Une nuit avec le duc
Chapitre 5
Cette nuit-là, je n’ai pas réussi à dormir. Ni la nuit suivante. Je suppose que ce soir encore je ne trouverai pas facilement le sommeil, car j’ai déjà l’esprit en surchauffe. Après le petit-déjeuner, Père, qui souffre des effets secondaires d’une autre soirée d’excès dans un club de gentlemen, sort de la salle à manger et se retire avec Frank dans son étude pour lire le journal et parler affaires, tandis que Maman annonce qu’elle va organiser un dîner demain soir.
— Je dois acheter une robe, déclare-t-elle en terminant son café. Et un chapeau. Peut-être des bottines, aussi.
Là-dessus, elle se lève et part, suivie par Emma.
Je regarde Clara, qui semble perdue dans ses pensées. Avec une cuillère en argent, je tapote le côté de ma tasse de thé pour la sortir de ses songes. Elle cligne plusieurs fois des paupières et tourne les yeux vers moi.
— Tu rêves du héros de ta dernière lecture ?
Cela lui arrive souvent. Clara est une vraie romantique. Elle lit Jane Austen alors que je lis l’encyclopédie ou des livres d’aventures. Je ne suis pas stupide au point de croire que les histoires alambiquées d’amour passionnel existent vraiment.
Clara sourit, mais d’un sourire lointain, en prenant un muffin sur la table.
— Je ne lis rien en ce moment.
— Ce n’est pas vrai, dis-je en riant. Hier soir, nous sommes restées assises dans le salon un moment à lire près du feu.
— Je ne lis pas, Eliza, répète Clara en poussant un profond soupir.
Ma sœur, d’ordinaire si enjouée, semble soudain bien mélancolique. Une phrase me revient…
Oh mon Dieu.
Frank avait raison d’être inquiet.
— Le garçon du parc, dis-je d’une voix presque accusatrice.
— Je suis amoureuse, bafouille-t-elle en laissant retomber sa main sur la table.
Le muffin lui échappe et tombe sur le tapis, puis va rouler sous une chaise.
— Oh, Eliza, il est merveilleux.
— Tu le connais à peine, Clara.
Je ris, au risque de paraître condescendante. Je ne veux pas la prendre de haut, surtout pas, mais… amoureuse ?
— Je le connais suffisamment pour savoir que je suis amoureuse, soutient Clara, offensée, le menton levé. Je me doutais bien que toi, tu ne comprendrais pas.
Elle a lourdement insisté sur le toi. Je la regarde s’en aller en fulminant, et j’essaye de comprendre à quel point la situation est terrible. Et je ne mets pas bien longtemps à estimer qu’elle est atrocement terrible. Clara n’est plus libre de tomber amoureuse de quelqu’un qui a n’a pas été choisi par Papa. Et un garçon d’écurie ? Ne m’a-t-elle pas entendu quand je le lui ai signalé dans le parc ? Je me frotte le front. Ma sœur, ma petite sœur naïve, m’inquiète beaucoup. Quelle bêtise de tomber amoureuse de quelqu’un qu’elle n’aura jamais le droit d’épouser. Quelle bêtise de tomber amoureuse tout court !
Je ne suis pas portée sur la mode, mais un joli manteau et un bonnet en vogue font partie de la panoplie nécessaire, j’ai au moins compris cela. Être vue attifée de nippes attirerait davantage l’attention que mes tenues préférées, plus confortables. Alors je vais porter ce qu’on attend de moi, sans faire d’histoires.
Je descends l’escalier en enfilant mes gants. Il est prévu que j’accompagne Mère acheter sa nouvelle tenue, et avec un peu de chance, j’aurai l’occasion de m’éclipser un instant et de me perdre dans les jardins.
Au pied de l’escalier, le bruit d’une conversation animée m’arrête. Des hommes, nombreux. La porte de l’étude de Père est entrouverte. Reconnaissant une voix en particulier, je m’approche.
— Je crois que la cour se déroule bien, déclare joyeusement Lymington. N’est-ce pas vrai, Frederick ?
