Une nuit avec le duc
Chapitre 10
Le souper se déroule comme à l’ordinaire. Frank est encore absent, mais personne ne semble vouloir y prêter attention, et à côté de mes spéculations sur mon frère, je n’ose interroger Père, qui a l’air en pleine forme d’ailleurs, sur la récente visite du duc. Je n’ose pas non plus demander à Mère. A-t-elle oublié ou feint-elle l’oubli ? Il est possible qu’elle ait tiré une ou deux leçons des déboires vécus par ces mères protectrices de la bonne société, qui sonnent l’alarme dès qu’elles ne sont pas sûres de la fiabilité d’un prétendant. Difficile de savoir, mais ce qui est certain, c’est que toute mention du duc suscitera des questions auxquelles je n’ai pas envie de répondre. Je n’ai aucune envie d’attirer leur attention sur ce sujet, car, que Dieu me vienne en aide, je dois absolument le revoir. Je mourrai si je ne le revois pas. J’exagère, d’accord, mais pas de beaucoup. Je suis amoureuse.
Ce soir, me dit-on, le vicomte Millingdale donne un petit dîner avec des invités triés sur le volet. À la grande satisfaction de Mère, Papa et elle font partie des élus.
— Encore heureux, s’esclaffe Papa en reprenant des pommes de terre. Après tout, sur les quatre-vingts banques qu’il y a à Londres, c’est la sienne que j’ai choisie pour s’occuper de notre fortune. En plus, il passe de la publicité pour sa banque dans le journal à un tarif avantageux, ce qui lui rapporte des affaires.
— Vous savez aussi bien que moi que l’argent n’a pas autant de poids qu’un titre, et ce ne sont pas les titres qui manquent à Belmore Square.
Mère tend la main vers Clara et écarte une mèche de cheveux de son visage. Ma sœur, agacée, détourne la tête.
— Comme l’a prouvé le choix de Mrs Fallow, poursuit-elle en ignorant la rebuffade de Clara. Elle se comporte comme si elle-même avait un titre.
Père regarde Mère avec tendresse, amusé par son esprit de compétition.
— Porter et sa femme nous accompagneront ce soir.
Mère grimace. Comme moi, elle trouve insupportable le rédacteur en chef du journal de Papa.
— J’espère que Marion n’aura pas de coquard que nous devrons faire semblant de ne pas voir.
— C’était un accident, dit Père en l’avertissant d’un regard de ne pas aller plus loin. Et nous n’avons aucune raison de ne pas croire l’explication de Porter quant à ce malheureux incident.
Maman grogne. Je suis de son côté, même si j’arrive à contenir mes doutes, quoiqu’avec grande difficulté.
— Je vais demander qu’on me prépare la voiture demain.
— Et où mon épouse compte-t-elle se rendre ?
— Je pars avec les filles en excursion.
— Ah ? dis-je.
— Quoi ? fait Clara, qui parle pour la première fois depuis son arrivée à table. Je n’ai pas envie de faire une excursion.
Sans tenir compte de sa remarque, Mère boit une gorgée de vin en souriant.
— Une petite sortie nous fera le plus grand bien. Du temps entre mère et filles. Oui. Ce sera charmant.
Je la regarde avec méfiance.
— Et où irons-nous ?
— Au théâtre, et à l’adorable nouveau salon de thé de Regent Street. Lady Tills… Apparemment, c’est charmant.
Elle espère donc toujours gagner les faveurs d’au moins l’une des patronnesses d’Almack.
— Où est Frank ?
La question tombe de façon inopinée, mais l’absence de mon frère me paraît de plus en plus curieuse. Je voudrais savoir ce qu’il pense des nouvelles concernant le vieux vicomte Millingdale et la jeune Lizzy Fallow.
— Ton frère est plus mystérieux de jour en jour, répond Papa d’un air songeur. Et les ventes s’effondrent aussi de jour en jour.
— Oh, mon cher, j’ai la matière pour un article ! claironne Mère.
Et voilà, c’est parti, me dis-je en me renfrognant.
— L’horrible duc a provoqué le chaos chez le modiste alors qu’Eliza et moi y étions pour récupérer un chapeau.
— Le chaos, vous dites ?
— Un chaos absolu, affirme-t-elle en appuyant ses dires d’un hochement de tête.
Johnny a peut-être raison. Quand cette histoire sortira dans les journaux, il aura un pistolet à la main. Mon Dieu… La réalité a presque disparu.
