Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 8 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 8

Je dois reconnaître que Mère est superbe dans sa robe neuve, les froufrous de taffetas bleu royal se mariant à ravir avec ses beaux cheveux bruns. Puisque la soirée est à deux pas et que nous n’avons pas besoin de fiacre, elle part avant nous avec Papa, qui refuse toujours de me parler. On raconte que Mr Fitzgerald a préparé quelque chose de spectaculaire chez lui, et tous les gens en vue à Londres seront présents. Pas étonnant que pour l’occasion Maman ait jugé bon de s’offrir une robe et que Papa étrenne un pantalon ainsi qu’une veste de velours bleue accordée à la robe de Maman. Ils ont l’air d’un couple riche. J’imagine que Frank portera lui aussi une tenue neuve, mais comme je ne l’ai pas encore croisé aujourd’hui, je ne suis pas en mesure de le confirmer. Il doit m’éviter, et il fait bien, ce dépravé ! Que fait-il à fricoter avec des femmes comme Lady Dare ?

Clara est jolie en rose ce soir, bien que cela contraste avec son humeur sombre. Elle était ravie, bien sûr, que j’aie sauvé son amour de la persécution, mais la douleur n’a pas tardé à assombrir sa joie, car elle a pris conscience de l’impossibilité de l’amour avec un garçon qui ne convient pas. Sa crise romantique ne pouvait pas bien se terminer, alors – et je ne veux pas paraître sans cœur en écrivant cela – plus vite elle en prendra conscience, mieux elle se portera. Et moins elle souffrira.

— Sommes-nous obligées d’y aller ? me dit Clara d’une voix morne. Je n’ai aucune envie de faire semblant d’être heureuse.

— Oui.

Je brosse le devant de ma robe bleu argenté en souriant à l’ironie de la situation, qui a vu nos rôles s’inverser. Il y a une ou deux semaines, c’est moi qui rechignais et Clara qui rayonnait. Peut-être ai-je maintenant une alliée en la personne de ma sœur, quelqu’un qui comprend mon calvaire, même si elle a ses propres raisons, différentes des miennes.

— Au moins, tu n’as pas à supporter la cour d’un homme pour qui tu n’as aucun désir.

— Désir ? dit-elle en prenant le bras que je lui tends.

Nous quittons la maison et faisons le tour du square jusque chez Mr Fitzgerald.

— Je ne le désire pas, Eliza. Je l’aime.

— On a tendance à désirer la personne qu’on aime, dis-je avec un petit sourire à ma sœur si naïve.

— Tu parles de plaisir, c’est cela ? dit-elle en esquissant un sourire à son tour.

— Que sais-tu du plaisir ?

Je me souviens des frissons qui me prennent quand le duc me regarde. Et des vibrations entre mes jambes quand je le vois. Ce n’est qu’un mythe.

Clara lève les yeux au ciel.

— Frank et toi, vous croyez que je suis stupide. Eh bien, si je le suis, vous aussi. (Elle lâche mon bras.) Toi, avec tes articles sur le duc. Qu’est-ce tu as ? Il t’obsède. Et Frank qui batifole avec Lady Dare.

J’ignore sa première accusation, évidemment, pour me concentrer sur la deuxième.

— Que sais-tu des batifolages de Frank ?

— Je m’inquiétais de Lizzy Fallow, la garce, mais Lady Dare ? Il va au-devant de graves ennuis.

Je m’arrête et la prends par les épaules.

— Clara, pour l’amour de Dieu, que sais-tu au juste de ce que fait Frank avec Lady Dare ?

Ses yeux se plissent.

— Il y avait plus de variété dans ce que tu écrivais auparavant. Aujourd’hui, tu ne prends ta plume que pour évoquer ce duc assassin.

Je recule d’un pas.

— Il n’y a pas beaucoup de variété par ici.

Mon regard se porte de nouveau sur les fenêtres de la résidence des Winters, et je nous remets en marche.

— Il a tué sa famille, Eliza, dit-elle. Il les a tous brûlés vifs et a fui Londres en faisant semblant d’avoir péri avec eux.

— Il n’y a pas de preuves, Clara.

— Sauf qu’il a l’air aussi dangereux que sa réputation le laisse entendre.

Ridicule. Le seul danger que semble poser le duc de Chester, c’est à mon cœur, qui menace d’exploser chaque fois que je le rencontre.

— Eve Hamsley m’a raconté qu’elle a entendu son père parler à Lymington, et il a vu ce qui s’est passé !

— Quoi ?

Je baisse la voix parce que nous passons devant le manoir des Winters.

— Il a vu Johnny Winters brûler vifs les membres de sa famille ?

— Exactement. Nous devrions nous dépêcher, dit-elle en pressant le pas, comme si Johnny allait émerger de sa tanière et nous jeter des flammes.

J’ai tellement hâte d’interroger le duc sur sa famille.

— Apparemment, tous les habitants du square seront là ce soir, reprend Clara comme nous contournons les jardins en direction de la maison de Mr Fitzgerald.

— Je peux te garantir, Clara, dis-je en riant, qu’il n’y aura pas tout le monde.

— Dis que je mens !

— Le duc de Chester est-il invité ?

Elle balaye la question comme si elle était stupide. Ce qui est peut-être le cas, d’ailleurs. Elle n’a pas tout à fait tort, on dirait bien que personne ne manque à l’appel. Sauf, bien sûr, Chester. Il semble bien qu’il soit ostracisé, au moins par les bourgeois. Les ladies ? Je suis prête à parier que son apparition ne les dérangerait pas, au contraire.

Je prends une profonde inspiration, tends mon manteau et mon chapeau à un domestique, attrape une coupe de champagne sur un plateau et entre d’un pas leste dans la pièce, sourire aux lèvres. Comme c’était inévitable, Frederick me trouve bientôt et il se lance aussitôt dans les réprimandes auxquelles je m’attendais.

— Je dois malheureusement vous demander d’éviter de couvrir de honte le nom de ma famille, m’assène-t-il.

Je me rends compte à cet instant que si mon père ne m’a pas grondée, c’est sans doute parce qu’il considère que je suis le problème d’un autre homme, maintenant que je suis courtisée.

— Je vous prie de m’excuser, Frederick, réponds-je avec un sourire cassant, mais j’ai du champagne à boire et des noceurs à insulter.

Et sur ces paroles, tremblante de colère, je le plante là. Mon humeur ne s’arrange pas lorsque je vois arriver Franck, élégant comme jamais. Je tombe alors sur la comtesse Rose, dont le visage ne paraît pas aussi atrocement laid à la lumière des bougies qu’en plein jour. Du joli travail, d’autant que la maison de Mr Fitzgerald est noire de monde et que nous sommes obligés de nous tenir près les uns des autres.

— Miss Melrose, roucoule la comtesse d’un ton qui suinte la désapprobation.

Inutile d’être plus explicite. Elle a dû entendre parler de ma petite escapade.

— Comtesse, dis-je en la saluant d’une courbette avant de prendre la fuite, car je ne tiens pas à être la cible de sa langue de vipère.

Et d’ailleurs, j’ai ma cible – mon frère – en vue. Malheureusement, il me repère avant que je puisse le prendre par surprise, et il s’échappe à la hâte, attrapant un verre puis disparaissant dans une foule des messieurs.

Mince.

Alors que je râle en mon for intérieur, je me trouve nez à nez avec Lady Dare. J’esquisse un sourire qui doit sonner faux.

— Comme je suis contente de vous voir. J’aimerais tant pouvoir m’arrêter pour bavarder avec vous.

Et je m’échappe comme Frank vient de le faire devant moi. Depuis mon arrivée, je n’ai rien fait d’autre que fuir pour éviter des gens. À vrai dire, il n’y a pas personne avec qui j’aimerais avoir une conversation, à part mon frère, et comme il prend soin de ne pas me croiser – un aveu de culpabilité –, je me demande bien pourquoi je souffre tout cela. Puisque je suis certaine de ne plus être la future épouse du comte de Cornouailles après l’humiliation totale que je lui ai infligée, je pourrais aussi bien m’en aller. Ce serait faire une faveur à tout le monde, attendu que je ne suis pas douée pour folâtrer bêtement dans une soirée pareille. Ni, de façon générale, dans cet environnement.

Je bois mon champagne, m’approche d’une fenêtre et soupire en contemplant le square. Je ne peux pas partir. Quelle justification donner ? Je pourrais feindre la maladie. Après tout, je n’ai pas mangé au déjeuner, ni à l’heure du thé puisque je me baignais et, surtout, j’évitais mon père.

— Eliza ?