— Oui, Votre Grâce, excellemment, confirme Frederick avec assurance.
Naturellement, je ne suis pas du tout d’accord, et si je pensais avoir la moindre chance d’être écoutée, je signalerais ma présence pour m’exprimer.
— Je suis très heureux de l’entendre, dit Papa en se levant et en rejoignant près de la cheminée Mr Porter, qui fait tourner avec un plaisir palpable un fond de scotch dans un verre.
— Quel dommage que ce soit faux, dis-je tout bas en nouant le ruban de mon bonnet sous mon menton.
— Huit mille exemplaires, Melrose, claironne Porter.
— Tentons neuf mille aujourd’hui, renchérit Lymington en prenant des mains de Dalton une édition du jour avant de commencer à en feuilleter les pages. Des nouvelles de cette fripouille de Winters ?
Mon regard se tourne naturellement vers Porter, qui s’est raidi.
— Rien de neuf, mais j’y travaille, dit-il en se raclant la gorge.
Je trouve rapidement Frank, qui tourne le dos à la pièce. Je sais à quoi il joue. Il n’a jamais su mentir, alors il cache son visage pour que sa culpabilité ne se voie pas.
— Les ouvriers vont devoir travailler davantage d’heures si les ventes continuent à grimper à cette vitesse, dit Papa à Lymington, qui inspecte le journal. (Je vois Papa tourner un regard intéressé vers le dos de Frank. Plus d’heures ? Ils sont déjà usés jusqu’à la corde.) Apparemment, tout le monde l’achète en priorité pour savoir s’il y a du nouveau sur le retour de Johnny Winters et le sort funeste de sa famille, poursuit Père, ce qui me donne des sueurs froides. Voyons, lequel de vous deux nous écrira un article, cette fois ?
Porter tousse, et Frank aussi.
— Moi, répond vite mon frère. Dès que j’aurai des informations.
— Mettez-vous tout de suite au travail, Melrose, insiste Lymington. Les ouvriers supporteront bien une charge de travail supplémentaire.
— Il me semble, dis-je sans réfléchir, ma langue me trahissant une fois de plus, que l’esclavage a été aboli en 1807.
Il faut que j’apprenne à me contrôler, je vais finir par croupir en prison si je continue.
Tous les hommes de la pièce se tournent vers la porte, où je me tiens, bouche bée comme des poissons morts. Pauvre Papa. De tous, c’est lui le plus choqué. Ou est-ce de l’horreur ? Peut-être un mélange des deux. Mon Dieu, je déteste lire de la déception sur son visage.
Frederick bondit de son fauteuil et incline la tête.
— Miss Melrose.
— Cher comte, dis-je dans un murmure, déjà prête à battre en retraite pour fuir l’atroce silence qui s’est abattu. Peut-être devriez-vous augmenter les salaires de vos employés, Papa.
Bon sang, Eliza, ce n’était pas prévu. Tu allais fuir. Je t’en supplie, ne prononce plus un mot.
— Vous pourriez évoquer votre grande moralité, et ainsi espérer une hausse de productivité très satisfaisante.
— Je paye bien, répond mon père entre ses dents.
— Dix shillings, Papa ? (Je fais une petite moue.) Ce n’est pas vraiment bien payé. (Et voilà. Cette fois, je suis fichue. Mais au point où j’en suis, autant livrer le fond de ma pensée.) Et tant que nous parlons de la société, puisque vous commencez à devenir riche (je désigne d’un geste le bar bien rempli, les cigares, les vêtements qu’il porte), vous devriez engager un autre journaliste.
Je me tiens bien droite, un grand sourire aux lèvres, car je me dis qu’il est grand temps que je revendique mes propres textes. S’ils sont si populaires… Et puis, franchement, je suis fatiguée que des hommes, mon frère ou l’égocentrique Porter, tirent gloire de mon dur labeur.
— Je connais justement quelqu’un. (Père rit nerveusement.) Ne serait-ce pas un changement excitant ?
La tête qu’ils font a de quoi me rendre folle. Frank me lance un regard pour me supplier de m’arrêter là.
— V… vous ? balbutie Lymington.