— Je peux l’écrire, dis-je timidement à Papa.
— Certainement pas, me rabroue-t-il. C’est à Frank de l’écrire.
— Je l’écrirai, dit Clara en mangeant ses patates.
Je l’ignore. Elle n’a pas envie d’écrire.
— Tout cela est bel et bon, Papa, mais personne ne sait où se trouve Frank.
Mon regard passe de ma mère à mon père, et je les vois tous les deux remuer sur leur chaise avec inquiétude. Qu’ai-je raté durant mon alitement ?
— Quelqu’un peut-il me dire où est Frank, au nom de Dieu ?
— Il est tombé dans la boisson, répond Mère en traçant en l’air un geste désinvolte de la main. Il dort au fond d’un fauteuil du club de gentlemen de Mayfair, sans doute.
Père s’avachit dans sa chaise en se frottant le front et en soupirant.
— Qu’ai-je fait pour mériter des enfants aussi difficiles ?
Il y a une réponse à cette question, une réponse valide, mais je rechigne à mettre tout le poids sur les épaules de mon père, qui a déjà l’air prêt à s’écrouler. Ainsi, Frank s’est perdu ? Mon Dieu. C’est pire que je ne pensais. Il a dû prendre conscience qu’il aimait Lizzy Fallow. Je mordille une carotte en réfléchissant. Le pauvre. J’imagine que Lizzy est aussi heureuse d’épouser ce vieux décrépit de vicomte que je le suis de me marier avec Frederick Lymington. Cela dit, mon prétendant a au moins le mérite de pouvoir marcher sans le soutien d’une canne et de voir sans l’aide de lorgnon.
Je me tourne vers Clara, elle aussi a un air mélancolique. Elle retourne sa nourriture avec sa fourchette, distraite. On dirait que je ne suis pas la seule Melrose à vivre une tempête intérieure.
À peine Papa et Maman sont-ils partis pour la soirée chez Mrs Fallow, et Clara s’est-elle retirée dans le boudoir pour travailler à son ouvrage de broderie, que je m’enfuis. Le visage dissimulé sous une capuche, je m’aventure dans les rues obscures de Mayfair. Oui, le duc m’a demandé d’aller le voir, et je suis extrêmement déçue de ne pas pouvoir lui obéir, mais j’ai des choses plus importantes à régler.
Je fais attention à rester dans l’ombre, la tête rentrée dans les épaules, tout en progressant. Une fois à Regent Street, je commence à respirer mieux. Je regarde la plaque dorée apposée sur le mur du club le plus prestigieux de Mayfair, et sans doute de Londres. Malgré ma capuche, je n’ai aucune chance de pénétrer dans l’établissement et de faire croire à quiconque que j’ai ma place ici. Après avoir réfléchi une minute, je me résous à parier sur l’audace. Je rabaisse ma capuche, enfonce ma tête dans mes épaules et appuie sur la sonnette, en me disant qu’au fond, c’est la même chose que toutes les fois où je suis allée au pub chercher mon frère ivre mort avant que ma Mère le découvre, car elle l’aurait ramené à la maison en le tirant par l’oreille, sans cérémonie.
Soudain, on m’attrape par-derrière, on me soulève et on me traîne plus loin avant de me reposer sur mes deux pieds. Je crie, me retourne, et découvre deux yeux verts furieux posés sur moi.
— Vous avez intérêt à avoir une sacrée bonne raison pour errer dans les rues à la nuit tombée, Eliza, me tance-t-il en brandissant son index devant mon visage. En fait, non. Aucune raison ne serait satisfaisante. À quoi diable jouez-vous ?
Il fait les cent pas devant moi, laissant libre cours à sa colère. Je ne peux pas dire que je lui en veuille. J’ai conscience que j’ai agi avec imprudence. Mais…
— C’est mon frère, dis-je, espérant le calmer, bien que cela semble peu probable.
Il est livide.
— Qu’a-t-il, votre frère ? s’emporte-t-il, en me regardant avec une certaine curiosité.
— Je m’inquiète pour lui. (Je secoue la tête.) Je ne l’ai pas vu depuis des jours. (Je préfère éviter la première raison à cela.) J’ai peur qu’il ne soit en train de se détruire, je veux l’en empêcher.
— C’est un grand garçon.
— Certes, mais… (Je remonte les pans de ma cape.) Je m’inquiète pour lui, alors si vous voulez bien m’excuser, Votre Grâce…
Je ne vais nulle part, le duc me barre le chemin de sa carrure imposante et son expression ombrageuse me met au défi d’oser le contrarier. J’ose. Il sait que je vais oser.
