteindre ce point incroyable, la fin du chemin. Poussée par poussée, il m’y emmène, et cri après cri, je l’accepte. Il me regarde fixement tandis que nos corps se démènent. Ma vision devient floue, son visage se déforme, et quand il se décharge en moi, pareil à un boulet de canon me frappant entre les cuisses, mes genoux cèdent et mes jambes deviennent tremblantes, je ne peux plus me soutenir.

— Mon Dieu, dis-je faiblement en m’affaissant sur lui. Je…

Je parviens à retenir ma langue avant de dire quelque chose que je pourrais regretter.

— Qu’alliez-vous dire ? demande-t-il, pantelant, encore gonflé en moi. — Rien…

— Ce n’est pas rien, dit-il en m’encourageant à relever la tête, enfouie dans sa poitrine. Dites-moi, Eliza. Prononcez les mots que vous retenez, j’ai besoin de les entendre.

— Pourquoi ?

— J’en ai besoin, c’est tout.

Il veut savoir. Il sait très bien ce que j’allais dire et il a besoin de l’entendre. Mais pourquoi, alors qu’il m’a constamment demandé de ne pas l’aimer ? Peut-être pas de manière explicite, mais à sa façon. Je le dévisage, ne sachant pas où cela me mènera ni quels impacts mes mots auront, mais je dois les prononcer. Je dois lui dire. Sinon, je vivrai avec le regret de ne pas lui avoir exprimé ce qu’il représente pour moi. Il est synonyme de liberté. De bonheur. De lumière.

— Je vous aime, dis-je timidement, presque nerveusement. J’ai essayé de ne pas vous aimer, mais je n’y arrive pas, et je ne sais pas à quoi cela me sert. À part à finir en enfer, je suppose. Je ne sais pas, mais penser que vous ne pourrez jamais m’aimer en retour est très pénible.

Il a un sourire triste, puis il m’embrasse sur le front et prend une inspiration.

— J’ai un aveu à faire.

Mon cœur chavire. Mon Dieu… J’aurais dû me taire.

— Si vous voulez me confesser que vous avez batifolé avec certaine habitante de Belmore Square depuis que vous m’avez attirée dans votre lit, c’est inutile. Je suis déjà au courant. (Je le repousse doucement, et je grimace lorsqu’il sort de moi.) Je n’ai pas besoin que vous me rappeliez vos manières de débauché. Je devrais au moins être reconnaissante, puisque votre soirée avec elle prouve que vous n’êtes pas responsable de la mort de Mr Porter.

— Oh, arrêtez, marmonne-t-il. Je n’étais pas avec Miss Dare, Eliza. J’étais avec vous le soir où Mr Porter a été assassiné, mais je ne pouvais pas en parler. Sauf, bien sûr, si vous voulez être jugée par tous les membres de la bonne société.

— Vous n’étiez pas avec elle ?

— Non. (Il prend un air vexé.) Je n’ai partagé mon lit avec personne depuis notre dernière rencontre, attendu que je suis incapable de penser à autre chose qu’à notre nuit.

Qu’est-ce donc que je ressens au fond de moi ? De la satisfaction ? Du soulagement ? Du bonheur ?

— Vraiment ?

— Oui, vraiment. Et…

— Et ?

Mon cœur va éclater.

— Et, Miss Melrose, dit-il en passant la main dans ses cheveux mal peignés, aussi malheureux que ce soit, pourrais-je ne pas vous aimer ?

Le pense-t-il vraiment ? Je n’ose pas le demander. Mais il le faut. Pour ma santé mentale, il le faut.

— Cela signifie…

— Oui, Eliza, je vous aime.

Mon cœur éclate pour de bon, je crois.

— Vous m’aimez ?

— Oui, et vous pouvez donc faire ce que, j’imagine, vous mourez d’envie de faire.

Il doit s’attendre à ce que je hurle et que je me jette dans ses bras. Je le pourrais, mais je ne le ferai pas.

— Je meurs d’envie de vous embrasser, dis-je.

Il hausse un sourcil moqueur.

— De m’embrasser, c’est tout ?

