Une nuit avec le duc

Jodi Ellen Malpas · Chapitre 12 sur 19

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Une nuit avec le duc

Chapitre 12

Le lendemain matin, et pour la première fois de mon existence, j’intercepte la livraison de notre journal quotidien et respire profondément en lisant la manchette. Puis je vais à la fenêtre et regarde les habitants de Belmore Square quitter leur maison en panique, certains ayant à peine terminé de s’habiller, et se diriger vers la banque Millingdale afin de retirer leur argent.

— Oups… dis-je en retenant un grand sourire.

Dalton arrive dans mon dos, m’obligeant à maîtriser davantage encore mon expression.

— Miss Melrose ?

Une fois certaine que ma culpabilité ne se voit pas trop, je me tourne vers lui.

— Oui, Dalton ?

La mine soucieuse, il va à la porte, l’ouvre, regarde dehors. Je vois la comtesse Rose passer en courant presque.

— Savez-vous ce qui se passe ?

— Aucune idée, Dalton, dis-je en allant au salon sans plus retenir mon sourire.

Je parcours le reste du journal, cherche l’autre article, et après quelques publicités, dont l’une, ironiquement, pour la banque Millingdale, je ne trouve rien sur l’agression supposée de Frank Melrose. Ma foi, tout cela est fort bizarre.

Je suis soudainement tirée de ma perplexité par un cri. C’est ma mère, dans l’entrée, qui se prend la tête à deux mains.

— Maman, qu’y a-t-il ?

Est-elle en train de pleurer ? Oh non. Je suis sur le point de la rassurer en lui expliquant que son argent est à l’abri, quand j’aperçois tout à coup un sourire entre ses mains.

Elle se reprend, renifle, et finit par me dire :

— J’ai réussi. Je suis approuvée.

J’essaye de voir les enveloppes qu’elle tient dans sa main droite.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une invitation pour Almack, signée de la main de Lady Tillsbury !

Oh. Je parviens à ne pas lever les yeux en l’air, de justesse.

— Je suis heureuse que tu sois récompensée du temps que tu as passé à caresser Lady Tillsbury dans le sens du poil, Maman.

Je dois reconnaître qu’elle s’est donné beaucoup de mal pour entrer dans ce cercle sacré où les membres les plus en vogue, les plus riches et les plus influents de la bonne société doivent être vus.

Je reviens à mon interrogation concernant l’absence d’article de Porter sur l’agression. Frank. Il faut que je lui parle tout de suite. Par pitié, dites-moi que je ne me suis pas donné pour rien la peine d’inventer de fausses informations et ensuite de tromper Dalton en lui demandant de l’apporter à la presse, selon des instructions fictives de Papa.

— Il y en a une pour vous aussi, me dit Mère, que cela semble surprendre.

Elle n’est pas la seule, cela dit.

— Quoi ?

— Vous avez aussi une invitation, confirme Maman en brandissant les enveloppes.

— Pourquoi ?

Mère réfléchit un instant, et j’attends patiemment de connaître le produit de sa réflexion. Mais il n’y a pas d’explications. Ses invitations, ses tickets, ses bienfaits tombés du ciel, appelez cela comme vous voudrez, sont comme de la poussière d’or. Nul ne les distribue avec frivolité.

— Je ne sais, dit Mère. Mais je demanderai !

Elle pivote et part en chantonnant vers le salon tandis que je regarde le journal que je tiens à la main, ma perplexité ayant redoublé. Frank. Je monte à l’étage et fais irruption dans sa chambre sans frapper.

Il grogne, tire les draps sur sa tête.

— Il n’y a pas d’article sur le duc.

— Toi dois être ravie, alors. Eliza a encore sauvé le monde.

Ravie ? Non, je suis confuse.

— Maintenant, laisse-moi, ronchonne-t-il. L’aube est à peine levée.

Je regarde sa forme prostrée avec indignation.

— J’ai entendu que la banque Millingdale pourrait faire faillite aujourd’hui.

Les draps volent aussitôt et Frank émerge en battant des paupières. — Quoi ?

— J’imagine que les Fallow ne seront pas ravis que leur fille épouse un banquier en faillite et un vicomte disgracié.

— Tu es sérieuse ?

Je lui fais un client d’œil qui le déconcerte et referme la porte.

— De rien, cher frère, dis-je à part moi en fouillant une dernière fois le journal, au cas où mes yeux m’auraient menti.

Mais rien sur l’agression.

Je lis en diagonale, malgré tout. Pas non plus d’avis de mariage concernant une certaine Elizabeth Catherine Melrose et un certain Frederick Lymington. Je m’en consolerai sans trop de difficulté.

Mais je me demande bien ce qui a pu se passer.

Je n’ai toujours pas dissipé le brouillard quand arrive le souper. Père et Frank ont été absents toute la journée pour leurs affaires tandis que Mère est allée se montrer au parc royal, sans doute avec ses invitations fixées sur le front. Elle ne m’a pas invitée et je n’ai pas protesté. Après avoir posé une main sur mon front, lorsque je lui ai dit que je me sentais un peu mieux, elle a marmonné de cet air pénétré qu’elle a dans ces cas-là, et a déclaré qu’il était sans doute préférable que je me repose encore, ne serait-ce que pour ne pas gâcher mon invitation à Almack. Elle craint que je ne fasse une rechute après ma longue semaine de maladie. Dalton, qui frottait l’argenterie à proximité, a haussé les sourcils en entendant cela, mais n’a pas fait de commentaire.

J’ai tourné en rond toute la journée en me postant sans cesse à la fenêtre, guettant le moindre bruit chaque fois que la porte d’entrée s’ouvrait, dans l’espoir que ce soit Père qui rentre. Je me disais que je pourrais le sonder gentiment pour qu’il m’explique l’absence des nouvelles auxquelles je m’attendais, ou plutôt, que je craignais.

Mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. Ma culpabilité est trop visible dès que j’ouvre la bouche sur ce sujet. En revanche, je peux redemander à Frank. Et je compte bien le faire. Il a bien dû avoir aujourd’hui des informations qui expliquent tout cela.

Mon cœur bondit en entendant une voiture rouler sur les pavés, je me précipite à la fenêtre pour voir s’il s’agit de Père et Frank. Oui ! Mère arrive à pied, traînant une Clara misérable, et Emma, chargée de ce qui doit être une robe neuve.

À peine sont-elles entrées dans la maison que Dalton remet une enveloppe à ma mère, qui lit son contenu puis s’écrie :

— Burt ! Regardez, les figures tutélaires de la société nous admirent aujourd’hui !

— De quoi s’agit-il ? demande Père en battant des paupières.

— C’est le sceau royal ! Mon Dieu, nous sommes invités ! (Mère paraît au bord de l’attaque cardiaque.) L’anniversaire du prince !

— Calmez-vous, Florence, grogne Papa, peu impressionné. Vous allez faire de l’apoplexie.

Il tourne son attention vers moi en plissant les yeux. Je me redresse, comme si me faire plus grande pouvait le convaincre que… je ne suis au courant de rien.

— Bonjour, Papa.

Il me scrute longuement, je passe d’un pied sur l’autre.

— Il semblerait que la banque Millingdale soit parfaitement à l’abri.

— Oh, tant mieux.

Je souris comme une idiote.

— En effet.

Sans rien ajouter, il part dans son étude en appelant Frank à le rejoindre. Je me détends et suis du regard Frank, qui semble crispé.

