Une nuit avec le duc
Chapitre 3
Les Winters reviennent à Belmore Square.
Imaginez que le nouvel habitant de la vieille maison des Winters au coin
de Belmore Square soit, en fait, un Winters…
Le lendemain, le journal de Père a vendu cinquante pour cent d’exemplaires en plus qu’un jour normal, ce qui, de nos jours, fait un joli chiffre. Naturellement, les spéculations sur l’éventuel emménagement d’un membre oublié de la famille Winters ont renouvelé les rumeurs sur ce qui était arrivé au juste au duc, à sa femme et à leurs enfants. Mais une semaine a passé depuis que mon article a été publié, et si les ragots n’ont pas cessé et se sont même amplifiés à ce sujet, ce n’est pas le cas de ma connaissance des Winters, si bien que je suis dans l’impossibilité d’écrire quoi que ce soit. J’ai appris que le duc de Chester, Joe Winters, était un inventeur renommé, même si je n’ai pas pu découvrir ce qu’il avait inventé et que personne parmi les gens que j’ai rencontrés cette semaine n’a été en mesure de répondre à mes questions indiscrètes. Sa femme, Wisteria, était la fille d’un vicomte décédé au bord de la ruine, et leurs enfants, Johnny, Sampson et Taya, sont censés être aussi beaux que leur mère avait la réputation de l’être. L’aîné, Johnny, l’héritier du duc, était un peu fougueux, d’après ce qu’on dit. Fougueux et rebelle. Impulsif, aimant un peu trop le scotch. Et débauché, avec ça. Un séducteur notoire.
Mais ce ne sont que des rumeurs, bien sûr, et rien qui pourrait éclairer mes lecteurs potentiels. Ce qui ne m’a pas empêchée de coucher sur papier mes notes, ou plutôt de scribouiller d’incessantes théories tout en me demandant si un jour quelqu’un inventera une plume dotée d’une réserve infinie d’encre, car il est incroyablement pénible de devoir sans cesse plonger ce maudit engin dans l’encrier.
Malheureusement, aujourd’hui je ne peux pas écrire, réfléchir ou tremper ma plume. Je dois retrouver Frederick Lymington au parc royal avec ma mère, et nous nous promènerons. Il commence sa cour, et c’est mon arrêt de mort qu’il signe. Je ne me suis jamais imaginé tomber amoureuse, et encore moins faire semblant de l’être.
Vêtue de ma robe la plus belle et la plus confortable et coiffée d’un chapeau simple orné seulement de quelques plis, je rejoins Mère et Clara au pied de l’escalier juste après midi. Emma tend ses gants à Maman, qui les enfile en me scrutant des pieds à la tête pour s’assurer que je suis habillée comme une lady en route pour une promenade au parc royal. Contrairement au mien, le bonnet de Clara est orné d’une myriade de feuilles séchées aux couleurs subtiles, et Emma le regarde avec adoration, son propre couvre-chef manquant de forme et d’intérêt. Je devrais lui proposer d’échanger. Mon accoutrement me pèse.
Dès que nous mettons le pied dehors, je suis saisie par l’activité et le grouillement de Belmore Square, mais mon regard va se poser sur la maison solitaire de l’autre côté des jardins. Toujours vide d’occupants. Comme tous les autres habitants du square, je peine à contenir ma curiosité.
— Qu’est-ce qui attire ainsi ton intérêt ? me demande Frank, qui arrive à mes côtés sur le perron.
— Rien, réponds-je en détournant aussitôt les yeux. Et où vas-tu ?
Il me jette un drôle de regard. Plein de soupçon. Il me regarde de cette façon depuis la publication la semaine précédente de l’article que j’ai écrit et qui a été attribué à Porter. Il a exactement la même expression que lorsque je niais avoir bu quelques gorgées du vin de Papa pendant qu’il regardait ailleurs.
Il penche la tête, je penche la mienne en retour, m’efforçant de rester impassible.
— Je vais voir Porter.
— Formidable.
— Pour voir s’il n’aurait pas une autre histoire fascinante à raconter.
Je me racle la gorge.
