Une nuit avec le duc
Chapitre 6
Je supporte poliment le dîner donné par Papa et Maman. Docile, je ne parle que lorsqu’on m’adresse la parole. Je me tiens bien et, si j’en crois le fait que personne ne m’accorde la moindre attention, je parviens à ne pas me faire remarquer, de sorte que, lorsque je disparaîtrai dans ma chambre, nul ne s’apercevra de mon absence. J’ai passé tout le début du dîner à écouter les bavardages ineptes de la bonne société rassemblée autour de notre table d’acajou pour engloutir un nombre de plats incalculable, même s’il m’a fallu beaucoup de retenue pour ne pas intervenir sur des sujets qui ne me concernaient pas. De toute façon, j’ai d’autres questions en tête aujourd’hui, des questions bien plus distrayantes que les bêtises déversées d’un bout à l’autre de la table.
Le duc est-il lubrique ?
Est-il horrible de vouloir le savoir ?
Ou bien est-ce normal, quitte à ce que le frisson qu’il fait naître en moi se perde en apprenant qu’il est un homme comme les autres ?
Une perspective terrible.
Quoi qu’il en soit, il est assez plaisant à regarder.
Assez plaisant ?
Oh, Eliza, pourquoi faut-il toujours que tu joues les vierges effarouchées ?
— Oui, je veux savoir, dis-je, les yeux plongés dans mon verre de vin, satisfaite de la quantité d’alcool consommée dans la soirée.
Mon regard se pose sur Frederick, qui a à peine touché à son vin, ce qui ne me convient guère. Je lève mon verre et lui souris quand il croise mon regard, et il se joint à moi, buvant une gorgée. Je vais être soûle si je continue à ce rythme, et c’est hors de question alors que…
Mon ventre se noue, mon cœur se met à cogner et…
Dieu du ciel, qu’est-ce qui me prend ?
Mon dos se redresse, mes cuisses se serrent et je sens des démangeaisons me prendre entre les jambes. J’avale mon vin en regardant autour de moi, inquiète qu’on puisse comprendre ce qui m’arrive.
Comment de simples pensées peuvent-elles provoquer une réaction pareille ?
— J’ai hâte d’aller me promener avec vous demain, me dit Frederick. Après que j’aurai monté avec mon père, bien sûr.
— Bien sûr.
J’essaye d’avoir l’air aussi enthousiaste que lui mais je ne ressens que de l’ennui, qui vient interférer avec les sensations entre mes jambes. Celles-ci disparaissent comme elles étaient apparues, et je pose les lèvres au bord de mon verre de vin. Non seulement Frederick ne m’excite pas, mais il tue l’idée même d’excitation. Il n’a décidément rien pour lui, ce qui explique pourquoi il en est à sa cinquième saison. La cinquième ! Sans doute regarderait-il n’importe quelle femme à qui il est promis de la même façon, fût-elle ravagée par l’âge ou défigurée par une maladie. Je me sens quasiment insultée que Papa ait accepté la première offre qui se présentait, et dans le même temps je me demande pourquoi Lymington est prêt à se contenter d’une femme qui n’a pas de titre. Je ne peux que supposer qu’il n’a guère le choix, après cinq saisons. Quelle veine pour moi. Et pour la première fois depuis qu’on m’a présenté Frederick, je m’interroge sur l’accord qui a été conclu en échange de ma main. Père se doutait forcément que dès la première seconde passée avec Frederick, j’aurais envie de prendre mes jambes à mon cou en hurlant. Quoi que Lymington lui ait promis en contrepartie, cela devait être diablement séduisant. Et je ne parle pas de beauté, mais de personnalité. Même si ce n’est pas reluisant sur le plan physique non plus. Pour le dire en quelques mots, Frederick est tout l’inverse de ce que je pourrais désirer chez un homme si je désirais un homme, ce qui n’est pas le cas. Je désire bien plus qu’un homme.
— Miss Melrose ?
— Mes excuses, monsieur le comte, réponds-je. Je rêvassais.
— Et puis-je vous demander à quoi vous rêviez ?
