Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 4 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 4

À peine arrivée à la maison, je me précipite dans ma chambre et j’écris l’histoire stupéfiante du retour de Johnny Winters à Londres, en n’omettant aucun détail, sauf, bien sûr, la tension palpable entre lui et moi. Puis je me glisse dans l’étude de Père et dépose l’article sur son bureau avec un message signé Porter.

— Je le savais !

Je pivote. Prise en flagrant délit. Zut !

— Frank, je t’en supplie, ne dis rien.

Je m’avance vers lui, attrape le revers de son manteau – encore un manteau neuf – et prends mon air le plus implorant : les lèvres tendues, les grands yeux ronds irrésistibles, adorables.

— Tu ne peux pas faire ici ce que tu faisais à la campagne, Eliza, et espérer t’en tirer.

— Alors ne dis rien !

— Combien de temps Porter mettra-t-il avant de se faire un devoir de découvrir qui est l’écrivain mystère ?

— Il s’en fiche. Tant que c’est à son crédit.

Frank m’oblige à lâcher son manteau et ferme la porte derrière lui.

— Non, Eliza.

Je lui donne un petit coup de poing dans le biceps en me renfrognant.

— Et si ça me permet de ne pas devenir folle ? Je n’ai pas le droit de voyager, d’explorer, d’écrire sur mes expériences. Qu’on m’accorde au moins cela si je dois être contrôlée par d’autres. (Je pense soudain à quelque chose, une monnaie d’échange.) J’ai une proposition à te faire.

— Non. (Il se détourne, s’approche de la fenêtre.) Cela me rappelle la fois où tu m’as promis de garder le silence contre vingt shillings.

— Et je suis restée muette, non ?

— Oui, et tu m’as mis sur la paille. C’étaient toutes mes économies.

— Ne t’inquiète pas, je ne t’empêcherai pas d’acheter des manteaux neufs, dis-je avec un sourire sarcastique. Mais je vais te donner quelque chose dont tu meurs d’envie.

Il hausse un sourcil.

— Quoi ?

— Du temps ?

— Pardon ?

— Ce sera notre petit secret. Je sais que tu détestes écrire pour le journal. Je sais que ça te prend énormément de temps parce que tu es mauvais écrivain.

— Quelle charmante sœur tu fais.

Je ne m’excuserai pas, j’ai raison.

— Qu’est-ce que tu en dis ? J’écris les articles quand l’inspiration me prend, et tu peux jouer le journaliste. Papa n’a pas besoin d’être au courant.

Je le tiens. Je le vois à la façon dont il fait jouer sa mâchoire en contemplant l’idée.

— Dis-toi que tu délègues.

— D’accord.

Je ris.

— Pourquoi réponds-tu comme si c’était toi qui me faisais une faveur sans rien y gagner ?

— Tais-toi.

— D’accord.

Je regarde Frank s’installer derrière le bureau, prendre une plume et se préparer à réécrire mon article de sa propre main.

— Tout ce que tu veux, cher frère.

— Par où dois-je commencer ?

— Le titre, dis-je en m’adossant au mur. Quelque chose comme : « Un accueil chaleureux pour le glaçant duc de Chester ».

— Ironique, dit-il en notant. J’aime bien.

— Merci. Tu es prêt ?

Il hoche la tête.

— Imaginez, dis-je en rentrant dans mes pensées, qu’un fantôme apparaisse devant vous…

*

Mon article a été publié dans l’édition du lendemain et le journal a encore une fois battu des records de vente.

Depuis cet après-midi exaltant au parc royal, je n’ai pas réussi à oublier ma rencontre avec le duc de Chester. Je me promène souvent avec Mère et Clara, et toujours avec beaucoup d’excitation, espérant le revoir. Hélas, le duc n’a pas donné signe de vie lors de toutes ces excursions, et j’ai eu chaque fois du mal à dissimuler ma déception. Le frisson que j’ai connu lorsqu’il a posé les yeux sur moi ne ressemble à rien ce que j’avais vécu auparavant. L’extase, l’euphorie dont je rêve, je les ai ressenties durant ce long moment dans le parc où les yeux verts du duc m’ont déshabillée. Je sais bien qu’il est grotesque d’éprouver une telle fascination pour un homme à la réputation aussi entachée que le duc. Mais c’est ainsi, et je n’y peux rien.

Pourtant, je dois me contenir. Je le dois.

Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec Frederick dans les jardins de Belmore Square. Nous allons marcher, bavarder, et je le laisserai me faire sa cour. Mais en vérité, chaque fois que je suis en compagnie de Frederick, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. J’aimerais croire que c’est une simple question de distraction de ma part, mais au fond de mon cœur je sais qu’il s’agit d’ennui pur et dur. À moins qu’il y ait des deux. Quoi qu’il en soit, Frederick et moi ne sommes pas destinés à tomber amoureux. Je me contente de laisser la cour se dérouler, car si je refusais de voir Frederick, je serais sans cesse enfermée à la maison ou, pire encore, livrée à d’autres prétendants. Il m’offre un prétexte en or pour déambuler dans le monde, et puis il est parfaitement inoffensif. Que Dieu me pardonne, j’ai bien conscience que je profite du fait que Maman est accaparée par son désir d’être acceptée, tandis que Frederick ne s’aperçoit pas que mon regard et mon esprit divaguent.

— Eliza, m’interpelle Père alors que je suis Mère hors de la maison.

Il est planté sur le seuil de son étude, avec sur le visage un air pensif qui ne me dit rien qui vaille. C’est l’expression qu’il avait, mélange de soupçon et de fierté, quand il savait que je m’apprêtais à faire une bêtise.

— Êtes-vous remise de votre altercation inopinée avec cette canaille de duc ?

Je m’efforce de ne rien laisser paraître de ce qui m’agite.

— Très bien, Papa, je vous remercie.

Je tourne les talons pour échapper à son regard scrutateur, mais je n’aurais pas pu faire pire. Coupable. Enfer et damnation, soupçonne-t-il que ce n’est ni Porter ni Frank qui écrivent les articles ? J’aimerais croire que mon père me connaît assez intimement pour cela, qu’il connaît mes passions et mes rêves, ma soif de vie, qu’il comprendrait par lui-même que j’écris, mais en vérité je n’ai rien à craindre. Il ne me connaît pas. Impossible, sinon il ne m’aurait pas donné pour prétendant une personnalité aussi contraire à moi que le comte de Cornouailles, Frederick Lymington.

— Miss Melrose, dit Frederick en inclinant respectueusement la tête.

Je le salue du même geste, et mon regard se porte aussitôt, derrière lui, sur la maison à l’angle de Belmore Square.

— Voulez-vous vous promener ? me propose-t-il en désignant les grilles qui nous conduiraient au parc royal.

— Et si nous changions de décor, Frederick ?

Incapable de cacher son embarras, il regarde nerveusement autour de lui.

— Miss Melrose, nous en avons discuté maintes fois. J’aimerais que vous vous adressiez à moi de façon appropriée.

Je soupire avec ostentation.

— Je vous présente mes excuses, cher comte.

Bon sang, dire que je vais épouser cet homme et que je suis censée m’incliner devant lui.

— Je crois que j’aimerais marcher dans cette direction aujourd’hui.

Frederick plisse le front, totalement perdu.

— Mais nous devons nous promener dans le parc du prince afin d’y être vus.

— Imaginez que nous n’ayons pas à être vus aujourd’hui dans le parc, dis-je avec un sourire malicieux. Imaginez que nous nous promenions ailleurs.

— Je ne comprends pas.

Oh, qu’il m’insupporte à la longue.

— Frederick, nous avons piétiné le moindre centimètre carré de ce parc, foulé le moindre brin d’herbe.

— Je suis sûr que non, Miss Melrose.

Il rit un peu, comme si j’étais loufoque, et je sens mes épaules s’affaisser. Frederick ne me comprend pas, et à chaque jour qui passe, à chaque promenade, à chaque conversation, mon esprit dépérit un peu plus. Ce n’est pas sa faute, je n’ai aucune raison de lui en vouloir. J’ai déjà assez de mal à en vouloir à Papa, et je suis certaine que c’est bien davantage sa faute.

Je soulève les pans de ma robe et pivote en me dirigeant droit vers Mère, qui bavarde avec Lady Blithe, ce qui, je n’en doute pas, a dû la mettre d’excellente humeur. Après tout, non seulement Lady Blithe est marquise de Kent, et un écrivain bien établi, mais, comme Lady Tillsbury, elle est également patronnesse d’Almack. Mère augmente ses chances d’accéder à cet établissement exclusif.

— Nous allons marcher par ici aujourd’hui, dis-je en désignant les glorieux jardins de Belmore.

— Oui, oui, répond Mère en me regardant à peine, tout à sa conversation avec Lady Blithe. Votre nouveau roman est tout bonnement sublime, l’entends-je dire en m’éloignant.

