Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 17 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 17

 

Les deux dernières semaines ont été occupées par la foule des détails à régler pour le mariage, sur fond de désespoir persistant. Frederick m’a rendu visite trois fois. La première, pour finaliser le contrat de mariage dans l’étude de Père, après quoi il s’est présenté à moi dans le salon et, maladroitement, car aucun de nous deux ne le désire vraiment, il m’a offert une bague superbe. Elle m’a paru lourde sur mon doigt. Et elle l’est toujours. J’ai souri en serrant les dents, lui ai dit qu’elle était belle et me suis excusée en prétextant un mal de crâne. Puis je me suis plantée devant la fenêtre de ma chambre pour regarder les habitants de Belmore Square vaquer à leurs occupations. Et j’ai vu le duc sortir de chez lui, il commençait sa vie d’homme libre tandis que j’entamais ma vie de prisonnière. Des larmes ont roulé sur mes joues et j’ai refermé les rideaux. Depuis, je ne les ai pas rouverts, cela m’épargne la torture de voir le monde extérieur.

La deuxième fois, Frederick nous a apporté des fleurs, à Mère et à moi. Des tulipes pour elle, des roses pour moi. De belles roses rouges. Je reconnais volontiers qu’il fait des efforts surhumains pour rendre supportable cette situation affreuse. Pourtant ce mariage entre nous est une pure transaction. Un contrat commercial.

J’ai accepté les fleurs, les ai passées à Emma sans même les humer, l’ai remercié et ai quitté la pièce. Après l’avoir raccompagné à la porte, Maman est venue me voir, et j’ai senti son désespoir et son impuissance. Sa culpabilité. Elle se lisait sur son visage. Et ses paroles me sont revenues : Lorsqu’on a conclu un accord avec Lymington, on ne revient pas dessus. Il a offert à mes parents fortune et reconnaissance, et en échange, ils ont renoncé au bonheur. Pas seulement pour moi, mais pour nous tous. Frank est morose, Clara nous évite tous, et Papa se soûle tant et si bien, seul dans son étude, qu’il finira par se tuer.

Maintenant, c’est la troisième fois que Frederick me rend visite, et, malheureusement, son père ne quitte pas la pièce, si bien que je ne peux pas m’éclipser.

— Eliza adorerait certainement faire une promenade avec vous, dit Lymington tandis que Dalton tend son manteau et son chapeau à Papa. Je suis sûr que Mrs Melrose vous accompagnera pendant que Mr Melrose et moi discutons affaires à Gladstone.

— Je crains que non, le corrige Mère. Je suis invitée à déjeuner chez Lady Tillsbury.

Je souris devant l’audace de Mère, mais sa tentative admirable, quoique motivée par la culpabilité, est vouée à l’échec.

— Les femmes de votre vie ne connaissent-elles pas leur place, Melrose ? marmonne Lymington.

— Je ferai le chaperon pour ma sœur, propose Frank.

Je remonte dans ma chambre avec Emma et elle m’aide à me préparer. Alors que je suis devant ma coiffeuse à fixer mon bonnet, Emma ouvre les rideaux en grand avant de redescendre s’occuper de Mère. Je déambule dans la chambre, baisse les yeux sur le square, et soudain je le vois, aux abords des jardins, aussi immobile qu’une sculpture, les yeux levés vers la fenêtre de ma chambre. Il a un air déterminé, farouche. J’avale difficilement ma salive.

— Eliza ! m’appelle Frank.

— J’arrive.

Je m’apprête à quitter l’abri sûr de notre maison pour la première fois depuis des semaines. Je lisse les jupons de ma robe, prends une inspiration et me mets en route. Clara m’attend au pied de l’escalier avec Frank.

— Oh, comme c’est charmant, dis-je en descendant. Tous les enfants des Melrose réunis pour une promenade au parc afin de célébrer mon sort funeste.

Clara semble puissamment agacée.

— Notre sort funeste à tous, chère sœur.

— Oh, le garçon d’écurie n’est plus ?

— Demande à ton frère.

Elle s’en va en bousculant Frank, et je le regarde en l’interrogeant du regard.

— Cela signifie que tu n’auras plus de traces suspectes sur les lèvres à l’avenir, je suppose ?

— Tu supposes bien, répond-il en me faisant signe de passer devant. Je ne voulais pas que tu sois la seule à souffrir mille morts.

— Et maintenant ? Tu reprends ta carrière de dépravé ?

Je m’arrête en bas du perron et Frank me rentre dedans, me propulsant en avant. Je viens de voir Lady Dare passer comme une brise sur le pavé dans sa robe de soie bleue, les yeux fermement posés sur mon frère.

— Peut-être, dit-il d’un ton rêveur.

Je n’aime pas la manière dont il regarde cette aventurière. J’ai vu comment il regardait Lizzy Fallow. Ce n’est pas la même chose avec Lady Dare. Et j’anticipe le pire.

— Comme vous êtes charmante, Miss Melrose, me dit Frederick en nous rejoignant, un sourire incertain aux lèvres.