Au duc.
Comme j’aimerais qu’il m’ait embrassée. Y aurais-je pris du plaisir ? Et lui ? Mon Dieu, comment savoir ? J’imagine que des femmes comme Lady Dare savent émoustiller le cœur le plus endurci. Mais moi…
Et pourtant, le duc l’a ignorée l’autre soir. Sans doute n’est-il pas homme à se laisser facilement manipuler, mais j’ai entendu tant de rumeurs. Le duc est un débauché. Un beau débauché, un débauché plein d’intensité, et tant qu’il a semblé ne s’intéresser à rien d’autre qu’à moi durant notre rencontre à la librairie, j’étais incapable de contrôler ma curiosité, bouleversée que j’étais. S’il m’avait embrassée…
Je sursaute, je viens de cogner mon genou contre un pied de table, et l’élan de douleur m’arrache à mes pensées inappropriées. Mon intérêt pour le duc doit être purement professionnel. La société l’a injustement couvert d’opprobre. Mais la lettre, de qui était-elle ? Et pourquoi m’a-t-il donné ce livre ? Et le message ? Imagine…
Le duc est une énigme. Un casse-tête.
Et je veux le résoudre.
Au premier coup de minuit, il serait juste de dire que ma mère, mon père et la moitié des habitants de Belmore Square attablés dans le salon sont soûls comme des marins. Même Frederick est un peu ivre, ce qui a quelque chose de très agaçant, je dois dire. Il a l’air moins mal à l’aise maintenant, bien que ses joues rougies par l’alcool ne soient pas des plus séduisantes. L’alcool aide, cependant.
Je regarde Papa se lever de son fauteuil et inviter les gentlemen dans son étude. Lymington se lève également en s’appuyant à la table tout en se débattant avec sa canne, et ce n’est pas beau à voir. Entendant quelque chose tomber sur le tapis, je tire ma chaise et regarde sous la table.
— Eliza ?
Je relève la tête et vois Frederick me regarder, sourcils froncés. Je lui fais signe de ne pas faire attention, me souvenant que je préférerais être ailleurs et que j’y serai beaucoup plus vite si tout le monde est occupé à autre chose. Les hommes se retirent dans l’étude de Père pour boire, fumer et discuter affaires, tandis que les dames se lancent dans une conversation, ou plus certainement dans les ragots. Je choisis mon moment et quitte la pièce discrètement avant de me préparer pour le noir et le froid en me drapant de ma cape. Arrivée en haut de l’escalier, je prends conscience que la route est barrée par Dalton, et sans avoir eu le temps de vraiment réfléchir, je monte dans ma chambre. Là, j’ouvre la fenêtre et regarde le tuyau d’écoulement de l’eau de pluie en souriant. Cela faisait longtemps.
Après avoir vérifié que la voie est libre, je me hisse sur le rebord, tends le bras, attrape le tuyau en acier, et, après m’y être suspendue, je referme la fenêtre presque entièrement. Je descends avec une aisance relative – je n’ai pas perdu la main après des années à grimper aux arbres dans ma jeunesse. En bas, je pousse sur mes pieds pour trouver mon équilibre et saute à terre avant de traverser la chaussée en courant. Le vent, qui souffle fort, rabat ma cape autour de mes jambes. Ce n’est pas très agréable d’être ainsi exposée au mauvais temps, mais il faut croire que ma curiosité infinie ne m’offre aucun répit, même face aux éléments déchaînés.
Je coupe par les jardins d’un pas mesuré, sans précipitation. Et plus je m’approche de sa maison, plus l’excitation s’empare de moi. Avec quelle joie j’accueille ces moments où je m’émancipe des épreuves de la vie de lady.
Une fois devant l’impressionnante résidence du duc, j’ouvre doucement la grille pour éviter qu’elle grince, puis approche de la porte, les yeux rivés sur l’étonnant lion du heurtoir. Là, je frappe deux fois. Pas une, car je détesterais qu’il me prenne pour Lady Dare et qu’il ignore ma venue. Enfin, peut-être que ce soir il ne l’ignorerait pas. Peut-être qu’il serait d’humeur à…
À quoi ?
