Une nuit avec le duc
Chapitre 18
Frank a passé le reste de la journée à rédiger son article, à le reprendre, à me demander de le relire avec lui. Je ne l’ai jamais vu aussi investi dans son travail. Et enthousiaste. Captivé, même. Je ne sais pas trop si c’est une bonne chose ou pas. Le temps le dira. En tout cas, tant qu’il est obnubilé par une histoire qui l’oblige à faire preuve de créativité, il ne pense ni à Lizzy Fallow, ni à Lady Dare.
Le matin de mon mariage, je me réveille avec des maux d’estomac violents et la tête lourde. Cela doit être le poids de mes pensées. L’espace d’un instant, je me demande, en l’espérant même un peu, si Frederick aura le culot de se présenter à notre mariage après m’avoir laissée à la merci de bandits de grand chemin, mais je connais Frederick, et malheureusement, il a autant à perdre que moi. Jamais il ne défiera son père. J’aimerais croire que c’est uniquement par respect. Hélas, ce n’est pas le cas. Non. C’est la peur qui le retient. Mon Dieu, comme j’aimerais qu’il écoute ma folle suggestion et qu’il s’enfuie en Écosse pour épouser Colleen. Qu’il nous sauve tous les deux de cette condamnation à vie.
Je me contemple dans le miroir. Mes yeux sont vides. J’arrive à peine à esquisser un sourire tandis qu’Emma fixe les fleurs dans mes cheveux. Mère s’affaire autour de moi pour éviter de me regarder dans les yeux. Je ne l’ai jamais vue flotter ainsi. De même que je n’ai jamais vu mon père si fatigué. Et que je ne me suis jamais sentie si désespérée. Clara tournoie en chantant dans la chambre, oublieuse de tout, et cela me donne envie de lui enfoncer un doigt dans l’œil. Si elle est dans cet état, je suppose que cela a un rapport avec l’endroit où elle s’est rendue après notre rencontre avec les bandits. J’aimerais qu’elle ouvre les yeux et qu’elle se rende compte de l’impossibilité des rêves qu’elle nourrit.
— Avez-vous vu Frank ?
— Il s’habille, répond Maman, qui porte sa plus belle robe de mousseline, serrée sur la poitrine, avec des inserts de dentelle. Le fiacre est arrivé.
— Alors nous devrions y aller, j’imagine.
Je vais à la porte d’un pas déterminé et ouvre. Frank sort de sa chambre et m’examine des pieds à la tête avant de détourner rapidement les yeux, incapable d’affronter les miens.
— Tu es magnifique, murmure-t-il, tête basse.
— Merci.
Tous ces efforts sont vains, je le sais, car l’homme auquel ils s’adressent ne les appréciera pas. Non parce qu’il serait méchant, bien sûr, mais parce qu’il ne m’aime pas. Il est sans doute idiot d’être aigrie, mais je ne peux pas m’en empêcher. Je m’en veux d’avoir de telles pensées, car je n’ai jamais voulu être aimée par un homme. Mais maintenant ? Maintenant, je suis en colère contre moi-même de m’être laissée aller à éprouver des sentiments et à rêver de lubies irréalistes. J’ai touché au paradis, et cela rend la réalité encore plus difficile à supporter. Coucher avec un homme parce que je le désire et non parce que c’est mon devoir. Cette pensée me ramène aussitôt à ma situation présente. À ma journée de noces. Et à la fin de cette journée, il y aura la nuit. Je n’ai reçu aucun conseil de Mère sur ce qu’on attend de moi pour cette occasion. Parce qu’elle sait que j’ai déjà commis l’acte, Père lui ayant évidemment raconté ce qu’il a appris. Disons qu’elle feint d’ignorer mes transgressions. Personne dans cette maison n’ose me regarder dans les yeux. Sauf Clara, mais c’est une idiote amoureuse d’un garçon d’écurie.
C’est déplorable, mais, comme moi, elle devra faire face à l’horreur de la réalité lorsqu’on la lancera en société.
Je passe devant Papa, planté sur le seuil de son étude, quitte la maison, le regard au loin pour ne pas voir les hordes d’habitants de Belmore Square qui sont sortis voir la mariée.
— Vous êtes superbe, Eliza, me dit Père en me rejoignant.
— Merci, Papa.
Je le vois tressaillir devant la faiblesse de ma voix.
— Eliza, je ne sais pas comment…
— Inutile. (Cette fois, ma voix est forte. Je ne veux pas entendre ce qu’il a à dire.) Finissons-en.
M’armant de courage, je monte dans le fiacre avant de prendre mes jambes à mon cou et de gâcher la vie de tous ceux que j’aime, mon père, ma mère, Frank, Clara… et le duc. Je grimace et pose le pied sur la marche de la voiture.
