Une nuit avec le duc
Chapitre 14
Inutile de dire que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ni celle d’après. Ni les trois suivantes. À vrai dire, je crains de ne plus jamais trouver le repos. Les journées sont une torture, je les passe à suivre des leçons de piano, à apprendre une langue que je n’utiliserai jamais et à faire des promenades avec un homme que je n’aimerai jamais, mais mes souffrances diurnes ne sont qu’un maigre écho de mes tourments nocturnes. Des nuits sans sommeil, sans fin.
J’ai l’esprit ailleurs et toute ma volonté n’y peut rien, et chaque seconde de répit où je ne pense pas à lui et à notre nuit ensemble, je la paye par des heures de souvenirs qui tournent en boucle dans mon esprit. Comment ai-je pu ? Quelle imbécile je suis. En succombant au charme du duc, je n’ai fait que rendre mon avenir encore plus difficile à accepter. Et par-dessus le marché, je n’ai plus envie d’écrire. Sur quoi que ce soit. Je me sens comme une coquille vide qui flotte, à la dérive, sans rien comprendre à ce qui l’entoure, incapable de trouver un point d’ancrage.
Imaginez si je connaissais bien votre esprit, si j’étais suffisamment attentif, si j’avais l’oreille assez fine pour reconnaître votre plume quand j’ai le bonheur de lire vos mots.
Je n’aurais jamais imaginé cela, quelque chose d’aussi merveilleux. Et pourtant je l’ai eu, même brièvement.
Ce soir aura lieu le bal royal en l’honneur de l’anniversaire du prince régent, et mon enthousiasme est à la mesure de mon humeur générale. Mais je n’en ai guère besoin, Mère en est pourvue en abondance, elle en a assez pour tout Belmore Square s’il le faut. Du moins, c’était le cas jusqu’à ce que le volant de sa robe se détache.
Assise dans le boudoir, le regard perdu par la fenêtre, je l’entends gémir, catastrophée, tandis qu’Emma la suit, l’aiguille et le fil à la main, pour tenter de réparer le désastre.
Malheureusement pour Père, qui choisit ce moment pour rentrer à la maison.
— C’est cassé ! s’écrie-t-elle en brandissant les masses de soie dans sa direction.
— Et que voulez-vous que j’y fasse, Florence ? J’ai eu une journée horrible au travail, et j’aimerais avoir la paix un moment dans mon étude, donc je vous prie de ne pas me déranger avec vos histoires de bonne femme.
J’en reste bouche bée. Il a l’air livide, angoissé. Il entre au pas de charge dans son étude et claque la porte derrière lui.
— Eh bien, murmure ma mère, qui se sent passablement insultée, en tendant sa robe à Emma, c’est plutôt inattendu.
À quelle réaction s’attendait-elle ? Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup la mélancolie qui est la sienne depuis quelque temps lorsqu’elle regarde la porte fermée du bureau de Papa. J’ai remarqué, moi aussi, que sa mauvaise humeur n’a fait qu’augmenter ces dernières semaines. Je sais que les ventes ont un peu chuté car j’ai entendu Lymington s’en plaindre sans discontinuer, mais comme Porter est toujours absent et qu’on se passe des services de Frank, cela ne risque pas de changer. Oui, on se passe de Frank. Malheureusement, mon article sur la banque Millingdale n’a pas suffi à mettre un terme à l’accord entre le vicomte et Lizzy Fallow. En revanche, Frank a été accusé de répandre de fausses nouvelles. J’ai vu l’air peiné de Père ce jour-là. Et Frank n’ayant pas voulu me trahir, il a accepté son sort d’un hochement de tête. Je sais qu’il est soulagé. Et je sais que Père est plus anxieux que jamais. Il a bien compris que ce n’est pas Frank qui a écrit cet article, mais que peut-il dire et que peut-il faire ?
Maman me sourit gentiment.