Je me tends en reconnaissant la voix de Papa. Et avec une fenêtre devant moi, je n’ai nulle part où fuir. Je retrouve mon sourire et me retourne en me préparant mentalement à une réprimande en bonne et due forme.

— Oui, Papa ?

Il me regarde avec calme quelques instants, ce qui me met mal à l’aise, et à la fin son silence et son regard me pèsent tant que je le devance en prenant la parole.

— Papa, je suis désolée, je ne voulais pas vous embarrasser mais…

— Eliza, vous comprenez, ma chère fille, qu’une partie des libertés dont vous jouissiez avant notre emménagement ne sont plus possibles à Londres.

Je recule, surprise.

— De quelles libertés parlez-vous, Papa, car j’en avais beaucoup ?

Il sourit, et son sourire est doux.

— Je ne suis plus responsable uniquement pour moi-même, Eliza. J’ai un partenaire d’affaires maintenant.

Il parle de mes articles. Il sait.

— Je suis au courant, Papa.

Un petit hochement de tête, une moue pensive, et il me caresse la joue.

— Ma belle fille si têtue.

J’essaye de sourire, il rétracte sa main.

— Il faut que je trouve votre mère, conclut-il en repartant.

Éperdue, je me tourne vers la fenêtre, mais alors que je m’apprête à verser des larmes de frustration, j’aperçois quelque chose vers l’entrée du jardin. Ou plutôt quelqu’un.

Le souffle coupé, tout de suite, et ces frissons, des frissons divins, qui reviennent me prendre d’assaut et me font oublier ma peine.

Il s’avance, les mains dans le dos. Je distingue avec une clarté étonnante son regard impérieux. Dominateur. Dangereux.

Irrésistible.

Je jette un coup d’œil aux invités dans mon dos. Je pourrais passer une semaine entière avec ces gens et ne jamais ressentir une once de l’excitation que j’éprouve en une seconde en compagnie du duc. Je suis en train de devenir folle, c’est indiscutable. Je termine mon verre, peut-être pour me donner un peu de courage, et m’éloigne discrètement en priant pour que mon absence ne soit pas remarquée trop rapidement. Dans le cas contraire, je mentirai en expliquant que j’avais chaud, que je ne me sentais pas bien et que, voulant m’épargner le spectacle public d’un évanouissement, je suis sortie prendre l’air. Je préfère ne pas envisager la possibilité que personne ne me croie, car je ne suis pas connue pour éprouver facilement de l’embarras, et mets mon plan à exécution.

Je ferme la porte derrière moi, soulève ma robe et descends quelques marches pour me retrouver dans la rue. Je frissonne. La fraîcheur de l’air nocturne m’enveloppe et je prends conscience que, dans ma hâte, j’ai oublié mon manteau. Mes dents se mettent à trembler et ma peau se couvre de chair de poule. Sans le rouge que j’ai mis sur mes lèvres – le seul maquillage que je porte –, je suis sûre qu’elles seraient bleues. Je lève les yeux et croise son regard brûlant. J’oublie mon pauvre corps gelé, et des étincelles remplacent les frissons. Des étincelles qui me réchauffent jusqu’aux os.

Le duc secoue la tête d’un air mécontent.

— Eliza, vous allez attraper la mort, me dit-il en venant vers moi et en retirant sa veste de velours grise. À quoi jouez-vous ?

— Je n’ai pas eu le temps de prendre mes affaires, et on aurait pu me demander ce que j’allais faire dehors, voire, pire encore, avec qui.

Je le laisse passer sa veste sur mes épaules. Ce mouvement le rapproche dangereusement. Je ne bouge plus, et il semble bien que le duc aussi soit gagné par l’inertie. Ses grandes mains puissantes sont posées sur le haut de mes bras. Son parfum viril me chatouille les narines, un mélange grisant de scotch et d’odeurs naturelles, et mes yeux se posent sur la vaste étendue de son torse, à quelques centimètres de moi. Je n’ai aucun contrôle de mon corps et de mon esprit en présence de cet homme. C’est excitant. C’est alarmant. C’est… scabreux.

Comme je recule d’un pas, ses mains retombent comme des poids morts le long de son corps. Je regrette immédiatement mon mouvement, non seulement parce que ce recul physique me peine, mais aussi parce que je vois une sorte d’agacement se peindre son visage d’un autre monde. Lui aussi aimait notre proximité.

— Pire, avec qui ?

Il ne cache plus son irritation et son écœurement, et je sens le rouge me monter aux joues.

— Je suis promise à un autre homme ! dis-je, comme une idiote. Enfin…

— Frederick Lymington n’est pas un homme, Eliza. C’est un imbécile. Et je n’ai aucune envie de parler de lui.

— Oh.

Je ne trouve rien de mieux à répondre. Il n’a pas tort, Frederick est en effet un imbécile. Doublé d’un raseur.

— Vous ne l’aimez pas ?

— Je n’aime pas les gens qui disent du mal de moi.

— Alors vous ne devez aimer personne ! dis-je en riant.

Mais je regrette ma remarque en voyant la colère remplacer l’agacement.

— Pardon, je ne voulais pas…

— Peut-être feriez-vous bien de ne plus parler, répond-il.

— Alors pourquoi suis-je ici, si je ne dois plus parler ?

— À vous de me le dire, Miss Melrose. Je faisais ma promenade du soir lorsque je vous ai vu courir vers moi à moitié dévêtue.

J’en reste bouche bée. Certes, il ne m’a pas directement ordonné de venir le trouver, mais c’est bien ce que réclamait son langage corporel. Et son regard. Ses yeux me le commandaient, j’en suis certaine. Cependant, quelles que soient ses motivations pour m’inviter dans son espace personnel, j’aurais dû résister. Je sais trop bien que si ma mère, ou, que Dieu m’en préserve, mon père, ou n’importe quel membre de la haute société, à vrai dire, était au courant de mes rapports avec le duc disgracié, je serais persécutée, voire exilée. Quel scandale !

Cette idée me fait réfléchir. Exilée. Envoyée loin de toutes ces absurdités, des promesses de mariage, des prétendants et des faux-semblants. Juste ciel, il faut que je chasse ces tentations de ma tête sans délai.

— Dans ce cas, je vais vous laisser en paix, Votre Grâce, je ne voudrais pas vous forcer à supporter plus longtemps le traumatisme de me voir en tenue presque obscène.

Je retire sa veste sans cérémonie et pivote, prête à partir. La colère me fait oublier le froid. Quel idiot ! Je me demande pourquoi j’ai passé des heures à rêvasser sur cet homme. À partir de maintenant, je ne lui accorderai plus une seule seconde de mes pensées.

— Pourtant, à en juger votre comportement, vous promener dehors à demi nue semble votre activité préférée.

Je m’immobilise, puis me retourne, prête à faire comprendre à cet arrogant débauché de quel bois je me chauffe.

— Je ne faisais que… oh !

En pivotant, je me suis cognée à lui.

— Allez tous au diable !

— Ce n’est pas un langage pour une lady.

— Nous en avons déjà parlé, Votre Grâce. Je ne suis pas une lady.

— Ce qui est peut-être une bénédiction.

— Croyez-moi, ça ne l’est pas, dis-je avec un petit rire en m’écartant à nouveau de lui. Quoi qu’il en soit, auriez-vous la gentillesse de m’informer de la raison de ma présence ici ?

— Vous êtes ici parce que je vous attire, bien sûr. Moi qui vous prenais pour une femme intelligente, Eliza.

Mes yeux s’arrondissent.

— Je vous l’ai dit, je suis pro…

— Oui, oui, je sais. Promise à un autre.

Il secoue la tête avec exaspération.

— Et je respecterais votre condition s’il y avait la moindre sincérité dans la manière ridicule dont vous me le déclarez.

D’un geste, il reprend sa veste et m’enveloppe à nouveau les épaules, puis, me prenant par la main, il m’entraîne vers l’entrée des jardins. Je suis stupéfaite. Ma petite main disparaît dans la sienne. Jamais un homme ne m’a tenu la main. C’est agréable. Troublant. Prometteur.

Prometteur de quoi ?

De meurtre ?

— Que faites-vous ? dis-je, retrouvant mes esprits. (J’essaye de me dégager, mais il a bien plus de force que moi.) Vous ne pouvez pas me brutaliser ainsi, espèce de grand singe !

— Singe ?

Il éclate de rire, un rire sonore, grave, qui me chamboule.

— Bien des hommes m’ont injurié, Eliza, mais jamais je n’ai été traité de singe par une dame.

Simplement des hommes ?

— Il y a une première fois à tout.

