Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 11 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 11

 

Le chantage était la seule façon de me tirer d’affaire. C’était surtout le seul moyen de faire entrer Frank discrètement dans la maison, sans finir dans le livre noir de Papa ou Maman. Peu importait que j’aie moi-même des secrets plus que choquants à cacher. Clara ne pouvait pas les révéler sans révéler aussi les siens, et je me suis servie de cette arme sans hésiter. Elle ne s’est pas fait prier pour m’aider à traîner notre frère jusque dans son lit. Se croyant déjà dans l’intimité de sa chambre, Frank a commencé à se déshabiller et a semé ses affaires par terre. Nous avons tout ramassé en vitesse. Et, par chance, à leur retour de la soirée chez les Fallow, nos parents étaient fort joyeux, ayant abusé du vin. Aussi n’ont-ils pas fait attention à notre petit oubli : la cravate de Frank, restée au milieu de l’escalier, où je l’ai retrouvée ce matin en descendant prendre mon petit-déjeuner.

Quelle soirée !

Il n’est pas encore huit heures mais j’ai renoncé à dormir. Mon apparition matinale dans le salon prend Dalton par surprise, il se dépêche de dresser la table et va chercher du café en s’excusant inutilement à plusieurs reprises.

— Ne vous inquiétez pas, Dalton, dis-je pour le rassurer en me laissant tomber sur une chaise devant la table inhabituellement calme. Je n’ai pas réussi à me rendormir.

— Vous vous sentez mieux, Miss Melrose ?

— Je crois que la semaine dernière, je me suis assez reposée pour toute une vie.

Je me sers du café, bois une gorgée et, dès qu’il sort de la pièce, vais me poster à la fenêtre. À cette heure, Belmore Square est tranquille. Aucune trace de l’animation que j’ai sous les yeux en temps ordinaire quand je me réveille. J’observe la résidence des Winters, l’esprit tiraillé entre ma résolution de couper le contact avec le duc et mon envie de poursuivre notre relation. Mon hésitation me rend folle ! Je n’ai pas honte d’avouer que je me suis attachée à ce grand butor, même si je m’empresse d’ajouter, sans doute pour diminuer l’ampleur de mon affliction, que j’ai aussi vu de la douceur et de la tendresse chez le duc si froid et distant. Ses sourires sont comme un jour de beau soleil, ce qui a quelque chose d’ironique car ils sont aussi rares que les jours de soleil ici. Sa vivacité d’esprit est également agréable. Quant à sa façon de me toucher…

Je soupire en buvant mon café. Inutile de le nier. Je suis en train de tomber amoureuse. Mais qu’est-ce que cela change ? Il m’a laissée tremblante hier, anticipant un baiser.

— C’est bien dommage, dis-je tout bas.

— Qu’est-ce qui est dommage ?

Je me retourne et découvre Clara, assise à la table. Elle a dû descendre l’escalier à pas de loup, je n’ai pas entendu le moindre grincement. Hum. Je plisse les yeux.

— Tu te réveilles bien tôt.

— Toi aussi.

Elle se sert une tasse de café, puis prend un pain dans le panier que vient d’apporter Dalton. Puis elle s’approche de la fenêtre, contemple le manoir des Winters.

— Nous avons de la chance d’être encore en vie.

Elle met un morceau de pain dans sa bouche et me sourit d’un air espiègle.

— Après notre rencontre avec ce meurtrier, je veux dire.

— Oh, je t’en prie.

Je retourne m’asseoir sur ma chaise.

— Nos parents nous tueront avant le duc, dis-je, s’ils découvrent nos escapades d’hier, bien sûr.

— Ne crains rien, ma sœur. Ton secret ne franchira pas mes lèvres.

— Et ton secret ?

— Quel secret ?

C’est la voix pâteuse de Frank qui pose cette deuxième question. Je tourne la tête, il est adossé contre la porte et vêtu de manière tout à fait inappropriée avec… presque rien.

— On dirait que tu as croisé la mort.

Il se frotte le visage à deux mains, traverse le salon avec une lenteur rare et s’écroule sur une chaise.

— Moi aussi, c’est l’impression que j’ai.

— Tu m’as causé pas mal de soucis, hier.

— Et à moi aussi ! renchérit Clara en nous rejoignant à table.

— Toi ? Ce n’est pas toi qui l’as porté depuis le club de gentlemen.

— Toi non plus, fait-elle remarquer avec un sourire rusé. Il me semble bien que c’est quelqu’un d’autre qui s’est chargé de notre ivrogne de frère.

