Une nuit avec le duc
Chapitre 13
Maman n’a pas cessé de parler pendant tout le chemin du retour. Il ne m’a pas échappé qu’elle mangeait ses mots. À vrai dire, elle était totalement ivre, ce que Papa a remarqué lui aussi quand elle s’est jetée dans ses bras sans cérémonie à notre arrivée. Elle a détaillé sa merveilleuse soirée et répété tous les ragots entendus, ce qui, Dieu soit loué, n’incluait pas ma rencontre avec le duc, mais, à mon grand désespoir, l’histoire de Winters renversant intentionnellement Frederick sur la piste de danse. Une belle invention ! Maman ferait une excellente journaliste. Père a haussé un sourcil en entendant cela, mais il a évité de croiser mon regard, qui semblait dire : « Oui, le duc a bousculé mon fiancé sur la piste. »
Vous viendrez à moi ce soir.
J’y repense avec dédain. Jamais.
Sur cette conclusion, qui me paraît raisonnable, je me déshabille et étends ma robe lavande sur le dossier de ma chaise quand j’entends un bruissement étonnant dans la soirée. Dans ma culotte ? Je me lève, fouille le tissu et découvre un bout de papier. Mon cœur commence déjà à battre la chamade, bien que je le supplie de se calmer, car toutes ces réactions me mettent les nerfs en pelote. Et là, ce n’est qu’un bête bout de papier. Je le déplie et lis les mots joliment calligraphiés.
J’attends votre venue en retenant mon souffle, et soyez assurée que si
vous manquez à répondre à mon appel, je ne me gênerai pas pour venir
vous chercher moi-même. À vous de choisir, Eliza. Je pense que la
première option serait plus discrète, pas vous ?
Votre dévoué,
J. W.
Un déluge de frissons s’abat sur moi, me forçant à m’asseoir sur le matelas, bien que je lutte de toutes mes forces contre mes pensées.
Vas-y.
N’y va pas.
Je me lève, marche jusqu’à la fenêtre et regarde de l’autre côté du square en tirant les rideaux pour me cacher. Des voitures passent, ramenant des noceurs chez eux. Le bruit des sabots sur le pavé résonne dans le noir. Il fait si sombre. Mais je le vois tout de même, debout à l’orée des jardins. Soudain il avance et vient se placer dans le clair de lune, et je suis certain qu’il le fait exprès, pour que je voie le sérieux sur son visage. Il est impassible, et ses mains gantées sont croisées devant son corps raide, immobile. Si je ne le connaissais pas, il me ferait peur.
Quand il recule dans l’ombre, je comprends que je suis convoquée. Je vais devant mon miroir et libère mes cheveux du peigne ornemental. Ils dégringolent sur mes épaules. Je les peigne, songeuse, en fixant mon reflet. Mon esprit ne m’appartient plus, il pense des choses impensables. Le duc. Mes sens se mettent à hurler, ma poitrine est tendue, et la chair entre mes cuisses vibre d’une pulsation presque douloureuse. Ce baiser. Mes lèvres s’écartent, mon cœur explose, et toutes ces sensations, aussi malvenues soient-elles, car je ne devrais pas y aller, excitent mon envie.
Si je réponds à l’appel du duc, nous céderons aux caprices de notre désir, malgré la colère que j’ai éprouvée, et ma vie sera sans doute gâchée. Nous devrions peut-être parler. Converser. J’ai encore beaucoup de questions, je ne fais que les accumuler.
J’enfile une chemise, une cape, mes bottes, et je sors doucement de ma chambre. Je traverse la maison en me faisant petite comme une souris. Heureusement, je sais quelles marches grincent, quelles lattes du parquet, et lorsque j’arrive dehors, le duc arpente la chaussée d’un air ombrageux. Il m’aperçoit et s’arrête abruptement, et je vois les ténèbres se lever sur son beau visage.
— Je craignais que vous ayez rompu avec moi, dit-il tandis que ses épaules se relâchent.
— Je suis là, dis-je en plaçant ma capuche sur ma tête. Mais je reste là.
Inquiet, il s’approche et rabat ma capuche en arrière en regardant autour de lui.
— Et qu’est-ce que cela signifie ?
— Que je suis ici, pas chez vous ni dans votre lit, et que je n’ai aucune intention d’y aller.
— J’obtiens toujours ce que je veux, Eliza, alors nous verrons bien.
— Nous verrons, dis-je d’un ton cassant, car je n’apprécie pas qu’il me rappelle ses débauches.
Et je vois avec plaisir qu’il regrette ses mots. Ses deux mains s’accrochent à ma capuche tandis que ses yeux verts, des yeux dans lesquels je pourrais me perdre, plongent dans les miens.
— Ne commençons pas notre soirée par une fausse note.
Il recule, créant entre nous un espace saturé d’électricité, bien que j’essaye d’étouffer mes sens.
— Notre soirée a commencé il y a des heures, et cela a été une succession de fausses notes.
— Vous écrirez peut-être sur tout cela dans le journal de demain.
Je recule, lentement, en cherchant désespérément une riposte, quelques mots pour me défendre.
— Pardon ?
— Oui, murmure-t-il en prenant un air contemplatif, imaginez si je connaissais bien votre esprit, si j’étais suffisamment attentif, si j’avais l’oreille assez fine pour reconnaître votre plume quand j’ai le bonheur de lire vos mots.
Ma gorge se noue. Qu’il aille en enfer. C’est comme s’il savait exactement quoi dire pour gagner mon affection, ce qui n’explique pas pourquoi il le fait, attendu qu’il me rejetait il n’y a pas si longtemps.
— Oui, imaginons.