— Merveilleux.
— Et pour comprendre où il a déniché les informations qui faisaient la matière de son article de la semaine dernière.
— Je comprends.
Je me mordille l’intérieur de la lèvre en détournant la tête, incapable de supporter plus longtemps le regard scrutateur de Frank. Bien entendu, Porter n’a jamais avoué qu’il n’était pas l’auteur de mon article. Son ego en aurait pris un coup.
— Eliza, je…
— Venez, les filles, lance Mère.
— Je dois y aller.
Je descends les marches quatre à quatre et suis Maman qui descend la rue de sa démarche gracieuse en tenant la main de Clara. Je marche légèrement en retrait, peu pressée d’errer sans but dans le parc royal, ou, plutôt, d’être vue, errant sans but dans le parc, mais très heureuse en revanche d’échapper à l’inquisition de mon frère.
Au coin du square, Mère tourne à droite, et nous arrivons à Piccadilly. Des voitures circulent en cahotant, des hommes trottent à cheval, et, comme à Belmore Square, mais à plus grande échelle, des gens sont rassemblés en groupes un peu partout. J’accélère pour suivre Mère qui se fraye un chemin dans la foule, malgré la douleur de mes orteils écrasés dans mes horribles bottines.
— Pourquoi courons-nous ? dis-je en m’écartant pour laisser passer une jeune femme aux bras chargés de boîtes à chapeau.
— Je vous remercie, me dit-elle poliment, le menton calé sur la boîte au sommet de la pile.
Je m’arrête brusquement. Un nom sur l’une des boîtes a attiré mon attention.
— Un instant !
Elle s’immobilise et je parviens à lire le nom écrit à la main, en lettres élégantes, sur l’étiquette : Winters, duc de Chester.
Alarmée, la femme se retire brusquement et le garçon débraillé qui l’accompagne, et que je n’avais pas remarqué auparavant, s’avance d’un air à la fois menaçant et hésitant. La sécurité, pour une jeune femme transportant des chapeaux hors de prix comme ceux-là, doit être précaire, surtout avec tous les voleurs en liberté d’après ce qu’on raconte, même si ce ne sont peut-être que des rumeurs. J’adresse un sourire rassurant au garçon, qui me rappelle des souvenirs. Moi aussi, il y a quelques mois à peine, j’étais couverte de crasse.
Je désigne la boîte à chapeau.
— Vous la livrez ?
— Oui, madame, me répond la demoiselle.
Je souris.
— Je ne suis pas une dame. Ou alors par hasard.
La pauvre semble assez perplexe. Moi aussi, d’ailleurs.
— Vous livrez cela à la résidence des Winters sur Belmore Square ?
Elle hoche la tête.
— Mais la maison est vide.
— J’obéis aux ordres, madame.
Elle s’incline avant de partir, suivie par le garçon, et je les regarde quelques instants, perdue dans mes réflexions, jusqu’à ce qu’ils tournent du côté de Belmore Square. Les Winters. Un cousin éloigné, peut-être ? Mais avec toutes les rumeurs qui circulent autour de cette famille, je peine à comprendre pourquoi l’un d’eux souhaiterait revenir. J’imagine que le nouveau propriétaire, le nouveau duc, est imperméable aux ragots. Le mystère s’épaissit, mais grâce à cela je tiens mon nouvel article.
QUI EST LE NOUVEAU DUC DE CHESTER ? Un sourire aux lèvres, je commence à rédiger l’histoire dans ma tête. De nouveaux chapeaux pour le nouveau duc de Chester ont été livrés hier dans sa résidence entièrement rénovée au coin de Belmore Square. Imaginez qu’on découvre aujourd’hui qui est le nouveau duc de Chester. — Eliza, venez ! m’appelle Mère, qui me tire de ma rêverie en
m’entraînant sans ménagement vers l’entrée du parc royal. Nous sommes attendues.
Mon sourire s’éteint au rappel de mes obligations. Un peu plus loin, nous arrivons devant l’entrée du parc, où les rues poussiéreuses et sales faisaient place à de vastes et accueillantes étendues de pelouse.