Je lui souris, enfile mes gants et me mets en route.

— Merci, Frederick. Vous aussi.

J’ai remarqué qu’il ne fait plus attention à mon absence de formalités, j’en conclus qu’il souhaite simplement nous rendre toute cette mascarade le plus facile possible. Je l’en remercie. Je laisse mes yeux errer du côté où j’ai aperçu le duc depuis ma fenêtre. J’aurais aimé qu’il me voie dans tous mes attraits.

Nous marchons vers le parc, Frederick et moi devant, Frank et Clara derrière. Je jette un coup d’œil derrière nous pour vérifier que Frank et Clara ne sont pas à portée d’oreille, puis je parle.

— Où est Colleen, Frederick ?

Lui aussi regarde derrière nous, mais il se calme en constatant que notre conversation ne peut pas être épiée.

— En Cornouailles, Miss Melrose. (Il sourit tendrement.) Je l’imagine un peu sale après avoir labouré les champs avec son père aujourd’hui.

— Retrouvez-la et fuyez en Écosse.

Si Frederick s’enfuit, le contrat ne tiendra plus, non ?

Il me regarde d’un air éberlué, mais se reprend vite.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, Eliza.

— Oh si, vous comprenez, Frederick. Et je suis plus que certaine que vous y avez songé bien des fois.

Comme la grille dorée du parc apparaît au loin, une cavalcade se fait entendre et le sol se met à vibrer sous mes pieds. C’est un bruit familier, qui me rappelle la campagne, et ce galop est bien trop effréné pour venir d’un gentleman de la bonne société faisant sa sortie matinale.

Je lève les yeux et les vois. Trois chevaux, deux noirs, un blanc, qui viennent dans notre direction. Des bandits de grand chemin. Pour la première fois depuis des jours, un peu d’excitation anime mon esprit. S’ensuit le chaos. Les gens hurlent, courent, tandis que je reste là, à encourager ces créatures majestueuses et fascinantes qui foncent vers moi.

— Mon Dieu ! s’écrie Frank en attirant Clara contre lui.

— Je suis très bien où je suis.

Je regarde les chevaux, qui se rapprochent de plus en plus. La promesse d’avoir quelque chose d’intéressant à écrire monopolise soudain mon cerveau.

— Eliza ! crie Frank au moment où quelqu’un m’attrape de côté.

Je tourne la tête et découvre Johnny qui me fusille du regard.

— Quel est votre problème avec les chevaux ? (Il se tourne vers Frank :) Restez sur le côté du chemin, vous devriez être en sécurité. Maintenant, excusez-moi, je vous emprunte votre sœur. Je demanderais volontiers l’autorisation à son fiancé, mais il semble avoir pris la poudre d’escampette.

Frank regarde autour de lui en cherchant Frederick et Clara glousse tandis que je suis tirée de force dans une allée voisine, sans tenir compte d’éventuels spectateurs. Peu importe que les gens soient tous distraits par les bandits. Il a vraiment la mauvaise habitude de me brutaliser, et je ne peux pas dire que j’apprécie.

— Lâchez-moi, espèce d’ours.

— Oui, je suis un ours, et cela ne me dérange pas de le rester pour vous, mais taisez-vous un moment et écoutez-moi.

Il prend ma mâchoire dans sa main et me tient tandis que son corps, son corps glorieux, puissant, familier et chaud, me plaque contre le mur. Sa bouche s’approche de la mienne. Son regard passe de mes yeux à mes lèvres, et ainsi de suite, comme s’il n’arrivait pas à savoir sur quoi il veut se concentrer. Il se fixe enfin sur mes yeux. Les siens se plissent. Les miens aussi.

— Promettez-moi que vous allez m’écouter jusqu’au bout.

— Je ne promets rien à un homme qui m’a attirée dans son lit par de fausses promesses de…

— De quoi, Eliza ? Je ne vous ai rien promis. Au contraire, poursuit-il, je crois bien vous avoir explicitement informée de mon désir de ne rien vous promettre.

— Peut-être, mais je me rappelle parfaitement vous avoir entendu me dire que vous m’aimiez. C’était cruel, Votre Grâce.

— Ce n’était pas cruel puisque c’était vrai. Et cessez de m’appeler Votre Grâce.

— Très bien. Il est exact qu’il n’y a rien de gracieux chez vous, n’est-ce pas, Votre Grâce ?

— Vous me rendez fou. (Il m’embrasse.) Mais je n’arrive pas à résister à votre charme, Miss Melrose. (Ni moi au sien, on dirait.) Maintenant, écoutez-moi bien.

— Sinon, quoi ?

— Ne me cherchez pas.

— Vous avez du culot.

— Oui, je n’en manque pas.

Il s’écarte de moi et remet sa veste en place.

— Avez-vous cherché à gagner mon affection pour vous venger de Frederick ?

La mâchoire crispée, le front creusé d’une ride, il réfléchit un moment. Je ne vois pas pourquoi, sauf bien sûr s’il hésite à mentir.