Même si je suis à sa merci, je résiste, je plante les talons dans le sol. De quoi les femmes le traitent-elles, d’ordinaire ?

— Allons, dit-il tranquillement, vais-je devoir vous porter comme un sac sur mes épaules ?

— Vous n’oseriez pas !

Il rit encore, et d’un mouvement leste, inattendu, voilà qu’il me soulève de terre et me prend sur ses épaules.

— Mon Dieu, dis-je tout en balançant au rythme de ses pas.

C’est vraiment un singe !

— Vous parlez du Seigneur ou de moi ?

Mon corps se crispe, je combats de toutes mes forces ces fichus frissons qui me dévorent.

— Vous ne manquez de pas de culot.

— Mais vous aimez cela, non ?

— Non, pas du tout !

Il rit encore.

— Vous êtes vraiment charmante, Eliza Melrose.

— J’aimerais pouvoir en dire autant de vous. Voulez-vous me lâcher ?

— Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais je n’ai pas de veste et il fait extrêmement froid. Je vous prie de m’excuser, mais je ne peux pas rester dehors toute la soirée à attendre que vous décidiez si vous êtes prête à relever le défi monstrueux de passer du temps en ma compagnie. J’ai un feu qui crépite et qui réclame ma présence, si cela ne vous dérange pas.

— Cela me dérange.

— Vous êtes exaspérante.

— Mais vous aimez cela, non ? dis-je avec autant d’impertinence que peut se le permettre une femme dans ma position.

Cette repartie me fait sourire, mais ce sourire s’efface au moment où sa main presse ma cuisse à travers ma robe. Et les frissons se transforment en explosion.

— Je le confesse, douce Eliza, oui, je suis assez conquis.

— C’est malheureux pour vous, dis-je en contemplant le renflement plaisant de son derrière.

Je n’avais pas anticipé une telle franchise, je dois dire, et je me demande quoi en faire.

— Pour nous deux, répond-il, si bas qu’il n’imaginait sans doute pas être entendu.

La conversation s’arrête là, ce que je trouve dommage car elle était fascinante. J’ai l’impression de ne pas peser plus qu’une plume sur l’épaule du duc. Cela me procure un agréable sentiment de désinhibition qui m’était étranger ces dernières semaines, depuis que Papa nous a fait quitter le domaine modeste mais agréable où j’ai vécu toute mon enfance.

Naturellement, je ressens aussi une certaine inquiétude durant notre traversée des jardins, car n’importe quel habitant du square pourrait nous épier derrière ses rideaux, mais par chance la plupart d’entre eux se trouvent chez Mr Fitzgerald et sont fort occupés.

— Vous n’étiez pas invité chez Mr Fitzgerald ? — Non.

Le duc s’arrête abruptement en jurant tout bas et j’en conclus que lui aussi, et c’est un petit réconfort, s’inquiète du danger potentiel d’être repéré. Je me tords le cou pour voir autour de nous.

— Qu’y a-t-il ?

— Taisez-vous, m’ordonne-t-il sèchement, puis il fait quelques pas.

Et soudain, je suis entourée de verdure.

— Nous sommes dans les buissons !

C’est déjà assez vilain de me trouver avec lui, et encore plus sur lui, et voilà que nous nous cachons sans vergogne dans les buissons ? Pour l’amour de Dieu, la situation vire au désastre ! J’aimerais pouvoir prétendre que je ne fais rien de mal en me promenant le soir avec un ami, mais ce serait un mensonge. À l’évidence, le duc n’est pas Frederick. Même si je marchais à ses côtés de façon respectable, et dûment chaperonnée, me trouver en sa compagnie serait déjà un scandale.

— Vous n’êtes pas facile, Eliza.

— Et vous non plus. Maintenant, posez-moi par terre ou, je vous le jure, je hurle et la moitié de Londres descendra et découvrira que vous me brutalisez…

Je me tais.

Je viens d’apercevoir Lady Dare, qui passe au loin de sa démarche flottante. Elle est vêtue d’une robe violette à tomber, qui ne devrait pas convenir à son teint et qui pourtant le rehausse. Je sens mon estomac se nouer, et je crains que sa superbe ne soit pas la seule cause de ma nausée. Je me souviens trop bien de ce soir cruel où j’ai eu l’infortune de la voir toquer à la porte du duc. Et je ne suis pas rassurée par le fait qu’il ne lui ait pas ouvert, car j’ai entendu les rumeurs concernant l’homme qui me porte sur ses épaules.

Un débauché.

Toute dame disponible dans un rayon assez étendu, qui s’étend peut-être à toute l’Europe, rêverait de passer une nuit avec le duc, sans doute aussi nombre de dames indisponibles. Je ne souhaite pas me marier, mais je ne désire pas non plus capituler devant un homme qui me volera ma vertu avant d’envisager sa prochaine victime. Il est l’équivalent de Lady Dare chez les hommes, sauf qu’il a un statut plus élevé. Ils sont faits l’un pour l’autre !

— J’aimerais que vous me libériez, dis-je lorsque Lady Dare est suffisamment loin.

— Et moi, j’aimerais que vous cessiez de vous débattre, mais nous ne pouvons pas tout avoir, n’est-ce pas, Eliza ?

— C’est Miss Melrose pour vous, Votre Grâce.

— Oh, je vous en prie, marmonne-t-il en reprenant sa route maintenant que la voie est libre. Ne m’insultez pas avec de telles formalités.

Il presse encore ma cuisse, et je me cambre des pieds à la tête. Comme s’il avait établi le fait qu’un simple toucher de sa part me rend incapable de contester ses avances. Et, par malheur, il a raison. Le feu court en moi, brûlant tout, et je suis impuissante à l’éteindre. C’est une catastrophe aux proportions gigantesques.

— Où allons-nous, au fait ?

— Chez moi.

— Pourquoi ?

— J’aimerais vous parler.

— Me parler ?

— Vous avez d’autres idées en tête ?

— Je n’aime pas votre ton, Votre Grâce.

J’ai beau répondre avec autant de repartie que possible, je commence à me fatiguer de ce petit jeu auquel nous jouons.

— D’après ce que j’ai entendu, la conversation n’est pas ce que les dames attendent de ce débauché de duc de Chester.

— Comme vous ne cessez de me le rappeler, Miss Melrose, vous n’êtes pas une dame.

Et là, je ne trouve absolument rien à répondre. J’ai réussi à me tendre un piège dont je ne sais pas me dépêtrer. Ainsi, pour mon propre bien, je décide de me taire. C’est déconcertant, d’autant que d’après mon père, je suis capable de me tirer par la parole de la situation la plus désespérée. Cependant, il affirme aussi que ma langue peut m’attirer les pires problèmes. En quoi il a raison.

Une fois rentré chez lui et la porte refermée, il me fait la gentillesse de me poser sur mes deux jambes, qui me portent avec quelque difficulté. Je n’arrive pas à croiser son regard, j’ai trop peur de perdre le contrôle de mon corps et de ma tête. Apparemment, je suis incapable de faire usage de ma raison quand ses beaux yeux verts se posent sur moi. Alors, oui, je dois les éviter à tout prix.

Il m’enlève sa veste des épaules et la tend à Hercule, qui l’examine en la brandissant à bout de bras, les sourcils froncés, puis nous quitte sans dire un mot. Je passe un temps ridiculement long à brosser le devant de ma robe.

— Que me voulez-vous ? demandé-je tout en contemplant le hall d’entrée admirable du duc.

— Ne me posez pas ce genre de question, Eliza, répond-il en s’éloignant, me laissant seule derrière lui.

Je dois réfléchir avant de parler, c’est nécessaire. Je suis desservie en compagnie du duc par la mauvaise habitude que j’ai de laisser ma langue prendre la parole à la place de mon cerveau.

En soupirant, je suis le duc dans la pièce même où j’ai été conduite lors de ma dernière visite. Il est déjà debout près du feu, une main posée sur le manteau de la cheminée, l’air songeur. Dois-je attendre des instructions ? M’asseoir ? Parler ?

Exaspérée, et avec une fermeté inattendue, je lui demande :

— Et maintenant ?

Il sursaute, et ses yeux croisent les miens. Il m’a prise de court, et le résultat, c’est que ma résolution d’éviter de croiser son regard est gâchée. Dieu, aie pitié de mon âme, car je suis l’esclave de ces yeux. J’ai bien conscience que toutes mes pensées concernant le duc sont immorales, et pas uniquement parce qu’il est un dépravé notoire, le genre d’homme contre lequel toutes les mères mettent en garde leur fille. Non content de cela, il est aussi accusé d’avoir commis un crime inconcevable. Il faudrait peut-être aborder ce sujet car le duc, de son côté, doit être curieux de savoir ce que je fais ici, mais alors que je me dirige vers le fauteuil en me préparant à poser la question, il prend la parole.

