Une nuit avec le duc
Chapitre 16
Père a passé toute la soirée enfermé dans son étude, différents hommes sont venus et repartis mais un seul est resté tout du long. Lymington. Je le déteste. Je me suis assise en haut de l’escalier pour écouter leur conversation, mais ils parlent à voix basse. Je ne peux pas me rapprocher davantage, Dalton veillant au grain devant l’étude de Père, soit parce qu’il connaît mon intérêt pour cette affaire, soit parce que mon père le lui a expressément demandé. Frank est installé dans le boudoir, prêt à les rejoindre dans l’étude si Père le convoque. Je ne sais pas si je dois me réjouir ou me méfier du bannissement de mon frère. Bon sang, quelles histoires sont-ils en train d’inventer derrière cette porte ?
Je ne peux pas rester assise là sans prendre la parole. Je ne peux pas les laisser condamner Johnny. Je suis la preuve qu’il n’a pas attaqué Frederick, je dois m’expliquer, quel qu’en soit le coût.
Je me lève, descends l’escalier, et sans doute parce qu’il m’a entendue, Frank sort du salon, l’air aussi épuisé que moi.
— Va te coucher, Eliza, me répète-t-il une nouvelle fois.
— Je ne peux pas laisser faire.
Il lève les yeux en l’air, se frotte le visage et retourne dans le salon.
— D’où te vient ce désir déplacé de prouver à toute force que le duc est innocent ?
— C’est mon devoir d’aider à établir la vérité.
— Ton devoir, c’est de te taire.
Indignée, je marche à grands pas vers Frank et lui donne un coup de poing dans le biceps.
— Ooooh ! s’écrie-t-il en se massant le bras.
— Toi, tais-toi. Ton devoir, c’est de laisser tranquille Lizzy Fallow. Le devoir de Clara, c’est de rester à l’écart du garçon d’écurie. Et mon devoir…
— Le garçon d’écurie ?
Mince, ma maudite langue.
— Le duc est victime d’un coup monté, et je ne supporte pas de voir un innocent être pendu pour un crime qu’il n’a pas commis. Il y a quelque chose de louche là-dedans, Frank, et je compte bien découvrir quoi.
Lui tournant le dos, je me dirige vers l’étude de Père et frappe à la porte.
— Clara et le garçon d’écurie ? répète Frank pour m’agacer.
— Que se passe-t-il avec Clara ?
Je me retourne, Mère vient d’apparaître entre nous.
— Rien, dis-je pour la rassurer au moment où la porte de Père s’ouvre.
— Qu’y a-t-il avec Clara ? demande-t-il à son tour.
Nom d’un chien.
Je regarde Frank comme s’il était fou ou peut-être stupide, ce qui est assez grossier de ma part, j’en conviens.
— Quoi ?
Voilà Clara qui surgit à côté de Mère, et du regard, je tente de lui faire comprendre qu’il vaut mieux ne pas s’en mêler.
— Rien, dis-je.
— Rien, ajoute Frank.
— Alors fiche-moi la paix, grommelle Papa. Florence, pouvez-vous vous brider nos enfants pendant que je traite mes affaires ?
Sa remarque a le don d’ulcérer Mère, dont les narines palpitent dangereusement.
— Seulement si vous bridez le monstre qui se trouve dans votre bureau.
Père blêmit, comme Frank, Clara et moi d’ailleurs.
— Florence.
— Je n’en peux plus de toute cette folie, siffle-t-elle. C’en est assez, je vous le dis, Burt !
Elle nous prend tous les trois dans ses bras, comme si nous étions de nouveau ses tout petits enfants, et elle nous guide vers le salon, laissant Père interloqué sur le seuil de son étude.
— Maman ? dis-je en la voyant s’effondrer dans le fauteuil près de la fenêtre et se prendre la tête à deux mains. Vous allez bien ?
Dalton apparaît avec un verre de vin, qu’il pose sur la table à côté d’elle, et Emma le prend et le place dans la main de Mère.
— Merci, dit-elle avant d’en boire une longue gorgée. Non, je ne vais pas bien. (Elle regarde le plafond, comme pour demander pardon à Dieu ou pour se confesser.) Mes beaux enfants, mes merveilleux enfants.
Je regarde tour à tour Frank et Clara, et nous sommes tous aussi éberlués les uns que les autres.
— Je veux simplement le meilleur pour vous tous, dit-elle en buvant une autre gorgée. J’espère que vous pourrez me pardonner.