Mère franchit les grilles dorées et prend une grande inspiration, comme si elle essayait de se détendre avant d’affronter une épreuve. Sauf que c’est moi qui dois la relever. Et j’aurais bien envie de leur lancer à la figure : « Je mets au défi quiconque de me forcer à épouser un homme que je ne connais pas et pour qui je n’éprouve rien. »
— Tiens, regardez, voilà Lady Tillsbury, claironne Maman. C’est une patronnesse d’Almack.
— Je suis au courant.
Je connais tous les habitants de Belmore Square, et Lady Tillsbury est l’une des plus fascinantes. La baronne de Shrewsbury, veuve, occupe une place centrale dans le jeu mondain. Tout le monde veut la compter comme amie car, en tant que patronnesse d’Almack, le salon extravagant où se réduit la fine fleur du pays, où l’on trouve un mari ou une femme, elle a un droit de regard sur ceux qui ont l’honneur d’y être invités. Et ils sont rares. J’ai l’impression que Maman aimerait en être.
— Une femme exquise.
— J’en suis sûre.
— Oh, et elle est avec Mrs Fallow.
Maman salue d’un petit geste de la main Mrs Fallow, accompagnée de sa fille Lizzy, une créature sensuelle, blonde aux yeux bleus, du même âge que moi, et que j’ai déjà vu Frank admirer à plusieurs reprises.
Je regarde Mère s’avancer vers Lady Tillsbury et Mrs Fallow, puis elles s’engagent toutes les trois sur le chemin menant au seul et unique lac du parc royal tandis que Lizzy, Clara et moi nous mettons dans leur sillage. Alors que je meurs déjà d’ennui, Clara fait des grimaces à Lizzy Fallow, qui de son côté adresse des coups d’œil aguicheurs à tous les hommes que nous croisons.
— Comment va votre frère ? me demande Lizzy, d’un air faussement désinvolte.
J’observe Clara, dont le sourire ne parvient pas à masquer l’agacement. Clara n’a pas connaissance des manières canailles de notre frère, elle ne sait pas qu’il ferait des misères à Lizzy s’il prenait à cette demoiselle l’idée de s’approcher trop près. Clara est aveuglée par son adoration pour Frank. Qu’on ne s’y méprenne pas, moi aussi, j’adore Frank, mais je ne me fais pas d’illusions sur son compte. C’est un débauché, et je sais que cela n’a pas changé simplement en quittant la campagne. Sauf que les ladies de Londres n’ont rien à voir avec la fille du quincaillier ou du boucher. Je trouve parfaitement injuste que lui continue de vivre de la même façon, mais vêtu d’habits à la mode, tandis que je dois tout changer de ce que je suis.
— L’affection de notre frère est prise, répond Clara, la mâchoire serrée.
— Par qui ? demande Lizzy sans s’embarrasser de subtilité.
Tout le monde.
— Nous ne sommes pas libres de le partager, dis-je en posant la main sur le bras de Clara pour l’apaiser.
Je vois le feu dans son regard, et même si je trouve cela délicieux, je ne veux pas qu’elle donne libre cours à sa colère au beau milieu du parc royal, alors que nous nous promenons tranquillement. S’apercevant de la situation, Lizzy s’excuse et s’en va rejoindre la fille des Hamsley, celle qui en est à sa cinquième saison. Tout cela pendant encore cinq ans, ou le mariage. Mon Dieu, que la vie est injuste. Lizzy Fallow va sans doute se vanter auprès de la pauvre Eve Hamsley que c’est sa première saison, et sans doute la dernière, d’autant que Mrs Fallow la fera entrer sans délai à Almack, recevoir des propositions de mariage de lords, de ducs et autres hommes lestés de titres et d’argent.
— Ce parc est assez triste, tu ne trouves pas ? dis-je en désignant les étendues d’un vert uniforme. Rien que de l’herbe, pas de fleurs.
Clara fait la tête, et je lui souris en désignant les pelouses pour la distraire de son énervement.
— Il y a cent ans, quand l’arrière-grand-mère du prince régent était la reine, elle a découvert que son amant avait une maîtresse.