— Je suppose que vous êtes au courant des rumeurs qui m’entourent.

Il sort une bouteille de scotch de l’élégant cabinet qui abrite une impressionnante collection de liqueurs, puis se sert un verre.

— Voulez-vous quelque chose à boire ? Du vin, peut-être ? (Il prend une autre bouteille.) Celui-ci est français. On m’a dit qu’il accompagne les fruits avec bonheur. Essayez-le.

— Je ne vois pas de fruits.

Au moment où je prononce ces paroles, Hercule entre dans la pièce avec un plateau d’argent chargé de fruits, qu’il dépose sur la table installée entre les deux fauteuils, devant la cheminée. Tant de diversité, d’exotisme et de couleurs me laisse pantoise.

— On vous a dit ?

— Je ne l’ai pas encore goûté, répond-il tout en me servant.

Alors qu’il dépose le verre sur la table côté du plateau de fruits, il lève soudain les yeux vers moi. Ainsi penché, il est dangereusement près de moi. Je me renfonce dans le cuir tendre de mon fauteuil et, la bouche sèche, avale ma salive.

— Êtes-vous toujours si hospitalier et offrez-vous de tels délices à tous vos invités ?

— Non et non.

— Pourquoi ce traitement de faveur pour moi, dans ce cas ?

Il esquisse un sourire en se redressant. Cet éloignement me permet aussitôt de mieux respirer.

— Revenons à nos moutons.

— Quels moutons ?

Je ne sais plus de quoi nous parlions, tout me décontenance chez Johnny Winters.

— Les rumeurs me concernant.

— Et de quelles rumeurs s’agit-il ? J’en ai entendu beaucoup.

— Je n’en doute pas, dit-il en semblant se retenir de lever les yeux au ciel. Mais je fais explicitement référence au meurtre supposé de ma famille.

Je tousse dans mon verre et lui lance un regard qui, je l’espère, sera interprété comme exprimant mon horreur. Il se dandine, aussi bizarre que cela puisse paraître. Je ne prends pas plaisir à le mettre mal à l’aise, mais il ne peut pas déclarer des choses pareilles sans s’attendre à une réaction de ma part.

— Oui, et bien ? parviens-je à dire.

J’essuie les gouttes de vin qui ont coulé sur mon menton. Passe ma langue sur mes lèvres. Ses yeux se posent là et n’en bougent plus.

— Pourquoi êtes-vous ici, Eliza ? me demande-t-il brusquement. Êtes-vous curieuse de cette canaille de duc dépravé, comme toutes les jeunes donzelles et leurs insupportables mères ?

— Vous ne me prenez tout de même pas pour une idiote capable de croire à ces sornettes ?

J’espère que le duc répondra de façon appropriée. Je me sentirais insultée s’il me confondait avec ces femmes à courte vue. Mais je vois à la façon dont il me regarde sans bouger, les lèvres sur son verre, que si. Il me croyait naïve et crédule.

— Alors que faites-vous ici ? demande-t-il d’un air sidéré.

— Je suis ici parce que vous m’y avez traînée, votre Grâce, me fais-je un plaisir de rétorquer. Je ne suis pas venue de mon propre chef.

Il rit et prend une trop longue gorgée de scotch, puis s’approche.

— Bêtises. Vous auriez pu sans aucune difficulté vous en aller.

— Pardon ?

Je me lève. Je n’aime pas qu’il me domine de toute sa taille alors que je suis assise. Il m’intimide, et je ne me laisse pas intimider. Ni par lui, ni par personne !

— Comment aurais-je pu m’en aller alors que mes pieds ne touchaient pas le sol ?

Je pose mon verre brutalement sur la table. Je ne crois pas que quiconque m’ait jamais rendue aussi furieuse. Cet homme a le don de me faire passer de la soumission à la rage en un clin d’œil.

Bon sang ! Je n’arrive pas à le suivre, mes émotions me dépassent, et pour bien montrer à quel point je suis hors de contrôle, je lui enfonce plusieurs fois l’index dans la poitrine, ce qui semble l’amuser beaucoup. Ma foi, je suis ravie qu’il trouve la situation drôle. Si je n’étais pas une lady, j’effacerais cet arrogant sourire de son visage d’ange déchu. Mais la vérité, c’est que je ne pouvais pas m’en aller, et pas parce que mes pieds ne touchaient pas le sol. Qu’il soit maudit. Je me laisse tomber dans le fauteuil, reprends mon verre et bois une gorgée.

— En tout cas, elle avait raison. Ce vin est très bon.

Il hausse un sourcil, ce qui adoucit son expression.

— Elle ?

— Je fais confiance à mon intuition.

— Je vois cela, Eliza.

Il s’assied dans le fauteuil en face de moi et me désigne d’un geste de la tête le plateau de fruits. Mon cœur chavire. Il n’a pas contesté.

— Avez-vous faim ? me demande-t-il.

— Dites-le-moi, vous qui semblez savoir qui je suis et ce que je veux.

Il me scrute un instant. Mais au lieu de relever et de lancer une nouvelle querelle, il tend la main vers le plateau, prend un morceau d’ananas et le glisse entre ses lèvres de façon suggestive. Tout cela sans me quitter des yeux.

— Je pense que vous avez faim, dit-il en avalant son ananas.

Puis il se met à genoux, avance vers moi en prenant un autre morceau d’ananas, et, comme si j’étais une marionnette, j’ouvre la bouche. Son entrejambe vient se coller à mes genoux. Il garde les yeux rivés sur moi. Je suis perdue.

— Il semble que j’aie découvert le moyen de vous faire perdre votre langue. (Un sourire aux coins des lèvres, il insère le fruit dans ma bouche.) Mâchez.

Et je m’exécute, mes papilles s’excitant au diapason du reste de mon corps. Il se sert de son pouvoir sur moi comme d’une arme.

— Maintenant, dit-il en retournant s’asseoir dans mon fauteuil et en me laissant reprendre mes esprits, revenons à la question qui nous occupe.

— Nous avons déjà établi que je ne crois pas les rumeurs qui vous entourent.

— Pas toutes les rumeurs, cependant. Je me trompe ?

— Vous avez raison, mais sur un point négligeable. Savoir si vous êtes un débauché ou un gentleman respectable importe peu.

— Non ?

— Non. Je suis simplement ici pour la conversation.

Il rit doucement en secouant la tête, et je me retrouve tout naturellement à sourire. C’est un sourire authentique, et je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai souri avec autant d’aisance. Et cela ne me réchauffe pas le cœur uniquement pour cette raison. Le duc, d’une beauté inouïe en toutes circonstances, est dévastateur lorsqu’il sourit. Ses yeux se mettent à briller, et je remarque une fossette adorable sur sa joue droite. Mais en dehors de ces observations, il a raison. Nous devons revenir, une fois de plus, à la question qui compte, et a minima établir les circonstances qui ont donné naissance aux rumeurs. Cependant, je ne vois pas bien comment aborder un sujet aussi sensible. Je suis certaine que le duc n’est pas coupable des crimes dont on l’accuse. C’est évident. Il se serait fait arrêter dès son retour à Londres.

— Vous plaît-il d’être duc ?

— Je trouve cela fatigant. Vous plaît-il d’être une lady ?

Je souris.

— Je trouve cela fatigant. Si vous voulez la vérité…

— Je la veux.

— Je m’attendais à être à l’abri de la bonne société pendant au moins quelques saisons.

— Vous voulez dire, à l’abri des célibataires cherchant une épouse ?

— Oui. Malheureusement, on dirait que mon sort était scellé avant même que j’aie fini de préparer notre emménagement à Londres.

Il penche la tête avec intérêt.

— Ce n’est pas vous qui avez choisi Frederick Lymington comme mari ?

Je ris. Impossible qu’il soit sérieux.

— Non, bien sûr que non. Frederick est très loin de ressembler à quelqu’un que j’aurais choisi.

— Et quel aurait été votre choix ? demande le duc en posant son coude sur le bras de son fauteuil, l’air à l’aise. Si vous aviez eu le choix ?

— J’aurais choisi de ne pas avoir de mari, bien entendu.

— Vous ne voulez pas vous marier ?

— Je n’y tiens pas particulièrement.

— Vous ne voulez pas d’enfants ?

Je soupire avec frustration.

