Une nuit avec le duc
Chapitre 1
La vue depuis la fenêtre du boudoir ne ressemble pas à ce que je connais. Pas de collines aux pentes douces, pas de champs où mûrissent les prochaines récoltes. Où sont ma jument préférée, les baies chargées de mûres, les étables ?
Et l’odeur.
Je renifle, inspirant ces nouveaux parfums. Ce n’est pas l’arôme du crottin de cheval ou de l’herbe que je sens, mais d’étranges senteurs brutes. Brique, mortier, peinture. Les effluves de notre nouvelle maison. Une grande demeure neuve, entourée d’autres résidences plus impressionnantes encore, toutes disposées autour des jardins d’un vert luxuriant de Belmore Square. Une fontaine, quelques bancs et des rosiers sont enfermés derrière des grilles en fer forgé de l’autre côté de la rue pavée. Pas un paysan en vue à des lieues à la ronde. À leur place, ici, à Londres, les membres de la haute société baguenaudent sans un souci au monde, les hommes en redingote cousue de fil d’or et les femmes aux effets de dentelle offrent une palette de couleurs éclectiques auxquelles je ne suis pas habituée. Hauts-de-forme, cannes, calèches. L’argent suinte de chaque brique, de chaque pavé, de chaque buis taillé à la serpe. C’est un autre monde, dans lequel je ne suis pas tout à fait sûre d’avoir ma place. Ni d’en vouloir une.
Une nouvelle saison commence, ma toute première. Les hommes politiques vont faire leur travail au Parlement et les hommes d’affaires conduiront leurs affaires pendant que les femmes enrichiront leur garde-robe en planifiant la vie sociale des prochains mois. Il y aura des fêtes, des dîners à foison, des ragots à colporter. Maintenant, je fais partie de ce cercle dont j’entendais parfois parler. Et dont je n’ai jamais rêvé. Peut-être même le craignais-je vaguement. Je ne peux pas dire que je sois enchantée par ce que j’ai vu de Londres jusqu’à maintenant, et, pire encore, je suis privée de la liberté dont je jouissais dans notre ancienne vie.
Je grimace.
Ces robes modernes m’empêchent de respirer confortablement.
Par-dessus le marché, je suis en panne d’inspiration. Je n’ai absolument aucun sujet sur lequel écrire, sauf bien sûr à m’épancher sur les vaines absurdités qui font la prospérité de nouveau partenaire financier de mon père, Lymington, duc de Cornouailles. Ce que je ne ferai pas, et tant mieux puisque de toute façon je n’ai pas le droit d’écrire dans le journal de Père à Londres.
Une moue boudeuse aux lèvres, je me souviens quand j’apportais une histoire à Papa et qu’il s’asseyait près de la cheminée, une cigarette entre les doigts, marmonnant son intérêt. Et son sourire en coin chaque fois qu’il disait : « Sais-tu, chère Eliza, que ce n’est pas mal du tout ? » Puis il se penchait sur moi, et me plantait un baiser sur la joue avant de me congédier. Le fait que toutes les histoires que j’ai écrites et qui ont été imprimées dans le journal de Papa étaient signées du nom de mon frère, Frank, était un petit prix à payer. Je ne courais pas après la reconnaissance, même si, bien sûr, je l’aurais appréciée. C’était surtout la liberté dans l’écriture que je désirais, sans me soucier de ce que les gens voulaient lire. J’écrivais des articles factuels, informatifs, pour éduquer les lecteurs à la vérité.
Hélas, le journal de Père n’a plus de place que pour les nouvelles censurées et les publicités, et Lymington ne manque pas une occasion, parfois même sans chercher l’ombre d’un prétexte, pour rappeler à Père que c’est son nom et son appui qui ont permis à mes parents d’acheter le dernier lot sur Belmore Square pour construire cette grande et belle cage.
Je ne suis certainement pas la seule demoiselle des beaux quartiers à sentir qu’elle suffoque. À moins que si. Les résidents des environs sont de drôles d’êtres humains, qui ne semblent pas s’intéresser au monde autrement que par la position qu’ils y occupent. Les femmes doivent être obéissantes, bien apprêtées, sans avis sur rien d’important. L’image est tout. L’argent et le pouvoir ne font qu’un.
Mon père est devenu un homme riche et, par conséquent, très puissant. Je ne suis pas tout à faire sûre d’aimer ce que lui fait le pouvoir. Être puissant occupe tout son temps, et il paraît épuisé en permanence.
