Une nuit avec le duc
Chapitre 2
Après avoir découvert que le blason appartenait aux Winters, je suis partie en mission. J’ai fouillé les étagères du bureau de Père en quête de toutes les informations que je pouvais trouver sur la famille. Il était hors de question que j’aille me coucher sans avoir déniché de quoi donner un peu de substance à mes divagations, et, à dire vrai, si je voulais mettre mon plan à exécution, il me fallait ce petit quelque chose dont tout le monde semble faire si peu de cas.
Un élément de preuve.
À six heures et quart précisément, je suis tombée sur une entrée dans un livre d’art, détaillant l’achat d’un beau tableau paysager représentant la campagne anglaise. La peinture que j’ai vue dans la rue et qu’on apportait à la résidence des Winters. L’acheteur n’étant autre que feu le duc de Chester.
J’ai passé les deux heures suivantes à écrire à toute allure, ma main avait peine à suivre mon cerveau, la tâche n’étant pas facilitée par le fait que je devais déguiser mon écriture. J’ai fini juste à temps, au moment où j’ai entendu se lever Dalton, notre majordome. J’ai plié le papier, couru jusqu’à la porte d’entrée, ouvert en gardant la poignée dans ma main. Et quand j’ai senti notre majordome dans mon dos, j’ai refermé et me suis retournée en brandissant le papier.
— Mr Porter a laissé cela pour Père en partant à l’imprimerie, dis-je en feignant de bâiller. Pourriez-vous le laisser sur son bureau, Dalton ?
Je lui tends le papier en passant sans lui laisser le temps de me poser la moindre question.
— J’ai cru qu’il allait réveiller tout le quartier en frappant à la porte.
Je prends un petit air pincé, sachant que Dalton sera mortifié que j’aie dû sortir du lit à cette heure pour ouvrir la porte à un visiteur.
Puis je grimpe l’escalier en vitesse, un sourire aux lèvres.
Bon sang, je n’ai jamais été aussi intriguée.
Après quelques heures d’un sommeil qui ne m’a pas reposée, j’ai passé le reste de la journée à essayer de contrôler mon ventre noué. Demain, peut-être, des gens liront de nouveau mes mots. Assise devant le miroir qui me renvoie un portrait poli de moi-même, tandis que Clara tourbillonne, voltige et pirouette dans notre chambre, je me demande si Papa a déjà lu mon article, ou même s’il l’a découvert.
J’essaye de réduire l’ampleur de mes courtes manches bouffantes avant de me tortiller et de tirer sur le bas du corset qui me semble de trop sous ma robe neuve à taille haute. Je baisse les yeux sur ma poitrine généreuse, convenablement cachée derrière un honorable décolleté carré. Je préférais la version avec le décolleté en V de cette robe, pareil à ceux que j’ai vus dans les magazines de mode, des tenues plus… risquées. Qui eût cru que j’aurais des préférences en matière de mode ? Hélas, on m’a opposé un véto et forcé à prendre cet article plus digne d’une lady.
Je remonte mes boucles parées de bijoux en une masse de mèches acajou ornant ma tête, et grimace en sentant plusieurs épingles en métal érafler mon crâne.
— Clara, tiens-toi tranquille, dis-je, les dents serrées, le peigne me donnant déjà mal à la tête.
— Tu n’es pas excitée ? demande-t-elle sans écouter un mot de ce que je lui dis et sans cesser de tourbillonner, de voltiger et de pirouetter.
Elle me donne le vertige.
— Une fête au palais, Eliza !
Excitée ? Non, je ne peux pas dire que je sois excitée.
— Je suis ravie, réponds-je dans un murmure.