Je lève les yeux au ciel en souriant. Mère n’aime guère la lecture, elle préfère le point de croix et la harpe ces jours-ci. Avant, elle préparait des gâteaux, faisait l’école à ses enfants et se donnait du mal pour tenter de nous contrôler. Mon sourire s’agrandit. Quels jours heureux nous avons vécus.

— Miss Melrose ! m’appelle Frederick.

— Venez, monsieur le comte. Partons à l’aventure.

— Cela ne se fait pas !

— Et qui le prétend ? dis-je en me retournant vers lui.

Fidèle à lui-même, Frederick est la parfaite image de l’incertitude. Son regard passe de Mère à moi et de moi à Mère.

— Ma foi… Tout le monde.

Faux.

— Pas moi.

— Vous n’êtes qu’une lady.

Je m’arrête près de l’entrée des jardins, le regard noir rivé sur la grille dorée. Qu’une lady ? Je ne pourrai pas épouser Frederick car il ne restera rien de Frederick quand je l’aurai dévoré tout cru. D’ailleurs, il se trompe. Je ne suis pas une lady. S’il ne l’a toujours pas compris, c’est qu’il a aussi peu le sens de l’observation que de l’aventure. Je préfère ignorer son insulte. À quoi bon le reprendre ? D’autant qu’il a au moins le mérite, comme je ne cesse de me le répéter, d’être inoffensif. Me retournant, je m’aperçois qu’il n’a toujours pas bougé et qu’il semble toujours partagé sur la décision à prendre.

— Venez, Frederick, dis-je avec un soupir. La rigor mortis vous guette si vous ne bougez pas.

Exaspéré, il me rejoint devant l’entrée des jardins. Comme nous faisons notre premier pas dans la direction opposée à notre route habituelle, je lève les yeux vers lui.

— Vous voyez, dis-je avec un petit sourire, nous sommes encore en vie.

Il lève les yeux au ciel, c’est plutôt mignon, et nous commençons à nous promener d’un pas lent, Frederick restant comme toujours à une distance très convenable, et comme toujours, je l’entends parler, mais sans rien écouter. Mon regard se porte sans cesse sur un coin de Belmore Square. Cela fait plus d’une semaine que le duc de Chester a fait son retour en fanfare à Londres, et je n’ai pas eu la chance ne serait-ce que de l’apercevoir, si bien que je me demande avec déception s’il est resté à Londres ou s’il est reparti au galop sur son cheval là où il a fait le mort pendant toute une année.

Notre balade nous rapproche peu à peu de la résidence des Winters, et je m’arrête sans le vouloir en voyant les rideaux de soie et de taffetas bouger légèrement à l’une des fenêtres. Ma peau se hérisse et mon corps est submergé en un instant par les sensations qui m’ont assaillie le jour où Johnny Winters a failli me piétiner avec son cheval.

— Miss Melrose

— Oui, cher comte ? dis-je en avançant d’un pas pesant.

Mes yeux ne quittent pas la fenêtre. Il est toujours là. Je supplie intérieurement pour que les rideaux bougent encore. Je veux encore ces sensations.

— Nous devons marcher.

— Bien sûr.

Je tressaille en voyant les rideaux onduler à nouveau. Il est là. Il m’épie.

Un pas de plus.

J’observe, aux aguets, implorante.

— Miss Melrose !

Je sursaute, rappelée soudainement à la réalité, et passe du plaisir à l’effroi.

— Frederick, vous m’avez fait peur !

— Il ne faudrait pas qu’on nous voie musarder par ici.

— Oh, et pourquoi donc ?

Il me jette un regard plein de surprise, et pas uniquement parce que je remets encore une fois en cause sa parole.

— Ce n’est pas la partie la plus désirable de Belmore Square.

— Mais cette maison est tellement belle, dis-je en me tournant vers la façade impressionnante du manoir des Winters.

Je ne peux m’empêcher de me demander si Mr Fitzgerald était gagné par le désespoir en voyant la rénovation progresser, car il devait constater avec tristesse que les maisons qu’il a dessinées font pâle figure à côté de celle-ci. Mes yeux retournent naturellement à la fenêtre aux rideaux de soie et de taffetas. Je parie que tout est merveilleusement éblouissant à l’intérieur.