Comme je désirerais revenir à cette époque où ses affaires boitaient et où Mère cuisinait toute la journée. Il était de peu de conséquence que j’aime me noyer dans les mots, en les lisant ou en les écrivant, ou que je m’exprime peut-être trop souvent sur des sujets qui ne me concernaient pas. N’ayant personne à impressionner, mon père gâchait rarement son temps à me faire des sermons inutiles. Je crois même qu’il aimait que je lui morde un peu les mollets et que je lui soutire toutes les informations que je voulais. Il me laissait m’asseoir sur ses genoux tandis qu’il travaillait. Il répondait à mes questions quand je lui en posais. Il me donnait des livres à lire, peut-être pour que je me tienne tranquille. Et chaque fois que j’étais plongée dans un de ces livres, Frank venait en douce me tirer l’oreille. Je lui donnais un coup dans le biceps. Il me jetait un regard faussement noir. Père souriait en maniant la plume. Je tirais la langue. Alors Frank me poursuivait en courant autour du bureau de notre père, je criais à pleins poumons et Père éclatait de rire malgré le pauvre état de ses finances.
Aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous habitons Belmore Square, Mayfair, Londres. Le journal de Père est bien parti pour devenir le plus grand d’Angleterre grâce à la presse à vapeur, et je songe à cette époque où Père riait, même si nous avions du mal à joindre les deux bouts. Jouer au piano me fait mourir d’ennui, et les leçons de latin me semblent une corvée sans intérêt puisque je ne serais pas autorisée à voyager dans un endroit où j’aurais l’opportunité de parler cette langue.
À travers la vitre, mon regard morose se porte, de l’autre côté du square, sur le coin de Bentley Street où se dresse une maison dont l’architecture, singulière, tranche nettement avec celle des autres résidences de Belmore Square. Elle me fascine depuis que je suis arrivée ici à Londres. C’est l’ancienne demeure des Winters, jusqu’à ce qu’un incendie la réduise en cendres l’année dernière, décimant toute la famille. J’ai lu le rapport écrit par Mr Porter, un journaliste qui travaille pour Père, sur le tragique accident qui a emporté la famille Winters. D’après les rumeurs, ce n’est pas un accident en réalité mais le fils aîné, Johnny Winters, qui aurait déclenché le feu. Aurait-il agi dans un accès de rage après un désaccord avec son père sur… quoi ? Nul n’en sait rien. Il est facile de farcir la tête des imbéciles lorsque l’accusé est mort et ne peut se défendre. Sauf que Mr Porter est un journaliste, et, bizarrement, un journaliste respecté. Je dis que c’est bizarre, parce que je ne comprends pas comment quiconque doté d’un peu de jugeote peut respecter un homme aux mœurs aussi dissolues. Il est tempétueux, abrupt, égocentrique, c’est un monstre, je dois dire. Et un monstre assoiffé de pouvoir, qui plus est. Il maltraite sa femme, l’ignore en public et la bat en privé. Et c’est un conservateur enragé.
Quoi qu’il soit, la maison des Winters a été reconstruite et quelqu’un va emménager.
Mais qui ?
Quelqu’un d’audacieux, j’en suis sûre. Et qui n’a pas peur qu’on le remarque. Il y a treize maisons autour de Belmore Square. L’ancienne demeure des Winters est la seule dont la façade ne suivait pas l’apparence uniforme des autres résidences, censée garantir un effet de perfection formelle identique à celui du jardin en leur centre. En fait, le nouveau propriétaire semble même avoir cherché à ce que l’ancienne maison des Winters soit aussi différente que possible des autres. Qu’elle les surpasse en grandeur et en beauté. C’est un avertissement. Une déclaration de suprématie. Ces dernières semaines, depuis notre emménagement, j’ai vu d’immenses plantes exotiques être acheminées dans la propriété, ainsi que les lustres les plus énormes et les plus étincelants, des meubles imposants et sublimes avec leurs boiseries gravées, lesquels, comme me l’ont aimablement expliqué les hommes à qui le transport de ces pièces avait été confié, viennent tout droit d’Inde ! Celui qui fait ainsi aménager le numéro un de Belmore Square est donc un voyageur affirmé. Qu’il doit être excitant de découvrir d’autres pays, loin de l’Angleterre.