C’est une parade plutôt faible, j’en conviens, mais je ne peux pas confirmer ses soupçons. Il ne faut pas que ce ça se sache. Lymington s’assurerait que je n’écrive plus jamais rien s’il découvrait que Porter et Frank ont signé des articles que j’ai rédigés.
— Vous avez peut-être beaucoup d’imagination, poursuis-je, ce qui le fait à peine sourire. Mais une seule nuit ne m’intéresse pas.
J’ai dit cela en bafouillant quelque peu, et pas uniquement parce que je voulais changer de sujet de conversation.
— Vous en voulez plus ?
J’ai du mal à déglutir face à cet homme qui semble lire dans mes pensées. Un homme qui se soucie de ce que je pense. Qui m’encourage à penser.
— Peu importe, puisque je ne peux pas avoir une nuit sans que ma vie soit gâchée.
— Et cela vous embêterait ?
— Est-ce que cela vous embêterait de gâcher ma vie ? — Énormément.
— Pourquoi êtes-vous là, dans ce cas ?
Il fuit la question.
— Venez.
Me prenant par la main, il m’entraîne vers l’entrée des jardins.
— Restez dans la pénombre.
— Que faites-vous ?
Je ne parviens pas à résister à sa force, et mes pieds doivent s’activer pour le suivre.
— Je vous emmène pour avoir une conversation.
Au bout des jardins, face au manoir des Winters, le bras du duc m’arrête.
— Attendez, murmure-t-il.
— Qu’y a-t-il ?
— J’ai un visiteur.
Je me tords le cou et pousse un long gémissement qui me vaut un regard ulcéré du duc.
— Y a-t-il une femme à Belmore Square qui résiste à votre charme ? dis-je en voyant Lady Blythe frapper à sa porte. Elle cherche peut-être l’inspiration.
Je suis certaine qu’il est capable de mettre dans son lit toutes les femmes qu’il a rencontrées, ce qui en dit long sur la gent féminine. Nous sommes plus courageuses que les hommes. Plus dures au mal qu’eux. Je n’imagine aucun lord et aucun gentleman des environs oser rester seul dans une pièce avec le duc de Chester, ils auraient trop peur de ce qui pourrait leur arriver, et pourtant il semble que toutes les femmes soient prêtes à écarter les jambes pour lui. Et pour la première fois, je me demande ce que je fais là avec lui. Hypocrisie ! Je suis là parce qu’il me plaît. Parce qu’il m’excite. Avec lui, je me sens vivante. Sans lui, dans le monde, j’ai l’impression d’être morte. C’est un homme désirable, oui. Et si d’autres femmes que moi ont vu la douceur dont il est capable en plus, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles persistent à frapper à sa porte. Je déteste cette pensée ! Elle me rend malade. Je ne suis qu’une conquête de plus, même si je n’ai pas encore cédé. Je n’ai pas envie d’épouser Frederick, mais si par miracle je réussis à lui échapper, j’aurai peut-être envie de marier à quelqu’un d’autre, qui sait ? Mais je serai souillée. Aucun homme ne m’envisagera. Je suis sens dessus dessous, les pensées qui m’assaillent ne me ressemblent pas. Je ne souhaite pas me marier ! Une conversation, c’est ce qu’il a dit. Le problème, c’est que je n’arrive pas à lui parler ni même à partager la même pièce que lui sans avoir des réactions incontrôlables. Je regarde ma main dans la sienne. J’aime cette image.
— J’ai peur de commettre une grave erreur, dis-je dans un murmure, pour moi-même plutôt que pour le duc, qui attend que Lady Blythe s’en aille pour m’attirer dans sa grotte.
Mais à quoi suis-je en train de jouer ? Notre baiser ne compte pas. Personne ne l’a vu. Personne n’est au courant. Je peux arrêter cette folie.
Je recule mais ne fais qu’un pas avant d’être soulevée de terre.
— Oh non, dit-il en se mettant en mouvement. Pas encore, Eliza.
— Je vous demande de me lâcher.
— Arrêtez de penser, m’ordonne-t-il en ouvrant sa porte et en me portant à l’intérieur. C’est tout ce que je demande, car je pense que vous réfléchissez trop.
Il me repose sur mes pieds et recule, non pour me donner de l’espace, mais pour s’offrir un répit, car nos corps brûlent lorsqu’ils sont proches l’un de l’autre.
— Il y a pourtant à réfléchir.
— Je suis d’accord, dit-il en me faisant signe avec élégance de le suivre dans son étude. Après vous.
Je traverse le couloir et vois Hercule portant un plateau et me regardant avec inquiétude parce que j’ai les jambes flageolantes. J’entre dans la pièce où un feu crépite et où des bougies sont allumées, créant une ambiance que j’oserais qualifier de romantique. Je me laisse tomber dans un fauteuil dès que le duc me le propose et secoue la tête quand il me présente une bouteille de vin. Sans tenir compte de mon avis, il nous sert deux verres.
— Pourquoi avez-vous embrassé Frederick Lymington ? demande-t-il en me tendant un verre d’un air consterné.
Ses doigts effleurent les miens dans ce geste, et je suis certain qu’il l’a fait exprès pour me rappeler que Frederick ne bouleverse rien chez moi alors que lui bouleverse tout. Je me recule, faisant tomber un peu de vin.
— Attention, murmure-t-il en portant ma main à ses lèvres, puis en la léchant.
Son regard croise le mien pendant que sa langue me nettoie. Je commence à trembler, ce qui ne passe pas inaperçu.
— Je l’ai embrassé parce que j’étais folle de rage contre vous.
Je détourne le regard et m’en veux immédiatement.
— Pourquoi étiez-vous folle de rage contre moi ?
— À cause de votre dégoût évident après m’avoir embrassée, voilà pourquoi.
— Mon dégoût ? Pour vous, Eliza ?
Je tourne les yeux vers lui.