— Miss Melrose, m’appelle Frederick, et je lève un pied pour le suivre quand soudain, quelque chose attire mon attention sur le pavé. Je me penche et ramasse le papier. Une lettre ? Adressée au duc de Chester. Tout en me mordant les lèvres, je lève à nouveau les yeux vers la fenêtre et glisse doucement l’enveloppe dans ma poche, car je serais bien incapable d’aller frapper à la porte pour la remettre. Pourtant, j’aimerais le faire. Je pourrais le voir. Sentir encore ces sensations. Malheureusement, cela ferait sans doute un choc à Frederick. Et, à vrai dire, est-il bien raisonnable d’entretenir de telles pensées à propos d’un tel homme ? Alors, remets la lettre par terre et laisse le duc la trouver !

— J’arrive, dis-je dans un murmure en gardant la lettre dans ma poche et en le rattrapant. Savez-vous ce qui est arrivé à la famille du duc ?

— Malheureusement, oui.

— Comment cela, malheureusement ?

— Car c’est à donner des cauchemars au plus courageux des hommes, Miss Melrose, et j’en suis.

Courageux, Frederick ? Non, non. Ainsi que le reste de la bonne société, il évite ce coin du square comme la peste depuis le retour du duc.

— Croyez-vous qu’il ait brûlé vifs tous les membres de sa famille ?

La question a franchi mes lèves sans que j’y pense, ma curiosité ayant pris le dessus. J’ai beau estimer que Frederick n’est pas l’homme solide et fiable qui pourra répondre à mes désirs plutôt que les réprimer, il n’est pas stupide. Je dois arrêter tout de suite avec mes questions folles et déplacées.

— Johnny Winters a assassiné sa famille de sang-froid, Miss Melrose, et il n’a pas fait montre du moindre remords, m’explique-t-il en jetant un regard par-dessus son épaule avec une sorte de frisson.

— Comment le savez-vous ?

Tais-toi, Eliza !

— Personne ne l’a vu depuis un an.

— Il n’y a pas de fumée sans feu.

— Quelle expression horrible pour parler de la mort tragique de toute une famille.

Et puis, j’ai vu Johnny Winters. Certes, il semble froid et impitoyable, mais, est-ce un meurtrier ? Et quelle preuve y a-t-il en dehors des ragots insensés de quelques nobles et un article dans le journal de mon père ?

— Mon père est très versé dans l’histoire des Winters.

Oh, évidemment. J’aurais dû me douter que Lymington faisait partie des nobles en question. Ironiquement, il n’y a rien de noble chez lui.

— Pourriez-vous m’en dire davantage, que je puisse juger par moi-même si le duc est bel et bien un assassin de sang-froid ?

— Pourquoi ? Comptez-vous donc le fréquenter ?

Je ris d’un rire nerveux.

— Bien sûr que non ! Je me renseigne, voilà tout.

Frederick me toise un instant, incapable de cacher son irritation, mais il finit par répondre. Peut-être pense-t-il que je finirai par me taire.

— Vous avez rencontré le duc, n’est-ce pas ?

— Oui, dis-je, sentant mon cœur bondir dans ma poitrine.

Il était mystérieux, oui. D’une beauté qui devrait être illégale, certainement. Et d’une froideur peu commune, certes. Mais un meurtrier…

— En quoi cela prouve-t-il qu’il a tué quiconque ? Avant la semaine dernière, la rumeur le disait mort !

Frederick fronce les sourcils.

— Je vous le demande une fois encore, Frederick, en quoi son attitude prouve-t-elle qu’il a commis ce crime ? Et comment savez-vous qu’il est duc ? Son père est peut-être en vie. Tout le monde croyait que Johnny Winters était mort, après tout.

— Présumé mort.

— D’accord, mais…

— Pourquoi parlez-vous autant ?

— Pardon ?

— Oh, arrêtons là. Je crois que notre promenade est finie pour aujourd’hui.

Et là-dessus, il s’en va, hérissé par mon comportement, tandis que je me tiens raide comme une statue, indignée bien que je sache que je ne devrais pas l’être. Je dois apprendre à dompter ma nature inquisitrice.

Je relève les pans de ma robe et pars à sa poursuite.

— Frederick !

Il s’arrête aux abords des jardins.

— Si je vous ai énervé, je vous prie de m’en excuser.

Joue le jeu, Eliza. Cet homme est à la fois ta prison et ta liberté.

Frederick se tourne vers moi et me contemple avec perplexité. Nous voilà au beau milieu de notre première querelle d’amants. Sauf que nous ne sommes pas amants.

— Miss Melrose, finit-il par dire d’une voix grave en regardant autour de lui.

Une voiture s’arrête sur le pavé et je vois Frederick saluer d’une inclinaison de la tête.

— Madame.