Pendant que la touche finale est mise à la décoration, que des arbres se hissent le long de la façade, soutenus par des cordes de chanvre, moi, comme tous les résidents de Belmore Square, j’attends en retenant mon souffle de savoir qui habitera ce nid grandiose.
Un membre de la famille royale, peut-être ? Le temps nous le dira.
Je reconnais soudain le duc de Cornouailles, Lymington. Sa chevelure grisonnante et poudrée est un phare qui éclaire la rue mieux que les nouveaux lampadaires au gaz que j’ai vus à Westminster. Il vit lui aussi à Belmore Square, au numéro deux, avec son fils Frederick, que je n’ai pas encore rencontré, ce dont je ne me plains pas attendu qu’il est d’après ce qu’on m’a dit un indécrottable raseur. Lymington s’arrête brusquement, et je le vois observer Lady Dare – elle habite au 6, Belmore Square, et elle était veuve à vingt ans, s’étant mariée à dix-neuf à un vieux lord décrépit –, laquelle s’avance vers les jardins, vêtue d’une robe sublime et d’un bonnet sophistiqué. Cette femme ne marche pas, elle flotte. Le menton toujours levé haut, les lèvres toujours prêtes à esquisser un sourire suggestif et entendu, comme si elle avait conscience de la désapprobation secrète des dames de Belmore Square et de l’admiration muette des hommes qui font mine d’ignorer sa beauté. À l’exemple de Lymington à cet instant, qui est immobile, presque en transe à voir passer ainsi Lady Dare. On la dit de mœurs libres, ce qui lui vaut la condamnation sincère des femmes et moins sincère des hommes. Cette rumeur n’est pas sans fondement, je le sais pour avoir vu plusieurs fois des hommes entrer et sortir du numéro six en pleine nuit, quand le sommeil me fuyait et que j’étais assise sur le rebord de la fenêtre, à rêvasser d’un retour à la campagne. Lady Dare est un oiseau libre, le décès de feu son mari l’a tôt libérée des contraintes d’un mariage arrangé, et elle refuse désormais de se plier aux attentes sans pour autant faire étalage de non-conformisme.
Je passe la langue sur mes lèvres et baisse les yeux sur ma robe d’intérieur, boutonnée jusqu’en bas, où dentelles et broderies dessinent d’impressionnants motifs. Elle est symbolique de notre statut, et voilà tout. Comme la maison, les domestiques et les soirées organisées presque tous les soirs par l’un ou l’autre membre de la haute société, cette robe n’existe que pour afficher notre richesse et notre position, ce qui a quelque chose d’ironique, puisque je la porte lorsque je suis seule.
Je soulève ses pans trop longs pour pouvoir marcher sans trébucher. De la cuisine me parvient le bruit de ferraille des marmites et casseroles. L’heure du déjeuner. Le petit-déjeuner a eu lieu il y a quelques heures à peine, et dans quelques heures ce sera le dîner, puis le thé, et enfin le souper. Manger cinq fois par jour est semble-t-il une nécessité quand on est riche. De toute façon, qu’y a-t-il d’autre à faire dans cette grande demeure, pour moi qui étouffe dans ma robe d’apparat ?
Je traverse le salon, où un domestique installe les couverts sur la table d’acajou, avant de descendre l’escalier en direction de la cuisine. L’odeur du pain flotte dans la pièce souterraine, où règne une chaleur étouffante à cause des fours et réchauds qui fonctionnent en permanence. Mais ça me rappelle la maison. Je trouve notre cuisinière, Cook, penchée sur une table parsemée de farine, en train de pétrir de la pâte, probablement en vue d’un des trois autres repas de la journée. Je lâche le bas de ma robe sans m’inquiéter le moins du monde que le sol crasseux ne tache les froufrous de mousseline blanche. J’ai très envie de plonger les mains dans le mélange et de me salir.
— Miss Melrose, s’écrie Cook en levant en l’air ses mains farineuses. Vous n’avez rien à faire ici !
Je m’empare d’une prune dans un panier et y enfonce les dents. Un livre familier attire mon regard. Je fais le tour de la table.
— L’Art de la cuisine, lis-je doucement en regardant la double page ouverte. Maman avait le même quand on vivait à la campagne.
Cook s’essuie les mains sur son tablier et s’approche en me faisant signe de déguerpir.
— Je crois qu’il est à madame votre mère, Miss Melrose.