Pauvre Clara. Pauvre petite sœur innocente et candide. Comprend-elle que dans quelques années, comme moi, elle sera jetée dans la société et présentée à tous les gentlemen potentiels ? Cela dit, après le déjeuner d’hier et l’humeur changeante de Frank, ma venue à ce bal est un mystère. Je ne suis pas tant jetée dans la société qu’introduite. Papa a accepté l’offre du premier gentleman notable qui en a eu l’idée. Mon Dieu, que me réserve l’avenir ? Frank sait exactement dans quels bras on va me lancer, à qui je devrais sourire, vouer admiration et parler quand on daignera me parler. Je m’assombris en songeant à la triste réalité de ma nouvelle existence, et dois me forcer à laisser derrière moi les souvenirs de ma vie perdue. Mes rêves si grands. Mon imagination démesurée.
Je gigote de nouveau. Mes vêtements sont inconfortables. Je ne connais pas un couple à Belmore Square qui soit heureux en ménage. Je réfléchis un instant. Non, c’est faux. J’en connais un. Papa et Maman, mais ils se sont choisis. Ils n’ont pas été lancés dans la haute société car ils n’en faisaient pas partie. Jusqu’à maintenant. Malgré moi, je m’inquiète que leur bonheur ne dure pas. Papa semble si absorbé par les constantes accolades de ses nouveaux amis. Les louanges permanentes, chaque nouvelle édition de son journal offrant le parfait sujet de conversation lors des nombreux événements où ils boivent et fument. Et maman ? Son nouveau statut lui plaît. Pourtant, le pouvoir croissant de mon père implique une obéissance toujours plus grande pour ma mère. Elle ne peut pas le défier en public. Plus maintenant. Ainsi, mon sort est scellé. Le combattre reviendrait à combatte Père et Mère, et rien ne me ferait moins plaisir. Je tire encore sur la ligne de mon décolleté, ma poitrine semblant chercher désespérément se libérer. À quoi bon vouloir se battre dans un accoutrement aussi ridicule ?
Je baisse les bras. Que cette vie de contrainte m’engloutisse. Mon consentement n’augure rien de bon.
Après une attente interminable dans une file de voitures qui semble s’étirer sur plusieurs lieues, nous nous arrêtons devant le palais et des valets approchent. Alors que je tends naturellement la main vers la portière, Père arrête mon geste.
— Ce sont des domestiques, Eliza. Tu n’es pas l’une d’eux.
Je hoche la tête, sentant le regard las de Mère sur moi. Je jette un coup d’œil à Frank. Il paraît totalement insensible à la soirée qui s’annonce. Mon frère est bel homme. Grand, athlétique, charmant. Ce soir, il pourra choisir parmi milles ladies qui chercheront à l’impressionner. Comment gérera-t-il la situation, je me le demande, car Frank est, disons, un séducteur impénitent. Dans notre campagne, le moindre de ses sourires faisait courir toutes les donzelles à cinq lieues à la ronde. Elles auraient aimé gagner son affection, mais aucune n’y est parvenue. Certaines ont sans doute eu droit à un ou deux baisers. Sans doute ? Non, certainement. Je l’ai surpris plus d’une fois dans les bois. La première fois que j’ai eu le malheur de tomber sur lui, j’ai sincèrement cru qu’il assassinait la fille du quincaillier. Qu’on ne songe pas à me le reprocher : elle criait, après tout. C’est là, après avoir remonté son pantalon et m’avoir rattrapée pour me calmer, qu’il m’a expliqué d’une voix où transpirait la gêne qu’elle ne criait pas de douleur mais de plaisir. Je l’ai dévisagé avec de grands yeux ronds. Frank a pâli davantage encore. Alors il m’a fait une leçon extensive sur toutes les choses que je n’aurais pas dû savoir, en terminant par un sermon sur les conséquences pour une jeune lady si elle succombait au péché du désir, comme la fille du quincaillier. Ironie du sort, celle-ci est tombée malade quelques semaines plus tard et la fièvre l’a emportée. Pendant deux ans, j’ai cru qu’elle était morte parce que mon frère l’avait embrassée. Puis je l’ai trouvé avec une autre femme dans les bras. Et une autre. Et une autre. Aucune d’entre elles n’est morte, et elles souriaient quand je les prévenais de ce qui allait leur arriver. La dernière, la fille du boucher, a jugé qu’il était bon de me faire asseoir pour m’expliquer la vérité sur toute l’affaire. La fille du quincaillier était morte de la grippe. J’avais toujours trouvé trop tragique l’idée qu’on puisse payer de sa vie un simple baiser. Béni soit Frank d’avoir tenté le coup. Il me croit toujours convaincue que je mourrai si je laisse un homme me corrompre avant le mariage.