— Vous avez l’air plus en forme aujourd’hui, me dit-elle. Je ne sais pas ce qui vous est arrivé ces dernières semaines, Eliza, et je ne souhaite pas le savoir, mais j’ai noté que vous étiez morose.
Morose ? Ou complètement éteinte ? Je lui rends son sourire en me demandant laquelle de ces deux phrases est la plus fausse : Loin des yeux, loin du cœur, ou L’absence est le plus grand des maux.
Il est partout dans mon cœur, bien sûr, et je le hais encore plus aujourd’hui que la nuit où il m’a rejetée…
Où je suis partie…
— Je vais bien, Maman.
Mensonge.
— Je ne vous crois pas, Eliza. J’ai peut-être adopté une certaine…
— Cruauté ?
Elle fait la grimace.
— Je veux que nous soyons acceptés. Votre père a travaillé dur, il mérite la reconnaissance et le respect que certains semblent incapables de lui offrir. C’est la bataille des anciens et des nouveaux, et les anciens sont puissants par leur nom, et non par leur esprit.
— Alors pourquoi ce désir impérieux de me faire épouser Frederick ? Si le titre ne signifie rien et que l’esprit est tout ? Parce que je sais que je ne manque pas d’esprit.
— Oh, vous en avez en abondance, ma chère fille. En abondance. Malheureusement, lorsqu’on a conclu un accord avec Lymington, on ne revient pas dessus.
Un accord.
— Pourquoi ?
— Eh bien…
Frank entre en trombe dans la maison, et sans même nous accorder un regard, va s’enfermer avec Papa dans l’étude. Notre pauvre mère met la main sur sa poitrine, une fois de plus insultée, et tressaille en entendant la porte claquer. Je déteste voir la tristesse s’emparer d’elle ainsi. Par devoir et par compassion, et parce que je ne suis pas totalement égoïste, je m’approche d’elle et la prends dans mes bras. Nous n’échangeons pas un mot. Elle me sourit avec tendresse.
— Je ferais mieux de m’occuper de cette robe, finit-elle par dire en caressant ma main posée sur son épaule.
— Je vais vous aider, réponds-je en revenant avec elle dans le boudoir, où Emma se débat avec les couches de soie.
Je me demande pourquoi Frank avait l’air si épuisé et pourquoi il s’enferme avec Père dans l’étude alors qu’il ne travaille plus pour le journal. J’ai l’impression d’être constamment en train de m’interroger sur ce qui se passe.
Je me mets à genoux, commence à chercher l’extrémité du volant, et Mère se joint à moi en éclatant d’un rire qui me réchauffe le cœur en me voyant disparaître sous la robe.
— Oh, Eliza, je vous ai perdue !
— Et cela vous surprend ? dis-je, empêtrée dans la soie. Ah, je la tiens !
Je ramène le tissu au-dessus de ma tête et le tends à Emma en souriant.
— Il faut peut-être faire doubler la couture.
— Je devrais aller me plaindre, grommelle Maman en me prenant la main et en me souriant.
Je le lis dans ses yeux. Le regret. Elle est seule ici, seule dans toutes ces fêtes, ces événements, ces ragots. Elle veut retrouver son mari, mais elle ne l’avouera pas. Non. Elle aime la liberté que lui offre la fortune de Papa, mais elle a conscience que l’argent a aussi apporté son lot de difficultés et a volé leur liberté à ses enfants. Seulement, en parler, l’admettre, ce serait trahir le labeur acharné de Papa. Cela ne l’empêchera pas, je serais prête à le parier, à continuer longtemps encore à préparer des gâteaux en pleine nuit.
— Qu’allez-vous porter ? me demande-t-elle.
— Ma robe rouge, je pense.
— Parfait.
Je lève les yeux en l’air et, en quittant la pièce, lui réponds :
— Vous dites cela comme si j’avais des prétendants à impressionner.
— C’est auprès de votre fiancé qu’il faut faire bonne impression.