Ma respiration se fait plus lente, je suis à nouveau envahie par cette tristesse qui me semble perpétuelle depuis que nous avons quitté la maison. Mère n’a plus le temps de cuisiner pour nous. Elle est trop occupée à être une Lady dans son grand manoir.
— Ouste ! me lance Cook. Nous devons servir le déjeuner.
Je pars sans rien dire, laissant Cook terminer son pain, et remonte l’escalier, tenant d’une main le bas de ma robe pour éviter de m’écraser tête la première sur les marches, de l’autre, mon fruit. Le temps d’arriver dans le salon, j’ai des saletés sur tout le bas de ma robe et une tache de jus sur le devant de la poitrine.
— Mon Dieu… dis-je tout bas en frottant la tache avec frénésie.
— Eliza, on dirait que tu reviens des faubourgs, s’amuse Frank en levant le nez du journal qu’il lit, assis au bout de la table. Voire que tu es tombée dans le caniveau.
— Je manque de dignité, frère, dis-je en terminant ma prune, ne voulant rien perdre de sa chair juteuse, tout en me plantant devant un miroir.
Je m’essuie la bouche, me penche en avant, fixe ces yeux que mon père a toujours décrits comme des améthystes et ces cheveux qu’il dit noirs comme du cacao. Je tiens les deux de ma mère. Mais aujourd’hui, ils ont l’air tous deux beaucoup moins… vivants.
— Je suis sûr que ton esprit est suffisamment diverti par les nouvelles de grande qualité et de haute valeur éducative sur Londres et ses habitants, dis-je en détachant les yeux de mon reflet et en me retournant vers Frank, lequel, ironiquement, a des cheveux blonds et des yeux bleus, comme notre petite sœur Clara et notre père.
Il plie son journal et le met de côté.
— Bien sûr, puisque c’est moi qui écris ces nouvelles de grande qualité et de haute valeur éducative qui font la substantifique moelle du journal de Père, répond-il en penchant la tête comme pour me mettre au défi de le contredire.
Je ne le ferai pas, et il le sait. Frank a à peu près autant envie d’être journaliste que moi de vivre à Londres.
— Et comment se portent les ventes ?
Il plisse les yeux.
— Tu ne devrais pas te soucier des ventes.
— Oh, ça pourrait aller mieux ? dis-je en sentant naître un sourire que je camoufle en mordant ma prune. Je connais un très bon écrivain qui pourrait vous aider à augmenter le lectorat. Tout le monde n’a pas envie de lire des absurdités politiques censurées et des bondieuseries.
— Ne veux-tu pas t’asseoir quand tu manges ?
— Si je le faisais, cher frère, je serais toujours sur mon derrière.
Je m’installe sur une chaise, le dos bien droit, le menton levé. Cette posture m’est devenue naturelle après des années à monter à cheval.
— Quels trésors vais-je trouver dans l’édition d’aujourd’hui du London Times ? dis-je en tendant la main vers le journal. Les catholiques menacent-ils de prendre le contrôle de l’Angleterre ? Quel complot ourdissent-ils pour tuer le roi George III ?
Frank soupire, goûtant peu mes sarcasmes, et s’empare du journal avant de se diriger vers le cabinet de verre près de la fenêtre.
— Tu es trop caustique, Eliza, commente-t-il en ouvrant la porte et en posant l’exemplaire du journal sur une pile contenant une copie de chaque édition imprimée depuis que Père a investi ses sept cents dernières livres sterling dans une presse à vapeur.
La décevante moyenne de deux cents copies par édition n’est plus qu’un lointain souvenir, même si, je m’empresse de l’ajouter, Papa vendait toujours plus quand j’écrivais dans son journal.
Accepter que mon père fût présenté comme l’auteur était un prix à payer fort raisonnable. Je ne recherchais pas les accolades, mais la satisfaction et le sentiment d’accomplissement. Aujourd’hui, le lectorat du London Times grimpe petit à petit, mais je ne peux m’empêcher de me demander si cette progression n’est pas trop lente aux yeux de Père et de Lymington. D’autres journaux leur mordent les mollets, et tous cherchent à mettre la main sur l’une de ces superbes machines à vapeur.
— Papa devrait me laisser écrire.
Je prends un petit pain dans le panier au milieu de la table et commence à en manger des petits bouts.
— Cela ne me dérangerait pas que tu t’arroges la paternité de mes articles.