— Jamais, dit-il doucement en me prenant le verre des mains et en le posant sur la table. Je n’ai de dégoût que pour moi-même. (Il tend la main vers mon cou, dénoue ma cape et la fait tomber de mes épaules. Ses yeux se posent sur mes seins.) Mon Dieu…
Il se met à genoux devant moi, pose sa tête sur mon ventre. Je sens ses tremblements. Mon cœur qui cogne. Le désir qui suinte de nous deux.
Le pouvoir. Mon Dieu, quel pouvoir j’ai. Je peux le mettre à genoux devant moi, ce païen qui effraye le monde. Je peux le plier à ma volonté, le briser. Je sais aussi qu’il peut me faire la même chose. Mais je sens qu’il y rechigne, ce qui est quelque peu déroutant. Sa lettre était pleine d’assurance, comme son baiser. Oh, son baiser.
— Y a-t-il un problème ?
Il rit, un rire vrai, plein d’humour, et peut-être aussi de désespoir. C’est inattendu.
— Oui. Vous dans cette chemise.
Poussant soudain un juron, il se relève, finit son vin d’un trait, tire sur sa cravate comme un damné tout en se mettant à faire les cent pas.
— Je ne suis pas le genre d’homme sur lequel une lady peut bâtir ses châteaux de sable, Miss Melrose.
Quel culot. C’est maintenant qu’il dit cela ?
— Je suppose que vous m’avez fait venir ici justement pour m’en informer, c’est cela ?
Un autre juron. Je ne vais peut-être pas tarder à l’imiter, car moi aussi, je commence à me fâcher. Il me veut. Il ne me veut plus. Il me veut. Il ne me veut plus. Fort bien, il m’arrive à moi aussi d’avoir des sautes d’humeur, je l’avoue, mais le duc est plus avancé que moi dans le domaine, et je trouve cela pénible à la longue.
— Si vous voulez me parler franchement…
— Oui, il le faut. Apparemment, et sans que ce soit très rassurant, je suis à peu près incapable d’arrêter de m’imaginer tous les moyens que j’aurais de vous donner du plaisir.
Je me cambre dans mon fauteuil.
— Vous devriez tenter de résister à ces pensées lubriques.
— Vous ne pouvez pas me demander de résister quand vous vous présentez de cette façon.
Sa main me désigne des pieds à la tête. Est-il en train de suggérer que je suis la seule responsable ?
— Comme je comprends la situation, c’est vous qui l’avez provoquée, depuis l’invitation à Almack jusqu’au baiser dehors. Sans parler de la lettre et du fait que vous venez de me retirer ma cape.
— Je m’interroge, je vous prie de le croire, Eliza, marmonne-t-il en se passant nerveusement la main dans les cheveux. Je vous trouve irrésistible. Votre langue trop bien pendue, vos ambitions, votre obstination. (Il soupire.) Pour ne nommer que quelques-unes des qualités qui me séduisent chez vous. Mais vous serez déshonorée si vous capitulez devant moi, et je ne veux pas nuire à vos perspectives.
Il se renfrogne, l’air confus, comme s’il était lui-même surpris par son raisonnement.
— Alors laissez-moi nous tirer tous les deux de ce mauvais pas. (Je me penche, ramasse ma cape et la remets sur mes épaules.) Nous pouvons tous les deux convenir que c’est préférable, et je vous demande de vous abstenir de me tenter encore à l’avenir.
Je marche jusqu’à la porte, l’ouvre et sursaute quand elle se referme devant moi. Je me retourne. Je sens la force de son conflit intérieur qui fait comme une tempête sous son crâne.
Il grogne, rabat de nouveau ma cape et me plaque contre la porte. Son front commence à luire tandis que ses yeux fixent ma poitrine. Mon cœur cogne contre ma cage thoracique, ma peau tout entière réclame qu’il la touche mais je sens un reste d’hésitation chez lui, comme chez moi d’ailleurs, parce que nous aurons peut-être plus qu’une nuit, mais nous ne serons jamais acceptés.
— Votre Grâce, si je peux…
— Ne parlez pas, Eliza, m’avertit-il, une main levée. J’ai besoin de silence.
— Pourquoi ?
— Pour entendre votre souffle désespéré. Il me dit que vous me désirez autant que je vous désire.
— Oui.
Même une horde de chevaux sauvages ne pourrait m’arracher à lui à cet instant. Et encore moins ma conscience. Ou ma peur. Ou mon inquiétude.
— Je ne peux pas vous épouser, Eliza. Et ni votre père ni votre mère ne pourront m’y forcer, sachez-le.
Je hoche la tête. Il sourit, comme s’il avait de la sympathie pour moi, mais son sourire s’efface lorsque ses doigts se posent sur ma nuque. Je ferme les yeux.
— Pardonnez-moi, murmure-t-il en retirant sa main.
Ses doigts. Rien que le bout de ses doigts ! Ils doivent être doués d’un pouvoir magique, car à peine effleure-t-il ma peau qu’il se passe des choses incompréhensibles. Je convulse. Je tremble. Je frémis. Tant et si bien que je dois m’accrocher à ses bras pour ne pas défaillir. Un feu dévorant brûle dans le fond de ses yeux, son hésitation n’est plus qu’une vague lueur au loin.
— Jamais de ma vie je n’ai voulu quelque chose autant que je vous désire, Eliza.
Il s’avance, réduit à rien l’espace entre nous, et je dois lever la tête pour le regarder. Comment peut-il être si beau, si brisé et si sombre ? Mais je vois des étincelles de lumière ici et là.