— Elle n’avait pas de mari ? s’étonne Clara.
— Bien sûr que si. Mais elle avait aussi un amant.
— Pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ? demande Clara, abasourdie. La reine doit être un exemple pour les autres dames.
— Je suis bien d’accord. Heureusement que nous ne sommes pas reines, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas, répond-elle en soupirant. J’aime bien être une lady.
— Nous faisons semblant de l’être.
Nous ne sommes tous que des imposteurs.
— Alors pourquoi une reine aurait-elle pris un amant si elle a un mari qui pourvoit à tous ses besoins ? me relance-t-elle.
— À tous ses besoins ? Que sait ma sœur de seize ans des besoins d’une lady ?
— Tu n’as pas été la seule à épier notre frère quand il allait faire ses affaires dans les bois, rétorque Clara avec un sourire espiègle.
Deux vieilles dames tournent la tête de notre côté, horrifiées par ce qu’elles viennent d’entendre.
— Clara…
— Oh, je t’en prie. Serais-tu prude, Eliza ?
Son effronterie perce sous ses manières de lady, avec son beau chapeau et sa robe à la mode.
— Je ne suis pas prude.
— Tu réagis comme si tu l’étais. Quoi qu’il en soit, quel rapport avec ce parc désolé ?
Je prends Clara par le coude et l’attire à l’écart, loin des oreilles indiscrètes des deux vieilles dames qui continuent de nous lorgner.
— Elle a découvert que son amant avait cueilli des fleurs dans le jardin royal pour les offrir à sa maîtresse. Alors, par jalousie, elle a ordonné qu’on arrache toutes les fleurs et que l’amant soit emprisonné dans la tour.
— Non !
— Si.
Clara, qui frémit d’horreur, tire en même temps sur sa robe.
— Quoi ? dit-elle en me voyant la regarder avec un sourire.
— Rien du tout.
Elle relève le menton.
— Très bien, je ne suis pas à l’aise. C’est ce que tu voulais entendre ? lance-t-elle en me faisant une grimace. Et si on me force à manger encore un sandwich au bœuf, je jure que je vais hurler.
J’éclate de rire.
— Oh, tais-toi ! m’enjoint Clara. Et la maîtresse de l’amant, au fait ?
Je hausse un sourcil en plantant mes yeux dans les siens, et passe une main en travers de ma gorge.
— Il ne faut pas jouer avec la jalousie. Surtout avec une reine qui a un pouvoir immense.
— Oh mon D… (Son attention est attirée par quelque chose.) Eliza, regarde, dit-elle en tendant le doigt. Là-bas.
Je suis son index et aperçois un garçon attachant un cheval à un tronc d’arbre.
— Qui est-ce ? dis-je au moment où le garçon jette un regard dans notre direction.
Il sourit en voyant Clara, et ses joues se colorent d’une teinte rouge discrète mais visible.
— Je ne sais pas, répond Clara en me forçant à continuer de marcher.
— Il faut aller lui dire bonjour.
Je m’écarte d’elle et fais quelques pas pour l’empêcher de m’arrêter. Clara jette un coup d’œil à Mère, mais elle est beaucoup trop occupée à rechercher l’approbation de Lady Tillsbury, et ainsi à accéder à l’Almack, pour remarquer notre absence. C’est une bénédiction.
— Viens, chère sœur, tu ne voudrais pas qu’il nous croie malpolies. — Mais…
— Mais quoi ?
— Qu’est-ce qui te trouble ?
Les joues de Clara ont maintenant la même couleur que les roses séchées de son bonnet. Je m’approche de l’arbre avec Clara sur les talons et, désignant l’impressionnant cheval, je lance :
— Quelle belle bête !
Le garçon, sous le choc, regarde autour de lui d’un air désemparé.
— N’ayez pas l’air si surpris, poursuis-je en caressant la tête du cheval, nous n’aurons qu’à dire que nous avons déjà été présentés.
— Par qui ? demande-t-il. Je ne suis qu’un garçon d’écurie, mademoiselle.
C’est ce que je craignais.