— Eliza !
Mes cheveux se dressent.
— Eliza, attendez !
Je lève la tête et vois Johnny arriver en courant à travers les jardins. Que…
— Descendez de voiture, m’ordonne-t-il, à bout de souffle. Maintenant, Eliza, je l’exige.
Il arrive devant moi, m’attrape la main et me fait descendre.
— Vous n’allez pas vous marier aujourd’hui.
Je sens tous les regards tournés vers nous.
— Que croyez-vous faire, au nom de Dieu ?
C’est tout à fait galant mais, Seigneur, veut-il notre ruine à tous ? Alors que Johnny ouvre la bouche pour parler, une voiture roulant à une vitesse périlleuse arrive au coin du square, dangereusement penchée sur deux roues.
Je reconnais immédiatement ce fiacre à la décoration élégante, comme Père, que je m’attendrais à voir inquiet mais qui semble juste fatigué de voir apparaître Lymington.
— Pourquoi avez-vous mis autant de temps ? demande Papa à Johnny.
— Que se passe-t-il ?
Je fronce les sourcils, voyant Johnny soudain se redresser et son torse, déjà impressionnant en temps normal, se gonfler. Les yeux plissés, il regarde Lymington lutter pour descendre de voiture, suivi par Frederick.
— Il m’a fallu plus de temps que prévu pour retrouver la femme de Porter, explique Johnny.
— Trouvez-moi le constable ! commande Lymington à personne en particulier en désignant Johnny de sa canne. Qu’on arrête cet homme !
— Attendez ! dis-je en m’interposant. Cela n’était pas dans notre accord !
— Restez en retrait, Eliza, me demande Johnny en venant se placer devant moi. Je vais m’en occuper.
— Vous occuper de quoi ?
Les deux hommes se font face maintenant, et on dirait deux lions affamés se tournant autour, prêts à bondir.
— Voulez-vous vous expliquer ? propose Johnny à Lymington. Ou préférez-vous me laisser cet honneur ?
— Expliquer quoi ?
— Ceci, dit Frederick en levant en l’air un journal, qu’il brandit bien haut pour que tout le monde le voie, avant de marcher jusqu’à moi. Je crois que je vais suivre votre conseil, Eliza.
— Quel conseil ?
Frederick me sourit tandis que mon frère ferme la porte de la voiture de Lymington.
— Je préférerais écouter ce que le duc de Chester a à dire, déclare Frank.
— Que se passe-t-il ? vitupère Lymington.
C’est une sacrée bonne question, et je serais heureuse qu’on m’éclaire, moi aussi.
— Je crois que notre destin va se sceller, me glisse Frank avec fatalisme.
— Je suis totalement perdue.
— J’étais dans le même état que vous, me dit Frederick. Jusqu’à ce que Winters m’explique.
— Mais qu’il vous explique quoi, à la fin ?
— Je pense que c’est à lui de l’expliquer à tout le monde, répond Frederick en croisant les bras, comme s’il s’attendait à un spectacle de toute beauté.
À bout de patience, et sentant mon espoir remonter en flèche, je marche vers Johnny.
— J’exige des réponses.
— Gardez vos exigences pour la chambre à coucher, me susurre-t-il juste assez fort pour que je sois la seule à l’entendre.
Mon Dieu, est-il fou ? Je regarde mon père qui a l’air… heureux ? Et ma mère, qui se tourne vers lui avec un regard interrogateur. Père lui prend la main avec un sourire confiant.
— Arrêtez-le ! s’époumone Lymington.
— Oh, taisez-vous, lui rétorque Johnny en ouvrant le journal et en commençant à arpenter la chaussée en long et en large.
— Il a tué toute sa famille ! Il les brûlés vifs !
— Oui, c’est exactement ce que dit cet article, Lymington. Celui écrit par Porter il y a quelques mois. Vous vous en souvenez ?
— Je… Je…
— Vous… Vous… Vous devez vous en souvenir puisque c’est vous qui avez expliqué les faits à Porter. De manière, disons… assez libre. (Johnny, un rictus aux lèvres, approche de Lymington, qui recule, effrayé.) Avez-vous peur, Lymington ? Parce que vous devriez. Vous avez assassiné ma famille.
— Quoi ? dis-je.
— Enfin, au moins mon père, reprend le duc, la mâchoire serrée.
— Billevesées ! proteste Lymington.