— Tu sais que c’est impossible, répond-il en se rasseyant dans son siège, bras croisés sur sa redingote droite.
Elle est neuve, cette redingote. Encore. Alors que je me débats pour trouver ma place dans ce monde, Frank s’est tout de suite fait aux us de la bonne société : il dépense, boit et fréquente le monde avec aisance. Et je sais qu’il aime jouer les séducteurs entre deux articles pour Papa. Sachant que l’écriture ne lui plaît pas, la situation me paraît ridicule. Je pourrais le libérer de ce fardeau.
— Ne serais-tu pas retourné voir ton nouveau meilleur ami à Burlington ?
Je pose cette question en mâchant pour dissimuler un sourire en coin.
— Peut-être, répond Frank en passant la main à plat sur le devant de son habit.
— Vingt shillings pour un manteau de plus ? Tut-tut-tut, mon frère, dis-je en frottant mes doigts pour en ôter la farine, tu deviens frivole avec l’âge.
— Et toi, ma chère sœur, tu deviens cynique.
— Réaliste, plutôt.
— Comme une épine dans le pied, réplique-t-il avec un sourire sec. Pourras-tu mettre en sourdine ton ambition de sauver le monde et de jouer les pionnières demain soir, s’il te plaît ?
— Qu’y a-t-il demain soir ?
Il hausse un sourcil, perplexe. Apparemment, je n’aurais pas dû oublier ce que j’ai oublié.
— Oh, trois fois rien, simplement l’un des événements les plus importants de la saison.
Je redresse mes épaules qui s’étaient affaissées sous ce coup.
— Ah, oui. Comment ai-je pu laisser une chose si importante m’échapper ?
— C’est évident, ma chère sœur, répond Frank. Tout simplement parce que tu ne veux pas y aller.
— Je n’ai aucune envie de parader comme un cochon gras jusqu’à ce que Mère autorise un lord riche et adipeux à me mordre à pleines dents. Je préfère encore ne pas me marier.
Mes sourcils se froncent. En ai-je vraiment envie ? Je n’y ai jamais vraiment réfléchi, parce que ce n’était pas nécessaire jusque-là. Frank proteste :
— Tu veux finir vieille fille ?
J’enfonce la tête dans mes épaules, décidant à cet instant que je suis totalement convaincue.
— Oui. Je ne vois pas pourquoi les vieilles filles suscitent une telle terreur chez les femmes et une telle pitié chez les hommes.
— Plutôt mourir que laisser ma sœur dépérir ! s’exclame Frank en riant avant de se rembrunir en voyant mon rictus. Arrête donc, tu ne veux pas mordre un peu la vie à belles dents ?
— Oh, misère… dis-je en secouant la tête, exaspérée. Je passe déjà mon temps à manger ici, je n’ai rien d’autre à faire. D’ailleurs, je commence à prendre du poids.
— Tu as besoin de t’aérer l’esprit.
— Mon esprit va très bien. Mon moral, lui…
Je prends la main de Frank avec des yeux larmoyants. S’il y a une personne que Père écoute – la dernière ou presque depuis qu’il est devenu un magnat –, c’est son fils aîné, le plus fiable et le plus respectueux. Son héritier.
— Je ne veux pas y aller. S’il te plaît, s’il te plaît, dis à Père que je ne me sens pas bien.
Mon frère me sourit avec tendresse, referme doucement sa main sur la mienne et, se penchant en avant pour écarter une mèche brune de mon visage, me murmure :
— Des nèfles.
— Quelle expression absurde. Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Je ne sais pas, mais je crois que je vais breveter la phrase.
— Tu n’as pas besoin de brevet, cher frère. Tu es désormais l’héritier d’un empire, quant à moi je dépérirai et mourrai le cœur brisé après avoir gâché ma vie entre les bras de mon prétendant, quel qu’il soit. (Je retire ma main.) Et puis on ne sait jamais. Avec un peu de chance, ma première saison s’écoulera sans qu’aucun bon parti ne s’intéresse à moi.
Je sais que c’est faux. Père a lancé la machine matrimoniale avant même notre arrivée à Belmore Square, et il a aussi préparé Mère à tenir son rôle dans La Chute d’Eliza Melrose. Je suis condamnée, mais seulement si je laisse faire, ce qui bien sûr ne risque pas d’arriver.
— Il faut juste que je survive à la saison dans la haute société, ensuite je pourrai m’échapper dans notre maison de campagne.