— Qui vous voudrez. Est-il à vous ?
— Non, répond-il en regardant avec un sourire la jument pur-sang. Je l’amène à mon maître.
— Et qui est votre maître ?
— Mr Fitzgerald.
Ah, l’architecte qui a conçu les maisons de Belmore Square. Enfin, toutes sauf le numéro un. Il vit lui aussi sur la place.
— Je le connais, donc tout va bien. Connaissez-vous ma sœur ?
Je m’écarte et pousse ma sœur en avant. Il la regarde d’un air prudent.
— Je l’ai aperçue à Belmore Square.
— Clara, dis bonjour.
— Bonjour.
— Bonjour, répond-il. Je m’appelle Benjamin.
Je fais les gros yeux à Clara pour qu’elle s’oblige à sourire quand j’aperçois Frederick qui nous regarde tour à tour tous les trois. Mieux vaut en finir vite. Je suis pressée de rentrer à la maison et d’écrire un nouvel article.
— Nous devons y aller, dis-je en le saluant.
J’entraîne Clara derrière moi.
— Il est joli garçon, dis-je en jetant un coup d’œil à Clara, qui a la tête tournée vers Benjamin. Dommage que ce soit un garçon d’écurie.
C’est mon rôle de lui rappeler que désormais, dans le monde qui est le nôtre, les garçons d’écurie ne sont pas acceptables.
— Oui, oui, grogne Clara. Et Frederick est ennuyeux comme la pluie.
— Mais acceptable.
Je vois Mère qui regarde dans notre direction en fronçant les sourcils, sans doute parce qu’elle se demande où nous étions. Clara la rejoint et, cette fois, lorsque je me retrouve en compagnie de Frederick, j’attends qu’il me salue, comme il est censé le faire. Une chose est sûre, je ne plais pas à son père, le duc de Cornouailles, ce qui a le don de m’énerver. D’ailleurs, il ne me plaît pas non plus, si bien que nous sommes plus ou moins quittes. Je parle trop pour le vieux duc, je pose trop de questions, et je trébuche quand le prince régent donne un bal.
— Voulez-vous faire une promenade, Frederick ?
Mère a un petit rire nerveux.
— Pardon, dis-je avant de rectifier : Voulez-vous faire une promenade, sir ?
Mère ferme les yeux un instant, mortifiée, tandis que le vieux duc secoue la tête d’un air désespéré, de sorte que des poussières de poudre blanche tombent de sa perruque sur les épaules de son manteau marron. Frederick fait un pas en avant et me tend son bras en se tournant vers le chemin. Je prends son bras et le suis, obéissante, laissant à Maman le soin de réparer mes erreurs auprès du partenaire d’affaires de Papa. Ce ne sera pas la première fois et je doute fort que cela soit la dernière, car je suis une source constante d’angoisse pour mes parents à la fortune toute neuve.
Frederick et moi marchons en silence pendant une éternité. Il a la personnalité d’un mollusque, cet homme-là !
— Qu’aimez-vous ? finis-je par demander afin de rompre le silence.
Si seulement il pouvait apprendre à causer avec moi, peut-être nous entendrions-nous. Ce serait agréable d’avoir quelque chose en commun, n’importe quoi, avec mon fiancé.
— Pardon ? fait-il, me regardant comme s’il avait affaire à une imbécile.
— Faites-vous du cheval, sir ?
Je le vois éclater de rire, ce qui me laisse pantoise. Non parce que Frederick a enfin fait preuve d’un brin de personnalité, mais parce qu’à ma grande et bonne surprise, cela le rend beaucoup plus séduisant.
— Je crains que non, Miss Melrose.
Sa réponse m’étonne.
— Tous les hommes ne montent-ils pas à cheval ?
C’est à son tour de me regarder avec surprise. Il semblerait que je l’étonne en permanence.
— Je préfère qu’un cocher dirige ma voiture.
— Oh, dis-je en regardant devant moi. Ce n’est pas aussi amusant pourtant, non ?
— Avez-vous déjà monté ?
— Oui, souvent.
Avant qu’on me force à entrer dans un monde où monter à cheval n’est pas une activité digne du beau sexe.