Il sait que j’ai envie de plus, de le couvrir de baisers et de l’entraîner jusqu’au lit le plus proche, et il ne s’en plaindrait pas puisque c’est lui qui a déclenché cette soif insatiable en moi. Une soif qu’il est le seul à pouvoir étancher. Je soupire, pose les mains sur sa veste en velours et lève les yeux vers lui.

— Qu’allons-nous faire ? Je dois me marier à un autre.

Il réfléchit un instant.

— Il faut peser les choses avec prudence, dit-il enfin.

— Vous avez intérêt à vous dépêcher, parce que je suis censée me marier dans quinze jours.

Son nez se retrousse et il m’embrasse délicatement le coin de la bouche.

— Notre histoire ne doit pas être découverte.

— Proposez-vous que nous nous cachions à vie ?

Je le repousse. Pardon, mais ce n’est pas ce que j’espérais.

— Attendez, vous proposez que j’épouse Frederick et que je vous prenne comme amant.

Il hausse les épaules, penaud. Mon Dieu, c’est exactement ce qu’il propose !

— Je ne vois pas d’autre façon de vous protéger.

— De me protéger ? (Je ne suis plus dérangée par ses propos.) Je n’ai pas besoin d’être protégée. Et de quoi, d’ailleurs ? De la bonne société ? dis-je en tendant le bras vers la salle de bal où ont lieu les festivités. Des imbéciles à l’esprit étroit, là-bas ?

J’étais atrocement blessée quand je croyais qu’une autre femme avait joui des attentions de Johnny. Qu’elle avait senti ses lèvres contre les siennes. Son corps contre le mien. Et maintenant, ce qui me ferait encore plus mal, penser qu’il accepterait de me partager avec un autre homme ? Non. Je ne peux pas accepter cette… cette… folie !

Il ferme les yeux.

— Non, je…

— Je me fiche de leur opinion. Je me fiche du dédain ou des con…

— La vérité ! s’écrie-t-il soudain avec colère, et je recule, surprise. Je vous protège de la vérité.

Je regarde sa poitrine monter et descendre, il est presque pris d’un hoquet.

— Quelle vérité ?

— Seigneur…

Il grogne.

— Johnny, de quelle vérité parlez-vous ? Dites-le-moi.

Il secoue la tête.

— Les répercussions, Eliza. La vérité. Je ne veux pas qu’on vous traite comme on m’a traité.

— Qu’ils aillent au diable !

— Vous envoyez beaucoup de gens en enfer, Eliza.

— Oui, et moi avec, il semblerait ! Vous voulez me partager ? Vous refusez de m’aider à comprendre cette folie. L’une des nombreuses raisons pour lesquelles je vous aime, c’est que vous ne me parlez pas comme à une idiote. (Je sens ma gorge se nouer.) Vous aussi, allez au diable.

Je me dégage et commence à partir en m’essuyant le visage, retenant mes larmes.

— Vous m’y avez déjà envoyé, Eliza ! crie-t-il dans mon dos. Un aller simple !

Je traverse des couloirs sans savoir où je vais, tremblante d’émotion. Mes pensées se bousculent, et lorsque je tombe sur la salle de bal, je suis étonnée d’y arriver si facilement.

— Ah, te voilà ! me dit Frank en se précipitant vers moi. Je suis allé dans la cour, tu n’y étais pas. Tout va bien ?

— Oui, ça va, dis-je en scrutant le visage de mon frère.

Ses lèvres sont assez… rouges. Je lève la main et frotte sa lèvre inférieure avec mon pouce.

— Du… jus de fraise, balbutie-t-il en s’essuyant les lèvres. Tu es sûre que tu vas bien ?

— Oui, tout à fait sûre.

Je balaye son inquiétude, mon inquiétude pour lui prenant le dessus. Étonnant, on dirait la couleur du rouge que Lizzy Fallow porte ce soir.

Frank me prend par le coude et m’entraîne plus loin dans la salle juste au moment où Johnny apparaît avec des yeux brûlants de colère.

— Tu as l’air aussi coupable que tu l’es, dis-je d’emblée en détournant le regard du duc.