Un petit air coupable assombrit un instant le regard de mon frère. Je me penche en avant, la curiosité piquée. J’entends au loin Mère qui distribue des ordres au personnel, et Clara, notre petite sœur, qui joue du piano.
— Pourquoi fais-tu cette tête ?
— Quelle tête ?
— La tête de quelqu’un qui sait quelque chose que je devrais savoir.
— Je dois y aller. J’ai des articles à relire, et Porter ne va pas tarder pour notre réunion de préparation de la prochaine édition dans le bureau de Père.
— Pour parler des bêtises qu’il mettra dans le journal de demain, tu veux dire ?
Ma réplique lui arrache un petit sourire. Mon frère me comprend, même s’il ne peut pas l’avouer. Je me penche vers lui.
— Oh, Frank, je t’en prie, parle à Papa. Convaincs-le de me laisser écrire, je t’en supplie. Je ne me sens pas à ma place, je ne sers à rien.
— Sur quoi écriras-tu, Eliza ? Nous sommes dans un monde différent.
Il désigne d’un geste la table couverte d’argenterie et de porcelaine, et je soupire. Frank a raison. Sur quoi écrirais-je alors que ni cet environnement, ni les gens ne m’inspirent rien ? Si seulement je pouvais voyager, rapporter des histoires à Londres.
Frank se lève de son siège et enfile sa veste.
— Attends !
Je l’attrape par la manche et l’oblige à se rasseoir. Puis je le fixe, mais il n’arrive pas à croiser mon regard. Je me laisse tomber sur ma chaise, effondrée.
— Mon Dieu, il l’a fait, n’est-ce pas ?
— Fait quoi ? demande Frank en faisant une grimace, comme s’il regrettait d’avoir ouvert sa grande bouche.
— Il a trouvé un homme. Un prétendant.
Frank se relève en gardant les yeux baissés.
— Passe une bonne journée, ma sœur.
Mais je l’attrape de nouveau et le fais asseoir.
— Tu sais de qui il s’agit.
— Je ne sais rien.
— Mon Dieu, Frank, nous ne sommes là que depuis quelques semaines.
— Estime-toi heureuse, dit-il tout bas. C’est la cinquième saison d’Esther Hamsley. On raconte que Lord Hamsley donnera de l’argent à qui la prendra.
Je lève les yeux en l’air. Peut-être Esther ne veut-elle pas se marier non plus, après tout. Tant mieux pour elle.
— Et tu as accepté ?
— Eliza…
Je fulmine. Que tout cela est ridicule ! Pourquoi ne peut-on être accepté et avoir quelque crédit dans le monde qu’en renonçant à soi-même ? Je refuse cette idée. Je ne peux comparer cette situation qu’à un sandwich. J’ai toujours eu un petit faible pour les sandwiches au bœuf. Pourtant, et j’en suis la première surprise, quoique ce soit aussi inquiétant, j’ai développé récemment une aversion pour la viande. Non, je ne peux plus en avaler. Peut-être parce qu’ici, à Londres, dans notre maison grandiose pleine de domestiques, de bonnes et de cuisiniers, nous engloutissons de la viande en abondance. Maintenant, cela m’ennuie. Ce qui était un plaisir est devenu une corvée. Je veux de la variété. Comme quand j’écris. J’écris sur des sujets qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, car je suis sûre que je mourrais d’ennui si mon esprit devait continuellement se concentrer sur une seule question. J’imagine qu’on peut dire la même chose des hommes. Je pourrais aimer un homme. Avoir un petit faible pour lui. Mais que se passera-t-il quand l’ennui frappera ? Je serai coincée avec lui ? Non. Dieu du ciel, ce serait l’enfer.
Mais à vrai dire, ai-je le choix ? Résister entacherait tout ce que mon père a construit. Le détruirait. Je suis rebelle, mais pas méchante. Je sais que ses intentions sont admirables. Qu’il souhaite simplement une bonne vie pour Maman, Frank, Clara et moi. Mais c’est exactement ce que nous avions avant que le journal ne commence à grandir. Cela ?
C’est l’enfer pavé de nourriture, de boissons et d’habits trop riches.
Je me laisse aller en arrière dans ma chaise, abattue, convaincue que ma vie est ruinée.
— Frank, Eliza, appelle Mère en entrant d’une démarche théâtrale dans la pièce, heureuse de nous voir, comme si ce repas en famille était un événement rare alors qu’il se reproduit cinq fois par jour.