Je recule d’un pas en me mordant la lèvre, et à chaque seconde qui s’écoule en silence, ma déception s’amplifie. Quelle tristesse. Il n’est pas là. Mes épaules s’affaissent. Alors que je fais demi-tour et que je vais franchir la grille, j’entends la porte s’ouvrir. La déception n’aura pas duré longtemps. L’excitation est de retour, plus forte que jamais. Ne voulant pas répéter les circonstances de ma première visite, où j’ai manqué de vivacité d’esprit, je pivote aussitôt afin de voir le visage du célèbre duc.
— Oh.
Ce n’est pas le duc, mais un domestique.
— Sa Grâce désire vous voir.
Oh…
Je manque encore de vivacité d’esprit.
— Miss Melrose ?
Il penche la tête sur le côté, empreint de curiosité
— Vous connaissez mon nom.
— En effet.
— Comment le connaissez-vous ?
— Sa Grâce.
— Et lui, comment le connaît-il ?
— Sa Grâce désire vous voir, répète-t-il.
Comprendre : « Taisez-vous et venez ! »
Il veut me voir. Je remonte jusqu’au perron.
Pourquoi veut-il me voir ?
Je passe le seuil en rabattant ma capuche en arrière, et je suis saisie par l’intérieur du manoir. Le hall d’entrée doit faire cinq fois la taille de celui de toutes les autres maisons du square. L’escalier est plus grandiose et majestueux, le plafond, plus haut, le chandelier en or, plus extraordinaire. Je compte trente chandelles, toutes allumées, qui baignent la vaste pièce d’une lumière plus forte que je n’y suis habituée à cette heure. Je m’attendais à ce que tout soit impressionnant entre les murs de cette maison à la sinistre réputation, mais ce que je vois est digne d’un palais.
— À vous de me le dire, Miss Melrose, murmure le domestique en réponse sans s’arrêter. Par ici, je vous prie.
Il n’est pas content, et apparemment, il tient à me le faire savoir. Qu’il se rassure, je ne suis pas contente de moi non plus, cela nous fait au moins un point en commun. À quoi pensais-je ? Les démangeaisons ont disparu, et l’excitation aussi, et à leur place il n’y a plus qu’une sorte de méfiance qui me déconcerte.
— Et comment dois-je vous appeler ?
Chaque pas que je fais est mesuré. Le son de mes bottines à talons frappant le beau parquet de bois poli résonne contre les murs d’un pourpre profond. Nous passons plusieurs portes en bois en arcade avec des panneaux vitrés, et trois autres portes apparaissent.
— Hercule, me dit-il d’un ton si sérieux que je me demande s’il ne plaisante pas.
Quoi qu’il en soit, j’émets un petit rire, ce qui me vaut un regard noir de sa part.
— Toutes mes excuses, dis-je d’une voix balbutiante. Je ne voulais pas…
— N’ayez crainte, Miss Melrose, me rassure ce géant. Par ici.
Son air renfrogné m’impressionne et me semble de mauvais augure, mais je le suis. Comme le duc, et peut-être même comme moi, il se demande ce que je fiche ici. Espérons que l’avenir ait la réponse, car j’ai visiblement négligé de réfléchir au guêpier dans lequel je me fourrais.
Hercule me désigne enfin une porte. J’approche, saisis la poignée dorée, la tourne, et je me retrouve face à des murs et des murs de… livres.
Je suis immédiatement fascinée. Des étagères remplies de livres courent du sol au plafond et d’un mur à l’autre. Un bureau est installé devant une fenêtre aux rideaux lourds, et deux fauteuils de lecture sont posés près d’une cheminée où flambe un feu.
Son étude.
Un domaine masculin.
— Sa Grâce ne vous fera pas attendre longtemps, Miss Melrose.