— Ah, vraiment ? (Johnny libère un instant Lymington de son regard accusateur, le temps de sortir une feuille de sa poche de pantalon et de la produire à la vue de tous.) Une lettre écrite par Porter à Burt Melrose. Lymington, ici présent, a assassiné Porter à son retour d’une visite à un ami à York. L’ami a confirmé que Lymington était au bord de la faillite il y a peu. (Johnny brandit la lettre.) Sa femme a trouvé cette lettre adressée à Melrose sur son bureau. Il y donne tous les détails.
— Arrêtez cet homme, ordonne Père avec fermeté en désignant Lymington. Il a tué le duc de Chester de sang-froid.
J’entends bien, mais nous ne savons toujours pas pourquoi.
— J’aurais dû tous vous faire bannir ! s’égosille Lymington. À quoi tout cela rime-t-il ?
— Vous saviez, dit Johnny d’un ton accusateur, que mon père allait révolutionner l’imprimerie avec son invention. Vous y avez vu une opportunité, alors vous lui avez volé son idée et vous l’avez tué. Ensuite, vous avez vendu son invention aux Allemands en affirmant qu’elle était de vous. Seulement, vous ne vouliez pas qu’on vous en crédite, car cela aurait éveillé les soupçons. Alors en échange, vous avez pris une machine, que vous avez donnée à Melrose dans le cadre d’un accord douteux, et votre compte en banque vide s’est retrouvé à déborder d’argent. Et en bonus, vous avez obtenu le contrôle de la presse. Pour déverser vos mensonges sur ma famille et vous assurer que les Winters ne puissent jamais revenir et réclamer leur dû.
— Mon Dieu, dis-je dans un souffle tandis que le constable approche et s’empare de Lymington.
— Frederick, faites quelque chose ! hurle-t-il.
Mais Frederick se contente de secouer la tête, de déception, je suppose.
— Frederick ?
— Adieu, Père.
Se tournant vers moi, un petit sourire au coin des lèvres, Frederick me salue d’un hochement de tête, et je sais où il va. Je le salue moi aussi et, en mon for intérieur, lui envoie ma bénédiction pour le reste de sa vie.
— Ah, enfin, ils arrivent ! s’exclame Johnny alors que des chevaux font entendre leur bruit de sabot dans le square.
— Quoi ? Qui ?
Je me retourne, comme tout le monde, et vois deux étalons noirs tirant une voiture dans la rue. La voiture s’arrête et chacun retient son souffle, anxieux de savoir qui va en sortir.
La porte s’ouvre avec fracas et un homme apparaît. Un homme, c’est l’évidence, qui ne peut être nul autre que le frère de Johnny.
— Mon Dieu, quel plaisir d’être de retour, déclare-t-il en descendant, un grand sourire sur son beau visage.
— Frère, murmure Johnny en allant vers lui.
Ils se serrent chaleureusement dans leurs bras.
— Tu dois être fatigué après tes voyages.
Il sourit, donne une tape sur l’épaule de Johnny.
— Oui, en effet, épuisé.
Il n’a pas l’air le moins du monde épuisé.
Je le regarde, sous le choc, alors même que je savais que les rumeurs étaient fausses. Ils n’ont pas été assassinés, mais ce n’est pas la question à cet instant. Peu importent les conclusions auxquelles j’étais parvenue, je peine à m’imaginer ce que ressentent tous les habitants de Belmore Square en voyant resurgir un membre de la famille Winters qu’ils croyaient mort. Mort ! Je regarde autour de moi et je ne vois qu’un mot pour décrire ce sentiment : l’ahurissement.
— Permets-moi de te présenter Miss Eliza Belmore, dit Johnny en m’attirant à lui. Eliza, je vous présente mon petit frère, Lord Sampson Winters.
— Aussi connu comme le plus beau des deux frères, ajoute celui-ci en effectuant une courbette exagérée. Enchanté, Miss Melrose. Mon frère m’a beaucoup parlé de vous.
— Oh, vraiment ?
— Oui, énormément, précise-t-il, et mes joues s’empourprent.
Johnny sourit, approche de la voiture, tend la main à l’intérieur et une main gantée apparaît bientôt dans la sienne.
— Mère, dit-il, et elle apparaît, l’illustre, la belle Wisteria Winters.
Elle est à couper le souffle. Des cheveux noirs, des yeux verts qui répondent parfaitement à ceux de Johnny, et un visage sculptural qui pourrait rendre jalouse n’importe quelle femme. Mon Dieu, elle est tout simplement divine.
Souriant avec modestie, elle descend de la voiture et caresse affectueusement la joue de Johnny avant d’observer la foule silencieuse d’un regard quelque peu acerbe. Et derrière elle, une autre femme fait son apparition, une jeune femme, qui doit avoir à peu près mon âge.