Elle fait le tour de la table jusqu’à sa chaise, suivie de près par Emma, sa bonne, car depuis que Père est devenu immensément riche, notre mère ne sait plus rien faire par elle-même.
Elle s’installe comme une lady, et Emma lui sert son thé.
— Où est Papa ? finis-je par demander.
Peut-être a-t-il été forcé de sauter le déjeuner à cause d’une nouvelle urgente. Quelque chose de scandaleux et sans doute faux. « Ne nous attardons pas sur des imprécisions mineures », m’a dit Père la semaine dernière comme je lisais l’article de Mr Porter affirmant qu’un vagabond avait saccagé une maison et assassiné une dame endormie dans son lit. Ne pas mentionner le mari violent que j’avais personnellement vu malmener ladite lady dans sa maison non loin de Grosvenor Square ne me semblait pas une imprécision mineure. « Ton imagination te jouera des tours », a-t-il répliqué quand je lui ai proposé de réécrire l’histoire en ajoutant les faits en ma possession, et que je savais vrais. Mais non. Le vagabond sera pendu. Le mari portera le deuil de sa femme quelques semaines, puis il trouvera une jeune épouse qui subira le même sort.
— Il écoute la dernière partition qu’a apprise Clara, répond Maman en faisant un geste vers le bol de sucre afin qu’Emma la serve.
— Charmant, dis-je tout bas, sans être entendue.
À moins qu’on préfère m’ignorer.
Sous la table, Frank, qui m’a entendue, me donne un petit coup de pied pour la peine. Je lui jette un regard noir, qu’il n’aille pas croire que j’aie oublié notre précédente conversation. Il connaît mon prétendant. Prétendant. Quel mot grotesque, surtout pour moi. Tout le monde dans cette famille admettrait sans perdre une seconde, sauf en public bien sûr, que personne ne devrait prétendre à moi. Hors de ces murs, le monde croit que je suis une lady accomplie. Mais que Dieu vienne en aide au gentleman qui a eu leur malheur d’être choisi par Papa. Il s’attendra à avoir une épouse serviable. En suis-je seulement capable ? Qui est-ce ?
— C’était merveilleux, chérie, dit Papa en conduisant Clara dans la salle à manger. Une pièce ravissante.
— Merci, Papa, répond-elle, ayant déjà compris qu’on attend d’elle politesse et conformité. La semaine prochaine, j’apprendrai Beethoven.
— Formidable ! Vous entendez cela, ma chère ? dit Père en se tournant vers Maman avec un sourire radieux. Beethoven !
Je lève les yeux en l’air en m’affalant quelque peu sur ma chaise.
— Redressez-vous, Eliza, m’avertit Papa d’un ton doux mais ferme tout en prenant place en bout de table. Vous êtes vautrée.
Le demi-sourire persistant de mon frère meurt sur ses lèvres tandis que les domestiques servent le repas.
— Des sandwiches au bœuf, monsieur.
Je baisse les yeux sur mon assiette.
— Je n’ai pas envie de bœuf aujourd’hui.
Papa s’esclaffe, et Maman et Frank se joignent à lui.
— Comporte-toi correctement, finit-il par répondre en mordant de bon appétit dans son pain. Tout le monde aime le bœuf.
Je n’ai pas faim du tout. Pas de nourriture, en tout cas.
Je ne me sens pas très bien, dis-je tout bas, pour moi-même plus que pour ma famille.
Et c’est vrai, j’ai le ventre retourné. Je ne sais pas si ce constant sentiment de malaise vient de ce que je pleure la vie libre et insouciante que j’ai perdue ou de la crainte que m’inspire celle, creuse et contrainte, qui m’attend.
— Eliza ? fait Maman
— Puis-je vous demander de m’excuser ? dis-je en me levant sans attendre qu’on me donne la permission de quitter la table.
L’inquiétude qui se lit sur le visage de Mère ne me fait pas plaisir.
Elle est peut-être devenue un peu rigide et aveugle depuis qu’elle fait partie de la bonne société et qu’elle croit devoir faire bonne figure, mais son amour pour ses enfants n’est pas feint.