La porte se referme, et je reste seule. Seule avec des milliers d’ouvrages. Doux Jésus, il doit y avoir encore plus de volumes ici que dans la librairie de Mr Fuddy. J’approche de l’étagère la plus proche et commence à lire les titres sur les dos avec un ravissement grandissant, car ce sont tous des livres de voyage, ou de droit, ou des livres débordant de toutes les connaissances amassées par les hommes à travers le monde. Éberluée, je déambule jusqu’au fauteuil vert près du feu et ne relève les yeux qu’au moment où la porte s’ouvre de nouveau.
Seigneur.
Je prends une courte inspiration. L’effet de sa beauté ne diminue pas avec le temps. À le voir, je suis aussi pétrifiée que la première fois dans le parc royal, quand il a bien failli me piétiner avec son cheval.
J’ai dû le réveiller car il est à peine habillé et ses cheveux sont dans un désordre inacceptable, quoique charmant. Il manque à sa chemise de mousseline blanche la cravate qui la fermerait, de sorte que son torse est à moitié exposé, et sa culotte ne descend qu’en dessous de ses genoux, laissant ses mollets visibles. Il n’est absolument pas présentable, je ne sais pas où regarder, et mes yeux vont finalement se poser sur l’avant de sa culotte. Peut-être pas là, Eliza.
J’ai soudain très chaud, les joues me brûlent.
— Votre Grâce, dis-je en m’inclinant, les yeux baissés.
Pourquoi se présente-t-il devant moi à moitié dévêtu ? Il n’y a plus de doute à avoir. Le duc est un débauché qui ne respecte rien ni personne.
Je lui jette un coup d’œil. Le coin de sa bouche se relève, et j’en reste bouche bée.
— Madame, répond-il en fermant la porte.
En homme mûr et sûr de lui, il ne semble pas du tout perturbé par sa quasi-nudité. Et sa voix ? Aussi brutale que son visage couvert d’une courte barbe, et aussi profonde que le vert de ses yeux.
— Je ne suis pas une dame.
Je ne suis pas habituée à ce que le sang batte à mes temps, m’assourdissant à demi et rendant ma pensée confuse. J’ai toujours eu la maîtrise de mon esprit. C’était la dernière chose dont j’aurais pensé perdre le contrôle. Mais désormais, je n’ai plus aucune certitude.
Enfin, si. J’en ai une. J’aime avoir le souffle court et me sentir étrangement aux abois.
— Cela tombe bien, je ne suis pas un gentleman, répond-il sans bouger, appuyé contre la porte avec indifférence.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
Je vois ses yeux danser, comme s’il commençait à s’amuser. Et j’ai bien peur que ce soit le cas. De mon côté, je me sens dépassée par la situation dans laquelle je me suis empêtrée. Je ris de l’absurdité de mes pensées.
Tu penses à la situation dans laquelle tu t’es fourrée toute seule, Eliza ?
Qu’espérais-je trouver ici, à la résidence des Winters ? La preuve de ses crimes supposés ? Des réponses à la litanie de mes questions ? Un baiser ? Je ne sais où ils ont envoyé George, notre roi fou à lier, mais ils auraient dû m’y expédier avec lui, car j’ai définitivement perdu le sens commun.
— Cela signifie ce que j’ai dit, dit-il, déclenchant à nouveau des fourmillements à l’intérieur de moi.
Je passe d’un pied sur l’autre en priant pour que ma robe et ma cape dissimulent ma fébrilité. Johnny Winters est une machine à provoquer des frissons.
— Je ne suis pas un gentleman, madame, alors n’espérez ni chevalerie ni gentillesse.
— Je crois vous avoir déjà dit que je ne suis pas une dame, Votre Grâce.
— Alors qu’êtes-vous, Miss Melrose ? demande-t-il en s’avançant soudain dans la pièce. Une putain ? Une catin ? (Il se mordille un coin des lèvres, réfléchissant à la situation, je pense. Est-ce vraiment ce qu’il pense ?) Une aventurière ?
Danger.
Et pas parce qu’il est soupçonné d’avoir tué sa famille de sang-froid. J’ai l’impression d’avoir franchi une ligne rouge, pour ainsi dire.
— Comment connaissez-vous mon nom ?