— Pour quoi ? Qu’aurions-nous à vous pardonner ?
Je me mets à genoux devant Maman et lui prends la main. Je déteste la voir si mélancolique. Frank fait le tour du fauteuil et lui pose une main rassurante sur l’épaule. Elle nous fait un sourire à tous les deux tandis que Clara s’assied sur le bras du fauteuil.
— Vous nous avez toujours dit que tout se réparait, dit Clara.
— C’est vrai, opine Mère. Je dois y croire, sinon je risque de tous vous perdre pour toujours.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Votre père et moi nous sommes empêtrés dans une situation épineuse et nous ne savons plus comment nous en sortir.
Je n’aime pas ce que j’entends. Mère me regarde et m’adresse un sourire doux, quoique contraint.
— Vous devez parler à Frederick, ma chérie.
— Pourquoi ?
— Demandez-lui qui est Colleen.
— Colleen ? dis-je en me levant. Et où trouverai-je Frederick ?
— Je l’ai vu il y a peu de temps dans les jardins, il semblait abattu.
Je sors de la maison à la hâte, sans chaperon, et traverse le jardin jusqu’au banc qui se trouve au centre. J’y trouve Frederick, qui a la tête basse. Maman avait raison. Il a l’air abattu.
— Puis-je me joindre à vous ? dis-je timidement.
Il lève péniblement la tête. Comme c’était prévisible, il regarde alentour à la recherche de mon escorte, mais j’ignore son inquiétude évidente et m’assieds près de lui.
— Tout cela est très malheureux. Comment va votre tête ?
— Elle me fait mal.
Je hoche la tête. Il aura sûrement mal au crâne pendant quelques jours. La bosse est énorme.
— Vous rappelez-vous ce qui vous est arrivé ?
Il me fait signe que non, et je le crois.
— J’étais en train de boire une limonade, et tout à coup j’ai reçu un choc à la tête.
Il porte la main à son impressionnant œuf de poule en grimaçant.
— Qui est Colleen, Frederick ?
Il me regarde d’un air surpris, et je souris.
— Vous avez prononcé ce nom plusieurs fois en reprenant conscience.
Il soupire, désespéré.
— C’est l’amour de ma vie, Eliza. Je suis désolé. J’ai l’impression de vous avoir dupée.
Dieu le bénisse. Je prends sa main, la serre dans la mienne, et cette fois il ne s’effraie pas ni ne tente de me repousser. Non, il me serre aussi la main.
— Vous ne m’avez pas dupée, Frederick. C’est votre père qui vous a imposé ce mariage ?
Il se tortille, mal à l’aise, et retire sa main.
— Je vous en ai déjà trop dit.
Il a l’air d’avoir peur. Cela me fait de la peine, d’autant qu’il n’est pas le seul à avoir peur de son père.
— Je comprends, dis-je en me levant. (Il ne m’en a pas vraiment trop dit, mais à quoi bon insister ?) Je suis navrée que nous nous retrouvions tous les deux dans cette situation épouvantable. Vous êtes une belle prise, Frederick. Pour la femme qui vous aimerait en retour.
Il rit, et c’est le genre de rire qu’il devrait toujours avoir, car son visage devient soudain resplendissant.
— Et vous aussi, pour l’homme qui vous aimerait en retour. (Il secoue la tête.) Eliza, je dois vous dire… Si je ne vous épouse pas, mon père détruira la famille de Colleen. Ce sont de simples fermiers. Ils survivent à peine. (Ses yeux m’implorent.) Je vous en prie, Eliza, vous devez m’épouser, sinon elle finira dans le dénuement. Et je ne le supporterais pas.
Mon Dieu, quelle méchanceté il y a chez son père. Frederick et moi avons plus de choses en commun que nous le pensions.
— Ne vous inquiétez pas, Frederick.
Je lui fais un petit sourire avant de vite rentrer à la maison.
Je marche droit vers l’étude et entre sans frapper. Je n’aime pas du tout la scène que je découvre. Lymington est assis confortablement dans le fauteuil près du feu, Père fait les cent pas devant la bibliothèque, et un homme, un journaliste, je suppose, écrit sous leur dictée au bureau. Les informations de demain, certainement.
— Débarrassez-nous d’elle, aboie Lymington à mon père sans même m’accorder un regard.
— Eliza, s’il vous plaît, me demande Père tandis que je jette un regard méprisant à Lymington. Ce n’est pas le moment d’ajouter votre grain de sel.