— N’ayez pas l’air si choqué, Votre Grâce. J’ai écrit bien des articles remplis de vérités. D’ailleurs, Papa les lisait avec le plus grand intérêt, n’est-ce pas, Papa ?
— Eliza, je vous en prie, marmonne Papa, mais je suis trop en colère contre le rejet de Lymington.
Je suis en colère d’être ici. Je suis en colère que Père ait réussi son affaire et brasse des tonnes d’argent. Je suis en colère de ne plus pouvoir lire toute la journée et écrire toute la nuit. Je suis en colère de devoir épouser un homme pour qui je n’éprouve rien. Je suis en colère.
Je pose le regard sur Lymington, qui semble horrifié et plein de regrets à cet instant.
— Je serais ravie d’accepter cette position, dis-je joyeusement. Agrémentée d’un salaire, bien entendu.
Relevant les pans de ma robe, je me tourne.
— Maintenant, si vous voulez m’excuser, j’ai des robes à acheter et une dizaine d’invitations à des événements à accepter. La vie d’une dame est fort occupée, comme vous le savez.
Je sors de la maison et ferme la porte derrière moi avec trop de force, ce qui fait frapper le heurtoir.
— Qu’ils aillent en enfer !
Mon regard noir va se porter sur le manoir des Winters et se concentre, sans trop d’intensité, sur la fenêtre. Je ne vois pas pourquoi le duc serait différent. Les hommes !
— Imaginez si les hommes n’étaient pas des porcs pleins de préjugés.
— Des porcs, vous dites ?
Je suis saisie par le son de cette voix. Mon cœur se met instantanément à cogner dans ma poitrine lorsque je découvre cette silhouette grande et puissante debout près de la maison. Il balance une canne de promenade d’un air décontracté, sa main libre plongée dans sa poche. Mon Dieu, y a-t-il déjà eu un homme qui eût l’air plus sûr de lui ? Et beau. Et espiègle. Et… intéressé.
Je m’efforce de garder contenance, craignant qu’il lise en moi comme dans un livre ouvert.
— Votre Grâce, dis-je en le saluant sans le quitter des yeux.
Va-t-il m’interroger à propos de la lettre ? Sait-il seulement que c’est moi qui la lui ai rendue ? Me croit-il capable de l’avoir lue ? Tant de questions ! Ah, et aussi, qui est A ?
— Miss Melrose, me salue-t-il d’un ton tranquille en poursuivant son chemin.
Lorsqu’il disparaît par la grille des jardins, je retrouve enfin une respiration normale. Cet homme est mauvais pour ma santé. Et comment connaît-il mon nom ? Je ne sais pas. Ce que je sais, et c’est terrible, c’est que j’en ai des frissons.
Je retrouve Mère et Clara qui m’attendent au pied du perron. Mère prend le chemin suivi par le duc tandis que Clara me regarde en fronçant les sourcils.
— Tout va bien, Eliza ?
— Oui, reprend Mère en se tournant vers moi. Vous avez l’air nerveuse.
Est-ce à cause de ma scène avec Papa ou de ma rencontre avec le duc ?
— J’étouffe, Maman, dis-je en jetant un coup d’œil en arrière, à la maison.
Oui, je me sens piégée. Impuissante. Humiliée. Je sais que ma mère n’y peut pas grand-chose. Mais cela ne l’empêche pas de s’approcher de moi et de me prendre par le bras.
— J’ai quelque chose qui va vous remonter le moral. — Quoi ?
— Vous verrez.
— Je l’ai découverte la semaine dernière en rentrant du parc royal, dit Mère en poussant la porte, révélant une caverne pleine de…
— Mon Dieu…
J’entre, l’eau à la bouche, en essayant d’appréhender le nombre de livres devant mes yeux.
— Il doit y avoir tous les livres qui ont jamais été écrits.
Je me retourne, écrasée par cette vision.
— Pas tous les livres.
Mes yeux se posent sur un homme debout derrière un comptoir en bois entouré de piles de livres – par terre, sur le comptoir, jusque sur le rebord de la fenêtre.
— C’est merveilleux.