— Quoi ? balbutie Frank en battant des paupières.

— Rien. Clara est mauvaise langue. (Je la préviens d’un regard de ne pas aller plus loin et la vois se ratatiner sur son fauteuil. Bien.) Tu peux nous laisser.

— Comment cela ?

Je n’ai pas envie d’avoir cette conversation en présence de ma petite sœur. La tête penchée, je la fixe pour bien lui faire comprendre que je suis sérieuse, et comme elle a un secret quelque peu scandaleux à cacher – quoique je ne sache pas grand-chose du potentiel scandale de son contenu –, elle se lève en ronchonnant et me laisse m’occuper de notre frère égaré. Doux Jésus, depuis quand suis-je devenue la plus raisonnable et la plus docile de nous trois ? Peu importe. Mon batifolage avec le duc n’en est pas vraiment un. J’espère que les entrevues de Clara avec le garçon d’écurie demeurent dans un cadre innocent. Deux mineurs rêvant à voix haute d’une vie heureuse qui n’adviendra pas. Mais l’effronterie de Frank a semé des graines dans nos esprits. Je tourne mon attention vers lui.

— À quoi joues-tu ?

Il plisse le front. Son beau visage paraît usé par ses excès.

— Je ne me souviens plus. Qu’est-ce que…

— Le club de gentlemen. Kentstone.

L’horreur se peint sur son visage.

— Que sais-tu de Kentstone ?

— Plus que je n’aurais voulu savoir !

Il pose les deux mains à plat sur la table tandis que son visage se referme

— C’est-à-dire ?

— Je sais que ce n’est pas un lieu pour un gentleman respectable, même si je doute de ton éligibilité à ce titre.

Était-il soûl au point de ne se souvenir de rien ? Pratique !

— Mère sait-elle ce qui s’y passe ?

Sa grimace me dit que non.

— Et Père ?

Une autre grimace.

Bien, bien, bien. On dirait que je tiens mon frère à ma merci.

— J’étais pathétique, gémit-il.

— En effet, dis-je. Et tu n’as pas envie d’avoir une réputation de dépravé. Surtout maintenant que nous sommes à Londres.

Un masque d’ennui pur se peint sur son visage, comme il fallait s’y attendre. Dans notre ancienne vie, ses errements étaient sans conséquence. Peu importait qu’on le voie dans un état pathétique. Cependant, je me sens insultée. Tous les sermons qu’il m’a faits, et il s’enfonce ainsi dans la débauche ?

— Rends-toi présentable avant que Papa et Maman ne se lèvent.

— Je me sens totalement méprisé.

— Il vaut mieux que ce soit par moi plutôt que par Papa, tu en conviendras.

Il me jette un regard noir. Je le tiens, il ne peut pas contester.

— C’est juste, dit-il en se levant avec effort avant de sortir.

Mon Dieu, j’espère que Frank ne retrouvera pas la mémoire. C’en serait fini pour moi.

Pour quelqu’un qui défend l’idée qu’on doit vivre comme on l’entend, quelles que soient les attentes qui pèsent sur nos épaules, j’ai le jugement un peu… facile. Je devrais être soulagée que mon frère et ma sœur suivent le chemin de la disgrâce avec moi. Mais je ne le suis pas. Un enfant égaré – à savoir moi –, c’est suffisant pour des parents. Ils ne méritent pas d’en avoir trois ! D’ailleurs, Frank peut choisir qui il souhaite épouser. J’espère que Clara aura elle aussi ce privilège. Tant que ce n’est pas le garçon d’écurie, évidemment. Dès qu’elle aura l’âge de se marier, Mère mettra tous les célibataires de Londres dans ses pattes et Clara n’aura que l’embarras du choix.

Alors que je suis plongée dans mes pensées, on frappe à la porte. Il est beaucoup trop tôt pour une visite. Qui cela peut-il être ? J’arrive dans l’entrée au moment où Dalton ouvre la porte.

— Je dois parler immédiatement à Mr Melrose, dit une voix.

Une voix reconnaissable, cassée par la fumée de la pipe et, d’après la rumeur, ses excès dans les nombreux clubs qu’il fréquente. À défaut de pouvoir confirmer son comportement dans les clubs, je sais qu’il n’est pas le dernier à se laisser aller à divers plaisirs, l’un d’entre eux étant l’écriture de longs articles fouillés sur la vie londonienne.

— Mr Porter ? dis-je, passant devant Dalton.