Elle désire notre bonheur, même si elle sait que désormais le bonheur passe après le statut. Mon père a travaillé comme un acharné pendant vingt ans, et cet engagement porte enfin les fruits dont il rêvait. Il désirait l’argent, le respect, le pouvoir, et un avenir sûr pour ses enfants. Malheureusement, nos rêves ne s’alignent pas car je rêve seulement de liberté. Et encore plus depuis que je n’en ai pas. Je voudrais voyager et écrire le récit de ces voyages. Éduquer les lecteurs sur le monde au-delà de notre petite île, même si j’ai toujours su que ce rêve était hors de portée. Il faudrait de l’argent, beaucoup, pour voyager dans des contrées lointaines. Seuls les plus riches peuvent se permettre un tel luxe. De façon ironique, maintenant que ma famille a l’argent qui me permettrait de réaliser mes rêves, je suis prisonnière de ma nouvelle vie.
Je sors de la salle à manger avec le sentiment d’étouffer dans cette demeure énorme. Ma robe me fait soudain penser à cet habit décrit dans un livre que j’ai lu. Une camisole de force. Pourtant, je ne suis pas folle. Et je n’ai pas envie qu’on m’entrave.
Arrivée dans ma chambre, je me poste à ma fenêtre et regarde dehors quels beaux objets on porte au numéro un, Belmore Square. Cette fois, ce sont des tableaux. Un paysage de campagne avec des collines. Je penche la tête, le terrain escarpé et boueux m’évoque les champs où je chevauchais, cette terre immaculée où j’étais libre comme l’oiseau, heureuse comme un cochon dans sa fange.
Ce tableau rappelant des souvenirs cruels, je m’arrache à son attraction sans le laisser me torturer plus longtemps. Sur le deuxième j’aperçois des armoiries, impossibles à distinguer à cette distance, alors je plisse les yeux, écrase presque ma joue contre le verre, et je reconnais deux licornes, nobles et mystiques, dressées sur leurs pattes arrière.
— Eh bien… dis-je à voix haute, avec une curiosité insatiable. À quelle famille appartient ce blason ?
Entendant la porte d’entrée se refermer, je baisse les yeux. Porter doit être arrivé, ce qui signifie qu’ils vont aller s’enfermer dans le bureau de mon père.
Et que je devrais donc attendre avant de lancer mon opération.
J’ai attendu tout le reste de la journée. Porter est reparti, Frank entrait et sortait, et mon père ne quittait son bureau que pour manger et se soulager, ce qui ne m’a laissé aucune opportunité. Comme la nuit est tombée et qu’il n’est toujours pas réapparu, je me suis couchée, mais le sommeil me fuit. Je me relève, me rallonge, tends l’oreille, guettant le moment où Papa quittera son étude. J’ai l’impression que cette journée ne finira jamais.
Il sort enfin de son bureau d’un pas titubant, plein de scotch, à trois heures du matin, et je le regarde monter péniblement l’escalier. À peine a-t-il fermé la porte de sa chambre que je descends à pas de loup vers son bureau où je me faufile discrètement. Je passe en revue les étagères de la bibliothèque, survolant du regard le dos des livres jusqu’à ce que je trouve ce que je cherche, et, le souffle coupé, je tire l’épais volume relié de cuir à deux mains, aussi lourd qu’il en a l’air, et couvert de poussière.
Les grains m’entrent dans le nez et, en panique car je ne suis pas réputée pour mes petits éternuements timides de dame bien élevée, je me précipite vers la table de travail de Père, y dépose le livre et pose mes mains sur mon nez et ma bouche en fermant les yeux très fort.
At-choum !
Mes épaules se crispent, mon visage se froisse, puis j’écarte doucement mes mains, l’oreille tendue en quête de bruits signalant qu’on m’a entendue. Après avoir laissé passer quelques secondes pour m’assurer que je suis en sécurité, je commence à tourner les pages du livre en les parcourant avec attention, et je trouve.
Je fixe les deux licornes d’argent debout sur leurs pattes arrière, sauf que maintenant, je les vois parfaitement. Le cœur battant d’excitation, je lis le texte qui me dira à quelle famille appartient ce blason, et donc qui habitera tout bientôt au numéro un Belmore Square.
— Quoi ?
J’en bafouille. Je relis, juste pour être sûre que je ne me trompe pas.
Mais c’est bien cela.
Là, sous mes yeux, ce sont les armoiries du duc de Chester.
Les Winters.
Je me laisse aller en arrière dans le fauteuil de Papa, songeuse.
Les Winters sont morts.
Que diable se passe-t-il ?
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