Je tourne la tête et découvre la comtesse Rose – notre voisine, habitante du numéro neuf, Belmore Square, une vieille colporteuse de ragots usée et affreuse – s’avancer d’un pas théâtral vers sa voiture, des plumes s’élevant de trois pieds au-dessus de son chapeau qui manque de tomber à cause de la brise légère de l’après-midi. Elle n’est pas au courant, semble-t-il, qu’il n’est plus à la mode d’avoir un paon perché sur la tête. Et, mon Dieu, ses sourcils sont aussi hirsutes que les animaux auxquels ils ont sans nul doute été prélevés.

— Miss Melrose, me salue-t-elle d’un ton mielleux avec un grand sourire.

Je suis estomaquée. Elle n’a jamais prêté attention à moi les rares fois où nos chemins se sont croisés, et voilà qu’elle ignore le comte de Cornouailles pour s’intéresser à moi. Elle s’approche, ce qui m’alarme car elle a une tête profondément dérangeante avec sa vieille peau fripée et galeuse. Son visage est victime d’un excès de poudre et de peinture, ravagé par les mixtures toxiques. Les efforts de la comtesse pour cacher des défauts mineurs ont abouti à sa défiguration, qu’elle a désormais obligation de dissimuler. Franchement, de près, la comtesse est effrayante.

J’ai un mouvement de recul comme elle avance, ce qui ne l’empêche pas de sourire. Mais son sourire semble peu sincère.

— Où est votre maman ? me demande-t-elle entre ses lèvres couvertes de rouge, son regard passant de Frederick à moi.

— Je suis là, claironne Mère, qui surgit de nulle part pour nous sauver de la désapprobation de la comtesse. Lady Rose, la salue-t-elle.

La comtesse renifle.

— Lady Rose, la salue à son tour Lady Blythe d’une voix roucoulante. Mrs Melrose me disait à l’instant qu’elle a aimé ma dernière œuvre.

Les narines de Lady Rose frétillent, et je la regarde avec un certain amusement lutter pour empêcher son visage de se ratatiner encore plus.

— Un enchantement, j’en suis sûre.

— Il faut que vous la lisiez ! insiste Lady Blythe en prenant la comtesse sous le bras. Venez, j’en ai quelques exemplaires dans mon boudoir.

— Ah, je pars rendre visite au duc de Cornouailles.

La comtesse Rose dégage son bras et nous salue d’un geste désinvolte avant de reprendre son chemin, laissant Lady Blithe sourire d’un air entendu dans son dos.

— Je suis une parvenue, vous comprenez, dit-elle en se retournant vers Mère. Enfin, je suis déjà une ancienne parvenue, mais vous, Mrs Melrose, vous êtes nouvelle, en conséquence de quoi vos chances de gagner l’approbation de la bonne société ne sont pas très élevées. (Elle prend Mère par le bras et la conduit plus loin.) Une véritable honte, ne trouvez-vous pas ?

Mère rit et nous nous retrouvons de nouveau seuls, Frederick et moi. Et l’ironie de la chose semble désabuser le pauvre garçon.

— Merci de m’avoir raccompagnée chez moi, cher comte, dis-je en m’échappant aussitôt, traversant la chaussée pour rentrer à la maison.

Lorsque j’arrive dans le hall, je guette des bruits mais n’en détecte aucun. Je suis soulagée. Clara doit encore être avec la bonne, et je suppose que Frank et Père sont dehors pour leurs activités quotidiennes, ce qui me laisse le champ libre pour me livrer à ce que j’adore faire.

De l’espionnage.

Je remonte ma robe et grimpe à toute allure dans ma chambre à l’étage.

— Miss Melrose, m’appelle Dalton en s’efforçant de me rattraper. Votre manteau ! Vos gants !

— Tout va bien, Dalton !

Je claque la porte, jette mes gants sur le lit et entreprends de me libérer de mes innombrables couches de vêtements. Je respire pour la première fois depuis que je me suis habillée pour ma promenade avec Frederick. En dessous, la poitrine couverte de mes paumes, je vais à la fenêtre, me drape dans les rideaux et regarde de l’autre côté du square.

Était-ce lui, tapi dans l’ombre ?

Je devrais frémir d’horreur.

Mais je me mords la lèvre et dois me forcer à m’écarter de la fenêtre avant d’être repérée dans cette tenue indécente. J’enfile ma robe d’intérieur, ôte mon bonnet et m’assieds à ma coiffeuse pour peigner mes cheveux. Peut-être n’ai-je pas vu le duc parce qu’il a peur de s’aventurer dehors. Après tout, les habitants de Belmore Square ne lui ont pas vraiment fait un accueil chaleureux. Cela doit être terrible. Jamais il n’aurait pu assassiner sa famille.