— Regardez, Eliza ! s’écrie Maman, ce qui me fait sursauter. Oh, je vais devoir acheter une autre robe immédiatement. (Elle serre l’invitation contre sa poitrine.) Mais d’abord, nous devons nous préparer pour le bal d’Almack ce soir.

Elle s’en va, suivie comme son ombre par Emma.

— Vous avez l’air d’aller mieux, ma chérie. Je suis heureuse que vous puissiez venir.

C’est drôle, parce que je ne me sens pas bien du tout.

— Et moi ? râle Clara.

Je ne comprends pas pourquoi elle tient tant à aller faire des ronds de jambe à Almack.

— Peut-être dans un an ou deux.

Je regarde du côté de l’étude de Père tandis que Clara monte l’escalier. Suis-je seule ? À mon grand soulagement, oui. Je m’approche à pas de loup, colle l’oreille à la porte, mais suis surprise en pleine action par quelqu’un qui frappe à la porte de façon agressive. Je porte la main sur ma poitrine, mon cœur a fait un bond. Veut-on me faire mourir de frayeur aujourd’hui ?

— Melrose ! Melrose, ouvrez immédiatement !

Je serre les dents avec dégoût. Que peut bien vouloir Lymington de si urgent ? Je n’en sais rien, mais je meurs d’envie de l’apprendre, et je décide donc de soulager Dalton de cette tâche.

— Votre Grâce, dis-je en ouvrant.

Il me jette à peine un coup d’œil et, de façon assez grossière, entre dans la maison sans y être invité.

— Melrose ! aboie-t-il.

La porte de l’étude s’ouvre, et Frank apparaît.

— Votre Grâce, le salue-t-il.

Une certaine confusion se lit sur ses traits. Et peut-être de l’inquiétude.

Frank se fait lui aussi bousculer par Lymington, qui l’écarte sans lui accorder d’attention.

— Que signifie tout cela ? crie-t-il en brandissant sa canne en l’air, menaçant. Nous avions un accord. L’âge diminue peut-être ma vue, Melrose, mais pas mon esprit. Nous avions convenu que ce serait annoncé aujourd’hui ! Où est Porter ?

Avec de grands yeux ronds, je vois Lymington arpenter le bureau de long en large, suivi par Père qui tente de l’apaiser.

— Malheureusement, nous ne savons pas où il est à cet instant, mais Frank a envoyé notre avocat chez lui. Il sera congédié, vous avez ma parole.

Congédié ? Pour avoir oublié un avis de mariage ? Je n’aime pas beaucoup Porter, qu’on ne se méprenne pas, mais il ne mérite pas le traitement décidé par Papa pour une simple erreur.

On frappe encore à la porte, mais de façon plus polie cette fois. J’ouvre de nouveau, presque sonnée par tout ce qui se passe.

— Miss Melrose. (Mr Casper me salue d’un hochement de tête en souriant aimablement.) Je viens voir votre père.

— Entrez, je vous en prie.

Je m’écarte pour le laisser passer tandis que des cris retentissent depuis l’étude. Toute la rue doit les entendre !

— Je crains que ça ne devienne physique, Mr Casper.

— Mon Dieu… dit-il en se dépêchant de les rejoindre. Calmez-vous, messieurs, lance-t-il tout en posant son cartable de travail sur une chaise près de la cheminée. J’ai parlé à l’épouse de Porter, et elle m’a expliqué où il est.

— Alors, où se trouve cet incapable ? beugle Papa.

Je ne sais pas si j’ai déjà vu mon père dans un tel état, mais je ne crois pas. — À York.

— Quoi ? s’étonne Frank.

— Quoi ? répète Papa.

— York ? s’emporte Lymington. Qu’est-il parti faire à York ? Alors qu’il a des affaires qui l’attendent ici !

La canne tendue vers Papa d’un air menaçant, Lymington s’avance d’un pas. Si je n’étais pas choquée par cette malheureuse situation, je rirais de ce vieil homme fragile. Frank pourrait le mettre à terre d’une pichenette ! Bien sûr, il ne le fera pas, mais une intuition perturbante me dit que le statut du duc n’est pour rien dans tout cela.

L’accord.

— Si je ne lis pas l’avis demain matin, menace le vieil ogre, vous êtes fini, Melrose. Vous m’entendez ? Fini !

— La date est fixée, dit Père. J’ai signé le contrat et accepté toutes vos conditions ! Nous avons commencé l’organisation.

Vraiment ? Pourquoi ne suis-je au courant de rien ? Après tout, c’est mon mariage. Et quel est ce contrat ? Quelles conditions ? Ce n’est pas simplement ma vie qu’on brade. Il y a des conditions, et je suppose qu’elles ne sont pas ce qu’il y a de plus traditionnel.

Lymington vitupère.

— Faites en sorte que cela fonctionne, Melrose. Je ne me gênerai pas pour vous ruiner si vous échouez.

Et là-dessus, il quitte la maison comme une furie.

— Mon Dieu… soupire Mr Casper, une fois le calme revenu. Je ne peux pas dire que cet accord m’inspirait une grande confiance.

Je rentre dans l’étude de Père sans y réfléchir à deux fois.

— Je veux connaître les conditions.

— Pas maintenant, Eliza, soupire Papa en balayant d’un geste ma question.

Il semble épuisé.

— Si, maintenant.

— Eliza… m’avertit Frank.

— Je vais vous laisser, dit Mr Casper, qui joint le geste à la parole à la hâte.

Sa sortie ne fait qu’augmenter mon inquiétude. Pour un avocat, c’est-à-dire un homme formé à la dispute, il a l’air bien désireux d’éviter une querelle.

Je ferme la porte de l’étude, résolue à ne pas bouger de là tant que je n’aurai pas de réponse. À la tête que fait mon père, je constate avec satisfaction qu’il a pris la mesure de ma détermination. Il me regarde comme quand j’étais une petite fille et que je lui faisais un rapport détaillé de tout ce qui m’avait intéressée dans la journée.

— Eliza, commence-t-il en venant vers moi, les bras grands ouverts. C’est tout ce que j’ai rêvé pour toi. Et pour Frank et Clara. Un avenir assuré !

— Notre avenir est assuré, réponds-je. Grâce à ton travail acharné, nous n’avons pas besoin de maris et de femmes qui nous aident à vivre en sécurité. (Je lui fais mon regard implorant.) Ou nous apportent un bonheur contraint. Je suis heureuse comme je suis. Je suis heureuse avec ma famille. Je ne veux pas être envoyée en Cornouailles, où je serai éternellement malheureuse.

Il se recule en soupirant.

— Quand tu auras tes propres enfants, tu seras loin d’être malheureuse.

— Si j’aimais les enfants, et je ne sais pas si c’est le cas, j’aimerais un père qui a envie de les engendrer avec moi !

— Je vous en prie, Frank, grogne Papa, aidez-moi à faire revenir cette jeune fille à la raison.

— Ce n’est pas moi qui ai besoin de revenir à la raison, Papa, c’est vous. Je ne veux pas épouser Frederick, et vous ne devriez pas m’y obliger.

— Il est trop tard, Eliza.

Ses épaules s’affaissent, tant est lourd son fardeau. Mais j’ai une révélation à lui faire : le mien est plus lourd encore !

— Quelles sont les conditions dont vous parliez ?

— Vous rendrez les terres et la fortune à la mort de votre époux.

— Pas d’héritage ? (Je ne peux m’empêcher de rire, bien que je ne m’amuse guère.) Alors, je ne serais même pas payée pour le calvaire d’épouser un homme que je n’aime pas ?