— Mère, Taya, je vous présente Eliza Melrose, dit Johnny. Eliza, voici ma mère, Lady Wisteria Winters, et ma sœur, Lady Taya Winters.
— Ainsi, c’est vous qui m’avez forcée à revenir à Londres, me dit Wisteria Winters avec un sourire désarmant.
— Je…
— C’est la vérité qui vous y a obligée, Mère, dit Johnny, et elle lui sourit tendrement.
Puis elle fait quelques pas vers Lymington, qui se tient tranquille désormais, maintenant qu’il est maintenu par le constable. Il semble sonné. Elle le regarde de bas en haut comme nulle femme ne devrait regarder un homme.
— Je ne souhaite même pas à mon pire ennemi de subir les misères que nous ont infligées les Lymington.
Mon regard passe de l’un à l’autre tandis que ma main se referme sur celle de Johnny. Sampson et Taya s’approchent à leur tour de Lymington, une expression glaciale sur le visage. Le clan Winters. Sampson ne dégage pas la même aura que son frère aîné, plus sombre. Il semble plus jovial, effronté, mais il est aussi beau, quoique plus jeune. Et la sœur ? Elle est belle comme la mère, et féroce comme les frères. Mon Dieu, quelle force !
— Ce sont des barbares ! s’écrire Lymington, qui semble perdu, sa canne tremblant dans sa main. N’écoutez pas les âneries qu’ils profèrent.
— Non, cher monsieur, dit Sampson en se penchant pour lui parler à l’oreille. Nous sommes de la noblesse, et vos mensonges et vos tromperies ne nous chasseront plus.
— Doux Jésus…
— C’est que j’ai dit aussi, me dit Frank, à côté de moi.
— Tu étais au courant de tout ?
— Je n’ai pas eu d’autre option que d’écouter, dit-il en désignant Johnny d’un geste. C’est quelqu’un d’assez déterminé, au cas où tu ne le saurais pas.
— Oh si, je sais.
Je suis son regard et m’aperçois qu’il est déjà concentré sur la sœur de Johnny, Taya.
— Attention à toi, cher frère, l’avertis-je, imaginant mal Johnny prendre à la légère une union entre Frank et sa sœur, ou plutôt, tout semblant de batifolage.
— Venez, me dit Johnny en commençant déjà à m’entraîner. (Mais il nous arrête lorsque Papa tousse pour se signaler.) Mince, murmure-t-il en levant les yeux au ciel.
— Quoi ?
— Nous ne pouvons pas partir ?
— Et pourquoi donc ?
— Parce que l’accord que j’ai conclu avec votre père incluait une cour traditionnelle.
— Merveilleux. Donc je suis encore la monnaie d’échange dans un accord.
— Ne faites pas comme si cela vous dérangeait. En l’espèce, je sais que ce n’est pas le cas.
— Peut-être êtes-vous trop confiant.
Je souris et Johnny me ramène vers mon père.
— Mr Melrose, dit-il poliment en me rendant presque à mon père. (Quelle est encore cette folie ?) Si vous me le permettez, j’aimerais rendre visite à votre fille demain.
— Demain ?
Je suis scandalisée. Comment survivrai-je d’ici là ?
— J’en serai heureux, répond mon père en m’ignorant. Ma fille a du travail qui l’attend aujourd’hui.
— Du travail ?
— Oui. Il me semble qu’il y a une histoire intéressante sur deux familles en conflit qui mérite d’être racontée.
J’en reste bouche bée.
— Quoi ?
— Cela faisait aussi partie de notre accord, dit Johnny.
— C’était la partie facile, précise Père, et mon cœur déborde de joie et d’amour pour Papa et pour Johnny, mais…
— Il y a donc eu une partie difficile ?
— Oui, une partie extrêmement difficile. (Il regarde Johnny et j’entends Maman soupirer d’aise.) Nous en parlerons plus tard.
Il peut en être sûr, mais pour l’heure…
— Vous savez, si je dois écrire cette histoire avec précision, dis-je, mon esprit sournois faisant preuve d’à-propos, je dois faire des recherches.
— Des recherches ? répète Papa, amusé.
— Oui, je pense qu’il faut que je parle un moment avec Sa Grâce pour prendre des notes.
Johnny se tourne vers Papa en haussant les épaules.
— Elle n’a pas tort.
— Comme souvent, répond Papa avec un petit rire.
Il passe un bras sur les épaules de Maman, l’autre sur celles de Clara, et il les reconduit à la maison.
— Frank jouera le chaperon.
Johnny et moi tentons de masquer notre dépit. Frank, lui, affiche un grand sourire railleur.
Mais c’est toujours mieux que demain.
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