— Seule ?
— Oui, seule.
Quand nous vivions à la campagne, je pouvais monter tous les jours sur nos terres sans que personne ne songe à me tourner en ridicule.
— C’était exaltant, renchéris-je en me rappelant avec nostalgie ma liberté et mon insouciance à cette époque où je pouvais vivre comme je l’entendais. Que faites-vous qui vous exalte ?
Je le supplie en silence de me parler de quelque chose d’excitant, d’admirable, sur quoi je pourrais fonder quelque espoir.
— Eh bien, voyons voir… le bal du prince régent n’était-il pas exaltant ?
Tous mes muscles s’étiolent et je sens mon corps se flétrir de mille ans. Exaltant ? Le bal du prince a été une torture. Je ralentis, m’arrête, et Frederick se retourne, plein de sollicitude.
— Y a-t-il un problème, Miss Melrose ?
— Oui, Frederick, il y a un problème.
Pauvre Frederick. Il ne sait pas quoi faire de moi, comment me parler, comment réagir. Il regarde autour de lui d’un air éperdu tandis que je soupire.
— Si nous étions mariés, attendriez-vous de moi que je m’adresse à vous en vous appelant par votre titre ?
— Ma foi, c’est ainsi que ma mère s’adresse à mon père.
— Vraiment ?
Je suis stupéfaite. Ce serait comme si Mère appelait Père « Mister Melrose ». Folie !
— Frederick, je crains que nous ne soyons absolument pas faits l’un pour l’autre.
J’ai à peine l’impression de lui faire un aveu. Quiconque a des yeux peut voir que Frederick et moi sommes incompatibles. Lui non plus ne doit pas être heureux de ce mariage.
— C’est ce que vous pensez ?
— Oui, Frederick.
Il a besoin d’une lady qui dit « oui ». Ou plutôt, il a besoin d’une vraie lady. Une lady née lady, avec un titre en bonne et due forme, pas une lady de fabrication récente. Et qui donne un exemple pitoyable, par-dessus le marché. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, pourquoi un homme tel que le duc de Cornouailles accepte-t-il une fille comme moi ? Je n’ai pas de titre. Et encore mois le sens des convenances.
— Je…
Notre conversation sur notre compatibilité est interrompue par un cheval qui hennit, faisant pousser quelques cris de terreur à plusieurs ladies. Je me retourne et vois un homme arriver au galop vers nous tandis que tout le monde s’écarte sur son passage.
— Il devrait éviter de cavaler à cette vitesse au beau milieu du parc royal, dis-je sans bouger d’où je suis, c’est-à-dire sur l’allée par laquelle il arrive.
Frederick, lui, fuit avec les autres pour laisser passer le dangereux cavalier.
— Miss Melrose ! m’appelle Frederick en m’invitant à dégager le chemin par des gestes frénétiques. Miss Melrose, je vous en prie !
Les vibrations des sabots sur le sol me remontent dans tout le corps.
— Il n’a pas à galoper en plein parc public, réponds-je d’une voix indignée. N’a-t-il donc aucun égard pour la sécurité ?
— Miss Melrose ! me lance Frederick, à l’abri au milieu de la foule agglutinée un peu plus loin. Écartez-vous !
— Hors de question !
Le cavalier fonce sur moi. Lords et ladies me hurlent de m’écarter de son chemin. C’est totalement absurde. Pourquoi ne ralentit-il pas ?
— Johnny Winters ! s’écrie quelqu’un.
Ce nom me fait finalement reculer d’un pas. Johnny Winters ?
— Oui, s’exclame quelqu’un d’autre. C’est lui.
Quoi ? Le fils aîné du duc de Chester ? Mais… il est mort. Johnny Winters. Le débauché, l’ivrogne, le rebelle ? L’homme dont on dit qu’il a incendié sa maison et tué toute sa famille, y compris lui-même ? Je déglutis. Le cheval arrive sur moi à pleine vitesse.
— Eliza ! crie Clara. Va-t’en !