— Mais vous garderez votre titre. Et vous resterez en Cornouailles.

— Je serai enterrée en Cornouailles, réponds-je avec une virulence trop longtemps contenue. On se sert de moi pour produire un héritier, c’est tout. Ils ont honte de moi et ils veulent juste m’enfermer à double tour, loin de ma famille. (C’est encore pire que ce que j’imaginais !) Frederick est incapable de s’attacher une femme.

Je suis de plus en plus convaincue que ce n’est pas vraiment sa faute, si terne et ennuyeux qu’il soit. S’il n’a pas de femme, c’est surtout que personne ne veut s’associer à son tyran de père.

— Je suis le dernier recours de Lymington pour assurer l’avenir de son duché !

Je regarde Frank, espérant du soutien. Il sait que j’en mourrais, il le sait. S’il te plaît, Frank, parle. Je prie, encore et encore. Hélas, mon frère, les yeux baissés sur le bout de ses chaussures, refuse de me regarder. Le lâche !

— Vous serez heureuse d’élever des enfants, murmure doucement Père. Et vous serez heureuse d’apporter à votre famille le statut qu’elle mérite mais qui nous manque à cause de ce qu’ils appellent le lignage.

J’ai la gorge nouée et les larmes au bord des yeux. Je ne sais plus quoi dire. Comment peut-il me faire cela ? Être mariée sans avoir son mot à dire est déjà assez terrible, avec des conditions aussi déraisonnables ? C’est de la folie !

— Maintenant, allez vous préparer pour ce fichu bal d’Almack avant que votre mère ne fasse une attaque, et je vous demanderai poliment, si je puis me permettre, en tant que père, de faire un effort avec votre fiancé ce soir afin d’apaiser Lymington.

— Mon fiancé ? Il a officiellement demandé ma main ? Il est venu ici et vous a parlé ?

— Oui, et il a parlé de vous avec beaucoup de tendresse.

Je penche la tête et observe mon père.

— Et Frederick est-il le seul prétendant qui soit venu vous trouver ?

Admettra-t-il que Johnny Winters s’est présenté devant lui ?

Il soupire.

— Vous êtes la plus belle jeune femme de cette saison, Eliza.

Mais il ne dit rien de plus. Pas de confirmation explicite. Pourtant, c’en est une. Je me fiche de toutes les propositions, sauf d’une.

— Je vous en prie, ma chère fille, faites-moi confiance.

— Comment vous ferais-je confiance, Papa ? Vous me condamnez à une vie de misère, et pour quoi ?

— La voiture viendra vous chercher à huit heures, votre mère et vous.

Il détourne le regard pendant que je me demande, l’espace d’une seconde, car c’est le temps qu’il me faut pour conclure que ma supposition est juste, si Lymington a joué un rôle dans cette invitation à Almack, juste pour que je sois vue en public avec Frederick. Pour assurer à la bonne société que nous sommes heureux et amoureux, que tout va bien. Alors que rien ne va.

Je sors du bureau, grimpe l’escalier quatre à quatre et me précipite dans ma chambre où je me jette sur le lit pour pleurer.

Je pleure toutes les larmes de mon corps, comme jamais cela ne m’est arrivé.

*

J’ai beau sourire et féliciter Maman, qui tourne sur elle-même dans le salon tandis qu’Emma s’efforce de faire les derniers ajustements, je ne parviens pas à avoir autant d’enthousiasme qu’elle. Emma pourrait se donner du mal jusqu’à la fin de ses jours afin de dompter les froufrous de cette robe, je pense qu’elle n’y parviendrait pas. L’exubérance de cette tenue est intentionnelle de la part de ma mère, elle veut être sûre qu’on ne l’oubliera pas de sitôt.

— Vous êtes merveilleuse, dis-je, mais d’une voix trop mesurée, manquant de verve.

Mère ne le remarque pas, distraite qu’elle est par le devoir de contenir friselis et murmures de soie.

— Merci, Eliza. (Elle vient vers moi et tend les bras pour m’atteindre, sa robe ne lui permettant pas d’être trop proche.) J’ai peur que vous n’ayez pas l’air suffisamment apprêtée, commente-t-elle en tirant sur le col carré de ma robe.

— Oh, Mère, peut-être en faites-vous un peu trop ?

Ses mains arrêtent de s’agiter et elle me regarde avec un air où je lis un peu de pitié.

— Vous êtes toujours si belle. Vous le tenez de moi, bien sûr.

Un clin d’œil accompagne cette plaisanterie.

— Avez-vous parlé à Lady Tilbury ?

Ma curiosité n’est toujours pas assouvie sur ce point.

— À quel sujet ?

— Sur la raison qui l’a poussée à m’offrir l’une de ses si rares et précieuses invitations alors qu’il ne manque pas de jeunes ladies rêvant d’être soulevées de terre dans un lieu si prestigieux, par l’un ou l’autre de ces beaux et jeunes gentlemen. Cela vient de Lymington, n’est-ce pas ?

— Elle ne semblait pas désireuse d’aborder cette question, et, franchement, peu importe qui vous a recommandée. Si seulement vous compreniez l’importance de cette invitation, Eliza…

— Mais je ne l’ai pas demandée, Maman. C’est vous qui l’aviez demandée, et je ne comprends donc pas du tout, à moins, comme je viens de le dire, que Sa Grâce ait voulu s’assurer que tout le monde sache que je vais épouser Frederick.

Parce qu’il n’y a pas d’endroit plus prestigieux où être vu. Tout le monde parlera de cet événement jusqu’au prochain. Et pour ce que j’en sais, l’événement qu’il voulait à toute force voir imprimé dans le journal ne l’a pas été.

— Vous réfléchissez trop, balaye Mère.

— Si vous le dites…

Je vois soudain Père et Frank passer devant la porte du salon, les bras chargés de papiers. Frank hoche la tête à notre intention, mais Père ne daigne même pas jeter un coup d’œil dans notre direction. Je suis toujours sur sa liste noire, mais ce n’est pas un problème, il est sur la mienne.

Mère, cessant de se préoccuper de moi, s’écrie avec ravissement :

— Frank, vous êtes à la maison !

Frank ralentit à contrecœur en jetant un regard méfiant de notre côté. J’imagine qu’il voulait m’éviter. Oui, lui aussi est sur ma liste noire, et il y restera car c’est un fieffé couard qui n’a pas eu le cran d’avouer à Père ce que lui inspire vraiment la situation dans laquelle on me jette.

Je lève le menton et lui tourne le dos pour qu’il soit bien au courant de mon mépris, au cas où il y aurait un doute. Qu’il sache que je ne me mettrai plus en danger pour le sauver d’une situation compromettante. Ni pour libérer de l’horrible vicomte la femme sur laquelle il avait des vues.

— Vous êtes ravissante, Mère, dit-il tandis qu’Emma me lisse les cheveux en bouclant leur extrémité afin qu’ils reposent parfaitement sur le haut de ma poitrine.

Après quoi elle entreprend de fixer un superbe peigne incrusté d’améthyste sur le côté de ma tête.

— Et moi ?

Je pivote pour lui faire face, obligeant la pauvre Emma à reprendre depuis le début la fixation du peigne.

— Non que cela ait quelque importance, bien sûr, puisque je suis déjà fiancée et promise aux délices du mariage et de l’enfantement avec un mari exquis. Cependant, je me demande pourquoi on m’oblige à me rendre ce soir au bal, qui n’est qu’un marché aux célibataires après tout. Mon pauvre esprit n’arrive pas à trouver d’explication. Je me dis que c’est gâcher l’invitation que quelqu’un s’est donné la peine de réclamer à Lady Tillsbury. Peut-être que vous devriez y aller à ma place, mon cher frère.