Descendue de la voiture, je contemple la façade du palais en prenant une profonde inspiration. J’entends le brouhaha à l’intérieur, les rires et les éclats de voix.
— Arrivez-vous à croire que nous soyons là ? dit Maman en suivant Père et Frank vers les arcades qui conduisent au cœur du palais. Le bal du prince, Eliza.
Elle en a le souffle coupé. Je ne suis pas moins émerveillée qu’elle, mais j’ai peur aussi de la soirée qui m’attend.
— Merveilleux, réponds-je à mi-voix comme nous entrons dans une grande salle.
Je n’ai jamais vu autant de monde. Des centaines de gens, voire des milliers. Lords, ladies, ducs, duchesses et autres, tout le monde semble réuni ici. Mon Dieu, pensé-je en restant derrière Papa et Frank, accueillis par le prince lui-même. Il a les joues rougies, et ses gestes démonstratifs envoient quelques gouttes de vin maculer le velours de sa veste. Il semble ne pas même s’en apercevoir. À vrai dire, bien qu’il soit encore tôt, il a l’air déjà ivre. Ainsi, les rumeurs sur sa vie dissipée seraient vraies ? Le prince de la fête. Je parie que ce serait une histoire intéressante à écrire.
— Melrose, votre journal est le seul que je lise, déclare le prince.
Cela n’a rien d’étonnant, attendu que le journal de Père ne publie que des articles politiques et religieux conçus pour plaire au prince et à son fou de père.
Ils échangent quelques mots, le prince rit jovialement, puis la musique commence, il lève un sourcil, nous fait ses adieux et s’en va vers la piste de danse tandis que les invités commencent à frapper dans leurs mains, ravis.
— C’est son préféré, murmure Maman en rejoignant Papa.
— Tu pourrais au moins avoir l’air contente d’être ici, me dit Frank, à quoi je réponds par un sourire. Voilà qui est mieux.
Il recule en exécutant une révérence sarcastique.
— Passe une bonne soirée, chère sœur. (Un petit coup d’œil sur le côté, vers les nuées de femmes.) Je pense que la mienne sera excellente.
Et il s’éloigne sans tirer de chaîne derrière lui.
— Eliza, dit mon père pour attirer mon attention.
Son sourire est hésitant, son regard, implorant.
— J’aimerais te présenter quelqu’un.
De la main, il me fait signe de venir.
— Tant que ce n’est pas un homme que tu comptes me faire épouser, dis-je.
— Eliza… s’écrie ma mère en riant avec nervosité et en regardant autour d’elle si on m’a entendu.
Il y a deux hommes dans le dos de Père, l’un plus grand que l’autre. Je ne vois que le grand. Il a l’air mortellement ennuyeux. Le plus petit, je ne vois pas sa tête, mais il a une canne, ce qui suggère qu’il est âgé. Mère s’inquiète pour rien. J’ai à peine entendu le son de ma voix.
Je fais un pas en avant, cherchant Frank dans la foule. La crapule. Il savait que la présentation était pour maintenant.
— Puis-je vous présenter ma fille ? dit fièrement Père en se mettant de côté, révélant ainsi les deux gentlemen.
Oh non.
Le duc de Cornouailles, Lymington, me scrute des pieds à la tête, l’air grincheux, ses lunettes pendant à un petit ruban, tandis que je découvre celui qui doit être son fils, Frederick, l’ennui incarné, pareil à une prune pas mûre et ne montrant aucun signe de ramollissement. Ce serait mon prétendant ? Le silence s’étire au point que je deviens extrêmement mal à l’aise. Le duc semble disposé à enfiler les lorgnons qui pendent devant sa poitrine pour m’inspecter plus en détail.
Je tourne la tête vers Père, quelque peu confuse.