Ses deux mains se posent sur mes seins et, soudainement, je manque d’air. J’ose poser mes deux paumes sur sa poitrine, comme la première fois que je l’ai rencontré, et m’émerveille de la puissance qu’il dégage. S’écartant d’un pas, et me laissant ainsi à la merci de mes jambes instables, il retire sa veste et la laisse tomber à terre. Puis sa cravate, qu’il jette à son tour. Et sa chemise blanche. Si j’arrivais à détacher le regard de son torse nu, je suis sûre que je lirais dans ses yeux un sentiment de pouvoir et de la certitude.
— Avez-vous déjà touché le torse nu d’un homme, Eliza ?
Comme il sait que non, je ne perds pas d’énergie à lui répondre.
En me regardant attentivement, il approche sa main de mes lèvres et caresse du bout de ses doigts leur chair tendre, sa tête se penche, étirant son cou. Une invitation. Une douleur sourde me saisit entre les cuisses, m’obligeant à me tordre légèrement. Mon Dieu, qu’il est sensuel. J’ai chaud alors que je ne porte qu’une simple chemise. Ses doigts passent dans mes cheveux, il joue avec une mèche et je me demande à quoi il pense, car son visage est tendu, sans expression.
Puis, sans crier gare, il m’attrape par le devant de ma chemise et m’attire contre sa bouche. Je ne peux pas résister, je ne veux pas résister. Son attaque éclair m’a prise par surprise, et, sans ordre ni instruction contraire, je capitule devant sa puissance. Mes mains se posent sur ses épaules nues et je me délecte de cette première expérience. Il gémit, un gémissement grave et profond, entre deux mouvements de langue, et je sens le goût du gin dans ma bouche. Alors que je crois qu’il a perdu le contrôle, car c’est ce que suggèrent ses actions, son baiser même devenant maladroit, il s’écarte, je sens son souffle sur mon visage, et il me scrute tout en posant ses mains sur les miennes.
— Je crois bien, et je m’en excuse, que j’ai dépassé la limite.
Il se redresse, s’essuie la bouche. Il m’a déjà embrassée, mais ce n’est pas de notre baiser qu’il parle. La première fois, il était habillé et cela ne s’est pas déroulé chez lui, dans son intimité.
Je regarde mes mains posées sur ses épaules ;
— Je n’arrive pas à regretter ce moment, Votre Grâce.
Il sourit légèrement, et ce sourire illumine son visage dur.
— Eliza, appelez-moi simplement Johnny.
Il prend ma joue en coupe dans sa main et je ne parviens pas à résister à cette douceur.
— Et j’espère que vous ne le regretterez jamais.
Ne sachant pas quoi répondre, je me tais et continue de haleter sèchement.
— Êtes-vous prête à être déshonorée ?
Je hoche la tête en avalant ma salive. Débordant de désir, il s’approche lentement, ses pupilles vertes passant sans cesse de ma bouche à mes yeux jusqu’au moment où ses lèvres effleurent délicieusement les miennes, et cette fois, contrairement à notre dernier baiser, celui-ci est tendre et doux plutôt qu’urgent et précipité. Il n’a rien d’un baiser volé. La main derrière ma nuque, il commence à marcher en arrière, m’encourageant à le suivre. Je me fiche de savoir où il m’emmène et je ne vois rien, mes yeux étant fermés pour profiter de notre baiser, mais la chaleur que je sens sur mon corps m’indique bientôt que nous nous rapprochons de la cheminée. Il est vrai que le duc est exceptionnellement doué pour embrasser. Une nuit ne suffira jamais, je suis heureuse qu’il m’ait donné de l’espoir. À cet instant précis, j’ai l’impression que rien d’autre n’a d’importance dans la vie que ce délicieux sentiment d’abandon.
Sa main libère ma nuque, saisit ma chemise par le col, et il se sépare de mes lèvres pour la passer au-dessus de ma tête. Je lâche ses épaules et lève les bras. Je suis nue, complètement vulnérable devant lui, mais je n’ai pas le temps ni l’envie de m’en inquiéter tant sa passion et son énergie me consument.
— Tout va bien ? demande-t-il, pressant son entrejambe contre mon ventre.
— Oui, dis-je dans un souffle, les yeux fermés, essayant de comprendre ce qui m’arrive. Oui, tout va très bien.
Il prend mon visage entre ses mains.
— Ouvrez les yeux, Eliza.
J’obéis, et lorsque mes yeux croisent les siens, il m’embrasse langoureusement.
— Je dois être doux avec vous.
— Pourquoi ?
— Vous êtes pure et innocente, non ?
Je pose mes mains sur son torse et souris, amusée par cette approche de gentleman. Franchement, cela ne lui ressemble pas.
— Bien sûr, mais je ne suis pas certaine que l’urgence de mon désir vous permettra de rester doux.
J’ai l’impression que je pourrais le mettre en pièces. Tous mes sens me hurlent de passer à l’attaque.
Il bat en retraite, sourit, et quelle vision il m’offre dans sa splendeur.
— Je veux que vous vous offriez à moi, et je veux que ce soit lent pour que j’en apprécie chaque seconde. (Il tend la main vers mon ventre, trace un cercle autour de mon nombril, et mon corps se cambre instinctivement.) Vous avez la peau douce, Eliza. Crémeuse. Pure. Je n’ai pas envie de la souiller.
— Vous le devez, dis-je. Je deviendrai folle si vous ne le faites pas.
— Folle ?
— Johnny, je vous en prie. (Je le supplie.) S’il vous plaît, ne me torturez pas plus longtemps.
Il ôte paresseusement son pantalon et sa culotte, et je l’ai enfin devant les yeux. J’en reste bouchée bée, malgré tous mes efforts pour ne pas me laisser affecter par les pulsations de la chair. Mon Dieu, comment cela peut-il entrer ?
— Vous allez vous ouvrir, dit-il d’une voix grave qui me fait sursauter. J’entrerai petit à petit. Vous m’accepterez. (Il tombe à genoux devant moi et prend mes fesses entre ses mains.) Mais d’abord, je dois vous préparer.