— Merci.
Il se penche vers moi et me regarde par-dessus ses lunettes.
— Vous cherchez une histoire d’amour ?
Je souris, enchantée, et commence à déambuler en laissant mes doigts gantés effleurer les couvertures qui semblent vibrer à mon contact.
— J’aime tout ce qui touche aux voyages et aux explorations, parfois l’histoire aussi.
— Alors il faut aller au fond du magasin, ma chère. — Merci, Mr…
— Fuddy, répondit-il en recommençant à tamponner les livres posés sur le comptoir. Vous me trouverez ici si vous avez besoin d’aide. (Il me montre l’autre bout du magasin.) Vous trouverez tous les livres d’Austen sur cette étagère.
Il dit cela en jetant un coup d’œil à Clara, qui lève les yeux au ciel mais ne conteste pas la conclusion de Mr Fuddy et s’en va vers l’étagère examiner les livres.
Mère me fait un petit signe de tête et s’en va rejoindre Clara, me laissant explorer le magasin – ou plutôt le tunnel de livres –, où règne une odeur magnifique.
Une fois arrivée tout au fond, je découvre un mur entier de livres, pas un centimètre de plâtre visible derrière les couvertures. Mon Dieu, par où commencer ? Je respire l’odeur.
— Imagine si tu pouvais vivre ici, me dis-je dans un souffle.
— Oui, imagine.
Je sursaute et me retourne, mon pauvre cœur bondissant dans ma poitrine.
— Dieux du ciel, dis-je en bafouillant presque, me retrouvant presque contre la poitrine d’un homme.
Je recule aussitôt d’un pas et lève les yeux vers son visage, bien que je sois presque sûre de savoir qui se trouve devant moi. Je ressens les mêmes tremblements de tout mon corps. Je croise ses yeux verts, son beau visage, ses cheveux décoiffés de façon inhabituelle, et ravale mon admiration en le voyant me lorgner sans vergogne de bas en haut. J’ai l’impression d’être toute nue sous ce regard. Il faudrait que je recule pour pouvoir mieux respirer, mais il s’avance chaque fois que j’essaye de m’écarter. Un pas, et encore un autre, et bientôt j’ai le dos contre les étagères pleines de livres. Il approche, me regarde, un semblant de sourire étirant ses lèvres adorables. Il a tout à fait conscience que je ne respire plus parce que j’ai peur.
— Votre Grâce, que faites-vous ?
Ma voix n’est plus qu’un filet étranglé.
Il réduit l’espace entre nous, ses yeux se plantent dans les miens, son visage est si proche que je sens son parfum. Une sensation reconnaissable m’envahit, mais j’ai beau la reconnaître, je sais qu’elle est interdite. Je supplie mon corps de se réveiller, d’agir, mais il refuse de m’écouter. Sans doute parce qu’il aime trop cette sensation qui me met sur des charbons ardents. Le duc continue de me regarder comme s’il me mettait au défi, comme s’il attendait que je lui demande de s’écarter.
Je ne le ferai pas. Je refuse.
— Vous avez perdu l’usage de la parole ? dis-je.
Ses yeux tombent sur mes lèvres, je retiens mon souffle, sa bouche se rapproche de la mienne, son regard me scrute avec un air quelque peu curieux. Mon Dieu, va-t-il m’embrasser ? Arrête ça, Eliza !
— Votre Grâce…
— Miss Melrose, dit-il doucement en retour.
Ma respiration est heurtée, j’ai l’impression que ses lèvres sont deux aimants qui m’attirent. Je sens son souffle. La chaleur. Mon cœur qui cogne, qui cogne. Et au moment où il n’y a plus que l’épaisseur d’un cheveu entre nos lèvres, il détourne la tête, fronce les sourcils, s’écarte.
— Vous voulez que je parle ? Et que voudriez-vous que je dise ?
Il a une voix de velours et sans doute d’autres choses illicites. Doux Jésus, combien de promesses a-t-il susurrées dans les oreilles des dames d’ici et d’ailleurs ? J’arrive à peine à respirer.