Mon mariage aura lieu dans quinze jours. Je me suis régulièrement demandé pourquoi un événement de cette importance arrivait si vite, de façon presque précipitée, et je crois l’avoir compris maintenant que les noces sont une perspective proche. C’est pour éviter que la partie la plus hésitante recule. La partie la plus hésitante, ici, c’est moi, et j’aimerais ficher le camp. Toutes les minutes que Dieu fait, lorsque je ne suis pas obnubilée par le duc et par notre unique nuit ensemble, je meurs d’envie de faire un sac et de disparaître de Londres.
Ou de me réfugier chez le duc, car cela reviendrait à disparaître d’un monde auquel je n’ai pas envie d’appartenir.
Non, Eliza !
En passant devant l’étude de Père, j’entends des bruits de voix, mais par manque de chance, Dalton surgit avec le thé et je dois continuer mon chemin. Arrivé au milieu de l’escalier, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Dalton a disparu. Je retourne en bas et colle mon oreille contre la porte, discrètement, pour ne pas les alerter sur ma présence.
— Mort ! crie mon père. Il est en train d’écrire un article sur ton agression, et la minute suivante il est mort. Tu sais à quoi ça ressemble, Frank ? À un meurtre !
Je m’écarte de la porte, sonnée. Porter est mort ? Comment ? Je n’ai pas le temps de réfléchir, ni même de faire irruption dans l’étude pour intervenir dans la conversation. On frappe à la porte d’entrée, Dalton apparaît, il court ce soir, et Mr Casper entre avec le même masque d’inquiétude que mon père et mon frère sur le visage.
Sans attendre l’autorisation de Dalton, il se dirige tout droit vers l’étude et y entre sans même frapper.
— Parlez ! lui ordonne aussitôt Papa.
— Je crains que ce soit vrai, Melrose. Porter est effectivement mort. Assassiné.
— Pour l’amour de Dieu, Casper, comment est-il mort ?
— Il est… (Casper se racle la gorge.) On l’a retrouvé éventré.
Ma stupeur est totale. Dalton, qui est en panique non parce que ce qui se raconte est choquant, mais parce que j’écoute une conversation censée être confidentielle, essaye de me faire partir. Naturellement, je conteste. Je suis trop pleine de curiosité… et de peur.
— Qui aurait fait un coup pareil ? demande Casper. Qui est capable d’un crime aussi violent ?
Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup le silence qui s’ensuit. Il signifie que Frank et Père réfléchissent à la question au lieu de répondre en balbutiant un « Je ne sais pas ».
Ainsi… ils croient le savoir ?
— Le duc, finit par répondre Père d’une voix plate.
Il en est sûr. Horrifiée, je recule d’un pas.
— Winters ? dit Frank d’un ton empli de doute, ce qui me rassure un peu. Sûrement pas.
— Après tout, il aurait été la principale victime de l’article sur lequel travaillait Porter.
— Le duc a un alibi, Melrose, dit Casper.
J’exhale un soupir de soulagement. Ce manège émotionnel va me tuer.
— On peut toujours s’en offrir un quand on a de l’argent. Qui est cet alibi ?
— Lady Dare, dit Casper, et cette révélation me pétrifie. Elle a confirmé que le duc et elle…
Je m’écarte de la porte, foudroyée par une douleur comme je n’en ai jamais connu. Il était avec elle ? Je porte la main à ma gorge, j’ai l’impression de suffoquer. Après moi ? Je ne veux pas y croire, mais comme je ne suis pas absolument idiote, même si certains ne seraient pas d’accord, je ne vois pas comment je n’y croirais pas.
— Alors qui a tué mon meilleur journaliste, bon sang ? s’emporte Père.
J’entends des bruits de pas qui s’approchent de la porte, il est temps de partir.
Porter ? Éventré ?
Naturellement, comme toujours, à peine arrivée dans ma chambre, je me poste à la fenêtre et regarde de l’autre côté du square. S’il me restait encore des lambeaux de sentiments pour ce duc arrogant et déroutant, ils ont sûrement disparu après la révélation de sa nuit avec Lady Dare.
Sûrement.
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