Il ne me laisse pas le temps de réfléchir à sa déclaration et à ce qu’elle peut signifier. Se penchant la bouche en avant, il embrasse avec avidité le haut de mes cuisses, je pousse un cri et m’agrippe à ses épaules, le ventre noué d’une torsion intolérable. Mon corps, qui semble doué d’une vie propre, se contorsionne et tremble.
— Johnny…
C’est à peine un murmure. Je baisse les yeux juste à temps pour le voir tendre la langue et me lécher. Je pousse un autre cri, aigu, et mes jambes cèdent. Je m’écroule au sol. Il me rattrape dans ses bras avant que je ne m’effondre sur le tapis, devant le feu. Je le regarde avec une sorte de crainte admirative. Tu ne peux pas aimer un homme pareil, Eliza !
— Ne faites pas cela, Eliza, dit-il doucement.
Je détourne le regard en un effort terrible pour cacher ma culpabilité. Comment pourrais-je aimer cet homme ? Je vous somme de me dire comment ! Il est horrible. Grossier, odieux. Je devrais éprouver pour lui un mépris souverain, total, mais ce n’est pas le cas. C’est une question de sensations, car j’ai aussi vu chez lui un côté plus tendre, et je me demande s’il souhaitait me l’exposer. Je ne suis sûre de rien, ainsi offerte en sacrifice, sauf peut-être d’une chose. Je peux l’aimer parce qu’il aime mes mots et qu’ils ne le font pas s’indigner. Il me regarde avec fascination, plutôt qu’avec dédain.
— De quoi parlez-vous ?
Ma question est la plus ridicule que j’aie jamais posée.
— Vous n’êtes pas une écervelée, Eliza, alors je vous en prie, n’essayez pas de faire semblant.
— Qu’attendez-vous de moi ?
La frustration recommence à me mettre sur les nerfs. Il me prend la main et la guide jusqu’à son entrejambe. Cela répond à ma question.
— Tenez-moi, murmure-t-il d’une voix rauque.
Ses mots me poussent à l’action autant que ma langueur persistante, et j’ouvre la main pour l’empoigner. Un petit souffle guttural m’échappe quand je saisis sa chair durcie. Je sens son pouls. Comme je n’ose pas regarder, je garde les yeux fixés sur son visage, que je trouve apaisant.
— Bougez la main, dit-il tout bas, la tête baissée, mais je n’arrive pas à prendre d’initiative. Eliza ! s’exclame-t-il presque brusquement.
— Je ne sais pas quoi faire. (Cet aveu me coûte. Ainsi, on peut ressentir le désir, vouloir l’assouvir, mais ne pas savoir comment s’y prendre ?) Je m’excuse.
Ma voix n’est qu’un murmure, l’ombre portée d’une idiote et d’une incapable.
Son sourire, pourtant plein de gentillesse, me renvoie à mon inanité. Je ne suis pas comme ses anciennes amantes, qui savent y faire, j’imagine, et qui n’ont pas besoin de ses instructions.
— J’aimerais être une maîtresse mémorable.
Mes pensées sortent de ma bouche sans que je les maîtrise, et je m’en veux d’être si maladroite.
— Vous êtes déjà mémorable, Eliza, répond-il doucement en venant se placer à califourchon sur moi, son pénis durci tendu sans honte vers le ciel.
Je suis subjuguée, et encore plus quand je le vois se dresser sur ses genoux et se prendre fermement dans sa main.
Je lui jette un rapide coup d’œil et le vois, la bouche entrouverte, les yeux baissés. C’est une vision adorable, et je me demande quelle sera la suite.
— Je vais vous montrer, dit-il en se caressant de bas en haut et de haut en bas.
Mon estomac se noue, mes jambes remuent sous lui, mon entrejambe pulse d’une vie inconnue jusque-là.
— Vous vous sentez bien ? me demande-t-il en s’appuyant d’une main à côté de mon visage, suspendu au-dessus de moi.
— Oui, dis-je en hochant faiblement la tête, sans être certaine que ce simple mot franchira mes lèvres.
Je sens alors quelque chose de dur et de chaud s’immiscer dans ma chair et je pousse un cri, mes mains remontant sur sa poitrine. Il me dévisage, mes yeux refusent de le quitter alors même que je voudrais les fermer et retenir mon souffle.
— Vous êtes prête ?
Je hoche de nouveau la tête et il pousse délicatement, se frayant peu à peu un chemin. Il glisse en moi en poussant un râle profond. La douleur me submerge, je gémis et enfonce mes ongles dans sa chair. Mon visage doit être déformé par cette sensation bizarre, mais je ne peux rien y faire. Cette douleur est inattendue et je ne sais pas comment la prendre, mais je ne veux pas me plaindre, de peur de lui déplaire.
— Eliza, grogne-t-il. Mon Dieu, Eliza, vous êtes tellement serrée.
L’expression sur son visage me fait comprendre que pour lui aussi, c’est douloureux.
— Est-ce que je vous fais mal ? demande-t-il.
— Non !
— Je ne veux pas vous faire mal.
Ses bras sont tendus pour le soutenir.
— Cela fait un peu mal, finis-je par avouer en haletant. Mais je ne veux pas que vous arrêtiez.
Il recule doucement et la douleur reflue, à mon grand soulagement.
— Cela deviendra plus facile si vous m’acceptez.