— L’invitation est à votre nom, répond-il tranquillement. Et j’ai des affaires à traiter.

— Oh, vous avez localisé Porter ?

— Porter ? demande Mère. Qu’y a-t-il avec lui ?

— Rien, répond Frank en soupirant. Il est simplement parti rendre visite à des membres de sa famille à York.

— Surprenant, dis-je en me tenant immobile pour Emma. Entre le bal d’Almack ce soir et l’anniversaire du prince qui est pour bientôt, il ne manquerait pas de matière pour ses articles.

— Eliza, accordez-moi un peu de répit, marmonne Frank. Je n’ai pas de temps pour rester ici et être la cible de vos sarcasmes. Nous avons rendez-vous avec le Premier ministre.

— Oh, à quel sujet ? demande Mère.

— Au sujet des impôts, répond Frank. Il augmente les taxes sur les journaux.

Oh, tant mieux. Espérons que les riches, qui sont connus pour leur avarice, refusent de payer et que Père finisse en banqueroute, ainsi, nous pourrons retourner chez nous. La noirceur de mes pensées me fait grimacer, car j’ai beau être fâchée contre lui, je ne souhaite pas que mon père échoue. Je souhaiterais seulement qu’il m’épargne une misère éternelle. Et si je voulais vraiment que le journal de mon père soit en faillite, je n’aurais qu’à révéler que je suis l’auteur des articles les plus populaires. Lymington en serait horrifié et il mettrait un terme à leur accord. Mais comme je fais partie de cet accord, je devrais faire du mal à Père pour me sauver, ce qui est inconcevable. Aussi, malheureusement, personne ne doit le savoir.

— Votre voiture vous attend, Mrs Melrose, annonce Dalton.

— Venez, Eliza

Mère sort presque en tourbillonnant du salon.

— Oh, regardez, dit-elle lorsque je la rattrape. Lady Rose.

— Elle n’a pas l’air habillée pour la soirée, dis-je en notant l’absence de plumes montant au ciel.

— C’est parce qu’elle n’est pas invitée.

— Quoi ? Pourquoi ?

— On l’a entendue dire du mal du dernier roman de Lady Blithe.

— Lady Rose lirait des histoires pareilles ?

Je n’en crois pas mes oreilles.

— Non, justement. C’est de la pure malveillance. Malheureusement pour elle, Lady Blithe est également une patronnesse. Elle a fait révoquer la souscription de la comtesse.

— Oh…

Je suis assez amusée, et je vois que Mère aussi.

— Rappelez-moi de ne jamais insulter Lady Blithe.

Mère rit franchement avant de descendre les marches vers notre fiacre.

— Bonsoir, Lady Rose, dit-elle aimablement, ce qui lui vaut un regard noir. Aurons-nous le plaisir de votre compagnie ce soir à Almack ?

Je suis Mère tandis que Lady Rose s’éloigne en pestant.

— Vous êtes terrible, Maman.

— Elle l’a bien cherché, cette vieille sorcière. (Elle s’installe en maintenant des deux mains les froufrous de sa robe.) Vous n’avez qu’à écouter comme elle me parle. Il est évident que pour elle, nous n’avons pas notre place à Belmore Square.

— Ce qui est vrai, dis-je dans un souffle.

Mes yeux vont se poser sur la façade des Winters.

J’ai l’impression de n’avoir ma place nulle part.

Les promesses de luxe et de faste n’étaient pas exagérées. À mon arrivée en haut du grand escalier, la salle de bal, avec ses chandeliers spectaculaires qui brillent de mille feux et ses lourdes tentures de velours, m’a donné l’impression d’entrer dans un palais. Mère n’avait pas tort de dire que je ne suis pas assez apprêtée pour cette occasion et en un tel lieu, pourtant je trouve excessives les tenues sophistiquées et surchargées de la plupart des ladies présentes.

Mère m’a laissée aux bons soins de Frederick qui, en vétéran de la saison, est habitué à ces événements, bien qu’il semble peu à l’aise. Elle n’est pas loin, mais son attention est trop accaparée par les autres invités pour qu’elle garde l’œil sur sa fille, qui plus est accompagnée par un homme qui connaît la société. Elle semble heureuse parmi les membres les plus éminents du Tout-Londres, alors que j’ai l’impression d’être écrasée sous le poids du marbre et des dorures. Le souper a été servi, il est plus de onze heures, mais j’ai l’impression que les minutes s’écoulent avec une lenteur pénible. Combien de temps pourrai-je supporter ce cirque ? Et mon Dieu, c’est une pensée effrayante mais je ne parle pas que de cette soirée. Je regarde autour de moi et, maintenant, je ne vois plus une salle magnifique. À la place, je vois de la brique nue et des barres en fer, et je n’entends plus l’orchestre mais la torture sonore de rires désaccordés.

La panique s’empare de moi, mon cœur accélère cruellement.

— J’aimerais prendre l’air, dis-je d’une voix faible.

— Oh, ce n’est pas possible, répond Frederick.

C’est la première fois qu’il m’adresse la parole de la soirée. Nous avons gardé le silence tout du long, ce qui n’augure rien de bon pour notre avenir commun.

— Les portes ferment à onze heures.

— Comment cela ? Voulez-vous dire que nous sommes emprisonnés ?

Cette idée augmente ma panique, que je peine à refouler.

— C’est la tradition. Nul ne peut entrer après onze heures, quel que soit son statut.

Je déglutis difficilement.

— Mais je ne veux pas entrer, je veux sortir.

— Oui, mais vous ne serez pas autorisée à revenir, vous comprenez, Eliza, donc vous ne pouvez pas partir tant que Mrs Melrose n’y est pas disposée.

Maman est en train de rire avec des gentlemen dont le haut rang est évident, ne serait-ce qu’à leurs boutons de veste en or, et je me demande si elle n’est pas déjà en quête de prétendants pour Clara. Quoi qu’il en soit, elle semble confortablement installée et très loin de vouloir s’en aller. Elle ne sortira en douce que si je l’y oblige, je le sens, car elle ne veut pas rater un instant de cet événement. Je ne me doutais pas que Mère avait une telle endurance, à vrai dire, et je la trouverais impressionnante si elle n’était pas aussi irritante à l’occasion – par exemple ici, où elle ne m’arrange pas.

— Je suis sûre que si je m’explique, on comprendra et on me laissera rentrer.

— Pardonnez-moi, Miss Melrose, mais même une duchesse ou une vicomtesse, ou n’importe qui d’un rang équivalent, d’ailleurs, ne pourrait remettre en cause ce règlement, et vous n’êtes ni duchesse ni vicomtesse, très loin de là, donc je crains que ce soit impossible. Et, très franchement, je serais désappointé si vous osiez ne serait-ce que vous renseigner à ce sujet, car cela provoquerait des ragots qui risqueraient de nuire à la réputation de ma famille.

Je regarde avec incrédulité Frank, qui a les yeux braqués sur la piste où les gens dansent, parlent et rient.

— Et nous ne pouvons pas nous le permettre, n’est-ce pas ?

— Non, nous ne le pouvons pas.

Tout cela est bel et bon, mais je crains que la crise de panique qui m’a prise par surprise ne puisse attendre. Je suffoque.

— Me rattraperez-vous si je tombe, Frederick ?

— Pardon ?