— Ta maudite langue te vaut déjà assez d’ennuis, marmonne Frank. Ne m’entraîne pas dans ta chute.

— Je pourrais en parler dans mon article de demain.

Frank raffermit sa prise sur mon bras.

— Impossible, je ne travaille plus pour le London Times et Porter est mort, donc tes prête-noms sont indisponibles. En outre, dois-je te rappeler que si Lymington découvre qu’une femme a écrit les articles les plus populaires, Papa va passer un mauvais quart d’heure ?

Je vous protégerai de la vérité.

— Pas la peine, dis-je à voix basse. Tu te rends compte dans quoi tu t’embarques ?

— Écoute-moi. Je suis dans la même situation, mais inversée.

Maudits soient-ils tous.

Frank regarde par-dessus mon épaule. Je tourne la tête et vois le duc qui nous observe.

— Tu t’entends ?

Il a raison, bien sûr.

— Que se passe-t-il, Eliza ?

— C’est une très bonne question, Frank.

Je soupire en voyant la tête de Frederick tourner de gauche et de droite.

— J’aimerais parler à mon fiancé.

Je me dirige vers lui en affichant un sourire forcé.

— Allez-vous bien, Miss Melrose ?

La sollicitude de mon futur époux est touchante, au fond.

— Quelle merveilleuse soirée, dis-je en passant mon bras dans le sien.

Frederick, pris par surprise, se tend.

Je vois le duc tourner autour de nous comme un lion autour de sa proie. Quel culot. Il veut que j’en épouse un autre. Puis me partager ? À le voir fixer Frederick comme s’il était prêt à le frapper si celui-ci osait ne serait-ce que me renifler, je ne crois pas qu’il soit homme à partager celle qu’il aime. Quel idiot. Il devrait réfléchir avant de parler. J’aurais presque envie d’épouser Frederick pour me moquer de lui, mais ce serait ridicule.

— Voulez-vous m’épouser, Frederick ?

Frederick bat des paupières, déconcerté, et détourne le regard.

— Bien sûr que je veux vous épouser.

— D’accord, mais avez-vous…

Je suis bousculée, poussée plusieurs mètres plus loin, mais deux grosses mains familières me rattrapent et mon corps se pétrifie pour contenir les frissons qui couvrent chaque pouce carré de ma peau. Je me fige, le souffle rauque. Je dois bouger. Je n’arrive pas à bouger.

— Mes excuses, Miss Melrose, me dit Johnny d’une voix grave dans le creux de l’oreille. (Puis il s’écarte en me regardant avec le sourire, et je vois autour de nous nombre de gens éberlués, dont Frederick.) Je ne vous avais pas vue.

Je me redresse, essaye de reprendre contenance.

— Excuses acceptées, parviens-je à répondre. Je vais bien.

Je jette un coup d’œil à Frederick, un peu à l’écart, qui dévisage le duc avec terreur, se demandant peut-être s’il a des chances de finir assassiné en s’avançant pour vérifier que sa fiancée n’a rien de grave.

— Si vous voulez bien nous excuser, dis-je, ce qui me vaut un grognement étouffé de Johnny. Bonne soirée.

— Oui, vous trouvez ? marmonne-t-il tout bas.

Je lui tourne le dos, ce qui ne va pas lui plaire, mais qu’espère-t-il de moi à cet instant ? Tous les spectateurs de l’incident reprennent leur conversation et je suis bientôt libérée de leurs regards pesants. Mon Dieu, qu’est-ce qui lui a pris ? Il ne peut pas me dicter ce que je dois faire et comment je dois le faire. Épouser Frederick. Prendre un amant. Accepter toutes les injustices avec le sourire, sans combattre.

— J’ai besoin d’air.

— Encore ? dit Frederick. Ne venez-vous pas d’aller le prendre ?

— Il m’en faut plus.

Je quitte la pièce, et cette fois j’aboutis dehors. Heureusement j’y retrouve Clara, ce qui me fait de la compagnie et réduit le risque d’être accaparée par le duc.