— Je voudrais que vous vous excusiez de me bousculer.
Il recule d’un pas, un livre à la main.
— Je vous présente mes excuses si je vous ai bousculée.
Je regarde ailleurs et me racle gorge en brossant ma robe qui n’a pas le moindre pli.
— Vous n’avez pas l’air désolé.
— Parce que je ne le suis pas.
En relevant les yeux, je remarque un exemplaire du journal de Père coincé sous son bras. Et je remarque aussi que ce n’est pas l’édition du jour, mais une plus ancienne. Il l’ouvre, le parcourt avec désinvolture, marmonne, et, comme je suis curieuse, ce qui fait certainement partie de son plan, je me tords le cou pour voir ce qu’il se donne tant de mal à me montrer. Il s’agit de mon article. Celui dans lequel je détaille le retour grandiose du duc à Londres.
— Vous avez lu les informations, j’imagine ? demande-t-il.
— Je n’en ai pas eu besoin. Malheureusement, j’étais là ce jour-là.
— Malheureusement… répète-t-il d’une voix pensive en remettant le journal sous son bras.
Ses yeux se rétrécissent, se font accusateurs. La chaleur me monte aux joues et je détourne le regard.
— Était-ce malheureux, Miss Melrose ?
Il s’approche de nouveau, me forçant à lever les yeux. Il me fouille du regard.
— Très malheureux.
Il a un petit sourire.
— Vraiment ?
— Vous êtes très grossier.
— Et vous êtes bien audacieuse. Je ne crois pas que vous soyez faite pour Londres.
Je ris légèrement, d’un rire impossible à retenir.
— Il n’est pas impossible que vous ayez raison.
Son sourire est presque effronté, et à cet instant je me demande si je vois le même homme que le reste du monde. Un meurtrier ? C’est obscène. Je ne peux pas le croire. Mes yeux retombent sur ses lèvres. Des lèvres pleines, charnues. Des lèvres qui étaient si proches des miennes il y a à peine quelques secondes.
Eliza !
Je m’arrache à mes pensées interdites et me redresse.
— Vous me bousculez encore.
Et j’adore ça.
— Moi aussi, vous me bousculez, murmure-t-il en s’écartant et en collant quelque chose contre ma poitrine.
Le livre qu’il a pris dans les étagères.
— Bonne journée à vous, Miss Melrose.
Il se retourne, se met à déambuler, que Dieu ait mon âme pécheresse, j’admire sa démarche chaloupée et la finesse de ses longues jambes solides. Il est parfait. Parfait, mais entaché. Et soudain, être à Londres ne me semble plus tant une épreuve.
Il jette un dernier coup d’œil mais sans m’offrir tout son visage, juste son profil, et quel profil. Je pourrais me liquéfier sur place. En tout cas, je dois me reprendre. Je pose la main sur l’étagère, m’y accroche, le cœur prêt à sortir de ma poitrine. Bonté divine. Une fois de plus, je me demande comment il connaît mon nom. Peut-être un jour me souviendrai-je de lui poser la question lorsque je serai en sa compagnie, si j’arrive à garder de l’esprit en sa présence.
J’entends Mère qui m’appelle, m’obligeant à retomber sur terre.
— Je suis là, Maman !
Ma voix tremble un peu. Je prends quelques inspirations en me tamponnant les joues.
— Quel dédale ici ! dit-elle en apparaissant au coin d’un couloir. Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Je baisse les yeux sur le livre, mais avant que j’aie eu le temps de voir le titre, car je ne sais toujours pas de quoi il s’agit, elle me le prend des mains et lit la couverture.
— Oh Eliza, soupire-t-elle en secouant la tête.
Oh Eliza, quoi ? Je n’ose pas poser la question. Elle remet le livre dans ma main et me caresse la joue avec un air de profond regret.
— Cook doit avoir préparé le repas.
Mère s’en va en appelant Clara. Je regarde le livre.
Les Voyages de Gulliver. Je me mords la lèvre. Je le connais bien, j’en ai un exemplaire sur ma table de chevet. Une coïncidence ?