— J’ai peur de m’évanouir, alors je vous pose de nouveau la question, en espérant une réponse claire. Si je tombe, me rattraperez-vous pour m’éviter l’embarras ?

Le pauvre Frederick, alarmé, regarde autour de lui. — Eh bien… Je…

— Ce n’est pas une question difficile, Frederick, et la réponse est oui, bien sûr, je vous rattraperai, parce que je ne voudrais pas que vous vous blessiez en vous heurtant la tête contre le sol.

— Bien entendu, murmure-t-il, pétrifié, comme s’il se préparait à un effondrement immédiat. Ou peut-être devrais-je aller vers Mrs Melrose. J’ai remarqué à plusieurs reprises ce soir qu’elle est plutôt grande et qu’elle a de bonnes épaules.

— Oh, pour l’amour de Dieu, Frederick, il faut que je sorte d’ici.

Je me lève, passe derrière lui et descends l’escalier vers la piste, où je croise Mère, occupée à bavarder gaiement avec Lady Blythe.

Je sors de la salle et rejoins l’entrée gardée par deux patronnesses, dont Lady Tillsbury. Quelle chance, me dis-je, j’aimerais tant savoir qui lui a demandé une invitation à mon nom. Mais d’abord, j’ai besoin d’air.

— Je vous prie de m’excuser, dis-je, le souffle court, mais j’ai besoin d’aller dehors prendre l’air.

L’autre lady, femme assez forte aux joues roses et au gros nez épaté, ne trouvant pas ma requête à son goût, lève son nez bulbeux de manière inamicale et me regarde de haut.

— Oh, vous manquez de chance, répond-elle d’une voix sèche. Les portes sont fermées et je ne pourrai vous autoriser à revenir si vous sortez.

Comme je ne souhaite pas rejoindre son horrible fête, son problème n’en est pas vraiment un. Cependant, le réalisme me force à accepter qu’il n’est pas possible de rester seule dans la rue, d’autant que je risquerais d’inquiéter Mère de manière inutile. Et en fin de compte, je ne vois pas comment régler cette situation loin d’être idéale.

— Je vois, dis-je, ayant de plus en plus de mal à avaler ma salive. Et dans ce cas, comment proposez-vous de…

— Laissez, intervient Lady Tillsbury, je vais m’occuper de Miss Melrose.

Elle me regarde avec douceur et me sourit avec douceur, car tout chez la baronne de Shrewsbury, comme j’ai eu l’occasion de l’observer, se fait en douceur.

— Comme vous voudrez, dit l’autre, mais les règles…

— Je vous remercie, Lady Weatherby.

Le sourire de Lady Tillsbury passe sans transition de doux à cassant maintenant qu’il s’adresse à Lady Weatherby, ce qu’elle semble regretter à en juger comme elle se ramasse sur elle-même. Après un hochement de tête, elle s’en va, et Lady Tillsbury revient à la douceur.

— Peut-être vous faut-il un peu d’eau pour résoudre votre problème, dit-elle en me prenant par le bras et en me conduisant plus loin dans l’entrée. Ou je pourrais vous éventer un instant. (Elle sort un éventail de soie spectaculaire, qu’elle brandit devant moi.) Il faut bien que ces engins servent à quelque chose, après tout, ajoute-t-elle avec un sourire.

Elle hausse un sourcil qui semble dire que Lady Tillsbury apprécie les éventails, mais sans doute pas pour cette raison.

— Les hommes ont des épées, dis-je, récitant une phrase que j’ai lue il y a longtemps et qui s’est gravé dans ma mémoire parce qu’elle m’a frappée, les femmes ont des éventails, et l’éventail est sans doute l’arme la plus efficace.

Lady Tillsbury rit, et son rire aussi est doux. Quelle femme désirable, me dis-je, et respectable aussi, non seulement pour son rang, mais peut-être pour sa sagesse.

Elle me prend encore par le bras, et baissant la voix comme pour ne pas être entendue, elle dit :

— J’ai peur que vous ne soyez une femme aux intentions dangereuses.

— Je n’ai pas d’intentions, et encore moins dangereuses.

Sa déclaration un brin péremptoire m’a décontenancée, et un peu inquiétée aussi. Que sait-elle de mes intentions ?

— Vous pouvez être aussi libre que vous le voulez, douce Eliza, mais, et je parle d’expérience, il faut que vous mainteniez un certain degré de conformité.

— Je ne comprends pas.

— Évidemment, vous êtes jeune. Il vous faudra des années pour apprendre ce qui est nécessaire et ce qui ne l’est pas.

Elle s’arrête, se tourne vers moi, et je suis certaine que son doux sourire vise à me rassurer car elle lit de la perplexité sur mon visage.

— Parfois, dans ce monde, Eliza, nous, les femmes de la bonne société, nous devons faire ce qu’on attend de nous afin de pouvoir faire ce que nul n’attend.

Elle me caresse la joue avec tendresse, et je sens une sollicitude quasi maternelle pour moi.

— Vous avez été invité par un inconnu, n’est-ce pas ?

— Oui, en effet. Je sais que j’ai l’air d’une parfaite intruse ici.

— Je ne trouve pas. Je pense que vous pourriez parfaitement vous adapter si vous aviez la patience de chercher votre place.

— Ma place, apparemment, est en Cornouailles, d’où je ne pourrai jamais partir.

— Oh ?

Elle recule d’un pas, et c’est un soulagement de voir cette réaction chez quelqu’un d’aussi peu excessif que Lady Tillsbury. Je découvre aussi que ce n’est pas Lymington qui m’a procuré cette invitation. Lui aurait-elle rendu ce service s’il le lui avait demandé ? Quelque chose me dit que non.

— Jamais ?

— Jamais. Je me retrouve dans cette situation affreuse sans y être pour rien, je ne serai qu’une génitrice au service de la perpétuation de la lignée des Lymington.

— Oh, quelle perspective effrayante.

Le regard songeur de Lady Tillsbury va se perdre quelque part vers la salle de bal.

— N’est-ce pas ?

La panique me reprend, mon cœur s’accélère.

— Puis-je vous donner un conseil ? demande-t-elle.

— Je vous en prie.

— Une femme qui pense par elle-même est une créature dangereuse, douce Eliza.

— Vous ne pensez pas par vous-même ?

— Oh, bien sûr que si, mais j’ai le bon sens de le cacher. Comme je vous l’ai dit, faites ce qu’on attend de vous pour avoir le luxe de faire ce que nul n’attend.

Je ne comprends rien à ce qu’elle raconte.

— Je crois que j’aimerais de l’air, maintenant.

Lady Tillsbury déploie son éventail et commence à l’agiter devant mon visage.

— Comme Lady Weatherby a eu la gentillesse de le rappeler, les règles sont les règles, aussi contraignantes et peu nécessaires soient-elles, et il faut veiller à ne pas les enfreindre.

L’éventail me fait du bien, contrairement à toute attente. Je lui souris pendant qu’elle continue à me faire de l’air.

— Je suis surprise que ma mère ne vous suive pas à la trace.

Elle rit.

— Votre mère est adorable, Eliza. Je vois de qui vous tenez.

— Elle sera ravie de l’entendre.

Elle balaye l’air d’un geste, comme si ce n’était rien.

— Je comprends qu’elle cherche sa place dans ce nouveau monde, comme vous-même. Elle a besoin de se sentir acceptée.

— Comme nous tous, non ?

— En effet, dit une voix d’homme.

Je me fais mal au cou en me retournant trop vite, ayant reconnu cette voix grave.

— Votre Grâce… dis-je d’une voix faible en portant la main à ma nuque pour me masser. Vous êtes là ?