— Tu as l’air bien troublée, dit-elle en m’observant. Le duc de Chester est là, au fait.

— Ah oui ? dis-je en prenant un air indifférent.

— Oui, je l’ai croisé en allant chercher de la limonade.

— Et tu es encore en vie ?

J’ouvre de grands yeux ronds mélodramatiques, et elle me toise avec dédain.

— Tu finiras en enfer, Eliza Melrose.

— Je ne peux pas, dis-je en songeant que je n’en peux plus de cette soirée. Il y a trop de gens là-bas que je n’ai pas envie de croiser. Oh non…

J’aperçois Lady Dare qui parcourt la piste de danse en cherchant quelqu’un des yeux. Je suis sûre qu’il s’agit de moi, et je pense que ce qu’elle a à dire ne concerne pas ma sœur.

— Je dois y aller, dis-je à Clara en tentant de m’échapper avant qu’elle me repère.

Trop tard. Lady Dare m’intercepte. Comment fait-elle pour marcher aussi vite dans une robe pareille ?

— Êtes-vous attendue ? me demande-t-elle avec le sourire le plus faux que j’aie jamais vu.

— Oui, je crois que mon frère désire me parler. (Pourquoi diable mentionner le nom de Frank devant cette gourgandine ?) Si vous voulez bien m’excuser.

Évidemment, elle ne bouge pas et je dois admettre qu’elle n’en a pas fini avec moi.

— Lady Dare, nous sommes tous très occupés, alors je vous prie d’aller droit au but.

— Comme vous voulez. Je viens vous prévenir, Miss Melrose, si vous savez ce qui est bon pour vous, de ne pas vous approcher du duc. (Son sourire faussement amical a subitement disparu, et elle a pris un air menaçant.) J’ai vu la manière dont vous le regardez.

Nie !

Mais…

Si vous tenez à votre bien-être ? Je devrais lui éclater de rire au visage. Je sais ce qui est bon pour moi, mais je ne pense pas que cela intéresse Lady Dare. Comment est-elle au courant ? Et qu’est-ce que ça peut lui faire ? Après tout, elle ne semble pas du genre fidèle. Cela dit, et c’est un choc de le découvrir, je ne m’en fiche pas. Suis-je jalouse ? Mais oui, je le suis. Je suis jalouse que Johnny ait pu seulement regarder cette femme, et encore plus…

J’arrête immédiatement le cours de mes pensées. Nie !

— Et si je ne le fais pas ?

Il faut vraiment que j’apprenne à contrôler ma langue.

Je vous protège de la vérité, Eliza.

Quelle vérité ? Est-ce elle, la vérité dont il parlait ? Dois-je encore plus en découvrir par moi-même ? Mon Dieu, j’oubliais que je dois me marier avec Frederick Lymington dans quinze jours, et je n’ai pas besoin que Lady Dare complique davantage les choses avec des ragots, même si ce que je partage avec elle dans un accès de jalousie n’est pas vraiment un ragot.

Lorsqu’on a conclu un accord avec Lymington, on ne revient pas dessus.

L’accord.

— Si vous ne le faites pas, déclare Lady Dare en soulevant les pans de sa robe, je vous ferai le genre d’amabilité que j’ai eue pour Annabella Tillsbury.

Elle s’en va et je me mets à réfléchir à toute vitesse.

Bien à toi, A.

A. est Lady Tillsbury ? La lettre que Johnny a reçue et qui l’avertissait de l’article que j’avais écrit venait de Lady Annabella Tillsbury ? Oui, c’est évident. Elle a été adorable avec moi à Almack, et elle nous a laissés retourner dans la salle de bal alors que le règlement l’interdit. Et elle m’a accordé une invitation personnelle au bal sur ordre de Johnny.

Je prends la direction de la salle, décidée à trouver Johnny et à l’interroger. Mais à peine ai-je fait deux pas que je vois Frederick apparaître en me cherchant. De façon fort peu charitable, je fais un détour pour l’éviter, et j’aperçois Johnny qui a Lady Dare sur le dos. Fascinée, je le regarde l’écouter sans aucun intérêt, je sens même que sa présence l’irrite. Il me cherche, et quand il laisse en plan Lady Dare pour s’engager dans un couloir, je décide de le suivre en m’assurant que personne ne m’observe. J’entends le claquement régulier de ses bottes sur le sol.