— Comment connaissez-vous le mien ?
Je plisse les yeux.
— J’ai entendu quelqu’un le prononcer au parc le jour où vous êtes revenu à Londres. Et vous ?
— J’étais curieux de savoir qui s’était mis en travers de mon chemin ce jour-là, alors je me suis renseigné.
Malgré moi, je fais une moue. En travers de son chemin ?
— Ainsi, vous n’êtes pas mort ? dis-je d’un ton égal, et je suis presque certaine de le voir tressaillir.
— Je ne suis pas mort, répond-il tranquillement.
— Et où êtes-vous passé depuis un an ?
Mon instinct me mène dans cette direction, en quête d’un maximum d’informations.
— Vous posez beaucoup de questions. Je suis au tribunal ?
— Devriez-vous y être ?
C’est à son tour de plisser ses yeux, et malgré mon incertitude, je lève le menton dans un mouvement d’assurance feinte. Le mystère des Winters est une histoire qui réclame d’être écrite, et la seule personne capable de la raconter est devant moi.
— Peut-être n’êtes-vous plus la bienvenue, dit-il après quelques secondes.
— J’étais la bienvenue ?
— Je vous ai invitée, non ?
— Et maintenant, vous m’invitez à partir, réponds-je en regardant la porte dans son dos.
Il ne souhaite pas parler de sa famille. Hum.
— Pourquoi êtes-vous ici, Miss Melrose ?
Bonne question. Pourquoi suis-je venue ? Je n’arrive pas à me sou… Ah !
— J’aimerais savoir ce que votre lettre signifiait.
— Une lettre, madame ?
— Un message.
Mon regard se porte involontairement sur son torse dépoitraillé. C’est la première poitrine nue que je vois en dehors de celle de mon frère, et elle est plus qu’impressionnante. Pourquoi me la met-il sous les yeux contre toute décence ?
— Et je ne suis toujours pas une dame.
— Vous devriez peut-être m’en laisser juge, rétorque-t-il.
— Et comment en jugerez-vous ? réponds-je avec un cran que je ne suis pas certaine de pouvoir conserver longtemps.
— Aux cris que vous pousserez lorsque je vous donnerai du plaisir.
Son culot me fait reculer d’un pas. Quel libertin éhonté ! Quel provocateur ! Son audace a quelque chose de dévastateur.
Mais je ne suis pas aussi idiote que toutes celles qui couchent avec lui. Sa beauté impie et son corps de dieu grec les aveuglent sans doute. C’est pour cela qu’elles tremblent, car je ne vois pas de qualités admirables dans son caractère, et je ne compte pas perdre mon temps à en chercher. Je suis en train de me persuader que j’ai devant moi le libertin le plus accompli et le plus arrogant qui soit, et bien que je ne sois pas de nature conformiste, je refuse d’être sujette à une telle… une telle… une telle…
Excitation !
— Bonsoir, Votre Grâce, dis-je en me dirigeant vers la porte.
Je me demande au nom de quoi je m’adresse à lui avec autant de courtoisie alors qu’il est très loin de se montrer respectueux.
Le duc fait un pas de côté pour me laisser passer, je mets la main sur la poignée et mes yeux se posent sur ses jambes nues. Le feu qui brûle intensément à l’autre bout de la pièce m’embrase. À moins que ce soit la chaleur que le duc irradie.
— Votre Grâce, dis-je d’une voix faible en ouvrant la porte.
Et je la referme aussitôt, prise de colère.
— Vous m’avez attirée ici.
Il sourit.
— Attirée, dites-vous ?
— Oui, attirée.
Je lui fais face, sans fausse timidité.
— Pourquoi m’avoir fait passer un message si ce n’est pour m’appâter ?
— Et pourquoi voudrais-je vous appâter, Miss Melrose ?
Bonne question ! J’ai mal à la tête à force d’essayer de percer ce mystère. Y parviendrai-je un jour ? J’ai l’impression d’être un jouet entre les pattes d’un chat. Qui s’amuse à me faire perdre la tête. Jamais de toute mon existence je n’ai connu un homme aussi agaçant ! Pour être honnête, avant mon arrivée à Londres, je n’avais presque pas rencontré d’hommes. Winters finirait par m’envoyer sur mon lit de mort, merci bien.