Ma voix est tant partie dans les aigus que j’ai dû percer les tympans de tout le monde à cent lieues à la ronde.

Le duc tourne son attention vers Lady Tillsbury, qui ne semble pas le moins du monde troublée par sa présence :

— Vu les circonstances, et étant donné que nous risquons de causer un certain tumulte si Miss Melrose devait s’évanouir, je suis sûr que nous pouvons faire une exception pour cette fois.

Lady Tillsbury ne peut faire autre chose que sourire.

— Mais certainement, dit-elle de cette façon presque timide qu’ont les femmes pour laisser penser qu’elles sont ravies.

Et comme je serais étonnée qu’elle le soit d’enfreindre les règles, il ne reste qu’une autre explication. Son éventail se soulève et bat de gauche à droite tandis qu’elle bat des paupières.

— L’argument de Votre Grâce me semble valable.

— Je suis heureux que nous soyons d’accord, répond le duc de ce ton grave capable de faire perdre la tête à n’importe quelle femme. Je vais l’accompagner.

— Non ! Vous ne pouvez pas !

— Pourquoi ? demande-t-il. Préférez-vous que je vous laisse vous effondrer ?

— Je me sens beaucoup mieux, merci.

— Vous ne maîtrisez pas encore à la perfection l’art de mentir, Miss Melrose, rétorque-t-il en me prenant par le bras et en me conduisant vers la porte.

— Je ne peux pas rester seule avec vous.

— Je suis terriblement désolé de vous annoncer une mauvaise nouvelle, répond-il avec un froncement de sourcils qui gâche sa beauté, mais vous êtes déjà restée seule avec moi à plusieurs occasions.

— Pour ce que cela vaut, personne n’était au courant.

— Si cela peut vous tranquilliser… dit-il en se retournant vers Lady Tillsbury.

— Je n’ai rien vu, déclare-t-elle en souriant et en agitant tranquillement son éventail. N’oubliez pas ce que je vous ai dit, Miss Melrose.

Faites ce qu’on attend de vous afin d’avoir de luxe de faire ce que nul n’attend.

J’en reste bouche bée. C’est Lady Tillsbury qui m’a accordé une invitation ce soir ? Sur ordre de Winters ? Mon Dieu, les femmes répondent-elles favorablement à tout ce qu’il exige ? Je lui jette un coup d’œil, elle se contente de me sourire.

— On ne nous laissera pas revenir.

— Mais si, assure-t-il en marchant. Allons prendre l’air dont vous avez besoin avant que vous ne tombiez à mes pieds. (Il me regarde.) Personne ne voudrait une chose pareille, n’est-ce pas ?

— Vous n’avez pas honte ?

— On me le demande souvent.

Nous arrivons dehors, et je dois dire qu’à part ma nouvelle raison de paniquer, à savoir la présence du duc, l’air frais est le bienvenu, et je respire à pleins poumons.

— Je ne tenais plus, là-dedans.

— Ce n’est guère surprenant, vu la compagnie que vous étiez forcée de supporter.

Le duc marche en long et en large, les deux mains dans le dos, le regard rivé sur ses chaussures, et je devine plus que je ne vois son air pensif. Il réfléchit intensément à un problème. J’adorerais savoir ce qu’il se dit, mais je n’ose poser la question.

À la place, je lui demande :

— Que faites-vous ici ?

— J’ai une souscription annuelle.

— Vous ? dis-je en riant.

— Oui, moi. Vous semblez avoir du mal à le croire.

— Bien sûr que j’ai du mal à le croire ! Avec tous les gens qui finissent rayés de la liste, vous ne l’êtes pas ?

— Et pourquoi le serais-je, Miss Melrose ? Parce que je suis un assassin ? Un débauché ? Un idiot ?

— Tout cela, réponds-je avec un air de défi. Sauf assassin.

— C’est ironique, car j’ai parfois envie de vous tuer.

Je recule, offensée.

— Elle est bonne. Alors que j’ai risqué ma vie pour sauver la vôtre.

— Je n’ai pas besoin qu’on me sauve. Je suis heureux d’être…

— Haï ?

Ses yeux se rétrécissent en deux fentes d’où jaillit un feu brûlant qui m’hypnotise momentanément. Puis il s’avance, me faisant sortir de ma transe.

— Me haïssez-vous, Miss Melrose ?

Ma poitrine enfle de tout l’air que j’inspire.

— Peut-être les patronnesses vous ont-elles laissé entrer parce qu’elles veulent toutes leur nuit avec le duc.

— À n’en pas douter, répond-il dans un murmure. Et vous, Miss Melrose, voulez-vous une nuit avec le duc ?

— Non.

Ma voix m’a trahie, elle n’est plus qu’un filet. Mon corps est repris de ces frissons délicieux que provoque le duc lorsqu’il est proche, et plus je ressens ces frissons, plus je me demande quelles autres sensations il pourrait déclencher avec un baiser.

— Vous mentez mal.

Mon dos se presse contre les briques froides derrière moi tandis qu’il s’approche de toute sa hauteur, athlétique et imposant.

— Je ne mens pas.

Ma voix a retrouvé une vigueur étonnante, vu ma situation. Sa poitrine n’est plus qu’à quelques centimètres de la mienne, et s’il continue, elles se toucheront.

— C’est dommage.

— Pourquoi ?

— Parce que je me suis donné énormément de mal pour rester loin de vous.

Ses yeux se posent sans vergogne sur mes seins, et sa main écarte les mèches brunes qui y reposent, effleurant vicieusement ma chair du bout des doigts.

— Votre Grâce…

— Vous ne voulez pas ? demande-t-il en croisant un instant mon regard.

Sa langue vient lécher sa lèvre inférieure et mon corps s’enflamme. Mon Dieu, quelle est cette torture ?

— Vous ne voulez pas que je vous embrasse ?

Sa bouche descend, son souffle se répand sur ma poitrine, ses hanches frôlent les miennes. Le désir me submerge. Assaillie par les frissons, je dois réprimer des convulsions. S’il n’y avait ce mur derrière moi, je tomberais. J’ai déjà connu le désir avec cet homme, les réactions incontrôlables de mon corps, mais je franchis un cap et entre dans un territoire entièrement différent, et lorsque les hanches du duc se pressent en avant et que je sens son désir à lui, je succombe à l’interdit. Mille pensées désordonnées fusent dans mon esprit, mais l’une en particulier hurle pour se faire entendre. Quitte à être punie de façon si horrible, autant commettre un crime digne de la punition qu’on m’imposera, et quelques rencontres secrètes avec un beau duc disgracié et interdit ne sont pas à la hauteur de ma condamnation. Quitte à vivre ma vie en prison et à mourir d’ennui dans le malheur, j’aimerais avoir des souvenirs à emporter dans la tombe. Je me souviens qu’hier encore le duc était froid. Il me regardait avec un mélange d’admiration et de mépris. Mais je me souviens aussi comme il me touchait. Comme il brûlait pour moi. Je l’ai vu au fond de ses yeux verts. Je ne peux pas, en bonne science, quitter ma vie sans savoir ce que cela fait d’être embrassée par lui. Je ne peux pas !

— Si, je le veux.

— Même si cela vous ruine à jamais ?

— Je me fiche de me ruiner. La seule chose qui m’inquiète est de ruiner mon père. Ma famille.

Je serais davantage ruinée sans ce baiser, me dis-je, les yeux fixés sur ses lèvres, je veux le sentir sur moi, en moi. Une pulsion. Une chaleur. Mon Dieu.