— Ah, Miss Melrose. Allez chercher votre père.

— Je vous demande pardon ? Je crains qu’il ne soit encore au lit. Dois-je vous rappeler, dis-je en sentant les effluves d’alcool émanant de lui, qu’il est encore très tôt ?

Vu la façon dont il se présente chez nous, je suppose que Mr Porter arrive directement d’un de ces clubs qu’il affectionne. Dieu merci, il n’était pas à celui de Kentstone hier soir.

— Inutile, répond-il en mettant la main sur la poche où il range sa montre gousset. J’ai un message urgent à lui transmettre, Miss Melrose.

— Je vais aller chercher mon frère, dis-je en me mettant de côté pour le laisser entrer. Je sais qu’il est réveillé.

— Comment va-t-il ? me demande-t-il, l’air intéressé.

— Cela dépend comment on voit les choses, réponds-je en riant. Mais entrez donc.

— Merci, dit-il en s’avançant.

— Allez attendre dans le salon. Dalton a servi du café.

L’odeur d’alcool que dégage Mr Porter me tord le ventre. Je recule d’un pas.

— Excusez…

— Mr Porter ?

Père apparaît, l’air endormi et hirsute, lui qui a toujours une mise impeccable.

— Je suis navré de vous déranger à une heure indue, Melrose, mais il s’agit d’une affaire urgente.

Père fronce les sourcils et désigne d’un vague geste son étude.

— Apportez du café, Dalton, dit-il en se mettant en mouvement, suivi par Porter.

Mince ! Quelle affaire peut être pressante au point de le pousser à une visite à une heure pareille ?

Je vois Dalton repartir après avoir servi le café et, honte à moi, je colle mon oreille contre la porte.

— Et cela vient d’une source fiable ? dit Papa.

— Vous me connaissez, Melrose. Je m’efforce toujours d’être exact.

Je ris intérieurement. Porter n’a jamais laissé la question mineure de vérité interférer avec une bonne histoire. Mais de quelle histoire s’agit-il ici ? J’imagine quelque chose d’explosif, pour justifier cette visite.

Des bruits de pas se font entendre dans l’étude. Surprise, j’ai à peine le temps de m’écarter de la porte que celle-ci s’ouvre.

— Il faut que je trouve mon fils !

— Il est rentré hier soir, Papa.

Il semble soulagé, ses épaules retombent légèrement.

— Dalton, allez chercher Frank, voulez-vous ?

— Immédiatement, monsieur.

Dalton grimpe à l’étage. Père ne m’accorde pas même un regard avant de se renfermer dans son étude.

Cinq minutes plus tard, Frank descend d’un pas lourd l’escalier, l’air à peine mieux en point que la veille.

— Que se passe-t-il ? me demande-t-il en remarquant que je suis postée sur le seuil du salon, juste en face de l’étude.

Je hausse les épaules.

— C’est à propos d’un article, je crois. Mr Porter a fait une entrée fracassante.

— Oh ?

— Il puait l’alcool et le tabac froid.

Frank grimace. Il regarde la porte de l’étude, une main sur le ventre. À l’évidence, il ne se sent pas très bien.

— Je serais toi, cher frère, je retiendrais mon souffle.

Il suit mon conseil et prend une bonne inspiration avant d’entrer dans l’étude.

— Porter, salue-t-il en expirant, et je ris de l’imaginer inspirer l’air frais en urgence. Père.

— Je suis content que tu sois à la maison, fiston, dit gentiment Papa avant de se racler la gorge, prêt à parler affaires. Maintenant, recommencez, Porter.

On frappe encore à la porte. Je me demande bien qui ça peut être, cette fois. Je me dépêche d’aller ouvrir et me retrouve nez à nez avec Lymington, qui me regarde des pieds à la tête avant de passer devant moi et d’entrer sans prévenir dans l’étude de Papa. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui se trame, mais je n’aime pas cela.

— Miss Melrose, dit Dalton en s’approchant de moi, un muffin, peut-être ?

Traduction : « Je vois que vous écoutez aux portes, puis-je me permettre de détourner votre attention ? »

— Merci, Dalton, réponds-je en allant dans le salon.

Je prends un muffin en souriant et, dès que Dalton repart, je retourne coller mon oreille à la porte de l’étude.

— Le journal est passé de six à douze pages, Melrose. Il y a une certaine pression pour remplir ces pages d’autre chose que de publicités et d’annonces.

— Oui, oui, marmonne Papa. J’en ai bien conscience.