Lorsque nous revenons à Belmore Square, je vois Papa et Frank monter à bord de notre voiture. Mère grimpe le perron qui mène à la maison et, parvenue en haut, se retourne pour contempler le square. J’imagine qu’elle cherche Lady Tillsbury ou Lady Blythe pour reprendre ses tentatives incessantes d’entrer à Almack.
N’étant pas décidée à rentrer dans ma cage dorée, je traverse la chaussée et pénètre dans le square par l’entrée de droite. Je suis l’allée du milieu, et bientôt apparaît la fontaine qui marque le centre. Je la dépasse en marchant avec précaution sur quelques buissons de lavande, et j’arrive à l’un de ces croisements où des bancs en fer forgé sont postés au milieu de la végétation. Je m’assieds pour me reposer quelques minutes, prends le livre que le duc m’a donné et commence à le feuilleter. Il est question de voyages, de terres lointaines et sauvages, d’endroits accessibles après des mois de traversée sur des mers démontées. Seuls les plus courageux peuvent tenter une aventure pareille. Un frisson d’excitation me parcourt, qui retombe aussi vite qu’il est monté, car je me rappelle soudain que je n’ai pas ma place à bord des navires qui affrontent des mers démontées. Peut-être devrais-je m’enfuir. Une dame comme moi n’irait pas bien loin, même si je suis une fausse dame. À peine jusqu’au port. On me rirait au nez et on me renverrait à Belmore Square. Écœurée, je referme le livre. Pourquoi m’agace-t-il en me mettant sous les yeux des luxes dont je ne pourrai jamais profiter ? A-t-il visité ces endroits ?
À deux doigts de faiblir, je me penche et c’est là que je la vois. Une feuille in-quarto pliée et cachetée. Le front plissé, je m’en saisis, la tourne entre mes doigts, et mon cœur menace de s’arrêter lorsque j’aperçois les initiales « J. W. » imprimées dans la cire.
Vite, je glisse le papier entre les pages en regardant nerveusement autour de moi. J’ai toujours trouvé le principe des sceaux perturbant. Comment est-il possible que quelqu’un se comporte avec un tel manque d’honneur et cherche à découvrir le contenu d’une lettre qu’on lui a confiée ? Mais aujourd’hui, je me suis déjà rendue coupable de ce déshonneur. J’enfonce ma tête dans mes épaules. D’ailleurs, cette lettre m’est destinée.
Je rentre chez moi à la hâte, grimpe l’escalier et file tout droit dans ma chambre. Je pose le livre sur la table de chevet, retire mon bonnet et mon manteau, car je transpire abondamment, et j’allume une bougie avant d’enfiler ma robe d’intérieur, de prendre la feuille et de m’installer sur le fauteuil en palissandre près de la fenêtre. Dieu tout-puissant, mon cœur, mon pauvre cœur fatigué, cogne comme jamais et la vision du sceau brûle mes rétines. Du moins, les initiales qui y figurent.
J. W.
Il n’y a pas la place dans mon esprit absorbé pour se demander ce que contient la lettre ou pourquoi il me l’a laissée. Je brise doucement le cachet et déplie le papier, et en voyant son élégante écriture manuscrite, je défaille déjà. Je dois me concentrer pour respirer, sinon je perdrais conscience et ce serait malheureux, ne serait-ce que par la chute de mon corps sur le sol qui alerterait quelqu’un et parce qu’on me découvrirait inconsciente avec ce message à côté de moi.
Cependant, il semblerait que le duc soit un homme de peu de mots. Pas de phrases interminables, pourtant ce n’est pas le prix du service postal qui a pu le retenir, attendu que la feuille était glissée dans le livre qu’il m’a lui-même donné. Alors, pourquoi donc le duc a-t-il été si avare de mots ? Je soupire, plus indignée que je ne devrais l’être.
Imagine…
— Imagine quoi ?
Je cache le message entre le matelas et le sommier de mon lit. Puis je me poste à la fenêtre et regarde de l’autre côté du square. Et mon esprit s’emballe comme souvent, sauf que pour une fois ce n’est pas du monde que je rêve de me préserver, mais d’un homme.
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