— Sont-ils muets ?
Ses yeux s’arrondissent tandis que le duc tousse, recule, et, à deux doigts de perdre sa perruque grise, m’asperge de poudre blanche. Cette perruque en dit long sur lui, car personne de sensé ne cracherait la taxe aberrante désormais exigée pour en arborer une. Il doit avoir plus d’argent que de bon sens.
Père, mortifié, se presse d’intervenir.
— Eliza, voici Sa Grâce le duc de Cornouailles, et je te présente son fils, Frederick Lymington, le comte de Cornouailles.
Je néglige de faire la révérence, au diable l’étiquette. Bon sang. Je ne prends aucun plaisir à voir mon père s’humilier ainsi.
— Votre Grâce, dis-je en baissant la tête. Je suis enchantée de vous revoir.
Le duc regarde mon père, qui se reprend et affiche un sourire radieux.
— Nous avons une histoire intéressante dans l’édition de demain, dit Père, et je me fige, en alerte. (A-t-il trouvé mon papier ?) Je suis certain qu’il piquera la curiosité de beaucoup. Porter me l’a délivré lui-même à l’aube.
Ma gorge se serre, et l’espace d’un instant je me demande à quel point j’ai l’air coupable. Mon père me regarde-t-il ?
— Dites m’en plus, répond Lymington en s’approchant.
— Je l’ai vu ce soir avant que notre voiture n’arrive, afin de clarifier le contenu.
J’essaye en vain de ne pas montrer ma surprise. Père a parlé avec lui ? Pourquoi ? Il n’est pas rare que Porter apporte lui-même des histoires à Père pour avoir son approbation. Pas une fois celui-ci n’a eu besoin de clarification. Aïe, ma couverture est-elle déjà éventée ?
— Il a insisté pour que nous publiions son article.
Ah, oui ? Je souris intérieurement. Bien sûr qu’il a insisté. Je savais que l’ego de Porter m’aiderait dans cette affaire. J’espère qu’il continuera dans cette voie.
— Et de quoi parle l’article ? demande Lymington.
— Des Winters.
— Les Winters ? s’étonne Lymington. Mais ils sont morts.
— Peut-être pas, répond mon père d’un air évasif afin d’attiser la curiosité de Lymington, ce qui est le but.
Il y a là un mystère à résoudre, et tout le monde aime les mystères.
Lymington pose sa canne devant lui et se met en marche, et, sans réfléchir, Père lui emboîte le pas, me laissant seule avec… Frederick. Ce gentleman stoïque, raide, d’allure inamicale, serait mon prétendant. Non, que Dieu m’entende, cela ne se peut pas. Je regarde mon père conduire Lymington plus loin tandis que Mère se rapproche de Clara, qui observe autour d’elle avec un émerveillement permanent presque agaçant, tout en conversant avec d’autres dames. Je croise le regard de Clara et souffle dans mes joues, signe de mon exaspération, et en dépit de sa bienheureuse ignorance, elle parvient à avoir l’air aussi déçue que moi. Que faire ? Je regarde Frederick, et un silence pénible tombe entre nous. Une minute de gêne muette. Je souris, il sourit. Je regarde alentour, lui aussi, puis je souris de nouveau. Et lui aussi.
— Quel âge avez-vous ? finis-je par bafouiller, incapable de supporter cela plus longtemps.
Il cligne des yeux à toute vitesse.
— Vingt-quatre ans.
Vingt-quatre ans ? Comment se fait-il qu’il ne soit toujours pas marié ? Doux Jésus, ma réalité s’assombrit encore.
— J’ai dix-neuf ans.
Jetant un regard par-dessus mon épaule, je vois Maman m’épier, et elle me fait un sourire d’encouragement qui semble dire qu’elle souffre autant que moi. Mais pourquoi, alors ?
— Voulez-vous voir les jardins ? propose Frederick.
Je me tourne beaucoup trop vite et perds l’équilibre dans ce mouvement, la stupide robe m’empêchant de me rétablir. Je titube vers lui, mais au lieu de me rattraper, il s’écarte et me laisse tomber comme une empotée. Des petits cris accompagnent ma chute, couvrant même la musique, et je fixe la mosaïque au sol en sentant la honte m’ensevelir vivante.