— Il n’est pas là, Eliza.
— Quoi ? (Je regarde par-dessus son épaule la plaque du club.) Ma mère a dit qu’il était à Gladstone.
Johnny me montre l’autre bout du carrefour.
— Votre mère se trompe. Il est à Kentstone.
— Kentstone ? Je n’en ai jamais entendu parler.
— Nous sommes peu nombreux à connaître.
— C’est exclusif ?
— Si l’on veut.
— Alors j’irai le sauver là-bas.
Je commence à traverser la rue et à approcher du bâtiment.
— Vous n’entrerez pas dans cet établissement.
— D’après qui ? dis-je en avançant d’un pas décidé vers la porte discrète. — Moi !
Sans hésiter, il me soulève à nouveau et s’éloigne. Une fois de plus, je me retrouve ballottée sur son épaule.
— Et tous ceux qui comptent dans ce pays, ajoute-t-il.
— Ce n’est qu’un club de gentlemen, Votre Grâce.
Je me débats comme une diablesse, refusant cette position sur son épaule, bien qu’il m’en coûte, je dois l’avouer.
— Je serai sortie en un rien de temps. Je ne crois pas que tout cela mérite une réaction pareille.
Il grogne, et c’est un grognement primaire qui, franchement, me met sur mes gardes. Puis il me repose par terre.
— Je vais aller le chercher.
— Non !
Je remets ma capuche en place. Frank se demandera au nom de quoi le duc intervient et il refusera de le suivre. La seule option serait que Johnny prévienne mon frère de ma présence devant l’établissement, mais elle engendrerait trop de questions auxquelles je ne souhaite pas répondre. Frank fera un infarctus en apprenant que je suis ici. Et il en fera un deuxième s’il découvre avec qui je me trouve, sans chaperon qui plus est. Cette dernière pensée m’amène à réfléchir un instant.
— M’avez-vous suivie, Votre Grâce ?
— Bien sûr que je vous ai suivie. Je n’allais pas vous laisser vous aventurer dans les rues en pleine nuit, non ?
Il lève les yeux au ciel. Cela lui arrive souvent, et c’est le signe qu’il me trouve particulièrement exaspérante. Ma foi, moi aussi je le trouve exaspérant.
— Je suis tout à fait capable de ramener mon frère sans votre aide…
Une porte s’ouvre et une femme apparaît, vêtue de…
— Nom d’un chien dis-je tandis que le duc vient se placer devant moi pour me cacher sa vue.
Elle est à moitié nue ! Et pas par accident ! J’essaye de me tordre le cou pour voir par-dessus l’épaule du duc. Ma curiosité signera ma perte. Mais il lève le bras pour m’avertir de rester derrière lui.
— Oh, dit la femme d’une voix amusée. Ce n’est pas la peine, avec vos bagages, de venir dans une ruelle crasseuse, Votre Grâce.
Je m’écarte déjà du duc, scandalisée et prête à protester. Mais Johnny se tourne vers moi et pose sa main sur ma bouche pour me faire taire.
— Taisez-vous, Eliza, murmure-t-il en penchant la tête d’un air que je commence à connaître.
Une mèche de cheveux blond foncé tombe sur son front et je dois retenir ma main, ma traîtresse de main, de se lever pour l’écarter. Je deviens beaucoup trop attachée au contact, au toucher entre nous.
Cependant, son regard implorant me ramène à la soumission, je hoche la tête comme je peux tandis qu’il libère ma bouche, tout cela sans quitter mes yeux pendant de longues secondes. Huit, au total. Je le sais parce que je compte.
— Je m’en occupe.
Ses yeux brûlants me lâchent enfin pour se retourner vers la femme à demi nue qui, apparemment, le connaît.
Votre Grâce.
Il est déjà venu ici ? Mon Dieu… Naïvement, je pensais que c’était un établissement sophistiqué où les gentlemen buvaient un verre en parlant affaires et en fumant. Cette femme, qui semble avoir égaré ses vêtements, suggère autre chose.
Oh, Frank.
Dans quel pétrin s’est-il fourré ? C’est insupportable. Soulevant ma cape, je passe devant le duc et la femme et me précipite vers la porte restée entrouverte.
— Eliza !