Si, il aurait pu.

Le peigne s’immobilise en plein geste et je me retourne vers le lit, perdue dans mes pensées.

Je ne devrais pas.

J’inspire.

Mais je ne peux pas résister.

Je traverse la chambre, prends mon manteau et fouille dans la poche, d’où je tire la lettre ramassée sur le pavé devant la maison du duc. Le sceau est brisé, elle a donc été lue. Cela m’autorise-t-il à la lire à mon tour ? Non. Je la laisse tomber sur le lit, fais les cent pas comme une forcenée dans ma chambre, me mordant la lèvre, les yeux détournés de la tentation. Rends-la, me dis-je, m’immobilisant, les yeux rivés sur l’enveloppe. Ce n’est pas une question de curiosité et de désir, mais de service public. Je hoche la tête d’un air décidé, reprends la lettre et caresse le sceau en retenant mon souffle.

Je reprends ma respiration quand la lettre sort de l’enveloppe, révélant quelques lignes. Le ventre noué, je retourne à petits pas jusqu’à ma coiffeuse, m’assieds et déplie le papier.

J

C’est avec des regrets sincères que je dois t’envoyer cette lettre. Je crains

que des spéculations aient été imprimées dans le London Times, selon

lesquelles la famille Winters, ou du moins l’un de ses membres ou

descendants, va revenir à Belmore Square. Ce que tu dois faire de cette

information, je l’ignore, car je suis certaine que tu n’as aucun désir de

faire l’honneur aux habitants du square de ta présence. Hélas, je me sens

obligé de t’informer des murmures qui circulent à bas bruit dans notre

bonne société.

Bien à toi, A

Je termine la lettre en soupirant. Elle tremble dans ma main. Il n’avait aucun désir de revenir à Londres.

Et pourtant, il est revenu.

Pourquoi ?

À mon grand agacement, le souper est retardé de façon significative parce que Papa tarde à rentrer du club de gentlemen. Il met cela sur le compte d’un problème mécanique avec la voiture.

— Je ne savais pas que nos chevaux tournaient à la vapeur comme tes nouvelles presses à imprimer, dis-je tandis qu’il entame la délicieuse soupe de châtaigne de Cook.

J’ai senti l’odeur du scotch dès qu’il a passé la porte d’entrée. Les rencontres de Père avec le vicomte Millingdale, lequel, non content d’être le cousin du prince régent, rien de moins, et le propriétaire de la Millingdale Bank, est un dinosaure tant sur le plan de l’âge que sur celui des mœurs, deviennent de plus en plus fréquentes et longues. Je n’arrive même pas à imaginer ce que font ces gentlemen entre eux et ce qui les occupe tant. Enfin, ce n’est pas tout à fait juste. Ce qu’ils font, j’en vois le résultat à la manière dont Père dodeline de la tête en bout de table.

— Quand donc votre langue est-elle devenue si venimeuse, Eliza ? rétorque-t-il d’une voix pâteuse. Pourquoi faut-il toujours que vous cherchiez à me mordre les mollets ?

— Vous mordre les mollets ? dis-je sans tenir compte du regard suppliant de Mère à côté de moi. Frederick Lymington, Papa ? Entre tous les…

— C’est un très bon parti.

Il m’assène cela en brandissant sa fourchette dans ma direction, et je me retiens de lui dire qu’un geste pareil ferait mauvais genre devant ses nouveaux amis. Eh non, Père, nous ne sommes plus à la campagne.

— Je ne suis pas de cet avis, réponds-je sans sourciller en regardant tour à tour Mère, Frank et Clara, assis autour de la table, qui mangent prudemment leur soupe en silence.

Mère secoue légèrement la tête.

— Votre père est inquiet, explique-t-elle.

— À quel propos ? Il a tout ce qu’il a toujours désiré.

L’argent. Le pouvoir. La reconnaissance.

— Tout a un prix, ma chère, répond-elle à voix basse, comme si elle ne voulait pas que je l’entende.

Mais j’ai entendu. Papa, non, attendu qu’il s’est assoupi devant sa soupe.

— Oh, Papa, dis-je en poussant un soupir de désespoir en même temps que Mère.