— Avez-vous envie d’être appâtée ?
J’ai un petit rire méprisant.
— Bonsoir, Votre Grâce, dis-je en rouvrant la porte et en commençant à partir.
— Si vous restiez, peut-être pourrais-je vous faire ce plaisir.
J’en reste clouée sur place. Je refuse de me retourner et de le laisser voir la tête que je fais. Et comment s’y prendrait-il, d’ailleurs, pour me « faire plaisir » ?
— Vous avez perdu votre langue ?
Aucun son ne sort de ma bouche. Les mots restent coincés au fond de ma gorge, ce qui n’est peut-être pas plus mal car j’aurais du mal à me retenir d’être grossière.
— Dormez bien, Eliza.
Une nuée de frissons me tombe dessus en l’entendant prononcer mon nom, mon vrai nom. Eliza.
— Rêvez bien de moi.
— Je craindrais de faire des cauchemars, Johnny.
Je claque la porte et ne bouge pas pendant quelques longues secondes. J’ai le souffle court, comme si je venais de courir des kilomètres à la campagne. S’il continue à m’appeler par mon prénom, je ferai de même. Nous sommes égaux.
À égalité dans l’effronterie, au moins.
Et tout aussi dangereux l’un que l’autre.
Je traverse les jardins à la hâte en ruminant mon indignation, mon agacement, mon début d’amour furieux, et j’arrive à la maison en un rien de temps. Arrivée devant chez moi, les yeux fixés sur la porte en bois, j’essaye pendant une éternité de revoir tous les détails de la scène qui s’est déroulée lors de ma visite chez Winters. Comme j’aimerais y retourner, la revivre avec la même énergie. Mon cœur pompe mon sang avec ardeur, ma peau ressent la moindre brise, et je n’aurai jamais trop de ces sensations.
Si l’on pouvait m’assurer que je connaîtrais encore une telle expérience, j’en serais grandement rassurée. Cela me ferait quelque chose à attendre dans un monde où rien ne m’excite. Du moins, rien à quoi j’aie accès.
Ma chair de poule s’intensifie, et je soupçonne que ce n’est pas seulement mes pensées qui produisent cet effet. Soudain, j’entends des pas dans mon dos. Retenant mon souffle, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Ses yeux verts brillent dans le noir, je me retourne et mon dos va se plaquer contre la porte en bois. Mes yeux furètent alentour, vérifiant que nous sommes seuls.
— Puis-je vous aider ?
Comme il s’approche, je perçois un soupçon de mécontentement dans son regard.
— Faites-moi une faveur, dit-il.
— Laquelle ?
— Ne vous aventurez plus jamais seule, dans l’obscurité, quelles que soient les circonstances.
— Et qui me l’ordonne ?
Je relève le menton d’un air de défi, et je ne suis pas sans constater qu’il n’aime pas du tout cela, ce dont je me fiche bien, même si j’ai le vague sentiment que je ferais bien d’en tenir compte.
— Moi.
Il fait un pas vers moi et je remarque que son corps athlétique est maintenant entièrement vêtu, bien que de façon hasardeuse, son veston étant mal boutonné. Il a dû se dépêcher.
— Et plus de descente risquée le long des tuyaux de gouttière.
Quoi ? Il m’a observée ?
— Vous saviez que j’allais vous rendre visite ?
M’espionne-t-il comme je le fais ? Pourquoi ? Je connais mes raisons : une histoire atroce et mystérieuse, un rêve d’écrivain. Mais pourquoi éprouverait-il une fascination égale à mon endroit ?
— Oui, je le savais.
— Et vous n’avez pas jugé bon de vous habiller pour me recevoir ?
Il sourit. Quel culot !
— Ne vous promenez pas seule dans l’obscurité.
S’il répète cela, j’en déduis qu’il n’a rien trouvé d’autre à dire. Très bien. Il a la langue trop bien pendue.