Il grogne et s’écarte.

— Mon désir me rend stupide, on dirait, dit-il en passant la main dans ses cheveux. (Et, me laissant haletante contre le mur, il recommence à faire les cent pas.) Je n’arrive pas à me dire que je vous souillerais.

La déception fond sur moi, mais je sais que je ne devrais pas. Il secoue la tête, l’air en colère, mais je ne sais pas si c’est contre lui ou contre moi.

— Vous devriez retourner dans la salle de bains avant qu’on nous surprenne ensemble.

— Non, dis-je avec force, ce qui paraît l’alarmer. Je ne vous laisserai pas me rejeter encore une fois, Votre Grâce. (Je lève un doigt en l’air et le brandis devant son visage, à sa grande surprise.) Vous me l’avez fait trop de fois. (J’enfonce l’index dans son épaule tout en me demandant ce qui me prend.) Vous m’embrasserez, je l’exige.

Et comme un lion bondissant sur sa proie, il se jette sur moi, couvre ma bouche de la sienne et y plonge la langue. Que Dieu ait mon âme, j’ai le souffle coupé et je me perds dans cet acte défendu, mes mains agrippent ses épaules tandis que sa langue tourne follement et qu’il grogne en écrasant mon corps contre le mur. Il est hors de contrôle et je suis sans défense contre son pouvoir, mais je décide à cet instant, entre les bras du duc, que cette impuissance est des plus plaisantes. Je n’aurais pas dû m’inquiéter. Mon corps semble savoir exactement ce qu’il doit faire, ma langue suit naturellement la sienne.

— Peste ! s’écrie-t-il en s’écartant, pantelant, et en s’essuyant grossièrement la bouche du revers de la main tout en me regardant avec des yeux fous, un rictus sur le visage.

Je halète, la main posée sur la poitrine, les cuisses humides du désir qui s’écoule de moi, impossible à arrêter. Il me fixe, et je le fixe moi aussi en me répétant à quel point cet homme est fascinant. Désirable. Complexe. Et… brisé. Je n’ai jamais rien connu qui ressemble à ce baiser, et je souffre de me dire que je ne le connaîtrai peut-être jamais plus.

J’avale ma salive, refusant de détacher mon regard du sien, et il grogne encore.

— Il faut que vous soyez encore à moi, dit-il en se jetant de nouveau sur moi et en m’embrassant violemment. Mon Dieu, Eliza, vous êtes la chose la plus douce que j’aie jamais goûtée.

Je me perds dans sa fureur, sa bouche, et je sursaute en sentant ses deux mains prendre mon derrière en coupe, m’attirant contre son corps. Je suis bouleversée par l’envie, mes mains pressent ses joues, mes gémissements de bonheur se libèrent, et je me reproche que le duc ait cédé à son désir à cet instant, alors que nous pouvons être épiés.

Il ralentit notre baiser et me mordille la lèvre inférieure avant de fermer les yeux et de poser son front contre le mien.

— C’est extrêmement malheureux.

Après un soupir, il me regarde, et je vois un regret que je n’aime pas dans ses yeux.

Je me rétracte. Il n’a pas aimé notre baiser. Évidemment qu’il n’a pas aimé ! Je n’ai jamais embrassé d’homme, je n’ai pas d’expérience, et le duc a pris tant de femmes tant de fois. Il a un petit sourire ironique, et je ne suis pas sûre non plus de l’aimer. Il a pitié de moi ?

Je m’écarte à contrecœur et tente l’impossible en voulant reprendre contenance, tout cela en gardant les yeux baissés pour éviter de croiser son regard.

— Je ferais sans doute mieux de retourner au bal.

Alors que je fais un pas pour m’éloigner, il m’attrape par le poignet pour me faire tenir tranquille.

— Pourquoi ne voulez-vous pas me regarder, Eliza ? demande-t-il avec une certaine irritation. Faites-moi au moins cet honneur avant de partir.

— Pourquoi ? (Que veut-il de plus que ma capitulation ? Je la lui ai donnée, et il me rejette une fois qu’il a eu ce qu’il voulait.) N’est-ce pas évident, Votre Grâce ?

— Pour qui ?

Je serre les dents, fais un autre pas, mais je ne vais nulle part. Le duc me plaque de nouveau contre le mur et me force à le regarder. Une fois de plus, j’ai le souffle coupé, et une fois de plus, je suis submergée de sensations qui transforment mon cerveau en bouillie. Encore maintenant, je suis en admiration devant lui, énamourée.

— Vous viendrez à moi ce soir, déclare-t-il d’une voix péremptoire.

Venir à lui ? Pourquoi ferais-je une chose pareille ? Il m’a volé mon premier baiser. Je ne le laisserai pas me voler davantage. J’ai fait assez de dégâts, mais je peux sauver le reste de mon innocence. Je ne viendrai pas que pour une nuit.

Je le repousse doucement mais fermement au moment où les portes s’ouvrent et où Lady Tillsbury apparaît. Elle comprend instantanément notre danse, bien sûr, et elle en tire les bonnes conclusions, même si je ne l’admettrai jamais. Mon Dieu, qu’ai-je fait ?

Je me racle la gorge, me redresse.

— Je vous remercie pour votre générosité, dis-je à Lady Tillsbury en m’en allant.

Bonté divine, je n’arrive même pas à comprendre ce qui vient de se passer. Tout ce que je sais, et c’est sûrement dangereux, c’est que je me suis sentie vivante quand il m’embrassait et morte quand il m’a regardée avec regret.

En regardant par-dessus mon épaule, je vois le duc qui garde sagement ses distances, bien qu’il me fixe toujours d’un œil aussi acéré et impitoyable que chacun de ses baisers. Mais c’était vrai, ce que je me suis dit plus tôt : quel simulacre ç’aurait été de mourir sans connaître un baiser du duc, même si je me retrouve dans une situation encore plus désespérée maintenant.

Car j’en veux encore.

Heureusement, Mère est tenace dans son ambition d’être acceptée par la bonne société, ce qui signifie qu’elle ne fait pas du tout attention à mon retour dans la salle de bal. Je ne peux pas en dire autant de Frederick, qui se tient seul au bord de la piste, un verre dans chaque main, l’un d’eau, l’autre de champagne, l’air perdu. En revenant vers lui, seule, je le vois scruter mon visage, cherchant le signe que je me suis écroulée ou blessée. Après m’avoir examinée des pieds à la tête, et je suis sûre qu’il ne m’a jamais autant regardée, il semble se détendre et me tend les deux verres.

— J’ai jugé plus sage de parer à toute éventualité, dit-il, alors je vous ai pris les deux.

J’accepte l’eau, me disant que l’alcool ne serait pas raisonnable alors que j’ai déjà l’esprit embrouillé.

— Merci.

— Je vous en prie. Voulez-vous danser ?

Je suis à deux doigts de recracher mon eau.

— Quoi ?

— Je vous demande si vous voulez danser, dit-il en montrant le parquet où d’innombrables couples tourbillonnent. Même si je vous avoue sans ambages que je suis quelque peu novice en la matière.

— Vous n’avez jamais dansé ?

— Jamais.

— Oh, c’est inquiétant. Me restera-t-il des pieds ?

— Je m’efforcerai de faire attention à vos orteils, Miss Melrose.

— Nous ferions peut-être mieux de simplement regarder.