Il s’éloigne, puis revient avec prévenance, et la manière dont il me regarde, comme si j’étais la chose la plus délicieuse qu’il ait jamais vue et comme si c’était l’expérience la plus délicieuse de sa vie, ne m’aide pas à contrôler mes émotions. Je n’avais jamais imaginé que la proximité avec un homme se jouait de manière aussi intime. Je soupçonne que je ne suis pas la seule, que beaucoup s’imaginent une sorte de transaction, une obligation attendue, et je me demande avec inquiétude combien de femmes partagent vraiment un lien exceptionnel avec leur mari. Car si les femmes avaient la garantie de vivre ce genre d’expérience inexplicable à chaque fois qu’elles doivent satisfaire leur époux, elles seraient plus nombreuses à vouloir à se marier. Mais il n’y a aucune garantie. C’est même rarement le cas, sans doute. Ce que je vis est rare, malheureusement, et il faut le chérir.
Mes hanches se soulèvent, elles réclament qu’il s’enfonce plus profond maintenant que la douleur a commencé à diminuer. Il se met sur ses coudes, pose sa bouche sur la mienne et pousse plus avant.
— Est-ce que c’est bon, Eliza ?
— Oui, réponds-je dans un souffle.
— Alors nous sommes d’accord.
Il me donne sur les lèvres de petits coups de langue qui me rendent encore plus folle. M’enhardissant, je tente de capturer ses lèvres et l’embrasse plus profondément encore qu’il m’a embrassée, mais il s’écarte.
— Lentement, murmure-t-il, poussant et reculant avec maestria, les yeux plongés dans les miens, et par ses mouvements langoureux, il m’ouvre, me détend, et il réussit si bien sa manœuvre que la douleur est moins forte chaque fois qu’il me pénètre.
Je sens des muscles en moi, des muscles dont j’ignorais jusqu’à l’existence avant d’avoir rencontré le duc, des muscles sensibles au moindre de ses déhanchés. Je me tends, et j’ai l’impression que c’est essentiel, comme pour me protéger de quelque chose.
— Vous tremblez, Eliza.
— Je ne peux pas m’en empêcher !
Je crie, presque inquiète de ce déferlement de sensations.
— Et vous n’avez aucune raison d’essayer, répond-il en poussant plus fort, avec davantage d’urgence. Laissez-vous emporter.
— Quoi ? M’emporter où ?
— Au ciel, ma chérie. Je vous fais monter au ciel, et vous ne voudrez jamais redescendre sur terre.
Je hurle, le dos arqué, le corps brûlant d’une fièvre comme je n’en ai jamais connu, prête à m’embraser. De quoi parle-t-il ? Je secoue la tête, je n’en ai rien à faire. Je suis trop accaparée par ce que je sens entre mes jambes et qui prend du poids et du volume à chaque poussée.
— Oh, Eliza !
Sa bouche s’arrache à la mienne, son torse se gonfle, ses muscles roulent, ses veines pompent le sang sous sa peau, tout est tendu, y compris son visage.
Je serre ses épaules, secouant la tête en tous sens. La douleur a disparu. Mon Dieu, elle a disparu et…
— Johnny !
Il ralentit, mais ses mouvements se font plus fermes, plus directs, et il m’embrasse doucement. J’ai la tête qui tourne et mes mains, perdues dans ses cheveux blonds, tremblent aussi. Mais je n’arrête pas. Je ne peux pas. Une pression inconnue monte en moi, et je dois la libérer.
— Oui, Eliza !
Il s’écarte à nouveau, se redresse sur ses bras, et il va et vient, me percute, sans me laisser sa bouche à dévorer. Il a la mâchoire serrée, les yeux d’un sérieux mortel. Il me donne un plaisir inouï, je perds la tête, c’est merveilleux. Il accélère, augmente la pression. Je m’écrase contre le tapis.
Je hurle :
— Oh mon Dieu, sans éprouver de honte d’invoquer le nom du Seigneur en vain car je serais incapable d’arrêter ce qui se déroule à cet instant.
Tout est frénétique, un bouleversement indescriptible me submerge. Son souffle, son souffle rauque, ses grognements, mes gémissements, la sueur, la tension, nous deux tendus vers la fin, mais alors que Johnny a l’air de savoir à quoi s’attendre, de savoir où nous allons, je n’en sais rien et je m’en méfie de plus en plus. Je vois flou, son visage est indistinct. La pièce tournoie devant mes yeux et quelque chose de puissant explose, une boule de feu qui me dépasse, mon corps se cambre complètement, je jure qu’il pourrait se briser.
Et il pourrait même me briser.
Mon corps ne m’appartient plus, et mes pensées non plus, car je pense l’impensable.
Reste en moi. Ne me laisse pas partir. Épouse-moi. Aime-moi. Laisse-moi porter tes héritiers et être une bonne épouse.
Puis il rugit, un cri fauve, et je m’ouvre en grand, au lieu de rejeter cette invasion, je l’accueille, je voudrais qu’il entre encore plus loin en moi. Je voudrais que nous ne fassions qu’un. La chaleur est insoutenable, je soupire, mes bras inutiles balancent derrière ma tête et il s’effondre sur moi, pantelant dans mon oreille tandis que sa peau glisse contre la mienne.
— Je ne sais pas quoi dire, dis-je, hébété, comme ivre, jouissant encore après la jouissance.
Mon cœur n’a jamais battu si fort. Je ne me suis jamais sentie autant en vie. Fatiguée mais vivante.
Il lèche le bout de mon oreille, me faisant frissonner. C’est exquis comme sensation.
— Ce moment n’a pas besoin de mots, Eliza, ne les gâchons pas pour rien.
Je suis on ne peut plus d’accord. Le duc, qui a eu tant de maîtresses, semble être à court de paroles lui aussi, et c’est un sentiment exaltant. Son corps pèse sur moi mais c’est incroyablement bon, nous restons ainsi, inertes et à court de souffle, étendus sur le tapis près du feu, aussi nus que deux nouveau-nés, et je ressens une paix profonde. Du bout des doigts, je caresse instinctivement sa peau.