Je ricane d’un air bien peu fait pour séduire. Si malgré mes dénégations il me prenait pour une lady, le voilà désormais au courant que je ne le suis pas.
— Je croyais que vous m’aviez dit de n’espérer ni chevalerie ni gentillesse, dis-je en avançant d’un pas, poussée par cette révélation. (Sa belle mâchoire carrée est bloquée.) Pourtant, vous m’avez escortée jusqu’ici.
Mon visage est tout contre le sien. D’aussi près, je sens sa chaleur. C’est interdit. Inapproprié. Pourtant, je dois avouer que cela éveille quelque chose de bizarre en moi.
Il ne sait pas comment réagir à mon insolence. Il me domine de toute sa hauteur, mais cela ne change rien. Je crois bien que j’ai réduit le duc cynique au silence.
— Vous ne contestez pas, Votre Grâce ?
Son regard, oh comme il brûle. Il brûle de colère parce que j’ai mis en cause ses actions. Et il brûle d’autre chose aussi, d’un sentiment qui m’est moins familier mais qui me subjugue.
— Peu importe, murmure-t-il, ses yeux tombant sur mes lèvres.
— Dans ce cas, je crois que notre conversation a atteint une conclusion satisfaisante.
À cet instant, j’éprouve une puissance comme je n’en ai jamais connu. Avoir rendu muet un homme d’une telle réputation n’est pas un mince exploit, et je suis fière d’avoir tenu bon.
— Bonne soirée, Votre Grâce.
Je me retourne et empoigne le tuyau de la gouttière.
— Eliza, je vous demande de lâcher cela immédiatement.
Je l’ignore et me dépêche de grimper. En haut, je tends la jambe, pousse la fenêtre et enjambe le rebord avant de me glisser à l’intérieur. En tirant le volet, je l’aperçois en bas, qui me jette un regard noir, mais cela ne m’impressionne pas. Je lui fais un sourire aimable et ferme.
Et d’un coup, je suis prise de tremblements.
— Juste ciel, dis-je en me forçant à marcher jusqu’à mon lit.
Là, je m’écroule, inerte, le souffle coupé, saisie par la nervosité. C’est à cet instant que je me rends compte, sans l’ombre d’un doute, que je désire qu’il me fasse plaisir. Qu’il me donne du plaisir. Je ne connais pas de sentiment plus exaltant que celui qui m’étreint, cette curiosité inattendue qui me submerge. Mon Dieu, que s’est-il passé ?
Je me tourne sur le dos et fixe les moulures au plafond, la main posée sur la poitrine. Ma peau est brûlante. Ma bouche, sèche. Je suis déshydratée.
Je me lève, retire mes bottines et descends dans la cuisine. En passant devant l’étude de Père, j’entends des rires à gorge déployée, et je m’arrête.
— Melrose, dit Lord Lymington d’une voix empâtée. Qu’est-ce que vous pensez du quinze ? Aurez-vous maté la mégère d’ici là ? Frederick commence à se lasser de ses frasques.
— Vous avez ma parole, Votre Grâce, répond Papa d’une voix ferme.
Je suis pétrifiée par ce que je viens d’entendre. Sa parole ? Et se fiche-t-on de ma parole ? Après tout, c’est bien moi qui vais être mariée. Je me tourne vers la porte. Elle est entrouverte. Je passe la tête discrètement. Père fume près du feu, Lymington est avachi dans un fauteuil à côté de lui. Je ne vois et n’entends personne d’autre, mon champ de vision étant en partie bouché.
— Tant mieux. Il serait dommage de devoir temporiser alors que nous avons un accord.
— Ce ne sera pas nécessaire.
— Bien. Quelle heure est-il ?
Lymington se tâte la poitrine à la recherche de la poche de sa montre gousset. Je dois me retenir de rire en le voyant mettre son lorgnon, comme si cela allait l’éclairer. Idiot.