Dalton amadoue gentiment Père pour qu’il se lève et le fait sortir de la salle à manger en le soutenant, sous l’œil circonspect de Mère. Quand nous vivions à la campagne et qu’il arrivait à notre père de se laisser aller à l’auberge au bout de la rue, elle n’hésitait pas à hausser le ton et se faisait un devoir de cogner toutes les marmites et les casseroles de la cuisine dès l’aube en nous incitant, nous, les enfants, à être aussi bruyants que possible. Notre vie a changé au point d’être méconnaissable, et je déteste ce qu’elle est devenue. Je soupçonne Mère de la haïr aussi en secret, Clara est trop jeune pour comprendre toutes les ramifications, et Frank ? Il est trop loyal envers notre Père pour parler. En ce qui me concerne, cette maison est une cage dorée, et dès l’instant où je serai mariée à Frederick, je serai transportée en Cornouailles pour vivre dans une autre cage dorée. La terreur m’envahit. J’essaye un moment de me raisonner. Au moins, je ne déteste pas Frederick. Au moins, il est gentil.

Tout a un prix, ma chère.

Je me tourne vers Frank.

— Que voulait dire Maman, d’après toi ? Tout a un prix.

— Pourquoi lui demandes-tu à lui et pas à moi ? s’irrite Clara. Je suis la plus jeune, d’accord, mais je ne suis pas idiote. C’est évident.

— Quoi donc ?

— Le prix à payer, s’exaspère Clara. C’est la liberté. J’ai trouvé Maman dans la cuisine, qui faisait du pain à quatre heures du matin.

Elle me jette un regard un coin.

— Je sais très bien que tu as recommencé à écrire des articles pour le journal. Quant à toi, poursuit-elle en s’adressant à Frank, tu badines avec beaucoup trop de demoiselles. Tout le monde se cache.

Sur ces mots, laissant sa chaise en désordre loin de la table, comme elle l’aurait fait à la campagne, elle quitte la pièce d’un pas aussi bruyant que possible.

— Ma foi, c’est dit, s’amuse Frank, qui se lève à son tour pour partir. Ce qu’elle n’a pas mentionné, c’est ce qu’elle-même fait en douce.

Je marmonne, une moue aux lèvres, et dès que je suis seule, je me dépêche de monter dans ma chambre et de m’habiller confortablement, ou plutôt, de me déguiser. Il serait désastreux qu’on me reconnaisse, surtout à la nuit tombée, et d’autant plus seule. Je rabats la capuche de ma cape sur ma tête et vérifie ce que ça donne dans le miroir. L’ombre qui tombe sur mon visage est parfaite.

Je traverse la maison à pas de souris, pose un doigt sur mes lèvres lorsque Cook me repère, et sors du vestibule éclairé à la bougie pour pénétrer dans les ténèbres extérieures, où il n’y a pas même une lanterne pour m’aider à naviguer jusqu’à l’autre bout du square. Par bonheur, le ciel est clair. Béni soit le clair de lune.

Je coupe à travers les jardins, jugeant que c’est plus sage : à cette heure, aucune personne douée de raison ne fréquenterait ces lieux plongés dans le noir. Peut-être ne suis-je pas douée de raison. Je ris de moi-même. Mon manque de jugeote ne fait pas de doute à cet instant. Je dois être folle à lier, comme le roi.

Avant de sortir à l’autre bout des jardins, j’entends au loin le bruit de chevaux et de roues de voiture cahotant sur le pavé inégal. Je m’arrête à la grille et attends, le souffle suspendu. Un attelage apparaît soudain au coin de Belmore Square et vient faire halte juste devant la grille. C’est malheureux.

Je marmonne une prière en me cachant dans l’ombre, hors du clair de lune, et en tirant un peu plus ma capuche sur mon visage. Je suis à deux doigts de tomber en voyant soudain Lady Dare descendre de la voiture. Pourquoi diable s’arrête-t-elle ici alors qu’elle habite de l’autre côté du square ? L’endroit est beaucoup plus sûr que la plupart des autres quartiers de Londres, mais tout de même. Aucune dame ne devrait être seule dehors à une heure pareille. Je fais la moue.

Tu n’es pas une dame, Eliza, me dis-je tout bas.

L’obscurité ne diminue pas l’éclat de la robe de soie rose de Lady Dare, qui est tout bonnement époustouflante. Et que dire de la silhouette élégante, longue, mince qu’elle sublime ?

Lady Dare est saisissante.

Elle est l’incarnation de la beauté et de l’insouciance. Seule dehors dans une robe qui pourrait mettre le feu à tout le square, elle ne s’en excuse pas. Je préférerais mourir que l’avouer, mais je suis jalouse.