Je sens ma peau se hérisser, et ce n’est ni dû à mes nerfs, ni à de la mauvaise volonté, mais à une certaine prudence. D’un coup d’œil, j’aperçois le duc à l’autre bout de la salle, qui m’observe d’un œil assassin, et je me souviens qu’il a plusieurs fois parlé de Frederick avec un mépris évident. Se connaissent-ils ?

— J’insiste, dit Frederick en prenant mon verre et en le posant dans un coin avant de m’entraîner sur la piste. Il est grand temps.

— Grand temps de quoi ?

Je ne sais trop ce qui lui prend, mais ce n’est pas le comportement auquel il m’a habituée.

— Eh bien, que nous dansions. C’est l’occasion parfaite, puisque l’avis de nos fiançailles va être publié.

Oh ? Porter est finalement revenu de son voyage à York ? L’insupportable père de Frederick a-t-il vu ses exigences exaucées ?

Mon regard tombe à nouveau sur le duc et je constate que son humeur est toujours aussi noire. Il a l’air sinistre, ce qui commence à m’agacer. Pourquoi semble-t-il si irrité ? Malgré ma nervosité, j’entre sur la piste et Frederick, le menton haut, raide comme une planche, me prend maladroitement par la taille. Jamais je n’ai été dans une position aussi inconfortable, et quand Frederick se met en mouvement, elle devient même chancelante.

J’aperçois encore le duc entouré d’une cohorte de femmes qui rôdent sans vergogne autour de lui en espérant qu’il les invite à danser, chacune mourant d’envie de vibrer entre les mains du dangereux duc. Je m’attends à ce qu’il ne réponde pas à leurs avances, mais soudain, les yeux toujours braqués sur moi, il tend la main sans même regarder qui il invite. Moi, en revanche, je le vois.

Lady Dare, enchantée, exécute une courbette, et ils tournoient bientôt dans une position très proche, intime, même. Sans compter qu’ils dansent très bien tous les deux, ce que je ne peux pas dire de l’entremêlement de membres emportés que nous formons avec Frederick. Je suis humiliée. Blessée. Je suis tant de choses que je ne devrais pas être, et en même temps, en regardant Johnny faire tourner une autre femme, la faire danser, je sens un atroce accès de jalousie me fondre dessus. Incapable d’en supporter davantage, et craignant que mes sentiments se lisent trop facilement sur mon visage, je m’arrache à la perfection du duc et me concentre afin de conserver les pieds intacts au sortir de la piste.

— Oh, me plains-je comme Frederick me piétine un orteil. Aïe ! il m’écrase l’autre pied.

Les lèvres pincées, le menton levé, le regard fixé au loin, il continue à tournoyer. Je vois Johnny et comprends son intention une seconde avant qu’il nous percute.

— Toutes mes excuses, grogne-t-il, un rictus aux lèvres, en entraînant Lady Dare dans une autre direction.

— Il l’a fait exprès, s’exclame Frederick, indigné, en me lâchant et en se redressant. Mon père a raison, c’est une menace.

— Lymington semble avoir contracté une forte aversion pour Johnny Winters. Je devrais le faire mettre dehors.

— Oui, vous devriez, dis-je avec férocité pour l’encourager.

— Regardez comme il est habillé, il se fiche de toutes les conventions !

En suivant le duc du regard, je remarque pour la première fois qu’il a un pantalon noir. Les autres gentlemen portent des chausses descendant sous le genou. Je ne l’avouerais jamais, mais il est adorable.

— Oui, vous avez raison, il faut le faire sortir d’ici tout de suite. Vous devriez aller vous en assurer.

Après un hochement de tête résolu, Frederick enfile sa veste et s’en va faire part de ses doléances. Je me détends, soulagée.

— Eliza, m’appelle Mère en me faisant signe de la rejoindre. Vous avez dansé avec Frederick. C’était charmant.

— Vous avez ri ?

Ma question est sérieuse. Du coin de l’œil, je vois Frederick en pleine discussion avec un homme gros comme une barrique, dont les braies sont si serrées que son ventre passe par-dessus sa ceinture. Ils regardent tous deux le duc, qui continue de faire tournoyer sur la piste une Lady Dare aux anges.

— Je n’ai rien fait de la sorte ! proteste Maman.

— Vous mentez horriblement mal.

Je n’ai même pas besoin de la regarder pour en être certaine, la voix de Mère monte d’une octave quand elle ment.

— Oh, que se passe-t-il ? demande-t-elle en apercevant soudain Frederick et le gros homme interrompre la valse immaculée de Winters et Lady Dare.

Le gros homme parle discrètement à l’oreille du duc, le duc lui répond, puis il repart à danser sur la piste, imperturbable.

— Je vois que ma discussion avec Lady Dare a porté ses fruits et qu’elle jette son dévolu sur quelqu’un d’autre, dit Mère avec satisfaction.

— Quoi ?

Ma mère lève un sourcil, étonnée par ma réaction.

— Je veux dire, bien, tant mieux.

— Eliza ?

Elle me regarde d’un œil soupçonneux.

— Ah, voilà Frederick, dis-je, et j’en profite pour m’échapper.

Je m’en veux d’être aussi transparente. Je passe mon bras dans le sien et le laisse m’emmener loin de Maman et de sa curiosité.

— Prenons un verre. Avez-vous trouvé un accord avec le duc ?

— Pas vraiment.

— Qu’a-t-il dit ?

— Je préfère ne pas répéter ses propos devant une lady, je ne voudrais pas que vos oreilles se mettent à saigner.

— Quel horrible bonhomme, dis-je en suivant des yeux le duc qui continue à faire tournoyer Lady Dare.

Celle-ci semble dans son élément. Combien de baisers a-t-elle échangés avec le duc ? Combien de frissons a-t-elle ressentis ? Je regarde Frederick en me demandant si au fond ce n’est pas un meilleur parti. Un parti plus sûr. Au moins, avec lui, je ne me poserais pas de questions. Je ne douterais pas de moi. Mais ce baiser, mon premier baiser, était tellement enivrant. Ce n’est que le premier, cela dit. Pour ce que j’en sais, peut-être sont-ils tous comme cela. Ne serait-ce pas merveilleux ? Prise d’une pulsion, et sans y réfléchir, ou à moins que ce soit pour me venger, car il a fait valser Lady Dare exprès pour me faire enrager, j’entraîne le pauvre Frederick dans un recoin.

— Que faites-vous ? s’inquiète-t-il.

— Taisez-vous, Frederick.

Je guette autour de nous pour m’assurer que personne ne peut nous voir. Puis j’écrase mes lèvres contre les siennes et l’embrasse en attendant, en espérant, en priant l’étincelle pour qu’elle me trouve et me consume, mais rien ne vient, je suis dévastée, et ce n’est pas parce que ma bouche est fermée.

— Eliza ! s’écrie Frederick, scandalisé, en me repoussant.

Il a raison, c’est une mauvaise idée. C’est décevant, et je n’ai aucune envie de revivre jamais une telle déception.

— Je vous présente mes excuses, Fred…

Je m’arrête en voyant surgir le duc derrière Frederick, qu’il domine d’une tête. Il fulmine, la mâchoire serrée, le regard fou, prêt à tuer dirait-on.

— Vous avez fini de danser ?

Je plante mon regard dans le sien pour le défier. — Quoi ?

Frederick me regarde, les yeux écarquillés, et j’ai l’impression que c’est son expression la plus courante. Oui, il a toujours l’air éberlué, voire alarmé.

— Rien, dis-je tandis que le duc repart, non sans me jeter un regard de haine pure.

Pourquoi est-il toujours si déroutant ? Et que signifie tout cela ?

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