— Je sais quoi dire. Je voudrais vous remercier.
Je souris en sentant le duc, connu pour son stoïcisme, sourire aussi dans mon cou. Le prenant par la tête, je l’invite à me regarder parce que je veux le voir, une fois son désir assouvi. C’est une vision céleste. Ce que j’ai devant les yeux, le contentement que je lis sur ses traits, est tellement à l’opposé de l’arrogance et de la noirceur qui m’ont pourtant charmée sans vraiment le chercher.
— J’aimerais vous voir sourire plus souvent.
— Je garde mes sourires pour ceux qui en sont dignes.
Il repose la tête sur son avant-bras et approche son visage du mien, nez contre nez, front contre front. Et son sourire s’épanouit encore.
— Heureusement pour vous, Eliza, cher ange dévergondé, vous en êtes digne.
— Oh, merci bien, Votre Grâce.
Son sourire de biais est adorable, je… Oh et puis mince. Oui, je suis amoureuse.
Mon Dieu. Je suis amoureuse. Inutile de le nier. Impossible d’imaginer qu’un homme pourrait me faire ressentir des choses pareilles sans gagner mon cœur.
— Je vous en prie, plaisante-t-il. Mais évidemment, je dois vous rappeler que je n’offre pas mes sourires pour rien, donc, si vous le voulez bien, je ne m’opposerai pas à profiter du charme de votre conversation de l’aube au crépuscule.
Je me sens incroyablement calme et sereine, et je ne connais pas sentiment plus adorable ;
— Maintenant, allez-vous me dire depuis combien de temps vous écrivez en secret pour le journal de votre père ? Et aussi, pourquoi à Londres j’ai été le seul sujet de vos articles ?
Mon nez se retrousse, et il me tape le bout de l’index.
— Vous devriez me remercier. Si n’importe qui d’autre les avait écrits, ils n’auraient pas été exacts, et vous auriez été encore plus maudit que vous ne l’êtes.
— Je n’en doute pas.
— Cela dit, je dois vous décevoir, dis-je avec une certaine suffisance. Il y a un article qui ne concerne pas vote auguste personne.
— Oh ?
— L’article sur la banqueroute de la banque Millingdale.
Il fronce les sourcils.
— Un tissu d’âneries.
— Oui. J’ai tout inventé pour détourner l’attention d’un autre article qui devait paraître. (Je marque une pause.) Lymington et Porter voulaient rapporter une agression.
— Qui a agressé qui ?
— Vous avez agressé mon frère, réponds-je d’une voix timide.
— Et quand aurais-je…
Il ne termine pas sa phrase, semblant soudain comprendre, et je hoche la tête pour lui confirmer qu’il a vu juste.
— Lymington ne vous aime vraiment pas. Et j’ai entendu dire que vous aviez traité Frederick de bien des noms désagréables.
Il me fait comprendre d’un geste que ce n’est pas faux.
— Mais l’article n’a pas été publié ?
— Porter a disparu.
— Il a disparu ? répète-t-il.
— Il a brusquement quitté la ville pour rendre visite à des amis.
— Intéressant.
— Ah ? Pourquoi ? Que se passe-t-il ?
— Ne nous embêtons pas avec les partis pris politiques du journal de votre père.
Il bouge les hanches et je ne suis plus ni pleine ni satisfaite. Je soupire et referme les cuisses mais Johnny, à genoux, les écarte à nouveau. Son visage se tord un peu et, curieux de ce qu’il regarde, je baisse la tête. Du sang coule entre mes jambes.
— Je vais vous baigner, dit-il en se levant et en me prenant par la main.
Je le suis. Tous les deux entièrement nus, nous sortons de l’étude et montons l’escalier.
— Hercule… dis-je.
— Il s’est retiré pour la soirée, ne vous inquiétez pas.
Je le laisse me guider jusqu’à une chambre. Sa chambre. Le lit est immense et haut, les boiseries luisent, et les beaux rideaux rouges sont tirés, par bonheur. Je vois de la vapeur s’élever. Une baignoire pleine d’eau chaude se trouve dans un coin de la pièce. Elle a dû être remplie très récemment. Sur ordre de Johnny ? Évidemment. Il m’aide à m’y installer et patiente le temps que je m’habitue à la chaleur. Ma peau devient rouge et, quand je parviens enfin à m’allonger complètement, à ma grande surprise, il monte à son tour dans la baignoire et s’immerge avec moi. Puis, prenant une serviette, il l’humidifie et, doucement, amoureusement, me la passe dans le dos.
— Vous me lavez, dis-je rêveusement, et son geste s’arrête, un bref instant, avant de reprendre.
— En effet.
Je fronce les sourcils.
— Parce que vous m’avez salie.
Cette conclusion m’inquiète. Je me retourne dans le bain pour lui faire face et lui prends la serviette des mains.
— Vous vous sentez obligé de me nettoyer après m’avoir souillée, c’est cela ? Vous vous rendez compte, Johnny, que rien ne pourra effacer ce qui vient de se passer ? Vous ne pouvez pas simplement frotter pour que cela sorte de mon corps et de mon esprit.
Il me dévisage avec une sorte de sympathie que je n’apprécie pas du tout.
— Je ne supporte pas l’idée de vous gâcher la vie, Eliza, dit-il en s’efforçant visiblement de contenir son émotion. Je ne le supporte pas.
— N’en avons-nous pas déjà parlé ? (Il faut qu’il se débarrasse de cette culpabilité mal placée.) Si c’est cela, me gâcher la vie, j’insiste pour que vous me la gâchiez tous les jours que Dieu fait jusqu’à la fin de ma vie.