— Johnny ! Je suis là.

Il se retourne, et au moment où je découvre son visage, je comprends que je vais avoir des problèmes.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? (Il est furieux.) Je vous protégeais, Eliza, et vous avez failli tout gâcher !

Je me fais toute petite.

— Je ne supportais pas de l’entendre parler de vous de cette façon.

Ma défense est assez pathétique. Ce n’est pas le moment d’être possessive, mais j’aurais pu faire pire, même si je préfère ne pas en parler. J’avais envie de lui dire bien des choses.

— Vous allez le supporter comme je supporte de vous voir avec ce crétin de Lymington.

Il n’avait pas l’air de le supporter si bien que cela quand il m’a bousculée. Ni quand il nous a bousculés tous les deux, Frederick et moi, sur la piste de danse d’Almack. Cela dit, ce n’est peut-être pas une bonne idée de le lui faire remarquer à cet instant.

— De quoi me protégez-vous, Johnny ? J’exige de savoir la vérité.

D’un geste vague, il désigne la salle de bal.

— Je vous protège d’eux.

— Je n’ai pas besoin que vous me protégiez d’eux.

Il soupire, la ride de son front se creuse.

— Mais moi ?

On dirait un homme en morceaux.

— Vous devez apprendre à contrôler votre langue, Eliza.

Je ris sèchement.

— C’est fort de café. Vous prétendez m’aimer aussi pour ce que je pense.

— J’aime quand vous pensez avant de parler, pas quand vous dites ce qui vous passe par la tête.

— Je suis comme je suis, c’est à prendre ou à laisser.

— Si vous insistez.

Il se jette sur moi comme un fauve, m’embrassant férocement, et j’ai tout de suite le souffle court. Consumée. Il explore ma bouche, mais c’est tout mon corps qui réagit, comme si Johnny me connaissait par cœur, ce qui est le cas. J’ai été agréablement surprise d’apprendre que Frank et mon père étaient suffisamment attentifs pour comprendre que j’avais repris l’écriture. Qu’ils reconnaissent mon style, qui leur est familier. Mais le duc ? Il me comprend.

— Imaginez, dis-je entre deux baisers, si je savais que c’est Lady Tillsbury qui vous a écrit pour vous prévenir de mon article sur votre retour à Londres.

Je le regarde dans les yeux, mais il ne me laisse pas le temps de poser ma question.

— Jamais qu’une seule nuit, mais avec vous… (Il me caresse doucement la joue.) Une éternité ne suffira jamais, Eliza.

Je l’attrape par le col de sa veste en soupirant. J’ai peur qu’il ait raison. Et j’ai peur aussi que l’attente nous paraisse chaque fois une éternité entre deux moments volés et passés ensemble.

— Pourquoi détestez-vous autant Frederick ? Il est inoffensif.

Il rit avec légèreté.

— Pourquoi, d’après vous ?

— Avant d’avoir des sentiments pour moi, vous étiez déjà en froid avec lui.

Je ne suis pas la seule cause de son animosité, je le sens.

— Je… (Il baisse les yeux, plisse le front.) Je ne m’attendais pas à tomber amoureux, Eliza. Je ne m’en croyais pas capable. Je n’ai fait que décevoir tous ceux que j’ai aimés, et j’ai peur de… (Il secoue la tête.) Donnez-moi du temps pour faire les choses comme il faut. Je vous promets que…

Un cri de femme nous parvient depuis la salle de bal. Puis tout le palais semble sombrer dans le silence.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Restez ici, m’ordonne-t-il un peu trop autoritairement à mon goût tout en partant à grandes enjambées.

Je le suis tout de même, et quand j’arrive dans la salle, je vois tous les invités qui se pressent vers la grande entrée. Je cherche Johnny des yeux, ne le trouve pas, alors je suis la foule.

— Eliza, tu es là, marmonne Frank en me prenant par le bras.