— Je ne sais pas ce que je veux, et puisque vous voulez la vérité, je suis lassée par l’insistance permanente et, je dois dire, révoltante, de la société à dire d’une femme qui choisit de rester indépendante qu’elle est bizarre ou qu’elle ne sait pas se faire accepter. Pire encore, à l’âge fort avancé de dix-neuf ans, presque sans expérience de la vie, on s’attend à ce que je souhaite devenir une épouse, une mère, une lady, et Dieu sait quoi d’autre, tant que cela rentre dans les critères définis par… qui ? Qui a inventé ces règles ?

Je m’arrête un instant pour reprendre mon souffle. Je m’attendais à ce que ma tirade fasse mourir d’ennui le duc, mais en fait, et c’est assez rafraîchissant, elle ne le perturbe pas du tout. À vrai dire, il me sourit même avec une sorte de tendresse.

— Vous ne me trouvez pas bizarre.

— Pas du tout. D’ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec vous.

— Vraiment ?

Cette révélation est un choc.

— Oui, répond-il simplement. Malheureusement, chère Eliza, mon opinion ne compte pas. On s’attend à ce que vous fassiez un bon mariage. On s’attend à ce que vous portiez des enfants qui deviendront à leur tour des lords et des ladies respectables.

Il réfléchit un instant, et je ne suis pas sûre que je vais aimer le produit de sa réflexion. Je suis même convaincue du contraire.

— De toute façon, je crois que la plupart des femmes de votre rang seraient ravies de devenir des ladies. De vraies ladies, avec un titre. Vous allez devenir comtesse, Eliza, et ce titre a un poids énorme.

— Pas autant que duchesse, dis-je sans même réfléchir, et tressaillant devant ma propre maladresse.

Je ne sais pas d’où cela m’est venu.

— Je voulais dire…

Il plisse le front, l’air confus, mais je ne trouve rien pour dissiper la gêne.

— Je ne me marierai jamais, Eliza.

— Tant mieux pour vous, réponds-je sombrement. Et on ne vous y forcera jamais, votre vie est donc préférable à la mienne.

Je vide mon verre d’un trait, mes pensées, mes mots et ma situation me rendant vraiment trop déprimée.

— J’en doute, dit-il. Y a-t-il des rumeurs nuisibles autour de vous ?

— Quoi, sur des meurtres ? dis-je en riant presque. Et pourquoi les gens pensent-ils que vous avez assassiné votre famille ?

C’est une question risquée, mais il nous reste toujours à établir les fondements de cette rumeur, et ma curiosité m’empêche de laisser tomber dans l’oubli la question de la mort de ses proches. Je repense à la lettre que j’ai trouvée et lue, et je l’observe en me demandant, encore une fois, s’il sait que c’est moi qui la lui ai rendue. Bien sûr qu’il le sait. Ce que je voudrais savoir, c’est qui l’a écrite. Et pourquoi les murmures de la bonne société l’ont forcé à revenir.

La colère semblant le reprendre, je préfère ne pas ajouter d’autres questions. Tant pis pour les circonstances de leur mort. Passons à autre chose.

— Avez-vous fréquenté Eton ?

— Oui.

— Et Cambridge ?

— Oxford.

Je hoche la tête avec jalousie.

— Ne soyez pas jalouse, dit-il, et je suis surprise qu’il ait compris ce qui se passait dans mon esprit. Cela ne s’est pas très bien passé pour moi à Eton.

— Oh ?

— Comment dire cela ?

Il réfléchit un instant.

— Dites-le simplement.

— Les professeurs n’étaient pas tous mes plus grands amis. Ni le directeur de l’internat, d’ailleurs. En conséquence, j’étais souvent puni.

— Oh, je vois. Les punitions corporelles. Vous n’appreniez pas vos leçons ? Vous étiez grossier ? Insolent ? Désobéissant ?

Il plonge dans ses souvenirs sans rien ajouter.

— En tout cas, reprends-je, si j’avais la chance d’aller à Eton, Cambridge ou Oxford, je ne perdrais pas mon temps à paresser.

— Je n’en suis pas certain, Eliza, répond-il avec un grand calme, et un long silence tombe entre nous.

Ce n’est pas un silence pénible, mais plutôt paisible. Quelle pitié que je ne puisse en dire autant de toutes les occasions où nos regards se croisent. Dans ces moments-là, j’éprouve un besoin urgent et presque irrépressible de l’embrasser. Quelle terrible infortune. Je détourne les yeux de lui et admire ses étagères interminables, surchargées de livres.

— Voulez-vous que j’en choisisse un et que je vous fasse la lecture ? propose-t-il.

Je le regarde avec étonnement, mais je souris moi aussi.

— Je dois d’abord lire celui que vous m’avez donné.

— Vous n’avez pas besoin de le lire, Eliza. Vous l’avez déjà lu.

— Comment le savez-vous ?

— Vous rêvez d’écrire et de voyager, or tout aspirant aventurier a lu Les Voyages de Gulliver.

— C’est juste. Donc, il servait simplement à dissimuler le message ?

Il hoche la tête, pose son verre sur la table et s’appuie des deux mains sur les bras du fauteuil pour se lever. Ce mouvement met en avant son large torse, qui n’a pas besoin de l’être. Vraiment, cet homme est si beau que c’en est désarmant, et moi qui le prenais pour un idiot et un arrogant, je trouve maintenant qu’il y a quelque chose de charmant chez ce duc disgracié, et même de touchant. Je regarde son corps élancé parcourir son étude, examiner les étagères de bas en haut en laissant son doigt courir sur le dos des livres. Oh, être l’un de ces livres.

Eliza !

— Mettons celui-là, dit-il en prenant un volume relié de cuir rouge sur une étagère et en l’époussetant.

— De quoi s’agit-il ?

Il l’ouvre et revient tranquillement s’asseoir dans son fauteuil, les yeux rivés sur une feuille détachée, un sourire aux lèvres. Bien entendu, ma curiosité m’oblige à insister.

— Que lisez-vous ?

— Un poème. (Il pose le livre sur la table.) C’est un ami très cher qui l’a écrit. Son sens m’était hermétique, ou plus simplement, je ne le comprenais pas. (Le duc me regarde.) Maintenant, je crois que si.

Je penche la tête, intriguée.

— Voudriez-vous me le lire ? Je serais ravie de l’entendre.

— Je ne crois pas.

— De quoi parle-t-il ?

— D’une femme.

— Oh ?

— Une femme qu’il a rencontrée brièvement à un événement ici, à Londres. Profondément affecté, il s’est senti tenu d’écrire ce poème. (Il revient au livre, tourne quelques pages.) Je pense que ce sera un choix plus adapté à une lady qui n’en est pas vraiment une.

Il sourit, et une fois de plus, je me sens fondre.

— Et quel est ce choix prétendument plus adapté ?

Tout en posant la question, je me tords le cou pour voir non pas le livre, mais le bout de papier sur la table à côté de lui.

— Le Code juridique. Volume III, dit-il d’un ton désinvolte. Discutons du système judiciaire dans notre beau pays puisque je viens d’apprendre que vous êtes passionnée par la justice et la protection des innocents.

Je ne parviens pas à réprimer un éclat de rire.

— Ma foi, Votre Grâce, je peux vous affirmer avec une confiance absolue que la loi, en Angleterre, est totalement dépassée. (Je me penche en avant, désireuse d’être entendue.) Pourquoi le fait de voler une pomme est-il un délit criminel alors qu’un homme peut battre sa femme comme plâtre sans être puni ? C’est inexplicable. Je ne peux comprendre un monde dans lequel des biens matériels ont plus d’importance qu’une vie. Un monde dans lequel on peut pendre un homme qui a volé du pain pour nourrir sa famille, alors que son employeur ne le paye pas assez. Un monde dans lequel un enfant – un enfant de huit ans ! – est condamné à mort pour avoir dérobé une paire de chaussures parce qu’il a les pieds infectés à force de marcher pieds nus dans les rues humides de Londres. (Je me renverse dans mon fauteuil.) Cela n’est pas un système judiciaire digne de respect. Outre mes nombreux griefs contre ce système anglais, contre lequel je suis certaine que vous vous lasserez vite de m’entendre protester, je pourrais vous parler des journaux, comme celui de mon père, qui sont libres d’imprimer ce qu’ils veulent. (Je souffle, et le duc hausse un sourcil.) Cela, en soi, est un crime : ils sont libres d’enjoliver les histoires, de manipuler l’opinion publique, voire d’inventer totalement des histoires, dans le seul but de remplir les poches des riches ou au moins de les favoriser. N’importe quel journaliste peut aligner les mots comme il le souhaite, et la moitié de Londres le croira. C’est évidemment injuste. Et je ne supporte pas cette absurdité.