Mais je ne peux pas, mes jambes refusent de m’obéir. Je suis tétanisée, non par la peur du cheval, mais par la présence de celui qui le monte. Et soudain, le cheval est sur moi, ses sabots soulèvent de la poussière, les gens hurlent, et il se dresse sur ses pattes arrière en hennissant. Je regarde, épouvantée, la bête énorme qui me domine de toute sa hauteur, et au moment où il retombe, le sol tremble sous mes pieds.
Je ferme les yeux, le cœur battant, et lorsque je les rouvre, je découvre devant moi deux bottes de cuir noir. Mon regard remonte sur son pantalon crème dont le tissu enveloppe ses cuisses. Des cuisses puissantes.
Des jambes longues, des cuisses puissantes.
Frémissante, je monte encore le regard sur un torse athlétique enveloppé d’un gilet de laine noire et d’une veste coupe raide assortie. Sa chemise est blanche, la plus blanche que j’aie jamais vue, sans manches bouffantes ni jabot. Juste une cravate élégamment nouée.
Et alors je découvre son visage, et mes pauvres poumons éreintés se vident de l’air qu’ils contenaient. Mon Dieu, ai-je jamais vu plus bel homme ? mes yeux me brûlent, mais je refuse de battre des paupières et de me priver fût-ce un seul instant de tant de beauté. Ses cheveux d’un blond sombre, indisciplinés, menacent d’effleurer ses joues. Comme s’il cherchait à déjouer toutes les attentes. Il a la peau mate, il a dû partir à l’étranger et passer du temps à profiter du soleil, son nez est parfaitement droit, son menton, ciselé, ses épaules, larges.
Puis nos regards se croisent et le sol semble se dérober sous mes pieds. La Terre tremble-t-elle ? Et mon souffle, où est-il passé ?
Des yeux verts pleins de ruse et de retenue se posent sur moi tandis que le cheval piaffe et que j’essaye, tant bien que mal, de rétablir mon équilibre. J’ai bien peur d’être perdue à jamais. Je fixe sans vergogne cet homme devant un public de plusieurs centaines de personnes qui nous observent en silence. Peu me chaut. Je l’ai examiné des pieds à la tête, me suis soumise à son regard, et j’ai l’impression maintenant qu’un sortilège m’enchaîne.
Je romps le contact visuel, ce que j’aurais dû faire depuis longtemps déjà, et admire de nouveau ses cheveux, trop longs pour être convenables.
Rebelle.
Enfin je respire, l’air entre péniblement dans mes poumons, et je croise de nouveau ses yeux. Il me scrute, paupières plissées, mais un feu brûle au fond de ses rétines. Et à cet instant, cet instant monumental, car pour la première fois de ma vie un homme me rend muette, je soupçonne que les rumeurs sur Johnny Winters étaient vraies. Sont vraies. Ainsi, il n’est pas mort ? Johnny Winters, duc de Chester.
Je suis sûre que cet homme, d’un simple regard, pourrait faire rougir n’importe quelle femme d’ici jusqu’en Écosse.
— Votre Grâce.
Ma voix est faible, étranglée, et je le vois qui penche la tête et esquisse un petit sourire. Un sourire diabolique. J’inspire profondément et relâche l’air d’un souffle lent, pour calmer mes nerfs.
Reprenant mes esprits, je bats des paupières et m’éclaircis la voix tout en essayant de reprendre le contrôle de mes jambes flageolantes pour m’écarter du chemin, puisqu’il ne semble pas décidé à contourner ma présence statique. Il semble s’amuser de ma réaction, et je déteste qu’il ait remarqué ma stupeur, même s’il n’y a sans doute pas besoin d’être d’une grande perspicacité. Alors je relève le menton comme pour le défier de… De quoi ? Qu’est-ce que je fabrique, bon sang ? Et de nouveau je suis clouée sur place lorsque son regard, sans aucune hâte ni gêne, m’examine des pieds à la tête.
Je sens ma poitrine se comprimer sous le poids de ce regard qui me jauge.
— Mademoiselle, me salue-t-il d’une voix grave, profonde, qui me donne un frisson.