— Vous m’avez laissée tomber, dis-je d’une voix accusatrice.
Il aurait pu m’épargner cette humiliation, mais il ne l’a pas fait. Il ne peut pas être vu en train de me toucher alors que nous venons tout juste d’être présentés l’un à l’autre, Dieu l’interdit.
Je regarde à gauche, à droite, tous les yeux sont sur moi, et en serrant les dents, je me relève en faisant preuve d’autant de dignité que possible avant de brosser ma robe du plat de la main.
— Je pense que j’ai besoin de cette promenade, dis-je en baissant les yeux et en partant aussitôt. Seule.
Je m’échappe de l’attention avec le cœur battant. La pression sur ma poitrine est insupportable, je peine à respirer, et cette robe idiote ne m’aide pas.
Quelques femmes s’écartent de mon chemin, choquées, et j’arrive dehors où l’arrivée précipitée d’une jeune lady solitaire étonne et inquiète valets, domestiques et invités. Mon humiliation ne fait que grandir, tel un lierre envahissant.
Quelqu’un s’arrête près de moi, je relève la tête.
— Marchons, me dit gentiment Frank en me faisant signe de le suivre.
J’emboîte le pas à mon frère et, après m’être assurée que nous sommes loin de toute oreille indiscrète, je parle.
— Je vais m’enfuir, dis-je avec fermeté en serrant mes mains devant moi.
— Et t’engager dans un cirque ?
— S’il le faut. Être mise en cage avec un lion dévoreur d’hommes me semble plus charitable que subir des affres au milieu des lords et des ladies.
— Pourquoi es-tu toujours si déraisonnable ?
— Et toi, pourquoi es-tu toujours si content ? dis-je en réarrangeant mon bustier tandis que nous marchons entre deux rangées d’arbres, tous de la même taille, du même vert, et espacés de manière régulière.
Ils ressemblent si peu aux bois dans lesquels je galopais tous les jours. Un fouillis inextricable, imprévisible, sauvage.
— L’as-tu vu ? Mon prétendant ?
— Je pense qu’il n’y a pas un invité qui ne l’ait vu, Eliza. C’est l’homme qui avait l’air mort de honte tandis que tu le fusillais du regard.
— Oh, le pauvre… Et moi ? C’est moi qui étais à genoux ! Il aurait pu me rattraper, il ne l’a pas fait. Je n’ai déjà pas très envie de me marier, alors si c’est pour épouser un homme qui ne me rattrape pas quand je tombe…
— Je ne sais pas grand-chose, mais je sais que ma sœur n’a pas besoin d’être sauvée par un homme, répond Frank en m’adressant un petit sourire. Il y a des choses sur lesquelles nous n’avons pas prise.
— Je veux avoir le droit de dire non. Je veux qu’on me prenne au sérieux, Frank.
Imaginez ça. Un monde dans lequel on aurait le droit de dire non.
Frank s’esclaffe.
— Tu as trop d’imagination.
Je me retiens de grogner. Je pourrais lui montrer. Leur montrer à tous. Mais je sais que je vis à une époque où, au fond, mes rêves sont risibles. Tant pis pour moi.
*
J’ai trouvé en moi le courage de retourner dans la Grande Salle. Je n’avais pas vraiment le choix. Nous sommes à une heure de voiture de la maison et il est déjà minuit passé. Je me tiens dans un coin de la pièce et j’aperçois Papa et Maman qui dansent le menuet. C’est un peu désuet. Ils devraient essayer la valse. Mais que pèse le choix de la musique et de la danse démodée par rapport à l’expression de leur visage ? Ils ont l’air ravis. Ils sont nés pour appartenir à ce monde. Ils ont trouvé leur place, et bien qu’elle se fasse du souci pour moi, je vois bien que Maman est rayonnante. Dans son élément, comme Père. Ils méritent la reconnaissance qu’ils reçoivent. Moi ? Je renâcle à me joindre à eux, mais je n’ai guère le choix. Je ne peux pas tout gâcher.