— Que se passe-t-il ?

Au lieu de répondre, mon frère fronce les sourcils et m’entraîne à l’extérieur du palais, parmi les autres invités.

— C’est Frederick Lymington, dit quelqu’un qui se dresse sur la pointe des pieds pour tenter de voir par-dessus les autres.

Je m’écarte de Frank et me fraye un chemin dans la foule. En émergeant, je mets la main devant ma bouche, stupéfaite. Frederick gît, inconscient, par terre. Il a une bosse grosse comme un œuf sur le front, et il se met à gémir et à gigoter tandis que des domestiques du prince approchent pour lui venir en aide.

— Frederick, que vous est-il arrivé ? lui demandé-je en me précipitant à ses côtés, alarmée par la taille de la bosse, qui semble grossir de seconde en seconde.

— Colleen ? dit-il, les yeux plissés, en cherchant mon épaule de la main. Colleen, c’est vous ?

— Qui est Colleen ?

— Taisez-vous, Frederick ! aboie Lymington. N’est-ce pas évident, ce qui lui est arrivé ? poursuit-il en donnant des coups de canne à ceux qui le gênent pour approcher. Il a été attaqué.

Frederick porte la main à son front, il semble avoir vraiment mal.

— Par qui ?

Lymington pointe sa canne sur le côté.

— Par lui.

J’entends des murmures, je me retourne et vois Johnny qui a une expression plus sombre que jamais sur le visage.

— Quoi ?

Je sais que c’est faux. J’étais avec lui il y a une minute, et Frederick se portait parfaitement bien au moment où je me suis éclipsée avec le duc. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

— Prouvez-le, dis-je d’une voix hésitante.

— Si vous insistez. (Lymington se penche avec effort et ramasse par terre quelque chose qu’il brandit ensuite.) Je crois que c’est à vous, dit-il à Johnny, qui met instinctivement la main dans la poche où devrait se trouver son mouchoir.

Puis il baisse les yeux sur sa poche avec étonnement.

Mon Dieu, c’est un coup monté !

— Non, dis-je doucement en me tournant vers Lymington. Ce mouchoir pourrait appartenir à n’importe qui.

Lymington ricane, et d’un air si suffisant qu’il est évident qu’il a un autre atout dans sa manche, il déplie un coin du mouchoir et le montre à la foule. Les initiales J. W., cousues d’or pour répondre aux boutons d’or de sa veste, brillent dans la lumière.

— Il me semble que nous avons désormais la preuve irréfutable que cet homme est un danger pour la société. Il a essayé de tuer Frederick, et il a tué Porter pour faire taire les rumeurs relatives à son agression de Frank Melrose. Il faut le pendre pour ses crimes !

— Emparez-vous de lui ! s’écrie le prince.

Aussitôt, ses hommes s’avancent et encerclent Johnny. — Non…

Frank m’attire en arrière pour me faire taire.

— Qu’est-ce que tu fais ? Je dois le défendre.

— Eliza, arrête-toi maintenant si tu ne veux pas être arrêtée pour trahison.

— Je m’en fiche ! Johnny n’a pas pu faire de mal à Frederick.

— Et comment peux-tu en être sûre, Eliza ? C’est gros comme le nez au milieu de la figure.

— Je…

Donnez-moi du temps pour faire les choses comme il faut. Du temps… Mais tout part déjà à vau-l’eau !

— Je sais ce que je dis !

Frank me prend par les épaules et m’oblige à fendre la foule tandis que j’éclate en sanglots. Nous retournons dehors et je regarde avec horreur Johnny, escorté par des soldats. Il ne se débat pas, ne proteste pas. Pourquoi ? Pourquoi accepte-t-il ?

Il croise mon regard et l’expression qu’il a me désole. C’est un mélange de colère et de tristesse, et il sourit doucement, comme pour me rassurer. Cela ne suffira pas. Ma douleur est impossible à contenir. Frank m’entraîne plus loin. Je ne survivrai jamais à ce monde sans Johnny. Et maintenant, il disparaît ?

J’ai l’impression que je vais mourir à petit feu.

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