Il me prend par le bras, et je vois les cernes sous ses yeux. Je sais qu’ils ne viennent pas uniquement de la fatigue, mais aussi de l’inquiétude.
— J’ai une échéance à respecter.
— Mais rien ne vous y oblige, dis-je, espérant lui retirer un peu de son fardeau. Je ne sais pas comment ce mouchoir est arrivé sur la scène du crime (si, je sais tout à fait comment il est arrivé là), mais le duc de Chester n’a pas pu blesser Frederick.
— Eliza, soupire Père en fermant les yeux pour s’armer de patience.
Son épuisement va peut-être jouer en ma faveur, il semble manquer de la force nécessaire pour combattre mon insistance.
— Il a assassiné Porter de sang-froid. Sa famille aussi, pour l’amour de Dieu, et maintenant une tentative de meurtre sur Frederick. Il faut arrêter cet homme et faire éclater la vérité.
Je me méfie de l’air songeur que je lis sur le vieux visage pâle et rabougri de Lymington. Il sait. Il doit savoir, pour Johnny et moi. Sinon, pourquoi aurait-il organisé ce coup monté ?
Je vous protège de la vérité, Eliza.
— Pourquoi m’avez-vous promise à Frederick ? Que vous a-t-il donné en échange ?
Je pointe du doigt Lymington.
— Eliza… m’avertit gentiment Père.
— J’ai payé les machines, se targue Lymington en se levant avec difficulté, appuyé sur sa canne. J’ai payé les machines qui ont fait du London Times le plus grand journal du pays.
Je suis sous le choc.
— Vous nous avez dit que vous aviez utilisé toutes les économies de la famille.
— Nous n’avions pas d’argent, Eliza ! Rien ! Nous étions au bord de la ruine, le journal périclitait.
— Alors vous m’avez vendue ?
— Je nous ai offert une vie meilleure.
— Pour vous ! (Je crie trop fort.) Une vie meilleure pour vous, mais pour moi ?
— Oh, la paix, marmonne Lymington. Vous devriez être honorée. Mon fils vient d’une grande lignée.
— Pourquoi devez-vous payer sa femme, alors ? Laissez-le épouser qui il souhaite.
Par loyauté pour Frederick, je me suis retenue de mentionner le nom de Colleen. Je ne veux pas que son père lui crée encore plus de difficultés.
— J’ai dû payer parce que c’est le seul moyen d’assurer notre avenir. Il lui faut un héritier ! Espérons simplement que le bébé n’héritera pas de l’insolence de sa mère.
— Ni de la cruauté de son grand-père ! Pourquoi détestez-vous tant le duc de Chester ? Vous avez menti à son sujet pour le discréditer, imprimé des nouvelles diffamantes dans le journal, et maintenant vous prétendez qu’il a attaqué Frederick ?
— Eliza ! (Père me secoue par les épaules.) Ça suffit !
La détresse de Papa me déplaît au plus haut point.
— Vous ne pouvez pas laisser faire, Papa. Vous ne pouvez pas continuer à imprimer des mensonges sur le duc.
Son teint devient cireux.
— Je dois beaucoup à Sa Grâce, Eliza.
— C’est grâce à mon argent que vous avez pu acheter une machine et augmenter le tirage.
— Remboursez-le, Papa. Rendez-lui ses sept cents pounds et n’en parlons plus !
— Ce n’était pas notre accord, dit Papa.
Et maintenant, nous avons une dette éternelle.
— Je suis désolé, Eliza.
Jamais la réalité ne m’avait frappée avec une telle rudesse. Nous arrivons au bout. Il n’y aura pas de fin heureuse pour le duc et moi. Je ne peux changer ni mon sort, ni les attentes de la société.
— J’épouserai Frederick sans protester davantage, dis-je en crachant chaque mot comme si c’était du poison qui sortait de ma bouche. Je serai une bonne épouse. Je vous donnerai autant d’héritiers que le duc en désire, garçons et filles. Je vivrai en Cornouailles sans me plaindre. Mais seulement si vous me garantissez la liberté de Johnny Winters et que vous le déclarez innocent. Pas seulement du crime de ce soir, mais de tous ceux dont il a été accusé auparavant.
Papa semble décontenancé.
— Je sais que tu ne veux pas épouser Frederick. Tu me donnes du fil à retordre depuis le début. Alors pourquoi ferais-tu cela pour cet homme ?