Mon Dieu, quelle gêne m’envahit en éprouvant une étrange sensation entre mes cuisses. J’essaye de garder contenance, mais il sourit d’un air entendu. Il a compris.
Puis il éperonne son cheval, qui repart au trot, et me contourne sans me quitter des yeux. Le souffle coupé, je me tourne et le suis du regard, perdue pour le monde autour de moi.
Jusqu’à ce quelqu’un arrive près de moi et me tire de ma torpeur.
— Miss Melrose, me dit Frederick d’une voix alarmée en posant une main sur mon bras. Allez-vous bien ?
Je halète, en quête d’air. Non, je suis abasourdie, et pas seulement parce que Johnny Winters vient de me déshabiller du regard en public. En public ! Je suis abasourdie parce que Frederick me touche. Lui aussi, en public. Et, comme si lui aussi en prenait conscience à cet instant, il me lâche comme une intouchable lépreuse et s’écarte en regardant autour de lui. Tous les lords, les ladies, les ducs et les duchesses, sans parler de leurs servants, ont le regard rivé sur moi. Pas sur Frederick et ses mains malhonnêtes. Non, sur moi.
Mon Dieu.
— Il faut le dénoncer au prince régent, dis-je en soufflant avant de m’éclaircir la voix et de me mêler à la foule.
J’ai tellement chaud que mes culottes collent à ma peau moite. Bonté divine, cette situation me fait tourner la tête. En tout cas, savoir qui emménagera au numéro un Belmore Square n’est plus une question brûlante. Le mystère qui entourait mon article vient d’être dévoilé et tout Londres connaît désormais la réponse.
— Tu vas bien, Eliza ? me demande Clara, qui me rejoint tandis que la foule se disperse, Dieu merci.
— Oui, ça va.
Je ris, d’un rire qui sonne terriblement faux.
— Cet homme est atrocement grossier.
Et atrocement beau. Grand, puissant, viril. Je parie que le duc de Chester ne se demanderait pas bien longtemps s’il peut poser la main sur moi en public pour me sauver d’un cheval lancé au galop. Ou d’un homme. Je grimace en enregistrant ces pensées salaces, pour mieux les écarter, et m’efforce de reprendre ma respiration. Mais je peine à chasser de mon esprit l’image de cet homme si impressionnant, juché sur un étalon qui ne l’est pas moins.
Un homme qui devait être mort, qui ne l’est pas, et qui aurait tué sa famille.
Mon Dieu, Eliza. Peut-être devrais-je voir un docteur.
— Maman, dis-je en la voyant accourir vers moi. Je vais bien, sois tranquille.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas écartée ?
— Je… Je n’ai pas réussi à réagir.
En tournant la tête par-dessus mon épaule, j’aperçois le duc sur son cheval, qui trotte paisiblement vers les grilles dorées, sans plus se presser. Il a attiré l’attention de toutes les personnes présentes dans le parc, les femmes en ont encore une sorte de vertige tandis que les hommes l’observent partir avec méfiance.
Arrivé devant la sortie, il s’arrête et tourne la tête.
Vers moi.
Le souffle coupé, je détourne vite le regard pour que ma mère ne s’aperçoive pas de ma gêne.
— C’est une plaisanterie ? dit Lymington, qui nous rejoint, en portant ses lorgnons devant ses yeux et en regardant vers les grilles.
— Je ne vois personne rire.
Il tressaille, se rembrunit et se tourne vers moi. Son regard est accusateur. Réprobateur. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend, mais j’incline la tête avec respect en signe d’excuse et m’éloigne avant que ma langue ne me joue des tours. Ou encore plus de tours. Toute la ville va en entendre parler, c’est sûr. Oui, cette affaire sera même écrite et publiée dans l’édition de demain du journal de Père. Sauf que l’histoire ne sera pas embellie, car elle n’a pas vraiment besoin de l’être. C’était déjà assez spectaculaire, aucun besoin d’exagérer.
Je me retourne vers les grilles.
Le duc est parti.
Mais mon corps tremblant, la chair de poule sur mes bras et mon cœur pétrifié, eux, sont toujours là.
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