Je rumine mon découragement lorsque Clara me retrouve.
— Eliza, tu es tombée.
— Tu es très observatrice, Clara.
— Tu vas bien ?
— Non, je souffre terriblement, réponds-je en soupirant, puis je lui fais en sourire en lisant l’inquiétude sur son visage. Je vais bien, je t’assure. Mais promets-moi de ne pas vieillir d’une seule année, Clara.
Le même sort attend la pauvre Clara, et je sais qu’elle n’y est pas prête.
Elle rit d’un rire enfantin et doux comme un carillon, bien qu’elle n’ait que trois ans de moins que moi.
— C’est impossible.
— Malheureusement, tu as raison, ma chère sœur, dis-je en caressant son bras ganté. Tu es très jolie ce soir.
Ses cheveux blonds sont bouclés à la perfection et ses yeux bleus pétillent. Je parie qu’elle a attiré l’attention de plus d’un.
— Je trouve aussi, dit-elle en souriant avec malice. Tu aimes Frederick ?
— Tu crois que je devrais ?
— Il est un peu… Elle réfléchit… terne, non ?
Je ris. Oui, terne. C’est le mot parfait pour décrire Frederick. Ce pauvre benêt.
Une conversation entre des ladies à côté de nous attire mon attention, et je fais instinctivement un pas vers elles en tirant Clara pour qu’elle suive.
— Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle.
Je lui fais signe de se taire et j’écoute, aux aguets.
— Ça aurait dû être démoli, dit une femme.
Naturellement, la curiosité me démange et je fais un pas de plus, discrètement, dans leur direction, en tirant encore Clara avec moi.
— Eliza, qu’est-ce que tu fabriques ? proteste-t-elle.
— Ça gâche la symétrie de Belmore Square, poursuit la femme.
— Qui voudrait vivre là après que le fils du duc les a tous fait brûler vifs ?
— La résidence des Winters ? dis-je, faisant irruption de manière impromptue dans leur conversation.
Le choc sur leur visage !
— Vous parlez bien de la résidence des Winters, n’est-ce pas ?
Une autre dame fait une moue de dégoût en me regardant des pieds à la tête, comme si j’étais une orpheline polluant leur espace. Elle a le visage couvert de poudre, les sourcils rasés et remplacés par ce qui ressemble à de la fourrure animale.
— Et vous êtes ?
— Les filles Melrose, répond une autre, dont le regard passe de Clara à moi.
— Oh, roucoule la première, comme si notre nom signifiait quelque chose pour elle – et bien sûr qu’il signifie quelque chose. Des parvenus.
Elle regarde ses amies avec un sourire entendu, révélant des dents qui ont trop fréquenté le sucre.
— Vous l’avez vue tomber ? dit-elle en s’esclaffant, cruelle, et ses amis l’imitent tandis que je me tiens devant elle, à la merci de leurs jugements. Que Dieu vienne en aide à Sa Grâce et à Frederick.
J’en ai le souffle coupé. Comment se fait-il que ces catins soient au courant de mon sort avant moi ? Que Dieu me vienne en aide, plutôt.
— Si vous voulez savoir qui a reconstruit le numéro un, Belmore Square, je vous suggère de lire l’édition de demain du London Times.
Ma repartie a au moins le mérite de leur faire fermer leur clapet. Inclinant la tête, je m’éloigne en traînant derrière moi une Clara médusée.
— Qui a reconstruit Belmore Square ? me demande-t-elle dans mon dos pendant que nous nous dirigeons vers Mère.
— Lis le journal de demain.
— Je ne lis pas le journal de Papa. Depuis que tu n’écris plus dedans, il m’ennuie.
— Hum, fais-je, en essayant de ne pas avoir l’air coupable.
Je ne dois révéler à personne, en aucun cas, que je suis l’auteur de l’article de demain. Jamais. Ce luxe me serait immédiatement retiré et Papa ne pourrait même pas me défendre.
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