Je tombe aussitôt sur d’autres femmes dévêtues, les seins à l’air, sans honte, copieusement maquillées. Bien que je me sente trop habillée en leur présence, j’ai d’autres affaires plus urgentes en tête que ma décence ou mon indécence. Entendant les bottes du duc dans mon dos, je presse le pas en faisant confiance à mon flair et à l’odeur du tabac.
J’arrive dans une grande salle luxueuse où flottent de larges nuages de fumée qui gênent ma vision, ce qui ne m’empêche pas de remarquer d’autres femmes alanguies sur des hommes, qui caressent et se laissent caresser. Alors que ma stupéfaction commence à passer, le duc me rattrape.
— Pour l’amour de Dieu, Eliza, s’écrie le duc en me prenant par le poignet. Ce n’est pas un endroit pour une dame.
— En effet, dis-je en me libérant. Mais je suis ici, alors autant m’occuper de ce qui m’a fait venir.
J’avance en scrutant les hommes, tous ces hommes qui tiennent le haut du pavé, jusqu’à ce que j’aperçoive mon frère. Il est avachi dans un fauteuil avec une bouteille de gin et une femme à califourchon sur lui, la poitrine généreuse presque écrasée contre son visage. Il est à peine conscient.
— Frank !
Je m’étrangle en le voyant dans une posture si obscène.
Il bat des paupières, tente de se redresser, écarte brusquement la femme assise sur ses genoux.
— Eliza ?
Il se lève abruptement, chancelle.
— Que… Qu’est-ce… que tu fais i… ici ?
— Je suis venue te sauver de… de… (Comment dire ?) De cette tentation !
Un rire rauque s’élève dans mon dos, je pivote et vois le duc qui semble beaucoup s’amuser de la situation. Il ne va pas sourire longtemps, je vais m’en occuper.
— Avant qu’il soit impossible de te sauver, dis-je à voix haute pour être sûre que le duc m’entende. Comme je m’y attendais, son rire s’éteint et fait place à un ricanement belliqueux.
— Je vais te faire la gentillesse de t’attendre dehors, le temps que tu puisses t’habiller décemment en privé.
Décemment ? En privé ?
— Je te fais confiance, ne me laisse pas trop longtemps seule à la merci de tous en pleine nuit dans les rues de Londres.
Et là-dessus, je m’en vais, les yeux de tous les hommes plantés dans mon dos jusqu’à la sortie.
Une fois à l’extérieur de ce temple de la luxure, je ne respire toujours pas tranquillement. Cela, un club de gentlemen ? Quelle hypocrisie ! Je regarde à droite et à gauche. Ce n’est pas un endroit pour une dame, pas à cette heure en tout cas. Sauf, bien sûr, si vous êtes de la catégorie des prostituées.
— Avez-vous perdu la tête, Eliza ?
Je regarde par-dessus mon épaule. Le duc est planté sur le seuil. Il n’a pas l’air enchanté par la situation. Je me moque de ce qu’il pense. Il ne m’a pas échappé que la femme dans la ruelle le connaissait.
— J’aimerais que vous vous en alliez.
— Et j’aimerais vous mettre en cage, hélas, je suis un homme raisonnable.
— Ah, ne soyez pas ridicule ! Où est mon frère ?
— Sans doute en train d’ajuster son pantalon.
Me voyant trembler de tout mon corps, il décide d’essayer de me calmer.
— Écoutez, cela va sans doute prendre un moment. À cause du gin, sa coordination est entamée.
— Pourquoi cette situation vous met-elle tant en colère ? Je veux savoir !
— Parce que… (Il s’approche, le visage presque collé au mien.) Eliza, j’ai du mal à vous l’avouer, mais il semble que j’ai développé un souci quelque peu exagéré et déplacé pour votre bien-être.
Oh ?
— Eh bien, débarrassez-vous-en. Et laissez-moi !
— Jamais de ma vie je n’ai rencontré une telle…
La porte du club s’ouvre et Frank apparaît, titubant. Son regard passe du duc à moi, et son esprit embrumé par l’alcool met beaucoup trop longtemps à comprendre qui est devant lui.
— Eliza ? dit-il en fermant un œil comme pour se concentrer sur moi.
— Oui, oui.
Je grimpe les marches et le prends par la taille.
— Nous avons déjà établi que c’est bien moi.
— Tu n’as rien à faire ici.
— Toi non plus.
Il s’appuie sur moi de tout son poids. Il est trop lourd, je n’arriverai pas à le faire marcher jusqu’à Belmore Square.
— Ce serait bien aimable si tu pouvais marcher sans mon assistance.