Je la regarde, subjuguée, marcher avec confiance sur le pavé tandis que le fiacre s’éloigne. Je me redresse en remarquant la direction qu’elle prend. Elle ouvre la grille, qui grince légèrement, puis s’avance vers la porte d’entrée du duc de Chester avec un maintien désinvolte et élégant que je ne suis pas sûre d’aimer. Je scrute toutes les fenêtres, à la recherche d’une lumière allumée. Je la découvre derrière la fenêtre du bas sur ma gauche, la même dont les rideaux de taffetas et de soie ont bougé plus tôt. Quelle affaire peut conduire Lady Dare chez le duc à cette heure ?

Elle saisit le heurtoir et frappe à la porte, une fois. Puis elle recule d’un pas et attend en jouant avec ses cheveux d’un doigt. Sentant ma poitrine opprimée, je relâche mon souffle et observe, fébrile, puis, après quelques instants de tension, elle s’avance et frappe de nouveau.

Là encore, juste une fois.

Je sursaute en la voyant jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, inquiète d’être vue. Le duc va-t-il répondre à son appel tardif ? Est-il chez lui ?

Et surtout, que peut-il y avoir de si urgent qui justifie une visite aussi tard ?

Je connais la réponse, bien sûr. Lady Dare est une aventurière. Le duc, apparemment, est un libertin. Ils sont faits pour s’entendre. Contrairement à Frederick et à moi.

Elle fait encore deux tentatives – en ne frappant qu’une fois, comme avant : un code secret ? –, et finit par soulever l’ample tissu de sa robe avant de quitter la maison du duc d’un air peu enchanté.

Ainsi, il n’est pas chez lui ce soir ? Cela ne devrait pas me surprendre. J’imagine que la nuit sera longue pour ce fieffé débauché. Excitant. Je regarde en soupirant la lettre que je tiens entre mes mains. Lady Dare apporte des promesses de sensualité. J’apporte une lettre que j’ai volée. Non. Je rectifie aussitôt. J’ai trouvé cette lettre. C’est ce que je lui dirai. J’ai trouvé la lettre, je ne l’ai pas ouverte et n’ai pas lu son contenu. Qui est A ?

Je sors du jardin et traverse la chaussée, plus confiante maintenant car je suis assurée que le manoir est vide et que je n’aurai pas à m’expliquer. Je peux déposer la lettre et rentrer, il ne saura jamais que c’est moi qui l’ai restituée. S’il a même pris conscience qu’elle a disparu.

J’ouvre la grille, monte sur le perron et dépose la lettre par terre. Le heurtoir de la porte est un lion d’or à la crinière impressionnante et au regard aussi impérieux que celui du duc. Exprès ? J’imagine que oui. Mais autant la surface du lion est brillante et polie, autant la réputation du duc est ternie et entachée. Salie. Et il n’y a pas de place pour la saleté dans mon monde, sauf, je dois l’admettre, dans le journal de mon père. Nous devons rester aussi majestueux que ce lion en or, ce beau lion fier et féroce.

— Imaginez si nous étions aussi courageux que des lions.

Arrachée à mes rêveries, je me retourne et fais exactement deux pas vers la rue, puis je me fige en entendant un verrou tourner.

Mon Dieu.

Ma respiration se heurte, mes yeux cherchent partout une issue dans l’obscurité, j’ai l’impression qu’on a versé un seau d’eau glacée sur tout mon corps et je délibère pendant une éternité, en proie à un conflit intérieur. J’ai envie de me retourner. Et dans le même temps, je m’y refuse, car ce serait me révéler, révéler qui lui a rapporté un objet personnel.

Mais je combats une force bien plus grande que ma retenue ou ma raison. Mon corps tendu tente de résister à l’attraction magnétique. Je veux le revoir. Tremblant de tout mon être, je m’arme de courage pour ce qui va suivre.

Je me retourne au moment où la porte se referme, et la déception m’envahit, car je viens de gâcher l’occasion de fondre sous l’intensité de son regard. La lettre a disparu. Lui aussi.

Il a ignoré l’appel de Lady Dare, une femme qui se plierait sans nul doute à toutes ses volontés s’il le lui demandait.

Mais il a répondu au mien.

Je m’éloigne lentement de la porte, réfléchissant à toute allure.

Quel sens donner à ce qui vient de se passer ?

Je m’arrête un instant, referme ma cape sur moi. Je suppose qu’il a vu mon visage. Il sait qui je suis.

À moins que non.

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