Alors que je suis moi-même surprise par ce soudain épanchement, je vois avec nervosité le duc refermer son livre et me regarder d’un air stupéfait, l’air pour ainsi dire en transe.

— Vous sentez-vous bien, Votre Grâce ?

Il bat des paupières, remue dans son fauteuil, fronce les sourcils. Pose son livre.

— Excusez-moi, dit-il en se levant. Je… hum… excusez-moi.

Il s’éloigne à pas rapides, sort de la pièce et claque la porte derrière lui. Je reste seule, avec le bruit du feu qui crépite.

Et le bout de papier.

Je me lève, le prends. Il est couvert de mots écrits à la plume d’une belle écriture.

Je lis à voix haute :

— « Elle marche dans sa Beauté », et continue la lecture en souriant avec tristesse. « George Gordon Byron », dis-je, parvenue à la fin. Quel talent.

J’entends qu’on murmure derrière la porte, et dans ces murmures il y a de la colère.

— Vous êtes fou, Votre Grâce, dit quelqu’un en essayant de ne pas parler trop fort. (Hercule.) Vous devez mettre un terme à cette folie. Tout de suite.

— Je sais bien ! s’emporte le duc. Mais je ne peux pas !

Alors que je commence à m’effaroucher, la porte s’ouvre soudain. Le duc apparaît, il semble anxieux et déterminé, et je ne suis pas certaine d’aimer cela.

Aussitôt, je demande :

— Mettre un terme à quoi ?

Il s’arrête, incrédule. J’imagine que c’est une question plutôt stupide, et Sa Grâce sait que je ne le suis pas. Je reconnais l’attirance quand elle me saisit, même si je n’ai pas d’expérience dans les jeux de l’amour. Les jeunes femmes de la bonne société ont beau être protégées des réalités du mariage et de la façon dont on s’y prend pour faire des héritiers, je n’ai pas toujours été une femme de la bonne société et le duc connaît les règles du badinage. Je ne suis pas vraiment innocente.

— Désolée, dis-je sans éprouver aucun mal à m’excuser. Vous savez qu’il le faut, mais vous ne pouvez pas.

Il hoche la tête, ses yeux tombent sur le papier entre mes mains.

— Mes excuses, je ne voulais pas être indiscrète.

— Ne vous excusez jamais de votre curiosité, Eliza, répond-il.

— Est-ce ce qui vous anime ?

On dirait que toutes mes inhibitions sont levées. — Absolument.

— Pourquoi ? Je ne suis qu’une jeune femme peu distinguée qui parle trop.

— Et pourtant, j’aime ce que j’entends.

Le duc n’est plus inhibé non plus, et je ne sais pas quoi lui répondre. Il aime m’écouter parler ? J’en bafouille.

— C’est… c’est un beau poème, dis-je en posant le papier sur la table.

— Très beau.

Son sens m’était hermétique, ou plus simplement, je ne le comprenais pas.

Je me mords la lèvre en repensant à certains des mots qu’il contient.

— J’aimerais danser avec vous, me déclare-t-il tout à trac.

— Pardon ?

— Une valse, peut-être ?

— Je n’ai pas la permission de danser la valse.

Le voyant s’avancer vers moi d’un air décidé, je recule, alarmée.

— Est-ce un crime ? demande-t-il.

— Non, ne soyez pas idiot. C’est simplement inapproprié, surtout pour une débutante, de danser une danse si intime.

— Et soudain, elle veut suivre les règles qu’elle rêve d’enfreindre.

Il s’avance.

— Je ne rêve pas d’enfreindre les règles.

J’ai du mal à respirer. En vérité, je ne connais pas cette danse, pas plus que je n’ai la moindre idée de la façon dont je dois m’y prendre pour continuer à respirer en présence de cet homme. Un homme avec qui je ne devrais certainement pas frayer. Alors, valser avec lui ? Étrangement, je ne veux surtout pas qu’il m’en croie incapable.

— Je rêve de changer les règles quand elles sont ridicules.

— Alors vous danserez avec moi, n’est-ce pas ?

Encore un pas, et je suis forcée de pencher la tête en arrière pour le regarder.

— Vous connaissez cette danse ?

— J’ai passé beaucoup de temps à Paris, répond-il, alors oui, j’y suis habitué.

Je préfère ne pas savoir avec combien de femmes il a partagé une telle proximité. Je suis peut-être une imbécile. Ce n’est pas la danse qui devrait m’inquiéter.

— Je suis ici pour avoir une conversation, dis-je en m’écartant d’un pas du duc.

— Préféreriez-vous que j’obtienne l’accord de votre mère ?

Je ris doucement.

— Je n’ai pas besoin de l’approbation de ma mère. Il y a simplement que je ne veux pas danser avec vous.

— Ni être si proche, ajoute-t-il en s’asseyant dans le fauteuil face à moi. Comment trouvez-vous le vin ?

— Délicieux.

— Et ma compagnie ?

— Déroutante.

— Ah ?

— Parce que je n’arrive pas à savoir s’il veut me faire crier de plaisir ou de frustration.

Je lui adresse un sourire ironique, une fois de plus je retrouve ma contenance quand il s’éloigne de moi.

Le duc rit de ma saillie et prend son verre.

— Vous êtes frustrée.

— Seulement parce que vous me déroutez, bien sûr.

— Mieux vaut être déroutée qu’effrayée, je dirais.

C’est exact, je suppose. Je me lève, passe lentement en revue les étagères en lisant les titres des ouvrages. Je suis sûr que Mr Fuddy serait jaloux de sa collection. Je sens ses yeux sur moi, et c’est une sensation à la fois excitante et inquiétante.

— Où avez-vous passé la dernière année ?

— J’ai voyagé. Parlez-moi de la vie à la campagne.

Je fronce les sourcils en regardant les livres devant moi.

— C’était merveilleux. Pourquoi êtes-vous revenu à Londres ?

— J’ai des affaires à traiter. Avez-vous lu la lettre que vous m’avez rapportée ?

Je me mordille l’intérieur des joues.

— Bien sûr que non, elle était privée. Quelles affaires ?

— Des affaires de famille. Comment savez-vous que cette lettre était privée ?

— Je l’ai supposé. Votre famille a péri, quelles affaires familiales peuvent vous obliger à revenir ?

— Vous posez trop de questions.

Ah ! Maintenant, il n’aime plus ce qu’il entend.

— Vous aussi.

Je me retourne vers lui pour le défier, et je me retrouve collé à son torse.

— Mon Dieu, dis-je, soudain haletante, tandis qu’il me prend par les bras pour m’éviter de tomber. Devez-vous vraiment être si proche ?

Mon feu intérieur me consume, et dans les yeux qui me contemplent, je vois une lueur que je ne leur connais pas. En revanche, ces sensations en moi, je les reconnais. Elles ne me quittent pas lorsque le duc et moi sommes près l’un de l’autre, lorsqu’il me touche. Mon regard s’accroche à ses lèvres. Elles s’écartent, et j’aperçois sa langue. Je gémis faiblement tandis que sa bouche s’approche. Plus près. Encore plus près. Puis il s’arrête à un cheveu de mes lèvres, ne bouge plus.

— Que se passe-t-il ?

Je ne respire plus.

— Vous… (Il grogne plutôt qu’il ne parle.) Vous… vous devez partir.

Il me relâche, et mon souffle revient.

— Comment ?

— Partez tout de suite, Eliza.

— Je…

— Partez !

Je sursaute, effrayée par sa voix sonore, où je perçois avec étonnement une sorte de blessure. J’ai vraiment posé trop de questions, et maintenant il me demande de partir ? Je relève le menton avec une confiance feinte, parce qu’il a réellement l’air en colère à cet instant, et je marche vers la porte sans me retourner. Sa présence affectueuse et étrangement réconfortante a laissé place à une atmosphère glaciale dont je ne peux pas dire que je raffole. Qu’il aille en enfer. Il n’a pas le droit de me séduire puis de me rejeter avec une telle cruauté. Comment un homme peut-il passer si spectaculairement de l’accueil chaleureux à l’hostilité la plus pure ? Les yeux commencent à me piquer, ce qui me rend encore plus furieuse. Il ne mérite pas mes larmes.

Je passe en trombe devant Hercule, qui semble aussi stupéfait que moi, bien que je ne sache pas pourquoi, car j’ai entendu ses insinuations pleines d’une colère sourde, et j’arrive dehors en claquant la porte brutalement derrière moi. Comment ose-t-il ? Comment ose-t-il me mettre dans une position aussi affreuse ?