Je voudrais clamer ce que je ressens à la face du monde. Je voudrais que chaque femme sache à quel sommet de plaisir il m’a conduite. Mais je comprends soudain ce qu’il a dû conclure de ce que je viens de dire. Je baisse les yeux sur sa poitrine mouillée.
— Je suis désolée.
— Combien de fois dois-je vous le dire, Eliza ?
— Une fois suffit, Votre Grâce, réponds-je sèchement. Je ne risque pas d’oublier, n’est-ce pas ?
Je me lève sans fausse pudeur, l’eau dégouline de mon corps, et je sors du bain. Mais il m’attrape par le poignet.
— Si je pouvais faire autrement, dit-il lorsque je tourne le regard vers lui, je le ferais.
Je déteste son air douloureux.
— Vous n’êtes pas prisonnier de cette vie. Seulement de vous-même.
— C’est faux. Je ne peux pas vous épouser, Eliza. Je vous l’ai dit.
— Je ne demande pas le mariage. Je demande davantage.
Quelque chose comme l’amour.
— Mais il semblerait que je me suis trompée en pensant que peut-être, vous étiez le seul homme dans ce monde perdu à pouvoir m’offrir mieux que des noces. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, il y a un autre homme qui m’attend et qui est prêt à m’épouser, lui. (Mais que je serai incapable d’aimer.) Adieu.
Qu’est-ce que je raconte ? J’ai à peu près autant envie d’épouser Frederick que de quitter le duc à cet instant.
— Je vous interdis de partir.
Je ris et dégage mon poignet, mes dents commencent à s’entrechoquer à cause du froid.
— Je ne vous appartiens pas.
— Vous me parlez méchamment pour me faire du mal.
— Vous ne voulez pas de moi, je ne vois pas en quoi cela vous ferait du mal.
— Eliza !
J’entends le bruit de l’eau qui tombe sur le parquet tandis que je dévale l’escalier vers son étude. Je ne peux pas me punir ainsi. Non ! Certes, je ne savais pas quel plaisir j’allais connaître ce soir, mais surtout, je n’avais pas anticipé le risque que je prenais. Pas celui d’être surprise ou salie. Non, celui de tomber amoureuse, parce que je suis certaine que cette atroce douleur dans ma poitrine vient de là. Une nuit, j’aurai une chance d’oublier. S’il y en a d’autres, je n’y survivrai pas. Je ne veux pas son corps, sa bouche, ses mots et son esprit si je n’ai pas son cœur.
— Eliza !
— Allez en enfer !
J’enfile ma chemise à la hâte et jette ma cape sur mes épaules quand il apparaît sur le seuil, dégoulinant d’eau et d’exaspération. Nu comme un ver. J’arrache mes yeux de cette vision lascive, de peur que mon cœur me trahisse.
— Je suis déjà en enfer, Eliza. Croyez-moi, rien ne peut empirer ma situation.
— Dans ce cas, peu importe que je reste ou que je parte.
Je fais un pas vers la porte, mais il me barre le chemin.
— Je ne vous laisserai pas partir, Eliza.
Je ris.
— Vous parlez comme si vous aviez des droits sur moi. Je vous rappelle que vous ne voulez pas de cette responsabilité.
— L’amour fait mal, Eliza.
Sa famille. Il parle de sa famille, que tout le monde l’accuse d’avoir tuée.
— Vous voulez vous punir de cette façon ? Vous priver de lumière, rester dans les ténèbres ? Et sans me dire pourquoi ?
— Parce qu’être associé à un Winters signerait votre fin !
Je recule tandis qu’il se retourne en s’arrachant les cheveux.
— Je ne vous ai fait aucune promesse, Eliza. Si vous avez laissé vos sentiments vous emporter plus loin, ce n’est pas ma faute mais la vôtre.
Il fait volte-face, et son visage n’a jamais été aussi inexpressif. Il s’est refermé. J’aimerais y arriver, moi aussi.
— Johnny, laissez-moi vous aider.
Je pose une main sur sa poitrine, mais il m’attrape le poignet et me plaque contre les boiseries du mur. Il a l’air carnassier. Furieux. Son souffle chaud est heurté, sa peau nue trempe le tissu de ma cape.
— Ne prononcez pas ce genre de mots à la légère. Vous ne connaissez rien de mon calvaire.
Je le dévisage longuement.
— Expliquez-moi, Johnny.
— Impossible.
— Alors laissez-moi partir.
Au lieu de me lâcher, il écrase sa bouche humide, vorace, sur la mienne, et m’embrasse avec une fureur qui a quelque chose de désespéré, grognant comme un ours, et, comme c’était prévisible, je ploie sous tant de plaisir.
Jusqu’à ce qu’il s’arrête, haletant, les yeux fermés, et s’écarte de moi avec un cri de frustration.
— Partez, m’ordonne-t-il brutalement. Partez maintenant avant que je…
Comment en sommes-nous arrivés là ? Je partais, il essayait de me retenir, et maintenant, c’est lui qui me met dehors ?
— Avant quoi ?
Je suis ulcérée, non pas contre lui mais contre moi, car je le laisse diriger nos ébats. Je lui laisse le pouvoir.
Ses narines frémissent et, lentement, si lentement qu’il donne l’impression de ne pas même bouger, il tourne son corps nu vers moi.
— Avant que je vous assassine comme j’ai assassiné le reste de ma famille.
Le poison est violent. Il veut que je le déteste. Il n’a pas besoin de forcer la dose. Je le déteste déjà. Je le déteste de m’avoir fait ressentir de telles émotions pour les nier maintenant. Mes yeux se gonflent de larmes qui ne viennent pas, et comme un lâche il détourne les yeux. Il a honte.
— Vous n’avez tué personne à part mon esprit.
Et je m’enfuis.
Loin de lui et loin, je l’espère, je prie pour cela, de ces sentiments si douloureux et incontrôlables.
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