— Parce qu’il a tenté de séduire votre fille, répond, acerbe, Lymington. (Il savait donc. Tout cela pour m’imposer ce mariage ? Pour que j’épouse Frederick ?) Et elle est tombée dans ses filets, comme toutes les autres écervelées qu’il a entraînées dans son lit avec son charme.
— Mon Dieu, murmure Père en tombant lourdement dans son fauteuil. Eliza ?
Je ne nie pas, ce serait inutile, et l’écervelée que je suis en a fini pour ce soir.
— Vous laisserez le duc en paix. Vous n’imprimerez plus jamais son nom dans votre journal. Si vous le faites, je m’enfuirai, et Dieu m’accorde des enfants, je les emporterai et vous ne les retrouverez jamais.
Je pourrais crier sur les toits l’innocence du duc que personne ne me croirait. Ni lui non plus, d’ailleurs. Pas contre un respectable homme d’affaires et le noble duc de Cornouailles. Alors c’est le seul moyen. Et, d’ailleurs, j’aime trop Johnny pour le soumettre à la cruauté de la société, car avec moi, sa vie empirerait au lieu de s’améliorer.
— Vous agissez avec intégrité, reconnaît Lymington. Mais je m’empresse d’ajouter que c’est en vain.
— Pourquoi ?
— Je ne prends aucun plaisir à vous faire cette révélation, Miss Melrose.
Je ris. Son sourire satisfait me dit le contraire.
— Quelle révélation ?
— Ses assauts de séduction auprès de vous étaient une tentative de vengeance de sa part, voyez-vous, m’explique Lymington en venant se placer devant le feu. Winters et Frederick étaient ensemble à Eton, et
Winters était toujours choisi avant mon fils pour le Wall Game1. Je connaissais le directeur, alors…
— Vous l’avez fait renvoyer parce qu’il jouait mieux que Frederick ?
Il secoue la tête comme si ma bêtise l’exaspérait, et je me retiens de ne pas aller lui flanquer une gifle.
— Bien sûr que non ! Je l’ai fait flageller parce qu’il avait causé une grave blessure à Frederick durant un match.
— Cela ne devait pas être si grave. Il est toujours en vie ! Et d’après ce que je sais, ce match est toujours violent, beaucoup de joueurs se blessent pendant la partie !
Lymington fait tournoyer son bâton tendu vers moi.
— Tous les coups de bâton qu’il a reçus étaient mérités.
— Ce n’était qu’un garçon !
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Vous n’avez toujours pas compris que vous n’étiez qu’un pion dans son plan pour se venger de moi ?
— Quoi ?
Une douleur horrible me saisit, mon esprit ne veut pas accepter cela. Père pose la main sur mon bras et vient se placer devant moi comme pour me protéger de la colère de Lymington.
— Assez, Votre Grâce.
Il l’honore toujours de son titre ;
— Faites preuve de sagesse, Melrose, le prévient Lymington. Winters n’a agi que par revanche, et plus vite votre fille le comprendra, mieux nous nous porterons. Et je veux dire plutôt : mieux vous vous porterez.
Je vois mon père se recroqueviller, vaincu, tandis que mon cœur souffre plus qu’il ne peut le supporter. Johnny s’est servi de moi pour se venger ? C’est presque impossible à appréhender, à croire, et pourtant j’entends résonner les mots que Johnny utilise quand il se réfère aux Lymington. Il les déteste. Je devrais retirer mon exigence de lever sa condamnation, mais à quoi bon ? Que j’aie été un pion ou non, je ne serai pas avec lui, et très franchement, je suis trop épuisée pour continuer à me battre. Pour le duc comme pour moi-même.
— Mes conditions restent les mêmes, donc vous allez devoir décider ce qui est le plus important à vos yeux, Votre Grâce. Condamner un duc déjà disgracié ou perpétuer votre nom de famille. (Je pense soudain à autre chose.) Et je veux que Frank retrouve sa position. (Je vois Papa tiquer.) Bonne soirée.
Je sors de l’étude, passe devant Frank, qui est muet, et Mère, qui n’a jamais eu l’air si malheureuse. Je peux assurer qu’elle n’est pas aussi triste que moi. Depuis le début, j’ai affaire à une force bien supérieure à moi. Cette fois, elle m’a écrasée.
1. Le Wall Game est un sport traditionnel de l’Eton College, école de l’élite britannique. Il n’y a qu’un match par an, et le sport en question est un mélange de football et de rugby pratiqué le long d’un mur de 110 mètres construit en 1717.
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