Je ne suis pas fâchée seulement à cause de la fin prématurée de cette soirée qui était agréable, quoique difficile, mais aussi parce que je gèle dans la rue.

Les bras serrés autour de ma poitrine, je traverse Belmore Square à la hâte. J’hésite. Ma réapparition chez Mr Fitzgerald va susciter des questions, car j’ai les joues rougies par le désir et la colère et tout mon corps tremble à cause du froid. La colère va sans doute m’aider à surmonter cela, cependant. Et je n’ai pas vraiment d’autre option. Il faut que j’y retourne.

Je choisis mon moment avec soin et vais aussitôt me poster près du feu, dans l’espoir que mes dents cesseront de s’entrechoquer avant qu’on engage la conversation avec moi, mais il semble que la chance ne soit pas de mon côté ce soir.

— Miss Melrose.

Le ton mielleux de Lady Dare ravirait sans doute les oreilles de n’importe quel homme. Malheureusement, car je suis sûre que si c’était le cas elle me traiterait avec moins de dédain, je ne suis pas un homme. Mon instinct m’incite, non à la saluer, mais à chercher Frank dans la pièce, et je constate son absence avec un grand soulagement.

Après avoir pris une profonde inspiration, je lui fais face.

— Madame, dis-je avec courtoisie. (C’est tout à fait ridicule. À quoi bon nier l’animosité qu’il y avait entre nous ce matin ?) Quel plaisir.

Ma voix suinte le sarcasme, sans que j’y puisse rien. Mon congédiement par le duc ne m’a pas mise dans les meilleures dispositions, je dois dire. Mais dans tous les cas, je n’apprécie par l’aversion qu’a pour moi Lady Dare. Et dire que je l’admirais de loin ! Il est vrai que c’est une femme scandaleuse qui ne se soucie guère du protocole, un trait de caractère pour lequel j’avais la plus haute estime. Malheureusement, cette idée n’a plus aucun crédit à mes yeux. Lady Dare est désagréable, et je me fiche de ses penchants libertins. D’autant plus que ces penchants concernent mon frère, désormais.

Et le duc !

Non. Le duc est un idiot, un égoïste qui a de mauvaises manières. Ils sont faits pour s’entendre.

Et toi, Eliza, qu’aurais-tu fait avec lui s’il ne t’avait pas demandé de partir de chez lui ? Tu l’aurais embrassé ? Tu aurais couché avec lui ?

Je devrais rire de mes pensées. Je ne saurais même pas comment m’y prendre.

— Mon Dieu, Miss Melrose, vous êtes resplendissante, dit Lady Dare, elle-même vêtue de la robe pourpre la plus spectaculaire et la plus éblouissante de la soirée.

Est-ce du sarcasme dans sa voix ?

— C’est bien aimable.

Je ne ressemble pas, comme elle, à une sirène. À côté d’elle, j’ai même l’air terriblement ordinaire dans ma robe bleue.

— Vous êtes frigorifiée, Miss Melrose, dit-elle en tendant la main vers mon bras.

— J’ai dû aller prendre l’air dehors.

Je lui adresse un sourire tout en m’écartant de sa main tendue.

— Faites attention, Eliza, me prévient-elle soudain. On n’a jamais droit qu’à une nuit avec le duc.

Je tousse.

— Pardon ?

— Aucune femme, et il y en a eu beaucoup, n’a eu droit à plus d’une soirée. Ce ne sera pas différent pour vous. À moins que vous ayez déjà eu droit à votre moment ?

— Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez, madame. (Mon Dieu, comment sait-elle ?) Je vous prie de m’excuser, mais ma mère me réclame.

Je la laisse là en refoulant le rouge qui me monte aux joues. Je suis sûre que ma réponse lui donne à penser. Mais elle peut penser tant qu’elle veut. Je ne lui confirmerai rien. D’ailleurs, il n’y a rien à confirmer. Il n’y a eu aucune nuit.

Je quitte la pièce et, à mon grand soulagement, tombe sur Frank, mais mon soulagement est de courte durée car il est en pleine conversation avec Lizzy Fallow, autre prétendante à son affection, et certainement la moins nuisible des deux. Je tourne la tête en arrière et découvre ce que je redoutais de voir, c’est-à-dire Lady Dare observant d’un regard noir Frank qui bavarde avec une jolie blonde, plus jeune qu’elle. Cette situation finira mal, je pourrais le parier. Lady Dare n’est sans doute pas habituée à être rejetée. D’abord le duc, et maintenant Frank ? À supposer que le duc l’ait rejetée, bien sûr. L’a-t-il vraiment rejetée ? Oui, le soir où je l’ai vue toquer à sa porte, mais les autres soirs ? Et qu’est-ce que ça peut me faire ? Si elle a raison, et c’est probablement le cas, elle aussi n’a eu droit qu’à une nuit, et l’avertissement qu’elle vient de me donner prouve qu’elle en voudrait d’autres. Mais peu importe, tout cela ne me regarde pas. Je dois juste faire attention aux rumeurs qui pourraient me causer des problèmes avec Papa, ou avec n’importe qui, d’ailleurs.

— Eliza, ma chérie.

Mère m’intercepte et examine mon corps tremblant avec une certaine inquiétude.

— Je vous cherchais.

— Mille excuses, Maman. J’ai eu chaud, j’ai pensé qu’il valait mieux sortir prendre l’air.

— Oh ? (Sa main se porte immédiatement sur mon front, la sollicitude maternelle éclipsant un instant son nouveau statut.) Êtes-vous malade ? Dois-je appeler un docteur ?

— Ne vous inquiétez pas. L’air frais m’a fait un bien fou.

— Tant mieux. (Elle se place à côté de moi, retrouvant le sourire.) Le comte Lymington vous cherchait, lui aussi.

— Oh, parfait. (Mon regard tombe de nouveau sur Frank et Lizzy Fallow. Changeons de sujet.) Qu’en pensez-vous, Maman ? dis-je en l’entraînant plus loin.

— J’en pense que votre frère doit se marier avec quelqu’un de convenable, et Lizzy Fallow ne l’est pas.

— Je suis contente que nous soyons d’accord sur ce point, réponds-je, ce qui me vaut une tape sur la main posée sur son avant-bras.

— Arrêtez-vous, Eliza.

— Je ne peux pas être la seule à faire un mariage convenable.

Ce n’est pas que je veuille voir Frank épouser Lizzy Fallow, bien sûr, elle se croit supérieure sans avoir rien de supérieur, mais elle fait un bon outil pour ma démonstration.

— Frank est notre aîné et notre seul héritier.

— Et donc, le plus important, ce qui signifie qu’on devrait me laisser libre d’épouser qui je veux.

Mère rit.

— Et qui choisiriez-vous ?

— Personne.

— Exactement. Nous ne voulons pas que tu finisses vieille fille, Eliza. Les gens diraient…

— Quoi ? Ils supposeraient que je vis dans le péché ? Que je préfère les femmes aux hommes ? Ou que je lève ma jupe chaque fois qu’un homme me fait les yeux doux ?

— Vous finirez en enfer.

— Très bien. Au moins, il doit y faire chaud. (Je regarde par-dessus mon épaule.) Et que pensez-vous de Lady Dare ?

— Je pense qu’elle jubile quand elle choque les gens.

Mère a raison, je crois. Elle recherche l’attention à tout prix.

— Elle a des vues sur Frank.

— Dites-moi que c’est faux.

— Malheureusement, je ne peux pas.

J’espère que Lady Dare est prête à affronter ma mère lorsque celle-ci se déchaîne. C’est une femme à ne pas négliger. Naturellement, en temps ordinaire, je ne l’encouragerais pas dans cette voie, mais ici, face à Lady Dare…

— Je résoudrai bientôt ce problème, dit-elle d’une voix bouillonnante. Je peux vous l’assurer.

— J’en suis sûre. (À propos de problèmes…) Et où est passée Clara ?

— Ah ! s’exclame Mère. Je pensais qu’elle était avec vous. L’avez-vous vue ?

Je fronce les sourcils.

— Pas du tout.

— Mais où diable est-elle ?

— C’est une bonne question.

Je m’éloigne de Mère pour fouiller la salle du regard, mais je crains d’avoir la réponse. Il semblerait que nous sommes trois à nouer des mésalliances avec des personnes peu dignes de la bonne société.

— Je vais la trouver, Maman.

— Oh, Lady Blithe ! s’écrie soudain Mère. Vous êtes ravissante ce soir ! (Elle se penche près de moi et me glisse à l’oreille :) Quel est le nom de son nouveau roman, déjà ?