Son ton trahit une certaine fatigue. Ce qui n’a rien de surprenant. Je sais à quelle heure Maman et lui sont rentrés de leur soirée, il manque au moins deux heures de sommeil à Père.

— Et Frank ne produit guère d’articles passionnants ces derniers temps, ajoute Lymington. Il s’est vite essoufflé, dirait-on.

— Es-tu diminué physiquement ? demande Père.

— Non, répond Frank d’une voix pincée. J’aimerais savoir qui est cette source fiable.

— Ne jamais dévoiler ses contacts, Frank, répond Mr Porter. Première règle du journalisme. Ainsi, vous ne vous souvenez pas de l’incident ?

— Non, répond Frank. Je me rappelle être rentré à pied à la maison…

— D’où ? demande Lymington.

— De Gladstone.

Les cheveux se dressent sur ma tête. Gladstone ? Bien sûr, il ne peut pas parler ouvertement. Cela provoquerait un scandale catastrophique ! Et je me demande sérieusement si Frank se rappelle quoi que ce soit après son départ de Kentstone. Mais cela ne répond pas à ma question : quel est le sujet de leur discussion ?

— Et vous avez été attaqué, déclare Porter. Par Winters et un complice.

— Oui, confirme Lymington. Nous savons tous de quoi il est capable.

Quoi ?!

— Je ne dirais pas attaqué, murmure Frank.

— Molesté ? propose Porter.

— Avez-vous vérifié vos affaires ce matin ? demande Lymington.

— Oui, répond Frank, comme à contrecœur. Tout est en ordre. Je ne me rappelle pas grand-chose, à dire vrai. Je crains que cela ne mérite pas vraiment d’être imprimé.

— Sottises ! clame Lymington. Vous allez immédiatement écrire un article, Porter.

— Comment ? s’alarme Frank. Mais je ne me souviens de rien !

— J’ai tous les détails dont j’ai besoin, déclare Porter avec suffisance. Ma source…

— Oui, voilà, le coupe Lymington. Quant aux annonces, j’aimerais publier celle du mariage de Miss Melrose et de mon fils demain.

Je sursaute comme si j’étais frappée par la foudre. Une annonce ? Personne ne publie d’annonce avant le mariage. C’est après. Toujours !

— Et quand aura lieu le mariage ? demande Porter.

— Dans quatre semaines à compter de ce samedi.

— Excellent.

Je regarde la porte, incrédule. Moi qui pensais que je devais présenter mes excuses à Frederick après mes frasques, il semblerait que ce ne soit pas nécessaire.

— Bonne journée, messieurs.

Sa voix est proche. Mince ! Je me précipite dans le salon au moment où Lymington et Porter sortent. Père monte à l’étage, sans doute pour se remettre au lit, tandis que Frank reste seul dans l’étude.

Bien entendu, je vais le rejoindre.

— Tu as menti, dis-je d’une voix accusatrice.

— Que voulais-tu que je fasse, Eliza ? dit-il en passant nerveusement la main dans ses cheveux. Que je t’expose ? Et que je m’expose par la même occasion ?

— Nous ne pouvons pas laisser faire. Cela risque de gâcher la vie de Winters.

Frank rit.

— Allons, Eliza, la vie du duc est déjà gâchée. Et puis, si une rumeur malveillante peut nous sauver la mise… Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— C’est immoral !

— Toujours sur tes grands chevaux. (Il se rapproche, et je n’aime pas son regard interrogateur.) Raconte-moi ce qui s’est passé hier. Tous les détails.

Certainement pas !

— Je m’inquiétais pour toi. Alors je suis allée à Gladstone. Bien entendu, tu n’y étais pas, et je t’ai retrouvé dans un établissement beaucoup moins correct, et dans une position très compromettante avec… une jeune femme. (Je me racle la gorge.) Si j’avais su ce qui se déroulait dans ce genre d’endroit, je n’y aurais jamais mis les pieds. Je suis marquée à vie !

Il lève les yeux en l’air.

— Tu m’as surpris bien d’autres fois dans des situations compromettantes. En quoi est-ce un problème aujourd’hui ?

Je ne sais quoi répondre. C’est une bonne question. D’où vient ma réaction ?

— Continue, soupire-t-il.

— Je vais essayer, dis-je, soulagée qu’il ne me demande pas d’autres explications.

Cela dit, je vais devoir y réfléchir. Peut-être parce que je m’inquiète pour Père. À moins que je ne supporte pas l’idée que Frank se retrouve entre les griffes de Lady Dare.