Je me force à partir avant de laisser éclater ma colère sans cérémonie et d’embarrasser mon père devant la moitié de la bonne société. J’aime mon père, c’est un homme dévoué, aimant, raisonnable et bon. Je ne peux que supposer qu’il souffre d’une perte momentanée pour user de ses enfants comme de pions dispensables. Pour rire avec ces imbéciles pompeux.
J’avale de grandes gorgées d’eau et repars vers ma chambre avant que la tentation me reprenne. Alors que je suis au milieu de l’escalier, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir.
— Eliza ? dit Frank d’un ton interrogateur. Je croyais que tu t’étais retirée dans ta chambre ?
Je m’efforce d’effacer toute trace de culpabilité sur mon visage avant de faire face à mon frère. C’est une mince consolation de savoir qu’il ne fait pas partie des invités présents dans l’étude de Père.
— C’est le cas.
Il referme doucement la porte et m’observe avec une curiosité qui me met mal à l’aise.
— Et tu n’es pas encore déshabillée ?
Mince.
— Et moi, je pensais que tu prenais le digestif avec Père et ses merveilleux nouveaux amis.
— Tu es habile pour détourner la conversation, chère sœur.
— Comme toi. D’où arrives-tu ?
— Et toi ?
Mes doigts se raidissent sur la rampe d’escalier.
— Je n’ai simplement pas pris le temps de me déshabiller, c’est tout. (Je ne prends aucun plaisir à mentir à mon frère.) J’étais plongée dans un livre.
Il plisse le front.
— Attention, Eliza, me prévient-il doucement en se plantant au pied de l’escalier.
— Attention à quoi ?
— Tu es une jeune lady désirable qui vit sa première saison à Londres.
— Et ?
— Et tu vas attirer l’attention de beaucoup d’hommes qui ne feraient pas de bons prétendants. N’oublie pas que…
— Frank, essaies-tu de me dire que je vais mourir si j’embrasse un homme avant d’être mariée ?
— Il est certain que tu mourras si tu embrasses un homme avant d’être mariée.
J’éclate de rire, mais me reprends rapidement.
— Oh, il faut que je me tienne bien, c’est cela ? Je crains, cher frère, que Papa et toi deviez envisager la possibilité qu’aucun lord ou gentleman qui se respecte ne soit prêt à me supporter, avec mes frasques.
Je n’arrive pas à imaginer que Frank soit au courant de cet accord. Tout a un prix.
— Tes frasques ? Qu’est-ce que tu fabriques, Eliza ?
Je gigote, peinant à cacher mon sentiment de culpabilité. Quelle idiote je fais. Je n’ai jamais rien réussi à dissimuler à Frank. Il a une capacité agaçante à me percer à jour.
— Moi ? Ce n’est pas moi qui rentre discrètement à la maison à cette heure.
Non, moi, je fais le mur en descendant les tuyaux de gouttière.
Frank éclate de rire.
— Je ne cherche pas la discrétion, Eliza, dit-il en grimpant les marches et en passant devant moi. J’ai juste vu des amis à Gladstone.
— Oh, le club des gentlemen snobs ? Cela doit te changer de la vieille auberge où tu buvais de la bière en criant comme un putois. (Je renifle une odeur particulière.) Tiens, c’est du parfum ?
Il s’arrête. Ne dit rien.
— C’en est, pas vrai ? (Je m’approche pour le renifler une bonne fois. De subtils effluves de lavande émanent de sa veste.) Tes amis mettraient-ils du parfum pour femmes ?
— Cela doit venir des amis de Mère, lorsqu’elles m’ont salué pendant la soirée. (Il continue son chemin.) Bonne nuit, ma sœur.
— Bonne nuit, Frank.
Je réfléchis un instant. J’aurais presque envie d’aller au salon sentir chacune des dames autour de la table.
J’ai bien l’impression que mon frère fait du grabuge.
Mais avec qui ?
S’amuse-t-il avec une femme aussi peu adaptée à notre famille que l’homme pour qui j’éprouve du désir ? Mon Dieu, ce serait à la fois drôle et inquiétant. Si j’ajoute au tableau Clara tombée amoureuse d’un garçon d’écurie, Papa va finir par mourir d’effroi.
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