— Eli… za ! bafouille-t-il en s’écartant de moi. Je… je… suis par… par… parfaitement sobre.
Johnny rit, et comme si la situation n’était pas assez catastrophique, je sens que je pourrais m’arrêter pour admirer cette vision du duc à la mauvaise humeur permanente riant de bon cœur.
— Nous ne sommes pas d’accord, réponds-je en guettant le moindre signe indiquant que Frank pourrait s’écrouler de tout son long.
Au moins, j’ai la réponse à la première question que je me posais. Je constate de mes propres yeux la réaction de Frank à la nouvelle que Lizzy Fallow va épouser le vicomte Millingdale. À savoir, se soûler et faire comme s’il ne s’était rien passé. Le problème, c’est qu’il ne pourra pas rester éternellement ivre, même si cette solution lui paraît tentante à cet instant. Je n’arrive pas à savoir ce que je pense de sa réaction. Lizzy Fallow n’est pas Lady Dare, et c’est tout ce qui compte à mes yeux.
— À ce que je vois, dit le duc, vous n’irez pas bien loin sans assistance.
Il a raison.
— Voulez-vous m’aider ?
— Avec plaisir.
— Attendez une minute, dit Frank en levant la tête pour observer le visage du duc. Vous êtes Johnny Winters.
— On dit Votre Grâce, fais-je remarquer à mon frère.
Frank s’esclaffe.
— Je… je ne parle pas… avec rrr… respect… aux meurtriers.
— Vous devriez peut-être, rétorque le duc en avançant d’un pas vers Frank. Sinon, un meurtrier risquerait de vous tuer.
— Ça suffit ! m’écrié-je en me plaçant entre eux avant qu’ils échangent des coups de poing ou, pire encore, qu’ils organisent un duel à l’aube. Personne ne va tuer personne.
— Ne comptez pas trop là-dessus, Eliza, répond le duc d’une voix froide.
— Une seconde ! s’exclame Frank en levant le doigt en l’air, comme si les brumes de l’alcool se dissipaient soudain. Vous vous connaissez ?
— Non, dis-je en riant.
— Si, réplique le duc.
Je lui jette un regard noir qui n’aura aucun effet. Dieu merci, il s’arrête là, même si je vois avec inquiétude qu’il doit faire un effort sur lui-même.
— J’ai vu Miss Melrose dans la rue. Je l’ai reconnue puisque nous sommes presque voisins et, comme n’importe quel gentleman l’aurait fait, je suis venu lui demander si elle avait besoin d’aide.
Bien. Très bien.
— Oh. (Frank se frotte le front.) Bon, je pense qu’il vaut mieux rentrer.
— C’est sans doute la meilleure idée que tu aies eue depuis un bon moment, dis-je, ravie par ce revirement. J’ai un article à écrire sur un duc disgracié qui a provoqué le chaos chez le modiste.
Je souris à Johnny, qui lève les yeux au ciel.
— Allons, rentrons, dis-je à Frank.
— Suis-je venu à cheval ?
— Cela m’étonnerait.
— Pourtant, répond-il d’une voix pâteuse en regardant autour de lui d’un air confus, je suis presque certain que oui.
— Possible, dit le duc en observant Frank, que votre frère ne sache plus qui a monté qui.
— Quelle horreur !
À vrai dire, je ne suis pas aussi choquée que je devrais l’être. Mes yeux et mes oreilles ont été exposés à des choses qu’une innocente est censée ignorer.
— Je crois que je suis un peu soûl, dit Frank en riant et en titubant vers moi.
— Frank ! Tu vas m’écraser contre le mur !
— Laisse-moi m’appuyer sur toi.
Le duc s’interpose et prend Frank sous les aisselles pour me sauver d’un sort funeste.
— Il ne tient pas la boisson, commente-t-il.
— Il est en deuil.
— Quelqu’un est mort ?
— Non.
Je regarde avec pitié mon frère, dont le duc soutient gentiment le corps presque inerte. — D’après ce que je comprends, Frank s’est lié à une certaine lady qui doit aujourd’hui se marier à… comment dire ?
— Dites-le simplement.
— Quelqu’un de préhistorique.
— Oh.
— Voilà. (Je secoue la tête.) J’espère que cela ne va pas le pousser à revenir au badinage avec une dame peu recommandable.
— Une dame peu recommandable ? répète le duc.
— Vous la connaissez sans doute, dis-je en rabaissant ma capuche sur ma tête. Je parle de Lady Dare.