— Je n’arrivais pas à te bouger, tu étais inerte. Il s’est trouvé que le duc m’a vue me débattre avec toi et m’a proposé son aide.

— Et tu as accepté ?

— Tu aurais préféré que je te laisse dans le caniveau ?

— Il t’a aidée ?

— Oui !

Frank se tord les lèvres.

— Ma foi, c’est assez malheureux, en effet.

— Sauf si nous nous assurons que la vérité soit respectée.

— Et alors, ma chère sœur, c’est ta réputation qui sera entachée.

— Sans parler de la tienne. J’essayais simplement de t’épargner le déshonneur.

— Et ce faisant, tu as pris le risque de te déshonorer. Pour l’amour de Dieu, Eliza. Comment as-tu pu te compromettre en pareille compagnie, et sans chaperon qui plus est ?

— J’avais un chaperon, réponds-je avec un peu trop de morgue pour une femme dans ma position.

Frank pousse un soupir las.

— Oh, tu veux parler d’un chaperon en état de chaperonner ?

— Idéalement, oui.

— Certes, mais rien dans la situation n’était idéal, dis-je en secouant la tête avec consternation. Alors j’ai été forcée d’agir.

Peu importe que je mente. Ici, le mensonge ne porte pas à mal. Alors que les inventions de Porter causeront du tort. Je ne le laisserai pas faire.

— Il dit qu’il a une source fiable.

Frank éclate de rire.

— C’est ce qu’ils disent toujours.

— Tu veux dire qu’il ment ?

— Je ne sais pas, répond Frank. Comment est-il assez au courant pour affirmer que Winters m’a molesté ?

— Il faut empêcher Porter.

— Et comment proposes-tu d’y parvenir ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, dois-je avouer. Mais je sais qu’il est inutile d’exposer qui que ce soit. Sauf Porter et Lymington, qui sont des rustres sournois et malveillants. Quel est leur problème avec Johnny ?

— C’est le journalisme, Eliza. (Frank se masse le pourtour des yeux.) Et c’est pour cela que Père ne te laissera jamais entrer dans le monde sordide qui a fait sa fortune. Ce n’est pas un milieu pour une lady.

— Je n’ai jamais été une lady.

— Très bien. Ce n’est pas un milieu pour une femme, et tu en es une, je pense ?

— Je trouverai un moyen de prouver que Porter ment, dis-je d’une voix menaçante.

— D’accord, n’hésite pas à venir me réveiller quand tu sauras comment.

Il sort de l’étude, et je regarde par-dessus mon épaule le cabinet en verre où Papa conserve un exemplaire de chaque édition du journal. Certains contiennent des articles que j’ai écrits. Il n’y a pas de mensonges dans mes articles, et il n’y en aura jamais. L’intégrité est fondamentale. Je retourne dans le salon me servir du café. Que fait-on lorsqu’on veut empêcher un article d’être publié ? Je me pose la question en tambourinant la table du bout des doigts. Et une idée me vient. Mes doigts restent en l’air. On écrit une histoire plus grande encore. Plus forte. Plus scandaleuse.

Une histoire vraie.

Cela peut s’avérer délicat, car la vérité est rarement plus captivante qu’un tas de mensonges bien assaisonnés. Sauf, bien sûr, si je parle de mes aventures avec Johnny Winters. Elles sont parfaitement vraies et parfaitement scandaleuses. Je soupire.

Et puis, soudain, j’ai la solution. Venue de nulle part. Mes méninges s’activent. Cette idée, franchement, c’est du génie ! Je vais faire ce que je reproche à Porter. Broder. Ou plutôt, inventer complètement quelque chose.

De fausses informations.

L’intégrité n’est peut-être pas toujours fondamentale, et surtout pas dans cette situation.

Et comme c’est pour une juste cause, je pourrai me pardonner. Mon Dieu, cela pourrait être l’article du siècle ! Mais comment vais-je m’y prendre ? Avant tout, il ne sert à rien de me sous-estimer. Je suis plus que déterminée.

Et amoureuse.

RUMEUR SUR LA BANQUE MILLINGDALE : LA FAILLITE

SERAIT POUR DEMAIN

Imaginez que toute votre fortune, jusqu’au dernier shilling, soit perdue à

cause d’une mauvaise décision prise par le lord qui préside aux destinées

de la banque où vous l’avez placée. Une source fiable m’apprend que

Lord Millingdale…

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