— Aucune idée. Vous feriez peut-être mieux de lui parler d’autre chose.

— Quel enfer… dit Mère, ce qui me fait rire.

— Mon Dieu, s’exclame Lady Blithe, y a-t-il des absents ce soir ? On dirait que tout Belmore Square est présent.

— Non, pas tout Belmore Square, dis-je sans réfléchir. Enfin, je veux dire…

Je préfère me taire, tout compte fait.

— Vous parlez de ce méchant duc ? fait Lady Blithe d’une voix insinuatrice.

Oh non, pas elle !

— Vous le connaissez, je crois, dis-je, cette fois en le faisant exprès.

Mère me donne un petit coup de coude. Lady Blithe balaye d’un geste de la main mon assertion.

— Je connaissais sa mère. Elle était insupportable.

— Insupportable ?

Je m’approche d’elle, quitte à paraître intéressée par des informations sur la mère de Johnny Winters.

— Comme toutes les mères, j’imagine ?

Ma mère me donne un autre coup de coude en riant.

— Eliza… dit-elle en fronçant les sourcils. Le comte Lymington désire vous parler.

— J’ai hâte de le voir.

Je souris tendrement à ma mère, qui semble aussi crispée que si son corset l’étouffait. Son regard m’avertit gentiment, mais fermement.

— Excusez-moi.

— Vous êtes excusée, dit-elle avant de tourner toute son attention vers Lady Blithe. J’ai presque terminé votre livre.

Je m’éloigne en levant les yeux au ciel et rejoins Frank, libéré par Lizzy Fallow que sa mère appelle, peu favorable à la cour que mon frère fait à sa fille puisqu’il ne porte pas de titre. C’est le seul atout qui lui manque, mais c’est l’atout que recherchent toutes les mères en quête d’un époux pour leur fille. Il est beau. Grand. Impressionnant physiquement, grâce à ses années de labeur manuel, entre l’ancienne fabrique et le vieux domaine de Père, sans parler de son exercice avec les femmes, et maintenant, grâce au travail acharné et à la détermination de Papa, il est l’héritier d’un riche industriel.

Quel dommage que toutes ces bénédictions ne suffisent pas ici. Même si cela ne me tourmente pas, tant que Lizzy Fallow est le sujet de ces spéculations.

— Je crains qu’elle ne t’approuve pas, dis-je en le rejoignant et en hochant poliment la tête à l’intention de Mrs Fallow, qui, de façon totalement gratuite, m’ignore et tourne la tête. C’est probablement une bonne chose, vu que Maman non plus.

Il me regarde avec lassitude.

— Pourquoi n’es-tu pas avec Frederick ?

— Tu veux que je meure d’ennui ? D’ailleurs, poursuis-je en lui jetant un regard accusateur, je ne pense pas que tu sois en position de juger avec qui je passe mon temps.

— Tu n’as pas le choix, Eliza. Il te fait la cour.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Toi aussi, tu devrais faire la cour. Pourquoi pourrais-tu parler avec qui bon te semble et pas moi ?

— Avec qui aimerais-tu parler ? Tu ne supportes personne ici.

Il rit et boit une gorgée en jetant un coup d’œil à Lizzy Fallow, qui fait semblant de cacher son sourire et son rouge aux joues.

— Elle cherche à te séduire.

— Tu crois ? (Il hausse les épaules.) Je n’ai pas remarqué.

— Tu es très drôle, Frank.

— Comme toi. Quand aurai-je droit à un nouvel article ? Lymington devient insistant auprès de Papa, il faut qu’ils me lâchent un peu.

Un autre article ? Seigneur, j’en ai quelques-uns en réserve, mais je ne saurais par où commencer.

— J’y travaille. Et au fait, Lady Dare ?

J’ai posé la question au débotté, pour le surprendre, mais c’est moi qui suis surprise de voir la tête inquiète que fait Frank. Mince, c’est vrai !

— Eh bien, quoi ?

— Oh, je t’en prie. (Je soupire.) J’aimerais qu’on arrête de me prendre pour une idiote de temps en temps. (Je prends une coupe de champagne et trinque avec Frank.) Mon sens de l’observation devrait être célébré.

— De quelles observations parles-tu ?

— Par exemple, tu sens beaucoup la lavande. (Je m’amuse de voir les yeux de mon frère s’arrondir.) Et j’ai découvert que c’est le parfum préféré de la délicieuse Lady Dare.

— Ah oui ?

— Oui, réponds-je avec dédain. À quoi joues-tu, Frank ? Cette femme est une mangeuse d’hommes.

— Je sais.

Je n’arrive pas à réprimer un mouvement de recul.

— Tu le sais ?

— Évidemment, Eliza. Ne crains rien. Je ne vais pas tomber amoureux d’elle.

— Ma foi, c’est un soulagement.

Je retourne mon attention sur la salle.

— Tu ferais bien de l’éviter.

— Merci du conseil, répond-il en se renfrognant, mais que sais-tu de Lady Dare ?

— Il y a des rumeurs, dis-je d’un ton moqueur.

— Moi qui pensais que tu te fichais des rumeurs…

— C’est vrai, dis-je en relevant le menton. Mais certaines sont persistantes, alors je t’encourage à faire preuve de prudence, Frank.

Je sens dans le sourire qu’il m’adresse en retour toute la tendresse qu’il a pour moi.

— As-tu besoin du même conseil ?

Comme j’aurais du mal à ne pas réagir du tout, je lui fais un petit sourire et m’éloigne avant qu’il détecte quelque chose de fâcheux. Je peux remercier le Seigneur que ma brève rencontre avec le duc soit passée inaperçue.

Je me mordille la lèvre, songeuse, lorsque Mr Fitzgerald me salue en passant. J’incline aimablement la tête, mais ma bonne humeur ne dure pas : de la pièce d’à côté arrive Frederick. Il est seul. Et je ne vois à proximité personne que je pourrais aborder pour m’épargner une conversation.

— Lord Lymington.

— Miss Melrose. J’ai recherché votre compagnie toute la soirée.

— Je vous prie de m’excuser pour mon absence. Je ne me suis pas sentie très bien, si vous tenez à le savoir.

Ce n’est pas tout à fait un mensonge, je ne devrais pas être accablée par la culpabilité. Je ne me sens pas bien du tout à cet instant, pour être honnête, car je ne sais combien de temps je vais supporter ce cirque. Je me dandine d’un pied sur l’autre, désespérant de pouvoir fuir loin de lui.

— Oh, dit Frederick, en effet, vous semblez un peu pâle. Peut-être puis-je vous raccompagner chez vous, si votre père le permet, bien entendu.

— Peut-être.

Cette perspective ne m’enchante guère. Je me demande si c’est une bonne idée. Au moins, ici, je ne suis pas accablée par mes pensées, qui risquent de m’assaillir dès que je serai seule et que j’essaierai de dormir.

Des pensées qui ne concernent pas seulement les circonstances du retour du duc à Londres, mais la manière dont il me regarde. Les mots qu’il prononce. Les sentiments qui me submergent quand il est devant moi. Quand ses lèvres s’approchent des miennes. Je suis dévastée, secrètement, qu’il m’ait refusé à plusieurs reprises un baiser.

Mon Dieu, quelle est cette horrible sensation qui m’étreint la poitrine ?

Père, naturellement, est ravi de voir Frederick me raccompagner de nuit. Il demande à Frank de nous chaperonner.

— Emmène aussi Clara. Où est-elle passée durant toute la soirée, d’ailleurs ?

— Ici, Papa ! dit-elle en surgissant de nulle part. J’étais avec Maman.

Elle ment, je le sais, mais je ne vais pas la dénoncer. En revanche, il faut que nous ayons une conversation. Elle doit se défaire de son béguin idiot pour le garçon d’écurie.

Hypocrite !

Nous rentrons en silence, puis je monte dans ma chambre et me mets à ma fenêtre pour jeter un coup d’œil de l’autre côté de Belmore Square. Il est plus de minuit et des bougies sont toujours allumées chez le duc, où je vois des ombres bouger. Je scrute le moindre mouvement en me demandant comment nous sommes passés d’une conversation agréable à une hostilité manifeste.

— Non…

Lady Dare traverse le square et je sens mon cœur bondir, je l’avoue. Elle toque à sa porte, et quand il ouvre, je m’effondre.

Je me précipite vers le pot sur ma coiffeuse et vomis dedans avant de m’écrouler sans forces sur le lit. Ma dernière pensée avant de m’enfoncer dans le sommeil est…

Serais-je amoureuse ?

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