Je me place de l’autre côté de mon frère, bien que je ne sois pas d’une grande aide.
— Maman, marmonne Frank. Maman, tu peux me raconter une histoire ?
Je souris avec tendresse.
— Ah, il rêve déjà.
— Il ne se soutient plus, Eliza.
Le duc se donne du mal pour maintenir Frank debout.
— Restez dans l’ombre, cachez-vous.
Me cacher.
Frank a le menton qui tombe sur sa cravate mal nouée. Il marmonne des mots incompréhensibles, gémit.
Quand nous arrivons aux abords Belmore Square, je suis à court de souffle. Pourtant, je n’ai guère aidé le duc à transporter mon frère. Je le soupçonne même de considérer que je le retarde, à en juger par sa façon d’ahaner.
— Vous pouvez le déposer sur le perron, dis-je. Je vais demander à Dalton de le coucher.
Un petit rire se fait entendre.
— Qu’est-ce que c’est ? demande le duc en s’immobilisant, Frank pratiquement pendu à lui.
— Je ne sais pas.
J’arrête de faire semblant de l’aider et me tourne vers les jardins. J’entends de nouveau le rire. J’avance vers l’entrée.
— Eliza, m’appelle-t-il. Eliza, revenez immédiatement.
Les sourcils froncés, j’entre dans le square.
— Clara ?
Des bruits de pas, puis je vois une ombre sur les pavés, et enfin ma petite sœur, penaude, émerge d’une haie de lauriers.
— Es-tu devenue folle ?
Je la prends par le bras et la ramène vers la maison.
— Que se passe-t-il encore ? demande le duc en nous suivant des yeux. C’est votre sœur ?
— Oui ! revendique Clara avec force.
Elle pose les mains sur ses hanches et regarde tour à tour le duc et Frank.
— J’ai l’impression que c’est moi qui devrais demander ce qui se passe.
— J’ai sauvé Frank d’un sort éminemment plus funeste que la mort, dis-je. Et toi, que faisais-tu ? De la broderie avec la gouvernante ?
Clara hausse les épaules avec dédain. Aucune de nous deux n’aime la broderie.
— Qu’est-ce qu’il fait ici ? demande-t-elle en regardant le duc pour détourner l’attention.
— Tu étais avec le garçon d’écurie, dis-je d’une voix accusatrice.
— Au moins, ce n’est pas un meurtrier.
— Clara !
— Pour l’amour de Dieu, murmure le duc en lâchant Frank sur le perron sans ménagement.
Je me précipite pour aider mon frère, qui s’étale en grognant sur les marches.
— Bonne nuit, nous dit sèchement Clara en enjambant Frank avant de disparaître dans la maison.
Le duc me prend la main, ce qui me fait sursauter. En croisant son regard, je lis une drôle d’expression dans ses yeux. Quelque chose comme du regret. De la peine. Ses yeux sont rivés à mes lèvres. Je retiens mon souffle tandis qu’il approche son visage du mien. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu. Nous y sommes ? Enfin ? Dois-je l’arrêter ? Je ne peux pas l’arrêter, car je brûle d’envie de sentir ses lèvres contre les miennes. De ravaler mes paroles. De devenir aveugle à tout sauf au plaisir qu’il me donne. Je ferme les yeux, frémissante. J’attends. Encore. Je retiens mon souffle. Son parfum envahit mes sens. Mon cœur cogne. Mais au bout de quelques longues secondes, toujours pas de baiser. Il relâche ma main. Son absence m’est déjà odieuse.
Je rouvre les yeux, il a reculé, le front lourd, le regard dur.
— Merci pour votre aide, dis-je en détestant la douleur que je lis dans son regard.
Sans m’offrir de réponse, il baisse les yeux sur Frank, étalé sur les marches.
— Votre père a dû faire quelque chose d’atroce dans une vie antérieure, dit-il doucement.
Sa réflexion me heurte, ainsi que son ton solennel, mais je ne conteste pas. Tous les trois, mon frère, ma sœur et moi, nous nous comportons de façon totalement inappropriée et frayons avec des gens à qui nous devrions à peine adresser la parole.
— Je dois y aller, dit le duc en tirant sur sa veste pour la rajuster. Adieu, Miss Melrose.
Sans me jeter d’autre regard, il part, et à chaque pas qu’il fait, à chaque pas qui l’éloigne de moi, je sens mon cœur sombrer. Son adieu m’a semblé tellement… final.
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