— Oui.

— Alors je dois partir, malheureusement.

Suis-je vraiment obligée de rester polie alors que je bouillonne à l’intérieur ? Oui, je ne veux pas qu’il voie mon tumulte. Ma douleur, mon angoisse. J’ai déjà donné mon innocence à ce monstre. Je refuse de perdre mon amour-propre en sus. Ou ce qu’il en reste.

— Excusez-moi.

J’essaye de me dégager sans le toucher, car je crains ce que le moindre contact pourrait déclencher.

— Eliza, attendez.

Continue à marcher, me dis-je.

— Eliza, vous n’avez pas le droit de vous échapper comme cela !

— Je fais ce qui me plaît !

Je me suis retournée pour lui hurler cette phrase soudaine, pleine de colère.

— Cela est peut-être un simple petit jeu pour vous, mais j’ai perdu le peu de liberté qui me restait en échange de votre liberté, tout cela pour quoi ? Pour apprendre que vous avez profité de moi. Que vous m’avez dupée. Et en plus, je suis forcée d’épouser un homme que je n’aime pas.

— Alors ne l’épousez pas.

— Je ne suis pas la seule à être prise au piège, Votre Grâce. D’ailleurs, si je ne l’épouse pas, vous irez croupir en prison, et même après tout ce que vous m’avez fait, en bonne conscience je ne peux pas l’autoriser.

Je le laisse là et repars en tâchant de tenir en respect mes émotions, ne serait-ce que pour m’éviter des questions embarrassantes de Frank.

— Je ne renoncerai pas, Eliza, hurle-t-il dans mon dos sans s’inquiéter qu’on l’entende. Pour tout ce qui vous concerne, je ne connais pas de limites !

Il n’a jamais eu aucune limite. Pas de raison qu’il en aille différemment ici. Il n’est pas question d’éviter la prison à Johnny, mais aussi la banqueroute à mon père.

Je retourne sur la promenade et vois deux cavaliers tournant en cercle autour de gentlemen qui tendent leur bourse d’une main tremblante, l’air assez terrifiés. Mais où est passé le troisième ?

En cherchant, j’aperçois Frank, aussi immobile qu’une statue, nez à nez avec un sublime étalon blanc monté par un cavalier. Il a presque l’air perdu dans une rêverie, et j’attends en retenant mon souffle que la situation se précipite. Soudain, le cheval se dresse sur ses pattes arrière et renverse Frank.

Je fronce le sourcil en entendant le cavalier rire, et je me précipite pour aider Frank à se relever avant de faire face au cheval et à son cavalier.

— Bonjour, Miss…

Bien que je ne voie que ses yeux, un tissu et un chapeau lui couvrant le reste du visage, je distingue parfaitement ses cils, qui sont beaucoup plus longs que ceux d’un homme. Et lorsque ses yeux se mettent à scintiller, je comprends qu’elle sourit. Elle éperonne son cheval et part au galop, suivie par les deux étalons noirs.

— En plein jour au milieu de Park Lane ! s’égosille Frank.

— Osé, en effet, dis-je.

Une femme. Une femme bandit de grand chemin. Quelle histoire cela ferait. Johnny émerge de l’allée où il m’a entraînée et il semble toujours aussi furieux. Je ne lui accorde pas assez de mon temps.

— Où est Frederick ?

— Il est parti par là, dit Clara en pointant l’index vers Belmore Square. Je pense qu’il a souillé sa culotte.

Je devrais la gronder. Il manque des qualités à Frederick, en tout cas pour me plaire, mais je ne peux pas lui en vouloir d’avoir eu une peur bleue ici. Même Frank semble terrifié.

— Je crois que c’est assez d’événements pour la journée, dis-je en regardant les bandits disparaître au loin.

— En effet, répond Frank d’une voix songeuse en les regardant lui aussi. As-tu remarqué quelque chose d’étonnant chez ce cavalier ?

— Comme le fait que c’était une femme ?

Il ouvre de grands yeux ronds.

— Mon Dieu, mais oui, tu as raison ! (Il a l’air presque ravi.) Il faut que je rentre à la maison et que j’écrive un article pour l’édition de demain.

— Non, non ! dis-je en lui attrapant le bras. J’ai déjà écrit l’article en entier dans ma tête. (Alors que je vais continuer à plaider ma cause, je prends conscience d’une chose : il est excité. Je ne peux pas lui enlever ce sujet.) D’accord, j’ai hâte de te lire.

Il sourit, me prend le visage entre ses deux mains et me dépose un gros baiser au milieu du front.

— Viens, Eliza, on a du travail qui nous attend.

Frank s’en va déjà. Je me tourne vers Clara, qui lève les yeux au ciel.

— Amusez-vous bien tous les deux, dit-elle, et elle part comme une furie, profitant de la distraction de Frank.

— Clara, reviens !

Mais il est trop tard. On croirait un lévrier. Et j’ai bien peur de savoir exactement où elle va.

Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Le duc a disparu.

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